Ces lignes de point» sont dans la lettre de Berlioz
cier sur ma parole à peu près à leur valeur. On ne croit plus maintenant que les misérables castrats de la chapelle Sixtine de Rome soient les premiers et les seuls chantres religieux dignes de ce nom.
» Que devient Ondine ?
» Votre tout dévoué,
» Hector Berlioz.
» P-S. — ■ Rappelez-moi, je vous prie, à la mémoire des comtes Wielhorski et des autres amis que j'ai laissés à Pétersbourg. »
Au nombre des amis que Berlioz salue dans ce post-scriptum, il faut compter M. Vladimir Stassof. Voici comment leu^ connaissance fut ébauchée. Plein d'admiration pour le talent et les œuvres de Berlioz, M. Stassof avait demandé au maître l'autorisation de copier quelques morceaux de ses partitions, le scherzo de la reine Mab, la valse des Sylphes , la Marche triomphale, etc., lui laissant la faculté de fixer le prix qu'il mettrait à cette faveur. La première phrase du billet suivant répond à ce désir par un refus.
« Saint-Pétersbourg, 10 mai 1847.
» Je n'ai qu'à peine le temps de vous répondre quelques lignes; je pars tout à l'heure. Il m'est impossible de me passer de mes partitions,
je vais en Allemagne où j'en aurai besoin pour mes concerts. Pour la question de l'orgue , on peut l'employer avec succès dans certains cas de musique religieuse en dialoguant avec l'orchestre ; mais je ne crois pas qu'il puisse être d'un bon effet employé simultanément avac lui.
» J'ai l'honneur d'être, Monsieur, » Votre dévoué serviteur, » H. Berlioz. »
La dernière phrase est une réponse à une question posée par M. Stassof. Celui-ci avait cru remarquer une lacune dans le Grand Traité d'instrumentation. L'orgue a dans cet ouvrage son chapitre spécial, où le mécanisme et les ressources de l'instrument des églises sont expliqués avec cette lucidité qui est une des qualités maîtresses de l'auteur. Mais Berlioz n'a songé qu'à l'orgue isolé ; il ne parle nullement de l'employer d'une façon concertante . C'est làdessus que M. Stassof l'avait interrogé, curieux d'avoir son avis. On vient de voir l'opinion de Berlioz sur la question.
Bientôt le maître joignait l'exemple au précepte. Il écrivit un Te Deum dans lequel deux lignes réservées à l'orgue s'ajoutent au bas des pages de la partition d'orchestre. Fidèle au principe qu'il a émis, Berlioz ne mêle pas l'orgue
aux timbres de la phalange symphonique ; presque toujours l'instrument géant est séparé des autres, et leur répond comme une voix du ciel aux voix de la terre. Le Te Deum à trois chœurs, avec orchestre et orgue concertants, fut exécuté sous la direction de l'auteur par neuf cents musiciens dans l'église de Saint-Eustache, à Paris, le 30 avril 1855 , et la partition en fut publiée avec le numéro d'œuvre 22. A peine cette nouvelle production fut-elle connue, que Saint- Pétersbourg s'empressa de l'exécuter. Un jeune compositeur et chef d'orchestre, qui avait dès lors voué à Berliozune admiration sans bornes, M. Balakiref, la fit entendre dans plusieurs concerts. M. Stassof étant venu à Paris en 4862, vit Berlioz et lui dépeignit l'enthousiasme de ses compatriotes pour cette œuvre ? qui leur paraissait le summum de Fart musical, le résultat d'une science profonde jointe à un extraordinaire génie. M. Stassof était déjà, à cette époque , attaché à la Bibliothèque impériale publique de Saint-Pétersbourg, et il avait formé le vœu de rapporter de France à cette collection un autographe de celui qu'avec beaucoup de musiciens russes il considérait comme le premier compositeur de l'époque. Il fit part de son désir au maître, qui lui répondit par le billet suivant :
« Paris, 10 septembre 1862.
» Monsieur,
» J'ai, par bonheur, trouvé un de mes manuscrits en assez bon état, que je suis heureux de pouvoir offrir à la Bibliothèque publique de Saint-Pétersbourg ; c'est précisément celui du Te Deum dont vous m'avez parlé. Si vous voulez bien me faire l'honneur d'une seconde visite demain jeudi, à midi, je vous le remettrai.
» Quand j'écrivis cela, j'avais la foi et l'espérance ; aujourd'hui, il ne me reste pas d'autre vertu que la résignation. Je n'en éprouve pas moins cependant une vive gratitude pour la sympathie que me témoignent les vrais amis de l'art, tels que vous.
» Recevez , Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
)) Hector Berlioz. »
C'est donc la Bibliothèque impériale de Saint- Pétersbourg qui possède le manuscrit du grand Te Deum de Berlioz. Or, un détail important doit être signalé à ce propos. La partition, gravée à Ptfris en 18oo et publiée chez Brandus et Dufour, se compose de sept morceaux : Te Deum, Tibi omnes, Dignare, Christe rex, Te
ergo quœsumus, Judex crederis et Marche pour la présentation des drapeaux. Dans l'autographe déposé à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg se trouve un huitième morceau. Il est placé au n° 3 et intitulé Prélude ; en tête est cette annotation, de la main même de Berlioz :
« Si ce Te Deum n'est pas exécuté dans une cérémonie d'actions de grâces pour une victoire, ou toute autre se ralliant par quelque point aux idées militaires, on n'exécutera pas ce prélude. — H. Berlioz. »
Il est à regretter que ce fragment soit resté inconnu à Paris : c'est, au dire de M . Stassof, une page splendide; souvent exécutée dans les concerts de Saint-Pétersbourg, elle y a toujours soulevé d'enthousiastes applaudissements.
fi
Second voyage. — Lettre à M. Kologrivof. — Programme des six concerts donnés par Berlioz à la Société musicale russe (16 novembre 1867 — 27 janvier 1868). — Les Troyens et les musiciens russes. — Adieux de Berlioz à la Russie.
Au mois d'août 1867, Antoine Rubinstein quittait la direction du Conservatoire de Saint-Pétersbourg, dont il avait été le fondateur. Ce Conservatoire est l'annexe et comme l'émanation d'une société nombreuse et puissante, patronnée par la famille impériale, la Société musicale russe, laquelle donne tous les ans une série de concerts sym phoniques. En même temps que le Conservatoire, Rubinstein dirigeait les séances de la Société musicale. Après lui, la tâche qu'il remplissait seul fut dédoublée : M. Zaremba
nommé directeur du Conservatoire, on s'enquit d'un nouveau chef d'orchestre pour les concerts. On parla, pour cette situation, du jeune Mili Alexievitch Balakiref, avantageusement connu déjà dans le monde des artistes. La grande-duchesse Hélène Pavlevna, protectrice de la Société musicale russe, était alors à Paris. Elle fit écrire à ceux qui lui recommandaient M. Balakiref :
« Désirant donner un intérêt particulier aux concerts de la Société musicale pour la saison qui approche, j'ai en vue d'inviter, pour conduire ces concerts, et à mes frais, l'un des artistes les plus célèbres de l'Europe. Cependant, comme je désire donner à M. Balakiref la possibilité de montrer tout son talent, je propose à la Société de lui confier la direction de quelques-uns de ces concerts, — soit quatre sur les dix obligatoires, — et en même temps la direction des études du chœur. »
L'artiste renommé auquel la grande-duchesse pensait s'adresser pour donner plus d'éclat aux concerts de la Société musicale, - était notre Hector Berlioz. Le 18 septembre, la princesse envoyait de Ragaz (Suisse) à Saint-Pétersbourg le télégramme suivant :
« Berlioz accepte six concerts. 'Viendra en novembre. »
Les conditions étaient celles-ci : quatre mille roubles (environ 15,000 francs) pour les six concerts, tous frais payés ; en outre, Berlioz avait à sa disposition, pour le temps de son séjour, un appartement dans le palais de la grandeduches-se, laquelle subvenait à toutes ses dépenses.
Il avait été convenu d'abord que cinq concerts sur six seraient composés de musique classique, et que le dernier serait consacré aux œuvres de Berlioz lui-même. Ce plan fut modifié, comme on le verra, et chaque séance lit entendre, à côté des morceaux les plus célèbres des compositeurs classiques, un fragment du symphoniste français.
Le premier soin de Berlioz fut de s'enquérir de la composition de l'orchestre, du nombre des répétitions qu'on lui accorderait, et de ce que contenait la bibliothèque de la Société musicale.
L'orchestre de Saint-Pétersbourg était fort beau ; il se composait de soixante-dix à quatrevingts exécutants, tous artistes de mérite et pourvus des premiers pupitres dans les théâtres impériaux ; le quintette à cordes renfermait douze premiers violons, autant de seconds, huit altos, sept violoncelles, six contrebasses.
Quant aux répétitions, l'usage était d'en, consacrer deux à chaque programme. On offrit à Berlioz d'en faire davantage s'il le jugeait à
23f) LES RÉVOLUTIONNAIRES
propos ; mais il ne devait pas user de cette faculté, l'orchestre étant de tous points excellent. Le 10 octobre 1867, il écrivait la lettre suivante à M. Basile Kologrivof, un des personnages les plus influents de la Société musicale russe, qui lui avait envoyé les renseignements ci-dessus :
« Monsieur,
» Je vous remercie des détails que vous voulez bien me donner sur les moyens d'exécution que possède le Conservatoire de Saint- Pétersbourg ; l'orchestre est fort beau, il ne lui manque peut-être qu'un violoncelle et une contrebasse déplus. Seulement, pour mes partitions symphoniques, il faut de plus une paire de timbales, deux cornets à pistons ou deux ventil-trompettes, une troisième flûte, deux bassons, un cor anglais(joué par un des hautbois) et quatre, ou, au moins, deux harpes.
» Je suis bien reconnaissant de l'appui que veut bien me prêter M. Balakiref et j'en aurai bien besoin, pour les chœurs et les chanteurs surtout.
» Quant à votre salle, mon avis serait d'y rester pendant tous les concerts que je dirigerai. Celui qui doit contenir exclusivement des partitions de ma composition, étant le dernier des
six, ne doit pas être donné dans la vaste salle de l'Assemblée de la Noblesse. Je ne puis pas admettre que le public se montrera plus empressé d'entendre mes compositions que d'entendre celles des grands maîtres.
» Je ne puis vous cacher que les deux répétitions de trois heures que l'on fait au Conservatoire pour chaque concert, me semblent fort insuffisantes; mais puisqu'il est impossible d'en avoir davantage, nous ferons de notre mieux pour nous en contenter. Seulement, pour la symphonie avec chœurs de Beethoven et pour le programme de mon concert, il en faudra absolument quatre.
» Je vous ferai remarquer, au sujet du catalogue musical que vous m'envoyez, que vous devez avoir plusieurs morceaux dont vous ne me parlez pas; entre autres le soixante-dixseptième quatuor de Haydn, et le chœur des Sylphes de la Damnation de Faust, qui a été exécuté plusieurs fois à Saint-Pétersbourg.
» Si vous n'avez pas les doubles des instruments à cordes de ma symphonie de Roméo et Juliette, c'est donc que les fragments de cette symphonie ont été exécutés plusieurs fois aussi par une autre institution musicale que le Conservatoire.
» Veuillez vous procurer ces trois ouvrages,
et faire traduire en russe et apprendre par les choristes le double chœur d'hommes (la. chanson) qui se trouve au commencement du n° 3 (en la) de Roméo et Juliette.
» Pour la partition du Te Deum où se trouve le Tibi omnes, deux personnes la possèdent à Saint-Pétersbourg .
» Ne vous inquiétez pas du duo de Béatrix, ni du petit morceau de chant (Absence), je les apporterai. Mais faites-moi savoir si vous ne pouvez avoir les parties et la traduction russe du morceau de la Damnation de Faust ; il faudrait alors la faire traduire et demander la musique chez Richault, à Paris . Il faudrait faire apprendre le plus tôt possible à mademoiselle Budell, du théâtre russe, le fragment ftArmide, si vous pouvez trouver un autre soprano énergique pour le rôle de la Haine, dans la même scène. Sinon, mademoiselle Budell devrait chanter le fragment d'Alceste, avec un baryton et une voix d'homme pour le solo de l'oracle.
» Je vous prie instamment, Monsieur, de vouloir bien donner tous vos soins à ces détails et faire en sorte que les nouvelles copies soient sans fautes. Il faudra encore faire copier les parties de l'air en fa de la comtesse, dans le quatrième acte du Figaro de Mozart.
» Voici les projets de programme que j'ai faits :