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CHAPITRE IX

Les fossoyeurs du Centre. — Le stigmate. — Divorce de Camboulas. — Son rapport sur les Colonies. — Saint-Domingue. — Les peaux de toutes nuances. — Les journées des 31 mai et 2 juin. — h'ultima dies de la Gironde. — Un éclair de courage chez Camboulas. — Valady proscrit. — Son suppléant Rous. — Bô et Chabot en mission dans l'Aveyron. — Réaction en province. — Le royaliste Charrier. — Louchet se signale. — Triomphe et représailles des Jacobins. — La mort d'un Girondin.

La faiblesse ne désarme pas, elle encourage. Désormais la Montagne pouvait aller jusqu'au bout ; elle était sûre que les Girondins se prêteraient à toutes les défaillances, que chaque défi à leur adresse serait suivi d'une concession, que chaque résistance de leur part aboutirait à une défaite.

Au 10 août on leur avait arraché le trône dont ils rêvaient la conservation après l'avoir ébranlé ; — au 2 septembre on leur avait arraché les proscriptions qu'ils n'avaient pu ni prévenir, ni arrêter ; — on venait de leur arracher la tête du roi. A quoi bon se gêner ? Leur vie, leur honneur même, on leur arracherait tout ce que l'on voudrait.

Qui donc oserait prendre leur défense ? Le peuple ! Il est avec les ardents et les énergiques. Le Marais ! Mais il tremble la peur. La Gironde n'avait pas su le fixer par cette unité de vues, par cette énergie de direction qui en imposent aux esprits timorés ; elle n'avait pas su réveiller son courage, entraîner ses irrésolutions lors du vote régicide. Aujourd'hui son influence était morte ; elle ne pourrait au moment décisif compter sur aucun appui.

Les hommes du Centre, les crapauds du Marais, ah! on les connaissait bien. Leur volonté était de n'en pas avoir, leur instinct c'était d'obéir, leur politique c'était de s'incliner, de s'incliner toujours. La Montagne immolait les victimes, la Gironde brûlait de l'encens et enguirlandait leur agonie, le Marais les mettait en terre. Eternel fossoyeur il creuserait autant de tombes qu'on lui présenterait de cadavres. L'effarement et l'effacement constituaient la double caractéristique de ce groupe parlementaire, pur enregistreur des ordres tombés du Sinaï jacobin. Il se repentait, il est vrai, il se repentait même souvent et se promettait de mieux faire, mais il retombait invariablement dans le péché.

Cependant si les défaillances morales engendrent des regrets ou des remords, il est consolant de constater qu'elles entraînent parfois après elles d'autres châtiments.

Le vote sanguinaire de Camboulas, vote monstrueux qu'il eut voulu rétracter, qui lui avait brûlé les lèvres au passage, l'avait marqué d'un stigmate de réprobation. Il ne s'était pas concilié les Jacobins. Louchet et Chabot, ses complices de la veille, le tenaient en défiance et le traitaient en adversaire. Le pacte de sang, loin de créer un lien nouveau, avait brisé les liens de la jeunesse et creusé entre eux un abîme de dégoût. L'Aveyron, Rodez, Saint-Geniez surtout ne pouvaient dissimuler la honte que leur inspirait l'impardonnable souillure qui leur était faite par un mandataire infidèle. Philippe Camboulas renia son frère. De sa retraite, la voix caduque de Raynal protesta contre une pareille atteinte à l'humanité.

La famille de Lavernhe, dont quelques membres étaient en émigration, rougit de compter parmi les siens un bourreau du roi. Marie-Marguerite de Lavernhe, prise d'horreur,

déserta le foyer conjugal, malheureuse pour la première fois de serrer dans ses bras deux frêles créatures auxquelles elle se reprochait d'avoir transmis avec la vie une tache indélébile. Ah! ses illusions d'antan s'étaient bien vite évanouies ! L'aurore de liberté et d'espérance dont les rayons diamantaient sa couronne d'épousée avait été suivie d'un rapide et lugubre crépuscule.

Heureusement, le jour même de sa séparation, le 20 septembre précédent, l'Assemblée Législative avait voté la loi du divorce qui permettait d'effacer sous un oubli éternel les promesses d'éternel amour échangées naguère, quand les cœurs battaient à l'unisson et que les regards restaient limpides sous la limpidité de la conscience. Camboulas divorça donc, rompant désormais avec la jeunesse, avec le bonheur. Il se jeta presqu'aussitôt dans une nouvelle union, « union libre contractée devant la nature, dans le temple de l'Eternel, sous les auspices de la raison et les lumières de la liberté. »

Il se livra, pour s'étourdir, aux excitations d'une politique fiévreuse et aux absorptions d'un travail acharné.

Il avait été attaché au Comité colonial. — C'était bien le moins que le neveu de celui qui avait tant écrit sur les colonies fut appelé à en continuer l'histoire. — Or, la question des possessions françaises au-delà des mers était à l'heure présente une des plus palpitantes au point de vue de l'intérêt national. Le Périssent les colonies plutôt qu'un principe constituait bien, il est vrai, un des préceptes du catéchisme républicain; mais on n'aurait pas été fâché, sans cloute, de sauver les colonies tout en sauvegardant les principes.

Les Antilles françaises étaient le véritable Pérou du Nouveau -Monde. Saint-Domingue surtout, qui par son

étendue n'occupait que le second rang, brillait au premier par ses richesses naturelles et sa prodigieuse fertilité. Ses rivages, jadis ignorés, fourmillaient d'activité. De riches cultures avaient remplacé ses forêts. Vingt villes s'étaient bâties pour suffire aux échanges et aux expéditions maritimes. Sa prospérité avait crû dans des proportions si rapides qu'en 1790 l'abbé Maury disait que l'ouvrage de Ray n al, publié depuis 18 ans à peine, n'était déjà plus qu'une vieille chronique.

Malheureusement, à Saint-Domingue comme à la Martinique, comme à la Guadeloupe, la révolution avait eu son contre-coup. La déclaration des droits de l'homme y avait jeté le trouble et la confusion. Les commotions s'y succédaient maintenant assez fréquentes pour en faire redouter le brusque détachement d'avec la métropole.

L'émancipation politique et sociale proclamée en France avait été là-bas, comme on devait s'y attendre, le signal des revendications insurrectionnelles. Les blancs d'abord s'étaient divisés en grands et petits blancs, propriétaires fonciers et artisans, partisans ou adversaires du gouvernement colonial. Puis les froissements sociaux et les agitations électorales firent se lever toute entière la classe des hommes de couleur. On vit défiler devant l'Assemblée des délégués de nuances assorties, formant une collection variée depuis l'ébène jusqu'à l'acajou. Ils s'avançaient à la barre avec une gravité digne d'un teint plus clair, et s'exprimaient avec bon sens comme des personnes naturelles. Plusieurs parmi eux avaient, dans leur jeunesse, porté leurs semblables en palanquin ou agité sur les fronts créoles l'éventail en feuilles de latanier.

Au mois de mai 1791, l'Assemblée avait décrété l'éligibilité des mulâtres nés de père et mère libres. Mais, à côté

du mulâtre, issu du blanc et du nègre, il y avait le terceron, issu de blanc et de mulâtre, le znmbo, issu de noir et de mulâtre, le quarteron, issu de blanc et de terceron, enfin toute une échelle de croisements dont les produits, devenus libres, réclamaient à leur tour l'égalité des droits politiques. Au mois de mars 1792, l'Assemblée déclara électeur et éligible tout individu de sang mêlé devenu libre.

A ce moment, le nègre protesta avec raison contre l'ostracisme qui continuait à peser sur sa tête. Il se dit qu'il était issu d'un sang pur, lui, tandis que les hommes de couleur étaient nés d'un mélange; qu'il serait injuste de lui préférer une race abâtardie; que le nègre doit l'emporter sur le mulâtre autant que l'or pur l'emporte sur l'alliage. Il se dit que d'ailleurs la liberté est le droit commun de l'humanité, surtout quand on a pour soi la force et le nombre.

Alors le soulèvement se produisit général, vertigineux, sauvage, avec une émulation de rage, avec des appétits de cannibales. Jamais atrocités pareilles n'avaient été commises. Partout le feu, le sang, la désolation, la ruine, la mort. En une nuit, plusieurs siècles d'asservissement furent vengés.

La flotte anglaise voulut profiter du désordre pour prendre possession de Saint-Domingue, ce Gibraltar des Antilles.

Ce fut à ce moment, 5 mars 1793, que Camboulas déposa son rapport et fit rendre un décret déclarant les colonies françaises en état de guerre et ordonnant la levée de colonnes franches pour courir sus à l'envahisseur.

Ce rapport aurait pu être signé Barère, tellement il est vague dans son exposé et pompeusement généralisateur. On voit, en le lisant, qu'il est l'œuvre d'un député du Marais", blâmant sans doute les noirs en insurrection ouverte, mais

blâmant encore plus les blancs avec une élasticité d'équilibriste.

« Les ennemis de la liberté ne tarderont pas, y est-il dit, à triompher dans les colonies, si la République ne se décide promptement sur des mesures capables de déjouer leurs perfides manœuvres. La belle colonie de Saint-Domingue, dont le revenu s'élevait il y a trois ans à 200 millions, a fixé l'attention des contre révolutionnaires. Ils y ont fomenté des guerres civiles entre les hommes libres et les nègres révoltés. Ces malheureux, asservis à la volonté de leurs chefs, sont conduits par quelques blancs fanatisés par des prêtres. Le nom de liberté leur est connu, mais il est pour eux un mot vide de sens. Ils n'ont fait que changer de tyrans en brisant leurs fers. Cependant les planteurs, guidés par d'autres motifs, ont concouru, eux aussi, à la trame ourdie par les ennemis de la Révolution. Le projet de rendre Saint-Domingue indépendante a été enfanté par quelques colons avides d'honneurs et de richesses qui, sous le masque du patriotisme, se rallient au peuple et fomentent l'assemblée coloniale de Saint-Marc.

« Il est temps d'arracher des mains de la malveillance le flambeau de la discorde et de la révolte. En effet, la fin de vos colonies serait celle de votre commerce. Sans les colonies, point de commerce maritime, et de là point de marine nationale sans laquelle vous ne pourriez défendre vos côtes de l'Océan et de la Méditerranée. »

Le moyen préconisé par Camboulas pour sauver Saint- Domingue était donc « d'arracher le flambeau de la discorde des mains de la malveillance . » Quelques mois plus tard, un autre député, Hardy, dont les opinions procédaient de son nom, devait proposer un second moyen, tout aussi ingénieux, d'arriver au même but : c'était d'enlever à notre colonie le

nom de saint Dominique, « le plus grand scélérat qui ait jamais existé. »

Si l'exposé un peu prudhommesque de la question coloniale ne révéla pas chez Camboulas d'éminentes qualités d'homme politique, il lui permit néanmoins de prouver qu'il savait parfois défendre ses amis et les soustraire à des dénonciations intéressées. Polverel et Santhonax, commissaires civils délégués à Saint-Domingue, durent peut-être à sa chaleureuse intervention de ne pas être sacrifiés au minotaure républicain, comme l'avaient été déjà les précédents gouverneurs de l'île, MM. de Blanchelande, d'Esparbès, de Cambefort, de Fésenzac, Duquesne et autres.

Nous allons voir d'ailleurs que, dans une circonstance autrement périlleuse, Camboulas montra un réel courage.

Depuis la mort du roi, la conjuration contre le parti de la Gironde s'était accentuée et se poursuivait ouvertement tant sur les hauts gradins de l'Assemblée que dans les clubs et clans les réunions de la Commune. La droite de la Chambre était irrémissiblement marquée pour l'immolation. Ses membres cependant faisaient tête à l'orage ; les éclairs de leur éloquence parvenaient même quelquefois à arracher à sa stupeur le Marais engourdi.

Dans ce duel acharné, toute position conquise par l'un des adversaires devenait le théâtre d'une lutte corps à corps où les deux combattants se disputaient les lambeaux de l'influence parlementaire. Il ne pouvait évidemment y avoir d'autre alternative que de placer un pouvoir dictatorial dans la main de l'un ou de l'autre des antagonistes.

La Gironde obtient la nomination de la fameuse Commissio?i des douze, investie de pouvoirs illimités pour la recherche des fauteurs de désordres. Elle y introduit l'élite de ses adhérents, notamment Saint-Martin- Valogne. La Montagne

riposte par la création du Comité de salut public. La Gironde fait voter des poursuites contre les massacreurs de septembre ; la Montagne fait décider que l'on comprendra dans ces poursuites les royalistes qui ont provoqué ces massacres. La Gironde fait décréter Marat d'accusation ; le tribunal révolutionnaire l'acquitte.

La situation ne pouvait vraiment se perpétueraussi tendue.

Les Jacobins réfléchirent qu'ils étaient bien naïfs en ne se débarrassant pas d'un seul coup de ces adversaires gênants, qu'une poussée du peuple suffirait à coucher dans la poussière. N'avaient-ils pas sous la main les hommes du 20 juin et du 10 août? Ceux qui avaient renversé la royauté en envahissant les Tuileries ne sauraient-ils pas renverser une poignée de représentants hostiles, en envahissant l'Assemblée?

Le mot d'ordre est aussitôt donné. Un Comité d'insurrection s'installe à l'hôtel de ville. Dans ses rangs figurent, avec le maire de Paris, les héros des Carmes et de l'Abbaye. On décrète au grand jour, sans mystère, la suppression des vingt-deux principales têtes de la Gironde.

Dès que la liste de proscription est arrêtée, la mise en scène habituelle se déroule. On bat la générale, les faubourgs s'ébranlent, le tocsin sonne, le canon gronde et les sections bloquent l'Assemblée prisonnière au milieu des baïonnettes d'Henriot.

Et tandis qu'à l'extérieur les piques lancent, sous le soleil du printemps, leurs reflets d'acier, on entend à l'intérieur le cliquetis acéré des harangues, des répliques, des invectives, des récriminations, des cris, des injures et des serments.

La Gironde se défend. Digne et vaillante, elle se défend durant trois jours. Si elle n'a pas su gouverner, elle saura

tomber. Son attitude noble, sa parole sublime soulèvent les applaudissements et les enthousiasmes du Marais. Mais, hélas! elle n'en obtient rien de plus. Le Marais est affolé, il tremble la fièvre. Il lâche les Girondins comme les Girondins ont lâché le roi. Il s'incline, il se vautre dans la bassesse. Danton en rougit lui-même et lui jette à la face cette méprisante apostrophe : « Mon discours s'adresse à ceux qui ont reçu quelques talents politiques et non à ces hommes stupides qui n'obéissent qu'à leurs instincts. »

Hébert, emprisonné par la Commission des douze, est ramené en triomphe à l'hôtel de ville. En revanche, la Commission des douze est dissoute et ses membres sont arrêtés. Vingt-deux chefs girondins sont décrétés d'accusation. \ïullima dies a sonné. Barère jette sur ce qui fut la Gironde quelques pelletées de terre, et tout est dit. Mot et gens sont également proscrits. Le département de la Gironde lui-même disparait pour faire place au département du Bec-d'Ambez.

Au milieu de l'absolue défection du Marais, il est consolant d'entendre une voix s'élever pour protester contre la violence du peuple et contre la mutilation de l'Assemblée nationale. Cette voix est celle de Camboulas. Dédaigneux des outrages que lui lancent les tribunes et la Montagne, dédaigneux des poignards d'une foule abrutie, alors que le tocsin sonne déjà le glas funèbre des représentants proscrits, il s'épuise en héroïques efforts pour arracher les victimes aux lâches fureurs de Marat et de Robespierre. Il demande que la Convention dirige des poursuites contre les auteurs du mouvement insurrectionnel. Les muets du Centre restent confondus de son audace. Le remords pénètre même dans quelques consciences, puisque, les 6 et 19 juin, 73 d'entre eux signent une protestation indignée dont l'expression,

quoique platonique, ne laissa pas que d'être soulignée à l'encre rouge par les farouches Jacobins.

Les fauves lueurs de ces jours d'orage illuminent la physionomie de Camboulas et la font ressortir parmi les figures à teinte neutre de ses collègues. Certes son énergie ne durera que pendant une quinzaine de jours. Il retombera ensuite dans son effacement habituel. Mais à son opposition il jouait sa tête, et l'historien doit ce témoignage à la décharge de sa mémoire.

Après avoir lutté le 2 juin contre la Commune, Camboulas, dans la séance du 6, prend à partie le Comité révolutionnaire lui-même.

« Je ne connais pas, s'écrie-t-il avec impétuosité, je ne connais pas de tyrannie plus odieuse que celle qui fait incarcérer des citoyens contre la loi. Sans doute le tribunal populaire de Marseille doit être puni , mais la même peine doit s'appliquer à toutes les autorités coupables de cet arbitraire. Il faut que votre décret s'étende sur la ville de Paris... Estelle plus légalement constituée cette autorité nouvelle, ce Comité révolutionnaire central qui vient de s'élever ici?... Ne croyez pas que ce soit des ci-devant nobles, des gens véritablement suspects qu'on arrête. Non. Ce sont des ouvriers. Je demande que vous frappiez ce tribunal prétendu révolutionnaire dont la tyrannie dépasse de beaucoup celles des Néron et des Caligula. »

Le 10 il s'élève contre une sorte de censure gouvernementale qui tend à la violation des lettres et des journaux.

Le 11 il se montre encore plus véhément et remet pour ainsi dire en discussion le décret de l'Assemblée contre les Girondins.

« Après avoir, dit-il, passé douze jours dans l'anarchie, après avoir gémi sous le poids du plus affreux

despotisme, la Convention doit enfin obéir à la voix de la raison et de la justice. Le cours ordinaire des lois est interrompu dans presque toutes les parties du territoire.... Voudrait-on rétablir un gouvernement municipal ? ( Violentes rumeurs). Il faut que le Comité de salut public fasse un rapport sur la cause de l'arrestation de plusieurs de nos collègues et sur la situation actuelle de Paris. »

Chabot, son ancien camarade, furieux d'une pareille insistance, le met en cause personnellement, l'incrimine et l'insulte. Camboulas répond que Chabot est un menteur et un lâche.

Bien que faisant partie de la Commission des douze, Saint-Martin-Valogne avait été excepté de la proscription comme moins compromis par ses votes empreints d'une impartiale modération.

En revanche, Izarn de Valady figurait au nombre des vingt-deux chefs girondins dont la tête venait d'être promise au bourreau. Il s'y attendait bien, le vaillant député. Dès le lendemain de son vote dans le procès du roi, il savait que son nom avait été inscrit sur les tablettes de Marat. Il prit, avec la plupart de ses compagnons d'infortune, la route de l'exil au sein même de la France, route qui devait, à travers les embûches et les vicissitudes les plus dramatiques, les conduire presque tous au trépas.

Le 25 juin, la Convention décida que Valady, « s' étant absenté sans cause, » serait remplacé comme représentant de l'Aveyron.

Des trois suppléants, le troisième seul accepta d'aller siéger à sa place. Il se nommait Jean Rous, juge au tribunal du district de Rodez.

La première lettre que Rous adressa de Paris à ses compatriotes donne la mesure de l'optimisme invétéré

qui affectait son esprit presque à l'égal d'une cécité morale : « Encore quelques sacrifices à la chose publique, leur écrivait-il le 12 pluviôse, un peu de patience et beaucoup de sagesse, et nous ne tarderons pas à voir le peuple français heureux. Et pourquoi ne le serait-il pas, puisque le règne de la justice et de la vérité est rétabli ? »

Tandis que le nouveau député se berce de cette chimérique espérance, tandis que les Girondins fugitifs errent de bourgade en bourgade, tandis que Charlotte Corday les venge et que Hérault de Séchelles improvise la Constitution de 93 dont on ne doit jamais connaître que le nom, voyons ce qui se passait en province.

Le meurtre de Louis XVI et l'omnipotence de plus en plus grande prise par la Commune de Paris avaient mécontenté les masses. Dans la plupart des campagnes soufflait une brise de défiance et de mauvais vouloir qui exaspérait la Convention.

Pour dissiper ces fâcheux symptômes et pour étouffer ces germes naissants d'hostilité, l'Assemblée dissémina sur tous les points du territoire quelques uns de ses membres, munis de pouvoirs illimités et chargés de monlagnardiser le pays. Le panache des représentants du peuple en mission était le nouveau chapeau de Gessler devant lequel la nation entière devait se prosterner sous peine de paraître incivique.

Les premiers Commissaires expédiés dans l'Aveyron furent le médecin Bô et son hideux collègue Chabot.

Chabot dictateur ! Chabot proconsul ! dans le département même où il avait vécu une jeunesse humiliée, une adolescence hypocrite et méprisée! Chabot le Capucin, traînant un grand sabre dans les rues de Rodez et y promenant des airs de conquérant! C'était grotesque, grotesque et odieux.

Tandis queBô faisait son entrée solennelle à Villefranche,

monté sur un cheval magnifique, ses aides de camp chevauchant à ses côtés, l'ex-moine prit possession du chef-lieu de l'Aveyron.

Du mois de mars au mois de mai 93, il bouleversa le pays. Municipalités, fonctionnaires, juges de paix, membres des tribunaux furent suspendus. Une taxe de guerre frappa ceux qui, « pnr leur indifférence, avaient ravivé les espérances coupables des émigrés et des despotes. » Les cloches soupçonnées d'avoir « sonné le tocsin de la révolte » furent réduites au silence.

Les communes à nom féodal ou clérical durent subir un baptême nouveau. C'est ainsi qu'Onet-le-Château devint Onet-la-Montagne; — Saint-Affrique,Montagne-sur-Sorgues; — Saint-Come, Montagne-sur-Lot; — Saint-Geniez, Vallonla-Montagne; — Saint-Sernin, Roc-Montagne; — Séveracle-Chàteau, Séverac-la-Montagne. C'est ainsi encore que surgirent Libre-Val, Libre-Muse, Vallée-Libre, Source-Libre, Pont-Libre

Cela, comme on le voit, manquait autant d'imagination que de prestige. Et Chabot ne se dissimulait pas que le peuple en sentait tout le ridicule. Aussi, après l'organisation par son collègue des Comités de surveillance, imagina-t-il de choisir le jour de Pâques, fête de la Résurrection, pour installer, en grande pompe, la guillotine dont il inaugura peu après le fonctionnement en assistant d'un balcon, en compagnie de filles débauchées, à l'exécution « d'un s... b... de calotin » coupable d'avoir recelé un prêtre.

Ce bel exploit ne put le soustraire aux sarcasmes. On

publia sur lui les couplets suivants :

Le front ceint d'un chapeau qu'ombrage un lourd panache. En bottes, en habit, un grand sabre traînant, Le citoyen Chabot s'offre à nous en bravache, Le citoyen Chabot est un représentant !

Mais l'habit ne fait pas le moine,

Ainsi qu'il le prouva jadis, Et l'animal qui dort aux pieds de saint Antoine Ne saurait devenir oiseau de paradis.

Si donc le gros Chabot n'était pas un infâme, De rapine enrichi, lâche et vil assassin, Malgré son bel habit, et son sabre, et sa femme,

Ce ne serait qu'un Capucin.

Muse du Père Venance, seriez-vous encore là pour aviver de vos épigrammes la plaie toujours prête à se rouvrir dans l'immense orgueil de l'Iscariote!

Pendant ce temps, Bô, installé à Villefranche, dans la maison du citoyen Pujols, sur la grande place, s'endormait un peu dans les délices de Capoue. Il était arrivé avec l'intention de tout renverser, de tout briser, de terroriser à outrance. Il avait immédiatement commencé la chasse au clergé, opéré des visites domiciliaires, fouillé les bois à la recherche des suspects. Il avait ordonné, pour fournir de la pâture à son collègue, le transfert à Rodez non seulement des prêtres, mais encore des pères, mères, frères, sœurs et enfants de tous les émigrés du district.

Mais, peu à peu, les ardeurs du farouche proconsul s'étaient amorties. Le Procureur de la Commune Andurand et le citoyen Maire François Dinez, très populaires, très estimés, et dont il goûtait fort les avis, calmèrent ses premiers transports. Les beaux yeux de Charlotte Pujols firent le reste.

Quoique âgé de plus de 50 ans et père de trois filles dont la plus jeune avait 24 ans, Bô s'était laissé dompter par les charmes et par la douce fascination de la jeunesse et de la beauté. Pareil au lion amoureux, il avait limé ses dents, rentré ses griffes et s'était fait débonnaire. On l'avait vu, pour plaire à son amante, soustraire aux rigueurs de la loi la famille de Pommayrol, entr'ouvrir légèrement la porte

des maisons de réclusion et noyer dans ses protestations et ses serments d'amour, — auxquels il devait se montrer parjure,— son exaltation et sa fureur. « Tant qu'il fera la cour à Charlotte, disaient les amis de l'humanité, il ne fera pas Tomber les têtes. » Et en effet, l'échafaud ne fut pas dressé à Villefranche.

Bô et Chabot regagnèrent Paris vers le milieu de mai, après un proconsulat aussi remuant qu'infécond. Ils avaient eu soin de se faire remercier chaleureusement par le Conseil « du bien qu'ils avaient réalisé grâce à leur zèle, à leur énergie et à leur impartialité absolue. » Les temps étaient si singuliers qu'on les eût au besoin portés en triomphe.

Ils espéraient donc pouvoir offrir à la sainte Montagne leur département d'origine comme une conquête définitivement acquise au jacobinisme le plus pur. Mais voilà que, quelques jours plus tard, éclatait la nouvelle de l'investissement de la Convention et de la proscription du parti girondin.

La France prit assez mal la chose. Caen, Toulon, Lyon, la Vendée se soulevèrent. Le Tarn, la Lozère, le Gard accueillirent favorablement les idées de contre-révolution. Près de 70 départements manifestèrent des velléités de résistance.

Dans l'Aveyron, écrivait Lagasquié, « sur 650 et quelques Communes, il y en a plus de 500 qui ont pris part directement ou indirectement à la révolte. On en viendra à bout, mais il faudra profondément incruster la liberté dans le cœur des Ruthénois pour qu'elle y prenne racine. »

En attendant, les esprits étaient très surexcités. Les hommes les plus écoutés, tels que Arssaud, Cambe, Rodât, Flaugergues, Delpech, Andurand, de Nogaret, protestaient hautement contre l'élimination du Corps législatif de l'élément pondéré et modérateur. Moins parlementaires, les

citoyens actifs mettaient sous les verroux, à titre de reprénailles, l'évêque intrus, le pauvre Debertier, qui avait osé écrire audacieusement au pape, qui s'épuisait en mandements aussitôt réfutés et dont l'autorité était absolument méconnue. On incarcéra de même le père, la mère et la sœur de Chabot.

Les autorités du département ne purent résister à la poussée de l'opinion. Le 27 juin, le Directoire de l'Aveyron, outré des attentats commis contre l'Assemblée , rédigea une virulente Adresse d'indignation réclamant le rapport immédiat du décret mettant en état d'arrestation trente-deux représentants. Il délégua même auprès de la Convention, pour lui remettre cette Adresse, deux députés spéciaux : Cambe, le futur membre du Tribunat, et Hip. de Monseignat, dont la réputation comme jurisconsulte rivalisait en Rouergue avec celle des Piales, des Ricard et des Laviguerie.

Camboulas se trouvait donc en union d'idées avec ses concitoyens quand il prenait la défense des Girondins, et s'il recueillit, en cette occasion, les outrages d'un ancien condisciple, il recueillit aussi, comme un ample dédommagement, les félicitations d'un autre camarade de collège demeuré, lui, le type de l'honneur.

Exprimer la déconvenue et la fureur de Chabot serait chose impossible. Il écuma à la tribune, y épancha un torrent de bile, dénonça son collègue Saint-Martin-Valogne, dénonça le Conseil départemental, le Directoire et obtint même un décret d'accusation contre les autorités constituées de l'Aveyron, qui ne purent échapper à une comparution à la barre de l'Assemblée que par une lettre de rétractation.

Pendant ce temps Charrier, le royaliste fidèle, avait relevé dans la Lozère l'étendard de l'insurrection. On avait réaperçu, au milieu d'une poignée de paysans, son uniforme

bleu à revers et à parements blancs, sur les boutons duquel se détachait cette devise : Le roi, la Loi.

Bientôt la poignée d'hommes était devenue un bataillon, puis une petite armée, l'armée chrétienne du Midi. Les agents de la Convention marchent aussitôt contre elle. Charrier fond sur les troupes régulières, les met en déroute, s'empare de leurs armes et de leurs munitions, lance des proclamations « de par le roy et de M. le Régent -> et enrôle sous sa bannière de nouveaux partisans.

De hameau en hameau, la cloche des églises tinte Y Angélus de la délivrance. L'armée royale arbore la cocarde blanche. Elle emporte Marvéjols, prend Mende, la Canourgue, et défait encore à Chanac les troupes conventionnelles dont elle enlève l'artillerie. La Lozère tout entière est en son pouvoir. Les municipalités font leur soumission. Les arbres de la liberté sont abattus.

Malheureusement pour le chef insurgé, l'explosion avait été prématurée et le mouvement n'avait pas eu le temps de se généraliser. Alors qu'il espérait recevoir d'importants renforts de l'Auvergne et du Gévaudan, ce furent des bataillons organisés en hâte dans les départements limitrophes qui surgirent de toute part pour le cerner et paralyser ses mouvements. Il licencia aussitôt sa troupe, de crainte de la compromettre, et alla s'ensevelir, avec sa femme et son aidc-de-camp, au fond d'un antre, dans une forêt.

Cependant Louchet, que son ex-confrère Chabot semblait reléguer au second plan, et qui avait la nostalgie des ignobles besognes, Louchet s'acharnait contre Charrier dont l'éclipsé déconcertait ses instincts de férocité. Il incitait les gardes nationales à faire des battues dans les bois, à sonder les fourrés et les cavernes. Il mettait tout en jeu pour découvrir l'asile qui abritait le rebelle.

La trahison vint en aide à ses efforts. Un parent de Charrier révéla le secret de la cachette pratiquée sous le seuil de la grange de Prégard. Le domaine fut investi et, vers l'entrée de la nuit, Charrier fut appréhendé, ainsi que sa compagne et Laporte, et conduit à la prison de Rodez.

Le milieu dans lequel avait été ameDé le captif ne lui était pas hostile, car nombreux étaient dans le pays les adhérents à sa cause. D'autre part, les autorités locales se trouvaient en majorité girondines. Aussi affectait-on d'oublier sa présence dans la tour de l'évêché.

Mais Louchet veillait et sa haine infatigable couvait la victime. Vers les premiers jours de juillet, il se plaignit à la Convention de ce que « le procès de l'infâme Charrier, à Rodez, ne fut pas encore commencé. Le peuple s'indigne !.... Il est temps de faire une justice éclatante de cet infidèle mandataire du peuple qui, dans l'Assemblée Constituante, fit tous ses efforts pour redonner à la nation des fers et un tyran ! de cet homme exécrable qui n'a cessé de conspirer contre la liberté publique. Son existence est un fléau.... Il faut donc qu'il soit immédiatement jugé. »

La Convention ne refusait jamais pareilles requêtes. Le procès ne fut pas long. Traduit devant le tribunal criminel le 16 août 93, Charrier fut condamné à mort. Le même jour, à 3 heures du soir, il fut conduit au supplice au milieu d'un cortège de plus de 6,000 hommes commandés par son ancien collègue Châteauneuf-Randon, heureux, dit- on, de se venger à cette heure de certaines provocations que lui aurait adressées jadis son trop véhément compatriote.

Le sang de Boudou versé par Chabot, le sang de Charrier versé par Louchet, deux anciens serviteurs du Dieu de paix et de miséricorde, inaugura, pour ainsi dire, la rosée révolutionnaire qui devait rougir la place publique de Rodez.

Cet exploit accompli, Louchet partit pour la Somme et pour la Seine-Inférieure, où il allait immoler un autre grand proscrit, d'Espréménil. A cet homme bas et abject, il fallait de nobles victimes.

Pour accentuer la répression, le général Marbot poursuivait activement dans tous les coins de l'Aveyron les bandes hostiles qui parfois faisaient payer cher la victoire. Les patriotes incendiaient les forêts, les châteaux, « ces repaires de brigands, » rasaient les villages, passaient au fil de l'épée tous ceux qui leur paraissaient suspects et envoyaient le reste devant des Commissions militaires. Le tribunal criminel de l'Aveyron était d'ailleurs, de l'aveu même de Louchet, « composé d'excellents éléments. Le président a protesté contre les arrêtés liberticides du département. L'accusateur public est le frère du représentant Bô. Sa seule défaillance a été d'acquitter les complices de Charrier. »

Il en était de même sur toute l'étendue du sol français. La Convention comprimait avec une énergie incroyable les mouvements de l'intérieur. A Lyon, à Marseille, dans les grands centres, elle étouffait dans le sang les moindres germes d'indépendance. Le Comité de Salut public suffisait à cette tâche immense.

Caen, le dernier rempart de la Gironde, s'écroulait à son tour. Les députés proscrits y avaient soulevé plus de curiosité que d'enthousiasme. Vestales d'un nouveau genre, ils s'étaient donné pour mission de ne jamais laisser s'éteindre le feu de l'indignation publique, et voilà qu'ils s'étaient dépensés en conversations inutiles, en phrases creuses et poétiques , en indolence physique qui n'avait engendré qu'une activité indifférente. Tout avortait sous leurs mains.

Leur guerre civile ne fut qu'une courte échauffourée.

Le triomphe grisa les Jacobins et les exalta autant que les avait exaspérés la résistance. Il ouvrit l'ère des représailles.

La Montagne savoura le mets de la vengeance, ce mets si doux à manger froid. Aucun excès ne put assouvir sa soif de revanche. Elle fit exécuter la reine pour décapiter le principe royaliste, Philippe-Egalité pour prévenir tout retour dynastique, Madame Roland pour dissiper les dernières illusions de vertu et d'humanité. Elle envoya à la mort les 21 Girondins enfouis dans les prisons de Paris pour en finir avec le fédéralisme. Elle fit mieux et, pour en finir avec le modérantisme lui-même, elle rendit un décret d'arrestation contre les 73 députés de la Plaine qui, par leur protestation des 6 et 19 juin, s'étaient montrés en complicité morale avec le côté droit.

Comment et par quel phénomène Camboulas ne figura-t-il pas dans ce dernier convoi de malfaiteurs dirigés sur la prison de la Force? Je ne saurais le dire. Depuis l'accès de fièvre généreuse qui en avait fait un personnage fort compromis, son effacement avait dû être bien complet.

Quant à ses collègues de la Plaine, leur examen de conscience ne leur révélait comme acte punissable que l'unique velléité d'une protestation platonique. Jusque là, ils étaient restés muets, humbles, ignorés. Ils avaient accepté tout ce qu'on leur avait imposé. Ils avaient foulé aux pieds leurs opinions, leurs sentiments, leur pudeur, leur dignité. Et cependant ils succombaient!.... Mais alors, il ne leur en aurait pas coûté davantage de montrer un peu de grandeur d'âme ! Et du moins, en succombant, auraient-ils eu la consolation d'avoir dignement vécu !

Les derniers Girondins fugitifs, vestiges défaillants d'un

grand parti, avaient abandonné la Normandie, les uns sous l'uniforme des volontaires du Finistère, les autres sous divers déguisements. Us allaient au hasard, de gîte en gîte, traqués comme des bêtes fauves, décimés par le froid, la faim, la maladie, prolongeant sans espoir une lugubre agonie.

Sept d'entre eux avaient pu gagner Bordeaux à travers mille dangers : Guadet, Pétion, Barbaroux, Buzot, Louvet, Salles et Valady. Mais leur présence avait été vaguement signalée et tous les agents de Tallien étaient en quête d'une si belle proie. Ils durent s'enfouir dans une catacombe, à trente pieds sous terre, presque sans pain, toujours sans air, appréciant à l'aise ce qu'est la tyrannie du peuple, eux qui avaient déchaîné le peuple contre la tyrannie des rois.

Us s'échappèrent enfin, hâves, épuisés, amaigris, et se séparèrent à Saint-Emilion : Guadet et Salles pour monter sur l'échafaud ; Barbaroux, Buzot et Pétion pour semer leurs cadavres dans les Landes.

Valady prit la route des Pyrénées. Il était malade, grelottait la fièvre. Il aurait voulu revoir encore ses belles montagnes aveyronnaises, respirer quelques bouffées de cet air natal qui eut rendu la vigueur à son corps endolori, l'espoir à son âme affaissée. Là du moins il retrouverait des amis, des parents longtemps abandonnés mais toujours chéris, tandis qu'il était seul, toujours seul depuis sa poignante séparation d'avec ses compagnons d'infortune. Mais non, il le sentait bien, c'était fini. Il avait 26 ans, et depuis 10 ans déjà il vivait d'illusions. Pourquoi lutter contre la destinée? Pourquoi se débattre contre la Providence? Au fond, il n'y avait de vrai, de bon, de beau que la foi de ses pères, que le Dieu de son enfance, ce Dieu qui réconforte et donne la résignation, ce Dieu qu'il avait méconnu et vers

lequel il élevait aujourd'hui toutes les aspirations de son être.

Il arriva, le 3 décembre, à la lisière d'un bois, aux environs de Périgueux. Ce fut sa dernière étape. Une patrouille mit inopinément la main sur lui pendant qu'il prenait quelques instants de repos.

Arrêté, reconnu, il fut aussitôt interrogé par Roux- Fazillac, son ancien collègue, représentant du peuple en mission, et livré au Tribunal criminel. Il était hors la loi ; son procès ne pouvait être long.

Un acte d'accusation, libellé en toute hâte, au hasard, le déclara convaincu d'avoir « le 20 janvier, soulevé contre la Montagne les bataillons dévoués à la cause du royalisme; d'avoir, à la même époque, fait afficher un placard où il invitait les bourgeois à prendre les armes pour exterminer les Jacobins, la Montagne et tous les patriotes. »

Il n'y avait dans tout cela pas un mot de vérité. Mais qu'importait aux juges? qu'importait à l'accusé? Il n'en fut pas moins condamné à mort.

Le condamné ne protesta pas. Il se borna à demander qu'il lui fut permis de mourir de la mort d'un soldat.

Roux-Fazillac était, comme Valady, un noble dévoyé ; comme Valady, c'était un ancien officier de l'armée royale. Il accorda à son collègue cette faveur suprême.

Le jeune Girondin commanda lui-même le peloton et mourut avec un courage digne de sa grande âme.

En payant de sa vie, à la fleur de l'âge, le prix de ses illusions et du fanatisme politique, en expiant si vite et si noblement des fautes qui furent avant tout des fautes de jeunesse, Valady, réhabilité devant l'histoire, reprend le rang qui lui appartenait et laisse à l'Aveyron le souvenir

d'un homme qui fut, à l'heure de la Révolution, une partie du cœur et de la poésie de la patrie.

Avant de marcher au supplice, Valady adressa à sa tante, M"H de Jurquet, une lettre qui fut envoyée au Comité de surveillance de Rodez « pour être remise à destination s'il n'y a pas d'inconvénient. »

Cette lettre portait :

« Ma seconde Mère,

» Près de mourir, mes derniers sentiments sont pour vous. Votre douleur sur ma perte m'y rend seule sensible, et je viens la calmer en vous annonçant que l'excès de l'infortune a touché mon cœur. Je déclare devant mon Dieu que je meurs avec les sentiments de piété que vous m'inspirâtes.

» J'ai aimé le peuple comme vous me l'aviez appris, vous et ma tante que je vis toujours la mère des infortunés. Je me suis jeté à corps perdu dans la révolution que je regardais comme un remède nécessaire, envoyé par la Providence, aux maux excessifs du peuple et à l'oppression d'un gouvernement corrompu. Mon sort a voulu que j'aie été membre de l'Assemblée divisée en deux partis. J'ai embrassé celui qui annonçait une impartiale équité. Ma vertu et mon amour-propre me faisaient complaire à l'idée de combattre les excès du peuple, après avoir bravé la puissance du roi.

» Mon parti a succombé et je suis réputé traître, conspirateur, ennemi de la patrie Je me console de ma mort.

Je me résigne à la volonté de Dieu toujours juste et je le

bénis d'avoir adouci la rigueur de mes juges jusqu'à permettre à un proscrit d'écrire à sa bonne mère.

» Je lui dirai que je gémis de n'avoir pas conservé aux soins de la reconnaissance une vie que l'on juge avoir été inutile ou funeste à la patrie, de n'avoir pas consacré à ma vraie vocation, celle des lettres et de la philosophie morale, des talents qui étaient nuls pour les affaires contentieuses et politiques ; mais je vous supplie de supporter en chrétienne le coup qui va me frapper et d'en chercher la consolation dans les circonstances de ma mort. Si Dieu est miséricordieux, ma résignation le touchera et lui fera oublier ma longue incrédulité.

» Vivez pour élever mes neveux orphelins; apprenez-leur à aimer leur patrie autant que leur Dieu ; quoiqu'elle les ait dépouillés de leurs biens, ils lui doivent tout. . . . Abstenez-les des poisons de la haine et de la vengeance.... Point de ces dissensions vengeresses ni de ces fureurs héréditaires.

» J'espère que ma sœur recevra avec tendresse mes adieux. Mon long abandon doit s'oublier à cette heure dernière et fatale ; qu'elle puise auprès de vous des consolations pour le présent et du courage pour l'avenir. Dieu suffit toujours au malheureux quand il l'invoque bien. A sa place,

sa mère n'eut pas trouvé son fardeau trop lourd

» Je ne puis parler de mon grand'père Cachez-lui

C'est votre plus grande croix. Hélas ! si j'eusse adhéré à ses demandes multiples de vivre auprès de lui avec ma femme pour être son bâton de vieillesse, je vivrais ignoré mais tranquille et j'aurais rempli mes devoirs domestiques. La haine que j'avais pour ma femme l'a forcée d'émigrer avec

son père C'est une victime de plus et je suis coupable

d'avoir délaissé vos vieux jours. Pardonnez cette ingratitude

et vengez-vous en m'appliquant la sainte habitude de vos prières et aimez toujours ma mémoire sans vous désoler comme vous l'auriez dû faire pour un enfant plus reconnaissant.

» Adieu, je vous prie de faire une bonne pension à ma nourrice par testament et d'avoir soin d'elle et de ses enfants. Dieu nous rejoigne !

» Xavier- Godefro y Izarn-Valady. »

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