CHAPITRE VIII
Convention. — Camboulas, Louchet, Bô, Lobinhes, Louis Seconds, Bernard Saint-Affrique, Lacombe, Saint-Martin-Valogne, Izarn de Valady. — Classement des partis. — Gironde et Montagne. — Les Crapauds du Marais. — Chabot Je dépenaillé. — Un histrion et un évêque. — Procès de Louis XVI. — Les Pilâtes de la royauté. — Férocité, peur et fanfaronnade. — L'Aveyron à la tribune. — Les Bulletins de votes. — Dénombrement rétrospectif.
Convention ! Nom barbare, nom sans portée qui va devenir une chose dont la portée sera immense !
La violence exerce sur les masses une sorte de fascination. Aux heures de crise, les gens de bien forment une tribu d'hommes généralement muets et consternés, tandis que les violents s'enflamment, s'électrisent et vomissent des laves de passion capables de tout engloutir. La foule a l'intuition bien nette que les modérés et les timides finiront par courber la tête devant les audacieux et les ardents, et elle va d'instinct vers ces derniers parce qu'ils sont la force. Dans les temps de délire, il n'y a que la sagesse qui soit dangereuse.
Tout ce qui en France avait, depuis le début de la Révolution, montré le plus d'exaltation et de frénésie, tous les renégats de la noblesse, de l'autel ou du trône, désireux de faire oublier leurs anciennes attaches, tous les assoiffés de vengeance ou de rapine allaient cette fois se trouver réunis au rendez-vous de la salle du Manège. Avec une dépression aussi rapide dans le niveau représentatif, quels
éléments, grand Dieu ! fussent venus composer une quatrième assemblée nationale !
Dans le département de l'Aveyron, depuis le départ de Chabot, les deux personnages qui étaient restés le plus en évidence à la tête du mouvement étaient, nous l'avons dit, Camboulas et l'abbé Louchet ; le premier, théoricien fougueux et sincère ; le second, agitateur vil et méprisable. Tous les deux avaient lutté avec le même zèle pour le triomphe de la démocratie ; tous les deux avaient combattu avec la même énergie l'aristocratie et la religion : l'un de face, avec une ardeur puritaine, avec la froide logique d'une philosophie dévoyée ; l'autre sournoisement, par la calomnie et suivant un système de perpétuelles délations et de basse* intrigues. De l'un à l'autre, il y avait la distance du fanatisme à la scélératesse.
Tous les deux furent élus représentants à la Convention.
Ils allaient y retrouver Chabot, dont le zèle patriotique avait bien mérité une réélection. Le Loir-et-Cher le renvoyait siéger à la Chambre, en compagnie de son ancien évêque, l'abbé Grégoire, qui s'était multiplié dans son diocèse, durant la dernière législature, au point de prêcher 52 fois en 18 jours.
A Camboulas et à Louchet furent adjoints Bô et Lobinhes, les deux médecins députés qui , seuls avec Arssaud , avaient sollicité le renouvellement de leur mandat. Louis Lobinhes, poëte à ses heures, adoré pour sa bienfaisance et son esprit de charité dans tout le district de Villefranche, était resté modéré. J.-B. Bô au contraire s'était exalté. Sceptique ou indifférent au début de sa carrière, uniquement préoccupé de trouver dans sa clientèle de campagne le moyen de doter ses trois filles, il avait appliqué son pyrrhonisme aux dogmes religieux comme aux principes politiques.
Il se fut fait, avec le même flegme, musulman à Constantinople ou juif sur les bords du Rhin. Les premiers bouillonnements de la tempête n'altérèrent pas son sang -froid ; mais, peu à peu, impatienté de son obscurité, il s'était résolu à hurler avec les loups. Nous verrons qu'il s'en acquitta en conscience et parfois avec des éclats presque humoristiques.
Louis Seconds, ancien lieutenant particulier à la Maîtrise des Eaux et Forêts du Rouergue et du Quercy, figurait après eux sur la liste. C'était l'enthousiasme à jet continu, mais s'appliquant toujours à des objets différents. Partisan sans beaucoup d'examen de toutes les innovations, Seconds embrassait avec autant de transport que de légèreté les théories les plus extrêmes. On l'avait vu, théologien passionné, solliciter de son évêque des lettres dimissoires pour recevoir à Saint-Sulpice « l'ordre d'acolyte et les autres mineurs. » Puis, quelque temps après, son objectif ayant changé, on l'avait entendu proclamant à tous les échos l'infaillibilité de sa prétendue découverte sur la direction des aérostats. Par une fatale coïncidence, le 2 septembre 1792, à l'heure même où son frère, le prédicateur, expirait aux Carmes sous le fer des assassins, il rédigeait, à Villefranche, un projet d'Adresse à l'Assemblée législative pour lui exprimer « l'admiration et la reconnaissance du corps électoral et son dévouement personnel à la cause de la liberté et de l'égalité. »
Le suffrage populaire avait ajouté à ces cinq noms ceux de quelques hommes recommandabîes par leurs vertus civiques : Bernard Saint-Affrique, ministre protestant; Vaissière de Saint-Martin-Valogne, maire de Millau, président des Amis de la Constitution ; Joseph Lacombe, juge de paix de Saint-Antonin.
Enfin, comme l'instinct de réaction relative, propre au peuple des campagnes, survivait toujours dans le caractère rouergat, la députation s'était complétée par le choix de l'ex-comte Godefroy d'Izarn de Valady de Frayssinet.
D'une souche chevaleresque, connue depuis le xnr3 siècle, Valady pouvait puiser à pleines mains dans le trésor des traditions que lui avaient léguées ses ancêtres ; malheureusement, s'il avait la générosité de sa race, il en avait aussi le caractère inflexible. Un froissement l'avait arraché de bonne heure à sa famille. Marié contre son gré, en 1783, avec la fille du marquis de Vaudreuil, lieutenant général des armées du roi, il prit en aversion celle qu'on lui imposait pour compagne et l'abandonna à tout jamais dès le lendemain de leur union.
Il se réfugia en Angleterre afin d'échapper aux instances des siens et il s'y serait oublié dans l'amitié de lord Aucklamp, gouverneur de l'Inde britannique, si les premières lueurs de la Révolution à son aurore ne l'eussent ramené au pays.
Valady eut bientôt partagé l'ivresse des écervelés de sa caste. Jeune, noble, riche, il se fit le disciple enthousiaste de Platon dans le passé, de Rousseau dans le présent. Il façonna son âme au stoïcisme des élèves du Portique et dissimula derrière un feuillet de l'Encyclopédie les tours crénelées, le cor de chasse et le chien limier de son blason.
Devenu officier aux Gardes-Françaises, chéri de son régiment, il brisa son épée et donna sa démission en 1788 plutôt que de servir d'instrument à la répression des mouvements populaires. En 1789, lorsqu'il vit une armée rangée autour de Paris et l'orage prêt à fondre sur l'Assemblée nationale, il courut aux casernes des Gardes, harangua ses anciens camarades et leur fit jurer de défendre la cause
démocratique. Sur le point d'être arrêté, il s'échappa, se rendit à Paimbœuf, d'où il comptait passer en Angleterre, quand le parti de la Cour fut obligé de s'incliner devant les volontés de la nation. Il revint à Paris, fut l'un des aidesde-camp de Lafayette, se fît l'ami de Brissot, laissa déborder la fougue du jeune âge, rêva l'avènement des institutions de l'Union-Américaine, pérora aux Amis des Noirs. — Puis il se calma, comprit l'inanité de ses doctrines, vit les excès et les vices publics, mit une sourdine à ses revendications, laissa son esprit pénétrant et fin, sa puissance de méditation tempérer la chaleur de son âme et les bouillonnements de son imagination.
Il n'avait que 26 ans lors de son élection à la Convention et l'heure des amertumes avait sonné. Las de concessions, il aspirait à la résistance.
Les députés gagnèrent leur poste au bruit des derniers échos du canon de Valmy inaugurant par la victoire, comme un glorieux présage, les délibérations de la Convention.
La place que chacun d'eux vint occuper sur les gradins de la salle marqua de suite aux spectateurs des tribunes, attentifs au solennel défilé, la gradation des opinions, la classification des partis, l'orientation, en un mot, du tourbillon qui allait engendrer les convulsions et les vertiges. Le classement statistique était aussi un classement politique.
Au côté droit : les Girondins, assis sur les bancs des royalistes de 89 et des constitutionnels de 91, composés d'épaves des deux assemblées précédentes et de l'ensemble de la faction girondine à la Législative, toute entière réélue. Comment avaient-ils glissé successivement d'un pôle à l'autre de l'hémycicle ? Avaient-ils donc renié leurs idées pre-
mières et changé leur drapeau ? Non. Mais de 91 à 92, plusieurs siècles s'étaient écoulés ; la langue, la pensée même s'étaient transformées. Etats-Généraux, Trois Ordres, tout cela était devenu des souvenirs du moyen-âge, des vieilleries, des créations de la féodalité la plus lointaine. Les Girondins avaient voulu y substituer une république idéale, mais cette république, établie sur les formes antiques où les républiques n'étaient que de nombreuses aristocraties, avait vieilli à son tour. Démocrates par leurs idées, ils apparaissaient monarchistes par leurs sentiments. Hommes de paroles, de magnifiques métaphores, de sublimes périodes, ils étaient encore des privilégiés, les privilégiés du talent.
A gauche : les Montagnards ou Jacobins, parti parisien ou de la Commune, écume toujours renouvelée du flot jpopulaire, poussant la voile de la France à l'aventure, à travers les écueils et les précipices, comme l'ouragan déchaîné pousse la barque à travers les récifs. Ils sont énergiques, ils l'ont prouvé, en août, aux Tuileries, avec Legendre ; ils sont impitoyables, ils l'ont prouvé à l'Abbaye et aux Carmes, en septembre, avec Maillard. Ils ont étoupé leur conscience, broyé leur cœur, supprimé leur âme. Ils iront en avant, toujours en avant, jusqu'à leur culbute ou à la culbute du pays. Attilas politiques, ils faucheront les têtes comme des épis murs, forts de leur audace et de la faiblesse hésitante de leurs adversaires, dissimulant l'ignominie du crime derrière un fanatisme grandiose et dans une sorte d'apothéose de forfaits.
Entre ces deux partis extrêmes, un parti intermédiaire, composé de l'accumulation de députés paisibles, n'étant portés ni par leur tempérament, ni par leur talent à paraître en champions sur l'arène autrement qu'un vote à la main.
Il y a là des hommes de bien, recommandables par leurs mœurs privées, généralement souples et bien intentionnés ; mais leur foi est molle et indécise. Ils voudraient conquérir sans violences et concéder sans ressentiments. Ce parti, groupé au milieu de la salle, au point ombilical, constitue en quelque sorte le tronc du corps délibérant, le tronc avec l'estomac. A la Constituante, il s'est appelé le Centre, à la Législative le Ventre, ici il se nomme la Plaine. Partout il a joué le rôle d'eunuque.
De tout temps ce groupe a été le nombre dans les assemblées politiques ; il a toujours pu être la prépondérance et ne l'a jamais été. En Grèce déjà, lors de l'exil volontaire de Solon, entre les citoyens pauvres qui réclamaient le règne de la démocratie pure, — les Jacobins d'Athènes, — et les citoyens riches qui demandaient une constitution oligarchique, on avait vu une faction modérée, la Côte, qui, aussi effrayée de la licence des uns que de la tyrannie des autres, réclamait un gouvernement mixte. Mais là, comme toujours, à force d'ajourner l'énergie, les esprits timorés et bien pensants furent inhabiles à pondérer les événements.
La Plaine se nuance et s'éparpille en aile droite et en aile gauche, suivant le degré de neutralité ou le degré d'affinité que ses membres ressentent pour l'un ou l'autre des camps opposés. Mais dans cette masse flottante réside une force centripète qui sans cesse agit et réagit sur elle-même. C'est ainsi que la solution des problèmes sociaux dépend le plus souvent de ces esprits malléables, tour à tour médiateurs ou auxiliaires, suivant les heures, suivant les cas.
Loquaces, tranchants même dans les Commissions, les hommes du centre sont généralement muets à la tribune, à l'exception du jour où ils prononcent l'inévitable discours en faveur des intérêts locaux. A vrai dire, leur horizon
est restreint. Ils sont à la Chambre pour faire leurs affaires, puis celles de leurs clients et de leurs familles, quelquefois celles de, leur district et, en dernier lieu, celles du pays.
Dans les questions vitales, ils applaudissent volontiers aux systèmes mixtes, à toutes les bascules, à tous les juste-milieu. N'ayant aucune opinion bien définie, des convictions et des caractères de clair-obscur, de demi-teinte, ils s'abandonnent à ceux qui les entraînent et deviennent aisément fanatiques des idées qu'on leur suggère. Alors la faiblesse de leur organe disparaît pour crier : la question préalable! l'ordre du jour ! la clôture! C'est l'arsenal de leur éloquence. Les Mirabeau du centre, rogues, cramoisis, discutent avec leurs couteaux à papier, poussent des beuglements de contrebasse, des sifflements de fausset. Dans ce vacarme on n'entendrait pas Dieu tonner.
Le pouvoir exécutif ne perd jamais de vue la Plaine, pareil au grand Lama qui a toujours, dit-on, les yeux fixés sur son nombril. Le Centre d'ailleurs, vote d'habitude avec les ministres en place, car la servilité politique est stéréotypée dans son âme. Cependant il finit toujours par faire défection au pouvoir, au pouvoir déchu, veux-je dire, ou près de déchoir. Il a sous ce rapport un instinct merveilleux, celui de la cigogne qui dit adieu au bâtiment près de tomber en ruines.
A la Convention nombreuse était la classe des modérés, bien intentionnés, prudents surtout, composant le centre de l'Assemblée. Il y avait là des philosophes retardataires ; il y avait encore des natures médiocres et pusillanimes, cherchant, en se confondant dans la foule, l'obscurité et la sécurité. A mesure que la Montagne devenait arrogante, leur timidité désertait la modération pour se rallier à la violence.
Les crapauds du Marais ou Use-culottes, comme on les appelait encore, hommes fossiles de la Révolution, louches et vacillants, ressemblaient fort à des amphibies dont un œil contemplait les splendeurs et la douce béatitude du temps passé, tandis que l'autre apercevait dans l'ombre le tableau des créations futures. Les idées en présence devaient les écraser en s'entrechoquant. — Leur orateur se nommait Barère, Barère de Vieuzac, équivoque et ondoyant comme son parti.
Tels étaient les arbitres inconscients des destinées inconnues. Telle était l'unique planche de salut, vermoulue avant l'usage, jetée au travers du précipice social.
Louchet, Bô et Seconds avaient pris place sur les sommets de la Montagne où ils avaient rejoint le capucin Chabot, toujours escorté de Merlin et de Bazire avec lesquels il formait depuis longtemps un triumgueusat d'inséparables.
Izarn de Valady avait pris place à la Gironde. C'était bien là qu'il devait siéger. En lui était en effet le sentiment vrai de l'égalité et de la fraternité humaines ; en lui le désintéressement, les aspirations généreuses, les illusions déjà déçues et toujours renaissantes ; en lui l'instruction solide, la connaissance profonde de l'antiquité, enfin le don divin de l'éloquence. Plus girondin que ses modèles, il n'hésiterait même pas à se séparer d'eux dès qu'ils lui sembleraient s'écarter de leurs principes originaires.
Quant aux autres députés de l'Aveyron, ils gagnèrent le Marais : St-Martin-Valogne, Lobinhes et Bernard -S t-Affrique, avec des tendances instinctives vers la Gironde ; Lacombe, et Camboulas plus accessibles aux impressions venant de gauche, au vent qui soufflait à travers la montagne.
Loin d'être une attraction pour Camboulas, la présence sur les gradins élevés de son compatriote de St-Geniez, de
son ancien camarade de Rodez, lui faisait éprouver une sorte de répulsion et de dégoût.
Chabot, en effet, affectait de se signaler d'une façon étrange. Sale et déguenillé, la tête crasseuse, le cou et la poitrine nus, les jambes noires et sans bas, couvert d'une jaquette rapiécée, aux manches relevées, d'un pantalon d'étoffe grossière retenu par un lien de cuir ou par une ficelle, voilà dans quel état il se présentait à la Chambre et au public, affichant, à l'exemple de Marat que cependant il détestait autant qu'il aimait Danton, la malpropreté et le débraillé.
Tout cela évidemment était une enseigne, une enseigne opposée à celle de Robespierre qui, de même que l'abbé Grégoire, conservait la correction de la tenue et la décence la plus stricte ; mais cette enseigne avait rallié autour de lui ceux que l'on appelait les Sans-Culottes et qui adoptèrent la mode du haillon. Pour eux les gens bien mis devinrent des muscadins, la propreté fut taxée de penchant aristocratique, et Chabot put bientôt proposer de chasser de la république tous ceux qui n'avaient pas les mains calleuses.
Cependant Collot-d'Herbois avait évoqué devant l'Assemblée l'odieux spectre de la couronne de France accrochée au porte-manteau du Temple. L'abbé Grégoire avait affirmé, aux acclamations de la Gironde, que « l'histoire des rois est le martyrologe des nations. » L'évêque et l'histrion avaient de concert donné le dernier coup d'épaule à l'arbre, vieux de quatorze siècles de la royauté française. L'arbre était tombé et la République avait été solennellement proclamée. L'excès de joie causé par un pareil résultat ôta, dit-on, pendant plusieurs jours, l'appétit à Grégoire et, par un effet inverse, porta Collot à des libations immodérées.
On sentait entre les deux camps une haine sourde, une irréconciliable antipathie. On n'est pas maître de son cœur. Les griefs naissaient spontanément, gros de menaces, d'autant plus difficiles à déraciner que vraiment ils étaient imaginaires. La Gironde accusait la Montagne de préparer les voies à la dictature. La Montagne accusait la Gironde de fédéraliser la province et de chercher à morceler la France en petits Etats. On se battait sur le dos de Marat et de Roland. Chabot le dépenaillé forçait même Mme Roland à venir à la barre se disculper d'être en correspondance avec Malouet, Narbonne et autres constitutionnels réfugiés à Londres.
Mais ce n'était là que des engagements d'avant-garde, des escarmouches préliminaires. La vraie bataille allait se livrer dans le procès de Louis XVI, bataille dont l'enjeu était la vie d'un roi. Cette fois les partis allaient mesurer leurs forces et les adversaires se découvrir. A l'instar des gladiateurs dans l'arène, l'œil fouillerait le regard pour surprendre la pensée fugitive, le moindre frisson de l'âme. Les Jacobins observaient le côté droit, prêts à le taxer de royalisme au moindre mouvement de pitié pour la grandeur déchue.
Certes les Girondins voulaient sauver le roi. Ils le pouvaient. Derrière eux se massait le Marais tout entier qui ne demandait qu'un élan, un éclair de réel courage, de ce courage civique autrement rare que la bravoure militaire. L'élévation de la pensée, l'éloquence de la parole, la majesté de la cause, la bienveillance des juges, tout se trouvait entre leurs mains, tout, s'il n'y avait eu aussi dans leur âme la pusillanimité et l'irrésolution qui engendrent la défaite.
L'abbé Grégoire fait proclamer le principe de la non
inviolabilité et la Gironde ne bouge pas. Un anglais, Thomas Payne, crache à la figure du monarque français l'épithète « d'ivrogne » et son indignation se contient. Après avoir transigé avec sa conscience, elle transige avec son cœur. Sa fermeté ne peut aller plus loin que de faire admettre, contre l'avis de Chabot, le droit pour le royal accusé de se choisir un défenseur.
Dès le début du procès, Malouet avait écrit au ministre des Affaires Etrangères pour demander à venir défendre Louis XVI : « Je me propose, disait-il, comme le défenseur d'un prince dont j'ai toujours honoré les vertus et dont il m'est permis de déplorer l'infortune. » M. de Lally avait sollicité le même honneur. Ces pétitions, renvoyées au Comité d'aliénation, n'aboutirent qu'à faire inscrire les noms de ces deux généreux citoyens sur la liste des émigrés. Moins pusillanimes que Target, ils firent aussitôt imprimer la défense qu'on leur refusait le droit de prononcer, et leurs plaidoyers, sans être comparables à celui de M. de Sèze, n'en furent pas moins, avec le dévouement de Malesherbes et de Tronchet, une des dernières consolations du prisonnier.
Pendant ce temps la Gironde se dépensait en menées obliques. Elle hésitait , biaisait, se troublait, proposait comme demi-mesures l'appel au peuple, l'ajournement.
Le Marais, lui, attendait le vote des Girondins, comme le nautonier inhabile attend qu'on lui indique la passe dans laquelle il doit s'engager. L'idée d'être juge dans une aussi grande cause le flattait mais l'épouvantait. Ses membres avaient laissé dans leurs foyers des épouses, bonnes ménagères, qui ne tremblaient jamais devant eux ; — et ils se sentaient orgueilleusement intimidés de voir l'Europe haletante dans l'expectative de leur verdict.
Les praticiens, les écrivains, les légistes qui dominaient dans la Plaine libellaient des réformes radicales, parlaient de répressions terribles, babillaient de guerres et de batailles, faisaient des plans de campagne, mais tout se passait dans leur tête. Cette espèce d'hommes n'était pas féroce de sa nature ; elle maniait, la langue mieux que la hache. Seulement il était urgent d'empêcher la peur d'envahir cette masse indécise, de la maintenir, de la guider, de la soustraire à un furieux affolement. Stupéfaite des exagérations de la Montagne, elle cherchait à droite sa conscience troublée.
Quel triomphe pour les Girondins si, audacieux du bien comme leurs adversaires étaient audacieux du mal, ils faisaient, par la seule force morale du talent et de la vertu, pencher le plateau de la balance !
Leur influence devait être d'autant plus décisive que, l'appel commençant par la lettre G, (Haute-Garonne), la Gironde était le troisième département appelé à déposer son vote à la tribune.
Honte suprême ! Presque tous les Girondins votèrent pour la mort.
Vergniaud, Buzot, Pétion, Gensonné, Guadet, Ducos, Fontfreyde, Barbaroux, Isnard, Brissot, Lasource, Rebecqui, Sieyès dressèrent les bois de justice. Ce furent eux qui donnèrent la mort à Louis XVI. Il eut suffi d'un déplacement de trois voix pour épargner à la France un sanglant affront. « Pilâtes de la monarchie et du roi, dit Chateaubriand, les Girondins livrèrent l'une au peuple sans être convaincus de ses vices, livrèrent l'autre aux Jacobins sans être convaincus de sa criminalité, versant en public un sang qu'ils déploraient en secret, sentant sur leur langue le remords
combattre avec l'arrêt et se lavant les mains devant la postérité. »
La Gironde, affaissée sous le poids du crime que l'histoire pardonne le moins, le crime par lâcheté, prononça la sentence par l'organe de Vergniaud. En immolant la victime elle s'immolait elle-même. A vrai dire, ce fut le 21 janvier et non le 2 juin suivant que ce parti tomba de faiblesse comme le roi qu'il avait renversé. N'est-ce pas la marche fatale? La faiblesse engendre la faute, la faute le" crime, le crime le châtiment.
Quelle avait été l'attitude de nos Aveyronnais durant ces ménforables assises qui, du 15 au 19 janvier, suspendirent presque la respiration de l'Europe? Chaque département doit faire de son côté ce dénombrement rétrospectif. Un enseignement en découle. Il est bon que la postérité juge à son tour les juges.
Sur la première question : Louis est-il coupable ? l'Assemblée s'était prononcée presque unanimement pour l'affirmative. La culpabilité des rois forme la théorie de toute révolution, et l'esprit, même le plus indécis, n'hésite pas à proclamer une théorie. 26 députés seulement déclarèrent, non pas l'innocence, mais leur incompétence et l'incompatibilité de leur mandat avec celui de justiciers. Valady et Lobinhes furent de ce nombre. « Je déclare Louis coupable, dit Lobinhes, mais non pas comme juge. » — « Louis n'est pas jugeable, répond Valady, je ne puis donc voter, me réservant de prononcer sur la troisième question, mais en homme d'Etat et comme sur une mesure de sûreté générale. »
La décision de la Convention sera-t-clle soumise à la ratification du peuple7. 283 voix répondent Oui. Oui, disent
ceux qui comprennent que la Gironde faiblit et que la Montagne va l'emporter. Oui, disent encore ceux qui rendraient volontiers un arrêt de mort à la condition de le voir casser par la nation.
Saint-Martin-Valogne s'unit sur cette question à Lobinhes et à Valady pour rejeter sur le pays la responsabilité du résultat. Il le fit simplement comme Lobinhes, tandis. que Valady noya son vote dans une phraséologie pompeuse, invectivant les prêtres et les ci-devant nobles, protestant que son opinion ne le faisait l'associé ni de Bouille, ni de Lafayette. Si, conformément à leur avis, on eut rendu la parole au pays, le forfait aurait été conjuré.
Il était facile de prévoir quel serait, sur le troisième appel , le sentiment de Bô et de Louchet. Le premier avait pris depuis peu une accentuation funèbre. Le second, prêtre relaps comme Chabot, était comme lui prêt à toutes les atrocités. Mais que feraient leurs compatriotes ? Le pointage équilibrait les votes. Toute réponse pouvait être la réponse fatale. Valady, Lobinhes et Valogne avaient jusque-là réagi. Saint- Affrique, Lacombe, Camboulas restaient sombres, muets, perplexes sans doute, impénétrables. Seconds ne verrait-il pas au dernier moment l'ombre de son frère, assassiné par ses amis, se dresser entre sa conscience et l'échafaud ?
Bô monte à la tribune et dit froidement : la mort. Bô n'était pas orateur et il ne pouvait s'en consoler. Il s'en vengea en publiant son Opinion dans laquelle il put moins laconiquement distiller toute sa rage. Les rois s'y virent appelés brigands, voleurs, loups a /famés ; Louis s'y vit prodiguer les épithètes de scélérat, de monstre, de serpent et de tigre.
Camboulas succède à Bô, hésite un moment et dit: la mort. Lacombe vient ensuite et, pâle comme un suaire, dit : la mort.
C'était autour de Seconds. Il n'a jamais paru à la tribune. La mobilité de son esprit semble momentanément dissipée, car il a, la veille, mis la dernière main à son Art Social, œuvre de rêverie comparable à son Art de diriger les ballons. Maintenant qu'il possède à fond la science sociale, il parlera ; il parlera une fois dans sa vie avant de rentrer dans l'ombre et l'absolu de l'oubli.
« Législateurs, s'écrie-t-il, comme homme, comme citoyen, comme juge, pour le salut de ma patrie, pour la liberté du monde et le bonheur des hommes, je vote pour la mort et la mort la plus prompte de Louis. Il est ridicule, il est absurde de vouloir être libre, d'oser seulement en concevoir la pensée, quand on ne sait pas, quand on ne veut pas punir les tyrans. Je n'en dirai pas ici davantage, le surplus de mes motifs est imprimé sous mon nom pour répondre à la Nation, à l'Europe, à l'Univers de mon jugement (1). »
Après une période aussi redondante, Louchet risquait fort de manquer son effet. Il s'en tira par des injures et « acquitta ce qu'il devait à sa conscience, à la justice et à l'humanité » en insultant la victime qu'il sacrifiait.
« Quelle peine doit subir Louis, demande-t-on? Celle de ses complices qui sont déjà tombés sous la hache de la justice nationale. Je me croirais indigne de concourir à la fondation d'une République si j'étais assez lâche pour voter une exception à la loi commune envers un roi parjure, traître et assassin de la nation française. Mais l'homme libre ne connaît que les principes, comme il ne craint ni les poignards, ni les dictateurs, ni les tyrans.... Je vote pour la
(1) L'Opinion imprimée de Seconds, toute écrite du même style emphatique, ne comprend pas moins de 32 pages in-8°.
mort du tyran et demande qu'il la subisse dans les 24 heures. Si l'opinion de ceux qui votent pour la détention ou le bannissement venait à prévaloir, j'appuierais la motion faite par Fréron pour qu'on emportât d'ici l'image de Brutus. »
Cinq sur neuf avaient prononcé la peine capitale.
Lobinhes, invariable dans sa modération, refuse de rougir ses mains du sang royal et vote pour la détention et l'exil. — Saint-Martin-Valogne et, cette fois, Bernard Saint-Affrique, concluent à la réclusion et au bannissement.
Enfin Izarn Valady se lève et, bravement, répudie les compromissions et les faiblesses de ses amis de la Gironde. Valady, racontent ses contemporains, avait une faconde qui tenait de la magie. On éprouvait à l'entendre de l'étonnement d'abord, puis de l'enchantement. Bernardin de Saint-Pierre, qui l'aimait beaucoup, le comparait à Orphée. La tribune cependant glaçait chez lui l'inspiration ; il ne se sentait dans la plénitude de sa puissance oratoire qu'à la chambrée, au club ou dans la rue. Néanmoins, tous écoutèrent en silence le3 longs développements du courageux athlète demandant que le monarque fut simplement interné au château de Saumur jusqu'à la reconnaissance de la République par l'Autriche et par l'Espagne.
« Il y a 42 mois, ajoute-t-il, que Louis m'a condamné à mort dans son conseil secret pour avoir coopéré à l'insurrection des Gardes- Françaises. Dans toutes les autres époques de la Révolution, je n'ai cessé de combattre son autorité. Lors de l'acceptation de la Constitution, je m'efforçais d'éclairer mes compatriotes sur les vices qu'elle renfermait. Mes soins furent perdus. Ils l'acceptèrent purement et simplement, intégralement. C'est pourquoi je crois devoir les condamner aujourd'hui à tenir la clause
onéreuse du contrat qu'ils s'imposèrent alors. Je ne puis donc condamner à mort le ci-devant roi, puisqu'aucune loi écrite ne me permet de lui infliger cette peine. »
La thèse constitutionnelle de Valady était certainement indiscutable, mais elle était gênante et on lui en sut mauvais gré. On voulut le déshonorer en transformant son vote dans la presse. Il protesta par une affiche qu'il fit placarder sur les murs de Paris avec la suite de sa harangue dans laquelle il demandait que la sœur du roi, la princesse Elisabeth, fut mise en liberté et pensionnée par la nation, et où il réclamait un ordre d'exil contre le fils aîné de Philippe d'Orléans, nommé lieutenant-général à 20 ans. « Je lui reconnais des services et je lui crois des vertus ; je les honore, mais je les crains. Je redoute l'instabilité des uns et la reconnaissance des autres. Dans peu peut-être on le mettra à la tête de vos armées. Jugez s'il est temps de le bannir. » Cette affiche fut vendue par des crieurs publics dans toutes les rues.
Dès le lendemain, Bon Saint-André accusa Valady d'avoir, par cette publication, protesté contre les décrets de la Convention. Barbaroux dut intervenir en faisant remarquer que Saint-André ne devait pas savoir lire, car autrement il aurait vu que l'affiche incriminée n'était autre chose que la reproduction d'une opinion émise en public, entendue par tous et imprimée dans les compte-rendus de la séance.
Bien que minutieuses, de pareilles réminiscences ne sont pas sans intérêt. Au sein même de l'Assemblée conventionnelle, malgré l'affolement général, l'énormité du crime fit reculer bien des fanatismes. Le déshonneur suprême ne tint qu'à un fil.
La majorité absolue pour la condamnation devait être de 361 voix. Il y eut 361 voies seulement concluant à la peine
de mort sans expression d'un desideratum de sursis ou de discussion préalable. Dans ce nombre figurent 20 ci-devant nobles, 32 prêtres, 20 médecins, 10 hommes de lettres et 164 avocats ou anciens magistrats.
En ce qui concerne l'Aveyron, la responsabilité du vote pèse d'un poids très lourd sur Camboulas et sur Lacombe, les deux députés de la Plaine qui faillirent à l'humanité.
Peut-on, au bout d'un siècle, scruter les consciences?
Lacombe ! le juge de paix, l'homme doux et timide, le représentant obscur enseveli au Comité de liquidation !
Camboulas ! le bourgeois gentilhomme, frotté de monde et frotté de lettres, qui sous l'emportement de sa nature violente cache certaines qualités de cœur et qui défendra bientôt les Girondins menacés à leur tour ! Chabot et Louchet étaient devenus ses ennemis et il vota avec eux. Saint-Martin-Valogne, Bernard Saint- Affrique lui étaient chers et il renia leur drapeau. Il était le neveu de l'abbé Raynal converti ; il se disait l'ami de l'abbé Grégoire, et cependant il fut régicide!
Il est vrai que l'époque est un enchevêtrement d'incohérences. Raynal, après avoir prêché le renversement du trône en prêchait la restauration. Grégoire se vantait d'avoir voté contre la mort, mais il écrivait dans son Essai sur les arbres de la Liberté : « Tout ce qui est royal ne doit figurer que dans les archives du crime. La destruction d'une bête fauve, la cessation d'une peste, la mort d'un roi sont pour l'homme des motifs d'allégresse ! »
Que penser et que croire !
Un dernier trait de ce lamentable tableau. Le 18 janvier, 331 députés avaient voté pour la détention ou pour la mort conditionnelle. Le lendemain 19, il n'y en eut plus que 310 qui votèrent pour un sursis à l'exécution.