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France musicale, année

Après une telle campagne, un peu de repos était nécessaire à la santé du jeune maître. Il alla demander à l'air natal le rétablissement de ses forces. Mais si son corps était épuisé, sa bourse ne l'était pas moins. Lesueur était très sobre comme la plupart des grands travailleurs, et ne dépensait guère pour ses plaisirs ; mais, ainsi que beaucoup d'artistes, il ignorait la valeur et l'emploi de l'argent. Les appointements attribués au maître de chapelle de Notre-Dame n'étaient pas considérables ; le chapitre donnait, il est vrai, la table et le logement, mais il était moins généreux en fait d'espèces monnayées : quatre à cinq cents livres par an ne permettaient guère les écarts de la fantaisie. Avec cela, notre organiste était distrait. Un jour il s'en va au restaurant voisin commander pour le lendemain, qui était un dimanche, un splendide déjeuner de vingt couverts. A l'heure dite, les garçons apportent les plats, la vaisselle, l'argenterie, et se mettent en devoir de dresser la table. Lesueur étonné demande, comme dans le conte de Perrault, pour qui ces rôtisseurs, ces pages et ces écuyers ? Sans doute pour la Belle au bois dormant, car il avait, quant à lui, totalement oublié de faire la moindre invitation.

Rien d'étonnant, avec de telles dispositions, à ce que Lesueur fût un peu endetté. Aussi, après

un mois consacré au repos, songea-t«il aux moyens d'amasser quelque argent. Un voyage en Angleterre lui paraissait devoir être fructueux : nul doute que l'exécution de ses œuvres dans ce pays où la musique se paye si cher ne le remît à flot. Il écrit au chapitre de Notre- Dame pour annoncer sa détermination et demander un congé. Mais, nous l'avons dit, ses ennemis veillaient : bs chanoines, dont une très grande partie lui étaient hostiles, feignirent de prendre sa demande pour une démission, et l'acceptèrent comme telle. En vain Lesueur accourt à Paris, prie, sollicite, essaie tous les moyens de faire revenir le chapitre sur sa détermination. Tout ce qu'il put obtenir fut un certificat de bonne vie et mœurs, lequel n'était pas inutile pour répondre à certaines calomnies répandues sur son compte dans une partie du public.

Signalons ici un fait qui mérite d'être noté, à l'éloge de celui qui esl l'objet de cette étude.

Lesueur renvoyé de Notre-Dame, le chapitre ne put arriver à lui trouver un remplaçant. On annonça d'abord un concours pour l'élection d'un nouveau maître de chapelle ; aucun artiste ne voulut s'y présenter. Le poste fut alors offert à plusieurs organistes de province, qui tous le refusèrent. Ce fut un mot d'ordre par lequel les confrères de Lesueur voulurent prouver dans

quelle estime ils tenaient le caractère et le talent du musicien privé à tort d'un emploi qu'il avait rempli avec honneur. De guerre lasse, le chapitre de la métropole engagea un. musicien étranger, à qui furent conférés les émoluments, mais non le titre de maître de chapelle. Cela dura ainsi jusqu'à la Révolution, qui supprima chapitre, maîtrise et bien des choses encore, dispensant ainsi les chanoines du soin de réparer leur injustice.

II y a dans la vie de chacun de nous des moments où notre étoile s'obscurcit. 11 nous semble que tout nous abandonne à la fois; le sort paraît s'acharner sur notre tête, et désespérant de vaincre la mauvaise fortune, nous laissons tomber les armes de nos bras. Les artistes, plus impressionnables et plus sensibles que le reste des humains, sont plus accablés que d'autres en pareille occurrence. Ils s'abandonnent à des accès de découragement profond, et laissent se détendre les ressorts de leur esprit, jusqu'à ce qu'une influence amie ou une circonstance extérieure vienne les rappeler à la réalité, au travail, à la vie.

Deux fois dans le cours de sa carrière, Lesueur devait traverser de ces moments sombres, de ces périodes noires. Ce fut d'abord à sa sortie de Notre-Dame. Repoussé par ses chefs, calomnié

par ses ennemis, il se voyait privé de moyens d'existence et n'osait interroger l'avenir.

Il eut pourtant dans sa misère quelques consolations ; des amis fervents lui restaient. Marie- Joseph Chénier lui adressa une pièce de vers où il témoignait publiquement de son admiration et de son estime pour le rénovateur de la musique religieuse 1. Enfin un chanoine de Notre-Dame, Bochard de Champigny, frère de l'infortuné Bochard de Saron mort sur l'échafaud, offrit à Lesueur un asile dans sa maison de campagne. En même temps l'ex-maître de chapelle reçut des mains de son collaborateur Dercy un nouveau livret, la Caverne ou le Repentir. Il se mit à travailler avec une ardeur qui est restée légendaire, car on a souvent raconté l'anecdote suivante, que nous reproduisons parce qu'elle est assez caractéristique.

Lesueur avait toujours conservé un goût particulier pour le travail de nuit ; il dormait à peine, passant à écrire ou à réfléchir les heures que la nature semble destiner au sommeil. Ses hôtes, convaincus que ce système était nuisible à sa santé, voulurent le contraindre à y renon-

1. Cette pièce, insérée dans le Calendrier musical universel (1788), se trouve dans les Poésies de M.-J. Chénier, édition Labitte (1844).

cer, et les domestiques de M. de Champigny reçurent Tordre de ne laisser dans la chambre de l'abbé Lesueur que juste la quantité de luminaire suffisante pour l'éclairer jusqu'à minuit. Triste condition pour un artiste à l'imagination capricieuse et qui aimait à suivre l'inspiration plutôt qu'à la commander. Un soir, l'idée d'un chœur de son opéra de la Caverne tourmentait l'esprit de Lesueur. Après l'avoir longtemps tournée et retournée dans sa tête, il finit par se dire : Je la tiens ! et il se met en devoir d'écrire. Sa plume courait sur le papier. Quel plaisir de fixer ainsi entre cinq lignes cette essence fugitive qui s'appelle la musique ! Gomme ce chœur fera bien ! Oh 1 ces ténors ! ces basses ! ces sopranos ! . . . Mais quoi ! la lampe s'éteint, et le compositeur en est à peine à la moitié de son travail . Pas le moindre bout de chandelle dans la chambre. Tout dort dans la maison. Heureusement, dans l'obscurité de son logis, Lesueur aperçoit une lueur : un reste de feu brillait encore dans son âtre. Vite, il court au bûcher, y prend d'énormes morceaux de bois qu'il jette dans la cheminée, et au flamboiement d'un véritable feu de joie, il se remet à écrire, couché par terre, la tête presque dans les flammes, son papier sur le sol. Les heures se passent, et le chœur s'achève

clans une effluve d'enthousiasme. M. Bochard de Champigny se levait de très bonne heure ; au petit jour, se promenant dans son jardin, il aperçoit une lueur intense aux fenêtres de Lesueur. Il monte aussitôt, frappe à la porte ; ne recevant pas de réponse, il pousse le loquet, et voit son hôte dans la singulière position que nous avons décrite. Lesueur n'avait pas fait un mouvement ; Bochard s^effraye et croit à une syncope: « Qu'avez-vous; mon ami? Seriez-vous malade ? s'écrie-t-il. — Je fais la Caverne », dit le musicien sans môme relever la tête.

La Révolution. — La Caverne ou le Repentir au théâtre Feydeau. — Anecdote.

Pendant ce temps, de graves événements s'étaient produits: la France brisait avec le passé, et dans sa soif de liberté se créait une vie politique nouvelle. Il est impossible de songer sans émotion à cette époque à la fois grandiose et terrible, à ces spectacles inouïs, qui, depuis le serment du Jeu de Paume jusqu'au 9 thermidor, firent passer sur ce pays qui est le nôtre le frisson de l'espérance et les affres de la terreur. Nous n'avons ni à raconter ni à juger cette dramatique histoire. Bornons-nous à citer ce mot d'un historien anglais de Cherubini : « Le nombre et la variété des ouvrages produits de 1790 à 1800

sont étonnants. Pour Tordre, l'autorité, la religion, cette décade fut désastreuse ; elle fut glorieuse pour la musique. »

Glorieuse, en effet, la période qui permit les débuts au théâtre d'artistes comme Cherubini et Lesueur; qui vit se lever sur elle des génies tels que Méhul et Boïeldieu; qui fit sortir des entrailles de la nation cette sublime Marseillaise qui reste encore pour nous le chant des hautes et nobles espérances; la période enfin qui, au milieu d'une telle éclosion de forces, voulut assurer l'avenir de l'art et fonder l'enseignement musical en France par la création du Conservatoire, école souvent et violemment décriée, même par le maître dont nous écrivons l'histoire, à laquelle pourtant se rattachent nos plus solides gloires artistiques. Elle ne fut peut-être pas désastreuse à tous les égards l'Assemblée qui proclamait le principe de la propriété littéraire et artistique, la seule propriété absolument indiscutable et la seule aussi qui n'eût jamais encore été garantie, et fondait en même temps l'Institut national de France. On peut lui pardonner l'emphase des satisfecit qu'elle se décerne à elle-même et dire avec Chénier, qui, le 10 thermidor, proposait l'établissement d'un Conservatoire de musique : « Il sera glorieux pour vous, Représentants; de prouver à l'Europe étonnée

qu'au milieu d'une guerre immense, qui n'a été pour la République qu'une suite non interrompue de triomphes, contenant à la fois, dans l'intérieur, le terrorisme anarchique et le terrorisme royal, décrétant pour les siècles — ! — une constitution sage et républicaine, vous savez encore donner quelques instants à l'encouragement d'un art qui a gagné des victoires et qui fera les délices de la paix. » Un des premiers actes de la Révolution fut rétablissement de la liberté des théâtres, dû à un décret de l'Assemblée nationale de 1789. Les conséquences de cette décision furent on ne peut plus favorables à la musique. On vit bientôt une troupe française succéder aux Italiens que dirigeait Léonard, le coiffeur de la reine Marie- Antoinette; puis cette troupe, à qui le comte d'Artois avait donné d'abord la salle de spectacle des Tuileries, vint se loger à Feydeau. Ce fut alors, pendant sept ans, entre ce théâtre et l'Opéra- Comique national, fondé par Favart, uue lutte, une rivalité des plus productives pour l'art musical. Favart l'emporta d'abord : on y applaudissait Martin, le baryton merveilleux, Elleviou, autre baryton qui, transformé plus tard en ténor, devint la coqueluche de Paris, Gavaudan, Solié, mesdames Dugazon et Saint-Aubin. Mais le talent pathétique et la dramatique beauté de madame Scio attiraient les spectateurs au théâtre Feydeau, qui

sut aussi s'adjoindre d'excellents acteurs et un répertoire littéraire très soigné. L'activité sur les deux théâtres était énorme, la production incessante. On combattait à coup de pièces, et souvent les auteurs attachés aux deux scènes rivales s'exerçaient sur la même donnée ; c'est ainsi que l'on vit la Lodoïska de Kreutzer disputer la faveur publique à celle de Cherubini ; Méhul refit la Caverne de Lesueur; enfin, le touchant récit de Bernardin de Saint-Pierre parut sur les deux théâtres, mis en musique par Lesueur et par Kreutzer.

Finalement, Feydeau, que l'on appelait aussi quelquefois le Théâtre-Lyrique, resta maître. Les Français, et surtout les Parisiens, ont toujours préféré la littérature à la musique, la comédie à l'opéra. Entre deux spectacles musicaux, leurs applaudissements vont plus volontiers à celui où l'action, la parole, le jeu ont le plus d'importance et sont le mieux réglés. C'est pourquoi, malgré le mérite des chanteurs que nous avons signalés sur la scène de l'Opéra-Comique, le public se porta décidément vers le théâtre où il voyait, avec madame Scio, dont l'énergie le subjuguait, des acteurs de premier ordre, Fleury, Montvel, Grandménil, déployer leur talent dans les chefsd'œuvre littéraires, tandis qu'à côté d'eux débutait bientôt la toute jeune mademoiselle Mars,

dont la beauté naissante rayonnait au milieu de ces maîtres de la scène.

C'est au théâtre Feydeau que Lesueur porta la Caverne (ou le Repentir). Cet ouvrage fut donné pour la première fois au mois de février 1793; accueilli avec enthousiasme, il tint l'affiche pendant une grande partie de cetle terrible année.

Le sujet de la Caverne était emprunté à un épisode du Gil Blas de Le Sage. On y voyait un chef de brigands, jeune homme très honnête et plein de galanterie, protéger contre les assauts de sa bande la vertu d'une prisonnière qui, vers la fin, se trouve être sa propre sœur. Le capitaine Rolando est le père de cette nombreuse lignée de gens aimables et tendres, quoique peu scrupuleux en affaires, dont les exploits amoureux ont fait si longtemps les délices de notre opéracomique. Ce type, dont les transformations diverses devaient nous donner — pour ne parler que des chefs-d'œuvre — tels que ZampaetFra Diavolo, conquit dès son apparition la faveur du public.

La mise en scène de la Caverne ne manquait pas d'originalité. Le théâtre était machiné en deux étages, comme dans le dernier acte d'Aïda; le plan supérieur représentait une forêt, l'espace compris entre le plancher de la scène et ce premier étage représentait le repaire des brigands. Cela donnait lieu à des développements en partie

double, et Ton sait que Lesueur affectionnait cet artifice de composition. A Notre-Dame, sa grande préoccupation avait été de faire entendre des airs populaires mêlés aux développements de ses morceaux; à Feydeau, la disposition particulière de son sujet lui permettait de faire chanter à la fois un quatuor dans la forêt et un chœur de forbans dans la caverne ; de là des oppositions fortes et tranchées, les mélodies les plus tendres accompagnées par de farouches grondements, des romances sentimentales soutenues par des chœurs violemment rythmés.

Tout cela était réussi pour l'époque, et plut par le cachet fortement imprimé d'une réelle personnalité ; le public fut frappé par l'imprévu des modulations, par la puissance des ensembles. Portée par la triomphante madame Scio, qui jouait le rôle de Séraphine, la Caverne obtint un succès tel que, deux ans après, Méhul, ayant traité le même sujet pour les directeurs de la salle Favart, ne put lutter contre les souvenirs que la musique de Lesueur avait laissés dans l'esprit de tous.

Ce succès ne fut pas obtenu sans peine. Que de retards et d'ennuis l'auteur eut à subir jusqu'au jour où le rideau se leva sur sa pièce et où le public, juge souverain, se prononça en sa faveur! Lesueur ne manquait pas d'ennemis; d'anciennes haines étaient exploitées contre lui,

et perfidement entretenues parmi les musiciens de l'orchestre. Ceux-ci, en souvenir de la maîtrise de Notre-Dame, ne rappelaient pas autrement que Monsieur Vabbé. On juge l'à-propos de cette appellation; il eût suffi qu'un citoyen quelque peu farouche, passant par hasard près du théâtre, entendît ces trois petits mots pour que le compositeur allât écrire des opéras à la Conciergerie, à l'Abbaye, peut-être ailleurs. De plus, Lesueur était, paraît-il, mauvais chef d'orchestre ; l'usage voulait alors que l'auteur dirigeât lui-même les répétitions de son ouvrage, et le bâton de l'ancien maître de chapelle n'avait pas toute l'autorité désirable. Un jour, Cherubini se trouvait dans la salle tandis qu'on répétait la Caverne; il connaissait l'œuvre, il aimait le caractère et le talent de l'auteur. « Mon cher, dit-il à Lesueur qui était au pupitre, tu composes de très belle musique, mais tu ne sais pas la faire exécuter.» Il s'empare de l'archet, et conduit la répétition qui marcha admirablement jusqu'au bout.

Cherubini ne borna pas là les soins qu'il donna à la Caverne : à la première représentation, Je souffleur du théâtre était absent; le maestro prit sa place et remplit son office, non seulement ce jour-là, mais le lendemain et le surlendemain. Le futur auteur de la Messe'du Sacre et de Médée dans le trou que l'on sait, entre deux quinquets,

feuilletant le manuscrit de la pièce nouvelle et envoyant l'intonation aux acteurs, spectacle rare, et touchante preuve d'une amitié qui devait durer un demi-siècle ! Mais Cherubini ne s'arrêta pas en si beau chemin. Ayant fait un voyage en Normandie, il profita de son passage à Rouen pour s'entendre avec le directeur du théâtre et, sans en rien dire à Lesueur, fit monter la Caverne dans cette ville, où l'ouvrage obtint le même succès qu'à Paris.

On a souvent accusé Cherubini de sécheresse de cœur et de méchanceté. Le fait est que le célèbre directeur du Conservatoire était un homme sévère, à principes rigides et d'une despotique volonté. Mais les traits que nous venons de raconter prouvent qu'en même temps il était ami dévoué et confrère plus que bienveillant.

Du reste, un des caractères les plus frappants de l'histoire de la musique pendant la période révolutionnaire est justement l'affectueuse camaraderie dans laquelle ont vécu les musiciens éminents de cette époque. La difficulté pour les artistes de vivre au milieu des drames terribles qui se jouaient, la collaboration forcée aux fêtes patriotiques, peut-être la crainte de dangers communs, unissaient d'un lien sympathique Grétry , Gossec , Berton , Lesueur, Cherubini, le jeune Boïeldieu. Ce

serait une histoire curieuse à faire que celle de la vie intime de ces hommes à une époque où la guerre civile et étrangère désolait le pays, où les luttes des partis enfiévraient la capitale, tandis que les provinces frontières étaient chaque jour sous la menace de l'invasion.

Les artistes sont peu portés, en général, vers la politique. Ceux des musiciens de la Révolution qui avaient connu l'ancien régime pouvaient regretter la pompe des spectacles de la cour, les grands orchestres de la chapelle des Tuileries et de Versailles, les pensions et les sinécures, manne royale qui, sous la monarchie, assurait au penseur, au chercheur, au travailleur, une existence indépendante. Pourtant Méhul et surtout Gossec étaient franchement républicains et, comme on disait, patriotes. Sans embrasser avec autant d'ardeur les nouvelles idées, Lesueur et Cherubini furent vivement frappés de la grandeur des événements qui se déroulaient autour d'eux. L'imitation de l'antiquité, poussée alors jusqu'à la manie, plaisait à l'Italien Cherubini et séduisait aussi Lesueur, dont l'esprit avait été dès l'enfance nourri des grandes œuvres classiques de Rome et d'Athènes. Avec plus ou moins d'enthousiasme, tous quatre prirent part aux grandes solennités que décrétait la Convention pour célébrer les fêtes

de son calendrier, et dont la musique, avec les discours des membres du Comité de salut public, faisait les principaux frais.

D'ailleurs, quand la Convention ordonnait, il était imprudent de refuser. On connaît l'histoire de Sarrette, condamné à préparer la fête de l'Être suprême sous la surveillance d'un gendarme qui ne le quittait ni jour ni nuit et avait son lit dans la chambre même de madame Sarrette. Les membres professeurs de l'Institut national de musique, qui n'était pas encore le Conservatoire, furent aussi mis à contribution pour cette fête. Il s'agissait de l'hymne à l'Être suprême de Gossec, dont les paroles, écrites d'abord par Marie-Joseph Chénier, avaient été refaites par Désorgues. Robespierre voulait que cet hymne fût chanté par le peuple entier au Champde-Mars ; les professeurs de l'Institut furent chargés de le faire répéter aux Parisiens. Tous les soirs, Méhul, Lesueur et Gossec, un violon à la main, sortaient de l'Institut, situé rue Saint- Joseph, près de la rue Montmartre. Tandis que Méhul se tenait à la porte de l'Institut, Gossec et Lesueur se dirigeaient, l'un vers les Halles, l'autre vers les boulevards, et là, juchés sur des bornes, sur des chaises, s'accompagnant d'un instrument dont ils savaient à peine jouer, donnaient le ton aux citoyens ras-

semblés autour d'eux. Mille voix répondaient aussitôt et faisaient entendre uu unisson formidable. C'étaient des scènes impossibles à décrire. Peu à peu l'enthousiasme s'emparait de la foule, qui battait des mains et avec mille acclamations portait Gossec en triomphe .

Le peuple parisien a parfois le vif sentiment des arts. Au milieu de ses plus violents égarements révolutionnaires et quand on s'y attend ie moins, la fibre artistique vibre tout à coup chez lui. Sous ce rapport, Paris est bien l'Athènes moderne ; volontiers on y décréterait que les poètes et les artistes sont des hôtes publics comme dans l'ancienne Grèce, où le vieil Homère parcourait les îles, non pas mendiant son pain, comme on le dit généralement, mais partout reçu comme un envoyé des dieux et fêté par les populations qu'il enchantait de sa merveilleuse poésie. Nous n'avons plus de rapsodes, et l'esprit parisien, plus logicien que rêveur, est porté vers la littérature qui parle à l'intelligence et aussi vers les arts du dessin qui s'adressent à ce qu'on nomme le goût, plutôt que vers la musique, produit de l'imagination pure, qui exige pour être appréciée une certaine dose de poésie chez l'auditeur. Cependant, la multitude elle-même, et alors qu'elle est souveraine, s'incline devant le talent musical ; si elle ne le com-

prend pas absolument, elle y applaudit du moins avec chaleur. En 1793 et dans les années suivantes, la musique fut en grand honneur. La Convention donnait le premier exemple de l'estime dans laquelle devait être tenu cet art, nécessaire, d'après ses hommes d'État les plus écoutés,à entretenir le courage guerrier et à élever durant la paix l'esprit des citoyens vers les grandes idées de concorde et de justice. Les philosophes du dix-huitième siècle sont pleins de légendes à ce sujet ; ils racontent souvent et avec complaisance les effets prodigieux produits par la musique chez les Grecs, où elle faisait la base de l'éducation en même temps qu'elle était l'ornement de toutes les fêtes et entrait, pour ainsi dire, comme partie intégrante dans la vie de chacun. Il est aisé devoir que l'idéal antique poursuivi par les hommes de la Convention était pour une grande part dans le désir qu'ils avaient de voir se propager l'étude de la musique, et d'associer compositeurs et exécutants à leurs propres travaux. Comment le peuple, surtout un peuple aussi disposé que l'est le nôtre à aimer et pratiquer les arts, n'aurait-il pas suivi pareille impulsion?

Aussi, à cette époque où le soupçon et la peur étaient partout, les musiciens jouissaient d'une quiétude relative. A part l'emprisonne-

ment momentané de Sarrette, dénoncé pour aroir laissé un élève de l'Institut jouer sur le cor: 0 Richard, 6 mon roi! et l'arrestation d'Ignace Pleyel à Strasbourg, où il fut forcé d'écrire un chant patriotique à grand orchestre en l'honneur du dix août, on ne voit pas la politique assombrir le camp des compositeurs. Ils étaient, au contraire, applaudis et acclamés à chaque fête célébrée par la Convention ; le Moniteur publiait leurs noms avec éloge, comme ceux de généraux qui auraient gagné des batailles. Eniin, nous l'avons dit, le goût de la musique et le respect des artistes étaient descendus jusque dans le peuple. Voici, à ce sujet, une anecdote très peu connue ; elle se trouve dans un recueil de Canons grivois de Berton, à la suite d'un canon intitulé : Pétition des élèves de H.-M, Berton à la municipalité de Saint-Denis.

« Eu l'an IV de la République, dit Berton, nous fîmes avec les élèves de ma classe au Conservatoire de musique la partie d'aller visiter en son ermitage de Montmorency le Molière de la musique française1. Nous nous mîmes en marche le 19 fructidor. Notre petite caravane avait cheminé gaiement jusqu'à Saint- Denis, lorsqu'en passant devant la municipalité,

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