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LES MAITRES CHANTEURS DE NUREMBERG

Voici un véritable chef-d'œuvre, large, clair-, sonore et en même temps plein de choses poétiques et profondes, joyeux et ému, bouffon et tendre, et qui, au milieu de sa grosse gaieté germanique, unit de la façon la plus imprévue une verve quasi gauloise à une fantaisie toute shakespearienne.

La scène se passe au seizième siècle, époque de rénovation religieuse, littéraire et artistique. Un jeune chevalier de Franconie, Walter von Stoltzing, est amoureux d'Eva Pogner, fille d'un riche orfèvre de Nuremberg, lequel fait en même temps partie de la corporation des maîtres chanteurs. Walter profite de la sortie de l'église pour déclarer sa flamme; mais Eva est promise par

son père à celui qui le lendemain sortira vainqueur du concours de musique. Walter est poète : dans son cerveau et dans son cœur chantent les voix de la nature, du printemps et de l'amour ; mais il n'a jamais étudié ; les règles lui sont inconnues.

Et quelles règles sont celles que la corporation impose? Une foule de préceptes déraisonnables, arbitraires, bizarres, qui n'ont d'autre raison d'être que l'usage; un fatras barbare, incohérent, stupide ! En vain Walter s'informe de ce qu'il lui serait nécessaire de savoir auprès de l'apprenti David, élève du plus savant, du plus fécond du plus vénéré des maîtres de Nuremberg, le cordonnier Hans Sachs, ami de Martin Luther. David ne peut rien dire à l'amoureux, sinon que lui-même étudie depuis longtemps, et, pareil au joueur de bilboquet, de Charles Cros, ne $ait encore rien.

Cependant, là même, dans une des salles basses de la cathédrale, doit avoir lieu un concours préparatoire et d'essai. Les apprentis disposent tout pour cette épreuve, installant à gauche la tribune du candidat, à droite le banc des juges, au milieu l'estrade où le marqueur de fautes, caché par un rideau noir, inscrira sur l'ardoise les défaillances du chanteur. Bientôt la corporation se réunit. Walter demande une place au con-

cours. Longue discussion, bruyante et.grotesque, parmi les maîtres. Quel est ce nouveau venu, qui parle de brises, de feuilles, de printemps? Connaît-il seulement ce qu'est la tabulature ? saitil discerner le ton vert et le ton jaune, la manière des aboyeurs et celle de l'étain anglais? Bekmesser surtout, le marqueur de fautes, se montre hostile à l'admission : lui aussi aspire à la main d'Eva. Mais Hans Sachs, dans les premières notes du chant de Walter, a deviné le poète; il insiste pour que l'étranger concoure.

Chacun se retire : après que tous sont disparus, le vieux cordonnier quitte aussi la scène, profondément troublé par cette poésie nouvelle qu'il ne connaissait pas, et qui lui monte à la tête comme un parfum de jeunesse et d'amour. Wagner a eu la trouvaille de cette nouvelle façon de terminer un acte d'opéra : le personnage principal reste en scène, seul et silencieux, tandis que l'orchestre résume éloquemment l'impression du tableau qui vient de se dérouler. Cela vaut bien, dans la plupart des cas, les bruyants finales d'autrefois.

Le décor du second acte représente une rue de Nuremberg, le soir, à la veille du concours de chant. D'un côté l'échoppe de Hans Sachs, en face l'orgueilleuse maison de maître Pogner. On entend les derniers échos de la joie populaire

et le fredon de la ronde des apprentis : la nuit descend sur la ville déserte. Eva rentre au bras de son père ; elle sort bientôt après pour rendre visite à son voisin le vieux Hans. La jeune fille voudrait s'informer du lendemain, connaître les chances, prévoir les résultats.

Hans, qui a deviné son amour, hésite à lui dire d'espérer. Cœur de poète, il sait que l'oreille des maîtres est fermée à ce nouveau chant que, seul parmi eux, il a compris. Le jeune étranger n'obtiendra pas le prix, dit-il à Eva : celui qui est né maître est mal reçu parmi les maîtres. Alors la jeune fille, résignée à tout, mais non à devenir l'épouse du sot pédant Bekmesser, s'offre à être la compagne du vieillard. Hans fait à cette touchante proposition une réponse évasive.

Walter survient alors, puis Bekmesser; et tandis que Walter et Eva rêvent la main dans la main, auprès du jardin paternel, le greffier, sous la fenêtre de sa prétendue, esquisse une sérénade. Son chant est grotesque, l'instrument Sur lequel il s'accompagne dégage des sons de guitare enrhumée. Impatienté par cette abominable musique, Hans Sachs s'empare d'un maillet et se met à taper bruyamment sur son établi, puis à chanter lui-même. Bekmesser se plaint vivement d'une telle concurrence. Le bruit que font le vieux iriaître et le greffier réveille le quartier.

Les bourgeois de Nuremberg quittent leur lit, sortent de leurs maisons, et aux sons d'une fugue étonnante, à travers le plus splendide charivari, Bekmesser, comme un vil tapageur nocturne, est roué de coups par ses concitoyens furieux et gouailleurs. Il disparaît enfin; chacun rentre chez soi, et dans la rue de nouveau solitaire le veilleur de nuit passe, soufflant dans sa corne, sous la tranquille lumière de la lune.

On est, au troisième acte, dans la demeure de Hans Sachs. Walter vient consulter le vieux poète : « Chante ! » lui dit Sachs, et il écrit, sous la dictée du jeune homme, la mélodie que celuici chantera au concours. Eva vient aussi, sous prétexte de faire arranger une chaussure qui va pourtant très bien. Elle est en toilette de fiancée et très belle. Le vieux Hans bénit les deux jeunes gens, et quand Eva lui rappelle qu'elle lui a offert sa main: « Non, mon enfant, lui ditil, je sais une vieille histoire, celle de Tristan, d'Iseult et du roi Marke : il ne faut pas qu'elle recommence. » Ils sortent. La scène vide, Bekmesser entre et, apercevant sur la table des vers de la main de Sachs, il s'en empare pour s'en servir au concours.

La scène change, et nous voici sur le lieu du concours, aux portes de la ville. Une estrade

attend les juges, un tertre de gazon s'élève en face, où doit monter le chanteur.

Garçons et filles se livrent au plaisir de la valse jusqu'à l'arrivée des maîtres, annoncée par une grande marche d'une allure scolas tique. Le concours commence. Sur l'air de sa sérénade nocturne, Bekmesser chante les paroles de Walter, qu'il défigure avec sa vulgarité naturelle. Walter n'a pas de peine à triompher de ce rival. Sa mélodie s'élève dans les airs, libre, altière, frémissante; les voix du peuple se mêlent à la sienne, et le dernier acte s'achève par un chant de victoire !

Au point de vue musical, les Maîtres chanteurs nous donnent l'impression d'une œuvre presque complète et en tout cas géniale. Inutile de faire le dénombrement des beaux morceaux ; il faudrait tout citer, depuis le choral religieux qui ouvre l'opéra jusqu'à cette triomphante mélodie dont l'éclat couronne si brillamment la scène du concours.

L'art décrépit des anciens maîtres est vaincu et gît à terre ; la tradition scolastique est jetée à bas du trône où elle a trop longtemps régné ; la vieille formule est morte. Vivent la nature, la vérité, la poésie! Tel est le sens de cette scène finale. Et après l'avoir entendue, ma pensée se retournant vers mon pays, je me di-

sais : L'art de Wagner, qui prétend être libre, Test presque aussi peu que l'ancien. Il est emprisonné dans de vieux mythes dont il cherche en vain à révéler le sens. Il traîne avec lui des siècles de métaphysique scolastique et religieuse, Il s'accompagne d'un orchestre puissant et beau, mais qui n'est pas sans lourdeur. Si en face de ce pédantisme germanique, dont on retrouve les traces même chez Wagner qui l'a si bien et si fortement raillé, la France pouvait, imitant et dépassant Walter, achever l'œuvre moderne, créer l'art véritablement libre et viril des sociétés émancipées !

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