CHAPITRE X
La loi des suspects. — L'ivresse du sang. — Tout y passe : les constituants, les parlementaires, les généraux, les nobles, le peuple, les femmes, les poètes et les savants. — L'organisation du carnage. — L'Anacréon de la guillotine. — Le père Venance. — Les loups se mangent entre eux. — Hébert, Danton et Robespierre. — L'entorse du père Duchesne. — Chute des Dantonistes. — Le roman du capucin. — Les mirages de l'or. — La mort d'un voleur. — La monnaie de Chabot.
Dès les premiers mois de l'an II, la France se trouva enserrée dans un réseau inextricable, véritable nœud gordien que la hache ne parvenait pas à trancher. La loi des suspects, filet à mailles ténues, englobait la nation entière, n'épargnant aucun citoyen, ne laissant personne innocent.
Tout homme signalé, tout individu dont le nom était prononcé trop haut devenait un suspect, suspect de royalisme, de fédéralisme, de modérantisme, d'incivisme, de négociantisme, de tiédeur, de faux patriotisme. Tout ce qui tenait à un suspect par les liens du sang ou de l'affection devenait suspect à son tour. Suspect lui-même le juge, l'administrateur, le fonctionnaire qui considérerait un accusé comme non suspect. Or, tout suspect était coupable et tout coupable devait mourir. Chabot avait réclamé pour les aristocrates une nouvelle loi tellement simple qu'un enfant pût envoyer un émigré à la guillotine.
La mort se mit à planer sur le pays, brandissant une faux toujours aiguisée. Les Jacobins se baignèrent dans une mare rouge. Le sang est pour les brutes une liqueur apéri-
tive, une boisson savoureuse dont l'ivresse, plus capiteuse que celle du vin, emplit de volupté. Ils se disaient avec emphase les fils de 89, et ils n'en étaient que les bâtards dégénérés, pastiches de leurs pères, réformateurs eux aussi, mais pour le mal. Du Nord au Midi, ils avaient tendu un vaste linceul un crêpe immense. Les prisons regorgeaient, malgré la trouée quotidienne largement pratiquée. La France n'était plus un champ de bataille, mais un grandiose abattoir, un charnier, une voirie humaine. Que l'on s'imagine la cour de Tibère, Oreste aux mains des Furies.
Fusillée à Lyon, mitraillée à Toulon, noyée à Nantes, guillotinée à Paris, la nation était une nation conquise, une futaie mise en coupe réglée. Aux expansions de la liberté, on a substitué les saturnales de la bestialité. Ce fut une nausée qui dura un an.
En retraçant aujourd'hui les supplices, en voyant se dresser les spectres et les fantômes ensanglantés passant à travers les lugubres régions de la Terreur, on croit écrire un chapitre de Y Enfer, de Dante, de l'Enfer ou de la Divine Comédie, car les Français, ces incorrigibles gouailleurs, prenaient la chose assez gaiement. Le vieillard humait sa prise dans une tabatière à la Marat, les femmes portaient des boucles d'oreilles à la chatière, les jeunes filles des anneaux à la trappe, les enfants des chaînes à la chatonnière.
Pour mieux accomplir sa besogne sanguinaire et pour la mener avec méthode, la Convention était revenue sur ses pas, avait jeté un regard sur le passé en récapitulant les institutions et les hommes, puis avait ramassé, pour les livrer au bourreau, les retardataires par elle un moment oubliés.
Ne restait-il pas d'ici ou de là quelques vieux parlemen-
taires dont l'opposition au pouvoir royal avait fourni les premiers ferments de la révolution, quelques anciens constituants précurseurs de l'ère nouvelle, quelques constitutionnels fondateurs de la république ? Lafajette, il est vrai, gémissait dans les souterrains d'Olmutz ; Clermont-Tonnerre était mort ; d'Espréménil et Charrier avaient, grâce à Louchet, arrosé de leur sang la patrie régénérée ; les Lameth étaient en exil ; Cazalès, Maury, Malouet avaient dû fuir le sol natal ; Sieyès faisait le mort aux pieds de la Montagne ! Mais encore ; en cherchant bien ! On en trouva trenteneuf. Et parmi eux Barnave, Duport-Dutertre, Bailly ; Barnave, l'émule de Mirabeau ; Duport-Dutertre, l'ancien ministre de la justice; Bailly, le président de la séance du Jeu de Paume, qui furent tous associés dans l'immolation.
Près de 200 magistrats des Parlements de Paris et de province ne firent qu'un court stage dans les prisons.
Biron, d'Estaing, Lavalette, Lamorlière, Latour du Pin, Villeroy, De Mouchy, Dillon, d'Avesne, O'Morand, de Laroque, Custine, Beaubarnais, Luckner, Westermann, vingtcinq maréchaux, amiraux ou lieutenants- généraux, qui n'avaient versé qu'une partie de leur sang sur les champs de bataille, vinrent offrir le reste aux libations des sansculottes.
Il n'y avait presque plus rien à émonder dans le clergé réfractaire, car cent mille prêtres non assermentés avaient été déjà suppliciés ou martyrisés pour leur foi. On dut s'adresser au clergé républicain. Gobel, le lâche archevêque de Paris, qui avait renié l'épiscopat et assisté à Notre-Dame à la fête de la déesse Raison ; Lamourette, le rêveur évêque de Lyon ; Gouttes, l'évêque d'Autun, payèrent de leur vie leur adhésion au nouveau régime.
Certaines fournées constituaient à elles seules un volume
entier du Livre d'or de la noblesse française. Pour cette catégorie d'accusés, le seul crime invoqué, c'était leur naissance. Les paralytiques titrés et blanchis par l'âge se voyaient accompagnés au supplice par l'enfant qui eut perpétué leur race maudite.
Puis vint le tour des bourgeois, des marchands dont la richesse insultait à la misère publique, des artisans, des laboureurs, des hommes du peuple, sous un prétexte quelconque ou sans prétexte, pour entretenir la terreur, pour empêcher la hache de se rouiller, pour le plaisir.
Puis encore ce furent les femmes. Depuis Mme Elisabeth, Mme Roland, Lucile Desmoulins, Mme Hébert, Olympe de Gouges, Charlotte Corday, Mme du Barry, depuis les religieuses de Montmartre et les jeunes filles de Verdun, la populace s'était sentie alléchée par l'agonie de la jeunesse et de la beauté. La Convention ne sauvait-elle pas la république d'un pressant danger le jour où elle garnissait ses charrettes de jeunes vierges, vêtues de blanc comme pour une procession, corbeilles delys gracieux, leurs têtes blondes penchées sur le cœur de leurs compagnes, leurs dix-huit ans rayonnants à l'heure où ils allaient être fauchés ! Le peuple éprouvait une volupté de dilettante à écouter ces sanglots étouffés, à voir couler ce sang vermeil, à voir tressaillir ces chairs palpitantes, ces lèvres faites pour le baiser.
Restait encore debout une aristocratie, celle de l'intelligence. Elle fut à son tour abattue. Hommes de lettres, artistes et savants durent passer sous le niveau égalitaire.
Condorcet, l'un des plus grands noms de la Révolution, Condorcet, le volcan couvert de neige, mourut du poison qu'il avait distillé dans les veines de la nation. Mis en accusation à la demande de Chabot, pour avoir défendu ses amis les Girondins dans une adresse aux Français, il fut se ca-
cher comme eux dans une retraite obscure, puis il périt, comme Socrate, dans sa prison, en écrivant son livre De la Perfection humaine. — Longuet, avocat éloquent, écrivain distingué, trouva fatale la célébrité dont il était avide. — Roucher, l'auteur du poème des Mois, expia son talent et la modération de ses principes. — Le baron allemand, Anacharsis Clootz, l'orateur du genre humain, le panégyriste du régicide, perdit la tête à vouloir être peuple. — Malesherbes, dont le titre d'académicien était éclipsé par celui de consolateur de son roi, attendait, dans un cachot malsain, le couperet qui devait le frapper avec toute sa famille, en disant gaiement : « Je suis devenu, parait-il, mauvais sujet à la fin de mes jours, puisque je me suis fait mettre en prison. » — Lavoisier apprenait de Fouquier-Tinville que « la République n'a besoin ni de savants ni de chimistes. » — André Chénier, le poète attique, qui avait déserté un jour le Parnasse pour le Forum, expirait en exhalant le plus mélodieux soupir qui se soit jamais exhalé d'un cachot. — Chamfort, arrêté pour avoir traduit ces mots : La fraternité ou la mort, par ceux-ci : Sois mon frère ou je te tue, volait sa tète au bourreau, en s'exécutant lui-même, pour prouver qu'il était libre. — Heureux ceux qui avaient disparu avant l'application des réformes dont ils avaient doté le monde !
Ainsi tombaient, une à une, toutes les illustrations, toutes les élites des diverses classes de la société française.
Et tout cela s'accomplissait mécauiquement, régulièrement, sans secousse. Le carnage avait reçu tous les perfectionnements désirables. Délateurs, pourvoyeurs, jurés, juges, accusateurs, exécuteurs concouraient à l'œuvre avec la régularité d'un rouage de métal, avec l'impassibilité d'une machine. Des insulteurs étaient embrigadés pour faire cortège aux charrettes, pour injurier les victimes et
prôner les bourreaux. C'étaient les hideux bataillons des tricoteuses :
De ces effroyables femelles Les intarissables mamelles, Comme de publiques gamelles, Offrent à boire à tout passant ; Et la liqueur qui toujours coule Et dont l'abominable foule Avec avidité se soûle Ce n'est pas du lait, mais du sang.
Comme s'il n'était pas suffisant pour la Convention de remuer à la pelle les victimes humaines, d'empiler les cadavres, elle alternait les égorgements des vivants avec les violations de sépultures. Elle fouillait dans les tombeaux des rois, exhumait l'histoire et l'éparpillait auvent, profanait les linceuls et les sceptres, scrutait avec une curiosité malsaine les suaires des princesses et des reines, poussait à la voirie tout ce qui avait été royal.
Le Comité de Salut public, pris de vertige, devinant la chute, pressentant le gouffre, présidait à toutes ces orgies; le Comité de Salut public, c'est-à-dire la Montagne dirigeant et le Marais exécutant. Le Marais y était représenté par son chef, Barère, Barère qui fulminait contre Camille Desmoulins pour avoir osé lancer dans son journal l'idée d'un Comité de Clémence, Barère qui avait mérité le titre pompeux d' Anacréon de la guillotine. Ce chef de la faction des eunuques était à la cruauté, puisque la cruauté était à l'ordre du jour, mais il entourait les décisions sinistres d'images vaporeuses, de douces fleurs de style et de sentiment, allant, après sa sinistre besogne, épicurier à Clichy autour d'une table sensuellement enguirlandée de femmes lascives.
Le caprice, la fantaisie, l'intérêt, quelquefois le hasard, mais surtout la vengeance, formaient autant de leviers de mort entre les mains des satrapes qui égrenaient leur bon plaisir sur la France asservie. Chabot, dont la rage et la lubricité avaient déjà fait périr de nombreux innocents, ne laissa pas échapper l'occasion de cimenter avec du sang, au mois de janvier 1794, la vieille blessure d'amour-propre que lui avait faite jadis un de ses anciens confrères des Capucins de Rodez.
Six ans cependant s'étaient écoulés depuis que Jean Dougados, plus connu sous le nom de Père Venance, avait satirisé le rigide gardien du couvent subitement transformé en libertin de barrière, et l'épiderme du défroqué ressentait encore un désagréable chatouillement. Le Père Venance, lui, avait certainement oublié ces rimes fugitives envolées aux voûtes des cloîtres de Saint-François. Après avoir publié son poème sur la Quête du blé, son élégie sur YEnnui, primée aux Jeux floraux, son rêve de la Veillée; après avoir, l'un des derniers, quitté le monastère dont les portes se fermaient aux psalmodies religieuses, professé l'éloquence à Perpignan, servi de secrétaire à la princesse Lubomirska, il avait embrassé la carrière des armes pour combattre les Espagnols, et était parvenu, après une existence des plus aventureuses, au grade d'adjudant général. Ses chefs l'avaient, quelques mois auparavant, envoyé à Paris, pour exposer au ministre de la guerre le dénument de l'armée des Pyrénées. Il se trouvait dans la capitale durant la journée du 2 juin. Chabot, dont la mémoire était aussi tenace que la rancune, le vit, le reconnut, le fit immédiatement arrêter comme ayant facilité la fuite de plusieurs Girondins, notamment de Biroteau, et l'envoya à l'échafaud. Dougados n'avait pas encore trente ans. Ses
dernières paroles, empreintes d'une ironie méprisante, assignèrent à son meurtrier un prochain rendez-vous sur la fatale plate-forme.
La prophétie ne tarda pas à s'accomplir.
En effet, après avoir décimé à satiété autour d'elle, la Convention allait reprendre cette tâche de Pénélope sans cesse recommencée, et dont elle semblait friande, qui consistait à se décimer elle-même.
Il n'y avait plus de Gironde ; elle était expirée. Il n'y avait plus dans la Plaine le moindre symptôme d'existence personnelle; les 73 qui avaient eu l'air de vivre durant l'espace d'une signature étaient en pénitence à la Force. Il n'y avait plus que la Montagne. Mais, dans la Montagne, plusieurs partis, puisqu'on y comptait plusieurs ambitions. Or, chacun aspirait à la défaillance du parti rival afin de le supplanter. La prédominance des personnes, des opinions et des tendances les mettaient aux prises.
Hébert, Danton et Robespierre étaient les chefs des trois groupes en présence pour le moment. Les Hébertistes, énergumènes insatiables, accusaient le Comité de Salut public de faiblesse. Le parti de Danton l'accusait d'excès de rigueur. Robespierre restait muet et insondable entre ceux qui rêvaient la folie d'Héliogabale et ceux qui rappelaient trop la clémence de César : ses plans étaient dressés, il voulait les perdre tous les deux, l'un après l'autre.
A pousser chaque jour des charretées de victimes à la guillotine, les premiers devaient finir par gagner une entorse.
Ancien distributeur de contre-marques au théâtre où jouait Collot, Hébert traînait sans cesse après lui une bande de braillards, d'aboyeurs, de vagabonds, d'êtres tarés et véreux faisant parade d'athéisme et de dépravation. Là
figurait toute cette nuée de sauterelles qui s'était abattue sur la France républicaine, pour pêcher en eau trouble et tâcher de s'enrichir au milieu du désordre; groupe d'intrigants obscurs et de personnalités corrompues, dans les rangs duquel brillaient le banquier hollandais Cook, le belge Proly, los banquiers allemands Frey, les espagnols Guzman et Pereyra, le banquier anglais baron de Veauce et nombre d'autres spéculateurs véreux. On eut dit que tous ces gens-là s'évertuaient, à force d'atrocité et de perversion, à déshonorer la Révolution. Les partisans de la Commune, les Cordeliers, auxquels ils faisaient cortège, se gonflaient, se bouffissaient, s'érigeaient en puissance, fulminaient contre la pusillanimité de la Convention et menaçaient d'imposer leur volonté.
Sur l'instigation de Robespierre, le Comité de Salut public prouva aux Hébertistes qu'il n'était pas pusillanime, en les faisant tous arrêter et condamner pour avoir préparé un mouvement insurrectionnel. La gueule du Père Duchesne éternua à son tour dans la lunette. Ses satellites périrent comme des scélérats vulgaires.
Après avoir renversé le piédestal de la Commune, Hébert, il s'agissait maintenant d'abattre la statue du peuple, Danton. C'était bien là l'éternel banquet de Saturne- Après les Girondins, les Hébertistes; après les Hébertistes, les Dantonistes ; puis encore après Danton , Robespierre ; après Robespierre, les Montagnards de Prairial; après ceux-là, les autres, tous, jusqu'à ce qu'épuisée par ce vertige immolatoire, la Convention ne trouva plus d'holocaustes à extraire de son sein.
La démolition du colosse commença par son entourage.
Frapper ses amis, n'était-ce pas l'ébranler lui-même?
Chabot le renégat, Chabot l'homme de chair, paillard, vil
et bas, fut la première éclaboussure de ce travail (Je sape et de mine. Le bourreau devint le patient et, hâtons nous de le dire, ce triste personnage n'eut pas même le privilège de finir pour un principe ou pour une idée ; il eut la fin d'un misérable bandit.
Chabot, on se le rappelle, avait applaudi l'un des premiers à la chute des Girondins. Il avait, durant plusieurs heures, déposé dans leur procès comme témoin à charge, déversant l'invective, avec une passion non dissimulée, contre ceux qui l'avaient dédaigné comme un être sans conséquence. Il s'était signalé par une frénésie sauvage à l'égard de ses collègues plus modérés ou moins excessifs. On l'avait vu prendre une part active à l'épuration constante du Corps législatif. Tout ce que l'extravagance la plus déréglée peut concevoir, tout ce que l'imagination peut enfanter de plus grotesque, il l'avait mis en œuvre au profit de sa popularité. Son haleine immonde avait sali le royal orphelin du Temple ; il avait insinué que c'était à l'apothicaire à en purger le pays. Il avait obtenu le décret qui transformait la cathédrale de Paris en temple de la Raison, en affirmant que « le citoyen Jésus-Christ était le premier sans-culotte du monde.» Toujours en avant parmi les plus en avant, il était l'un des -clubistes les plus assidus des Jacobins et des Cordeliers.
Et voilà que, tout à coup, une accalmie s'était produite dans sa frénésie, une sourdine venait tempérer son jacobinisme. A la stupéfaction des Tribunes, il parlait de la nécessité d'un côté droit au sein de l'Assemblée nationale, et de son intention d'en constituer un au besoin, à lui tout seul. Il engraissait à vue d'œil, prenait un air cossu, et plus il engraissait, plus il se décrassait, plus aussi son attitude devenait girondine. On commençait à parler de sa tiédeur, à s'étonner de son luxe. Lui, qui était entré dans la révolution
avec sa pension ecclésiastique, affichait maintenant dans son intérieur, comme Julien de Toulouse, un confort extraordinaire, une somptuosité de nouvel enrichi.
C'est que le fils du cuisinier de Rodez venait d'épouser une jeune Autrichienne, nommée Léopoldine Frey, de Brûnn en Moravie, qui lui avait apporté en dot 200,000 livres. Les deux frères de la malheureuse Léopoldine, l'un et l'autre barons et banquiers allemands, qui avaient été pendus à Vienne en effigie pour malversations dans les fournitures de l'armée, et qui désiraient se faire une réputation de patriotisme à l'abri de laquelle ils pussent tripoter à leur aise dans les fonds publics, avaient sacrifié leur sœur à l'ancien Capucin. Ils escomptaient l'influence d'un beau-frère qui se vantait d'être le premier révolutionnaire de l'Europe.
Les 200,000 francs de sa femme, l'espoir entrevu de tripler cette fortune dans l'agiotage, le miroitement des pots-de-vin destinés à acheter les consciences ou la conscience du Comité des Finances, eurent bientôt triomphé de l'intégrité de pacotille dans laquelle Chabot se drapait quand il était pauvre.
Certes, il avait bien invité à sa noce les membres du Club des Jacobins, mais déjà son influence commençait à décroître, car son alliance avec une compatriote de l'ex-reine avait mis les esprits en éveil. On se redisait tout bas l'ancienne affirmation de M. de Narbonne l'accusant d'avoir reçu de l'argent de la Cour. On murmurait un peu plus haut une histoire récente d'altération d'un décret concernant la Compagnie des Indes, qui lui aurait valu, ainsi qu'à deux autres députés, Julien et Delaunay, des bénéfices considérables. L'affaire d'ailleurs était fort obscure; néanmoins la légende s'en emparait, et l'on racontait avoir vu suspendus
par un fil dans les cabinets d'aisances de sa maison les cent mille francs prix de sa complicité.
Chabot se sentit saisi de noirs pressentiments qu'il communiqua à Danton. Il demanda même à la Tribune qu'aucun député ne pût dorénavant être arrêté sans avoir été entendu. Cette motion, de la part d'un orateur dont l'éloquence furibonde avait fait la réputation, le perdit de plus en plus dans l'esprit de ses amis. En se plaignant de ce que les Montagnards eux-mêmes étaient espionnés et menacés, en réclamant trop tard pour les représentants du peuple une inviolabilité qu'il avait si souvent méprisée, Chabot laissait bien voir qu'il sentait venir l'orage et qu'il essayait de le conjurer. La peur le gagnait, une peur croissante qui le faisait s'évanouir presque devant Robespierre, depuis qu'il l'avait par étourderie blessé sur l'article délicat de la Constitution.
Vaine épouvante! Le Vieux Cor de lier ouvrit le feu. Il fit la chasse publiquement aux tripotages de Chabot et aux belles solliciteuses de Bazire. Il repoussa avec dédain les avances et les invitations de la jeune femme du moine. Puis il lança la bête aux Jacobins.
Déconcerté par la meute hurlante, intimidé par une attaque aussi directe, craignant d'être devancé dans son habitude invétérée de délation, Chabot se terra chez Robespierre et se confessa. Il déposa au Comité de Sûreté générale les 100,000 francs de la corruption, dénonça tous les projets que l'on voulut et écrivit, sons la dictée de Robespierre, une déclaration formelle contre tous les prétendus complices qu'on lui imposa.
Le 13 janvier 1794, le lendemain de l'exécution de Venance, Arnar parut à la tribune, Amar dont l'apparition était toujours un sinistre présage. Il lança l'anathème contre
les trafiquants d'influence, contre les tripoteurs encore assis sur les bancs de l'Assemblée, contre les ambitions et les visées malsaines, et déchaîna cette tempête qui devait engloutir, avec de nombreux comparses, les hommes les plus importants de la République : Danton, Hérault de Séchelles, Fabre d'Eglantine, Camille Desmoulins, Thomas Payne et autres personnages de marque.
Dans cette tourmente, Chabot disparut à son tour, mais il disparut par le mauvais côté. Il fut mis au secret à la prison du Luxembourg.
Il avait entraîné dans sa chute le pauvre Bazire et avait failli perdre aussi Merlin qui, dans la circonstance, n'avaient eu que le tort de garder le silence sur la culpabilité de leur collègue. Mais pourquoi les plaindre? Ne pouvaient-ils à cette heure évoquer le souvenir des innombrables victimes innocentes qu'ils avaient à leur tour sacrifié? La populace, dont ils avaient été les idoles, les chansonna impitoyablement. On fredonnait dans les rues ce refrain des Trois corde-liés :
Connaissez-vous rien de plus sot Que Merlin, Bazire et Chabot?
— Non, je ne connais rien de pire Que Merlin, Chabot et Bazire, Et personne n'est plus coquin Que Chabot, Bazire et Merlin.
Du fond de sa cellule, l'ex-capucin écrivit à Robespierre: « Toi qui chéris les patriotes, lui disait-il, n'oublie pas que tu m'as compté dans leur liste, que j'ai toujours marché derrière toi dans le bon chemin. Ne m'abandonnes pas à la fureur de mes ennemis qui sont aussi les tiens. N'oublie pas surtout que je suis malade et au secret pour avoir ponctuellement suivi tes ordres, et que c'est d'après ton
conseil que je crus devoir taire quelques faits de ma déclaration »
Cet appel lamentable ne fut pas entendu. Le tyran resta inflexible, disant qu'il n'aimait point les voleurs. On trouva même plus tard, dans ses papiers, un projet de rapport où il faisait cependant à Chabot l'aumône de le considérer comme un conspirateur ou un conjuré : « Les représentants du peuple, y lisait-on, ne peuvent trouver la paix que dans le tombeau ; les traîtres meurent, mais la trahison survit. » Après ce cri de découragement, il dépeignait Chabot achetant, au prix de l'or de son mariage, la conscience des députés spéculateurs qu'il ne dénonçait ensuite que tardivement.
D'ailleurs la vengeance du tyran marchait plus vite que sa plume. Au moment où, dans son inflexibilité de destin, il écrivait contre Chabot ces lignes impitoyables, déjà le colosse était renversé, déjà était brisé le dernier obstacle qui s'opposait à sa dictature.
Malgré la dérisoire pitié de Robespierre, ce fut donc comme voleur, plutôt que comme accusé politique, que Chabot fut présenté à l'opinion publique.
Abandonné de tous, couvert de ridicule, méprisé par ses co-détenus, il ne lui restait pas même la gloire dans le malheur, il ne conservait pas dans la mort l'honneur qu'il n'avait pu ravir à ses victimes.
Il ne put supporter ce supplice d'infamie. Il sollicita' de sa femme du poison qu'elle parvint à lui faire tenir. C'était du sublimé corrosif. Il l'avala nerveusement, mais bientôt, sentant ses entrailles déchirées, il se mit à pousser des cris affreux et à appeler du secours. On crut que le feu était à sa cellule. Les prisonniers accourent, le concierge ouvre et l'on voit le malheureux se roulant à terre dans des convul-
sions épouvantables, implorant la pitié des nombreux détenus que ses délations et sa haine avaient accumulés dans la* prison. L'un d'eux, le docteur Jaiffert, lui admiuistra du contre-poison et lui conserva assez de vie pour le supplice.
Trois jours après, il comparaissait devant le tribunal révolutionnaire. 11 vint s'asseoir sur le banc où étaient déjà assis Danton, Hérault de Séchelles et Camille Desmoulins. Dernier outrage! Danton et ses amis se levèrent et s'écartèrent, indignés qu'on les confondit dans le même jugement avec un homme noté d'infamie.
Le 5 avril 1794, il monta dans la fatale charrette avec ses. deux beaux-frères, avec Bazire et ses autres co-accusés. Il sanglotait et s'affaissait. Il disait languissamment, avec des larmes dans la voix, les yeux mouillés tournés vers le confident involontaire qu'il menait au trépas : « Ah ! pauvre Bazire, c'est pour moi que tu meurs ! » Celui-ci, sans un mot de reproche, le soutenait, car les cahots de la voiture avaient réveillé la poussée du poison et renouvelé les vomissements.
Le peuple se montrait Danton avec stupeur, admirait' Séchelles, plaignait Camille, huait Chabot. La jeune femme de Danton, la belle Lucile de Camille, toutes les deux épousées par amour, furent pour leurs maris des anges ' consolateurs dans cette suprême infortune. Le souvenir de Léopoldine, épousée par cupidité, ne vint pas réconforter le cœur dépravé du Capucin qui, disent les contemporains, hâve et décomposé, eut sur l'échafaud l'air honteux — fin' ignominieuse d'une vie plus infâme encore. Chabot avait 35 ans.
L'arrêt de condamnation portait aussi confiscation des biens du conventionnel aveyronnais. Fouquier-Tinville si-'
gnifia cette double disposition aux administrateurs du département, par une lettre ainsi conçue :
« Paris, 23 germinal, an II.
» Citoyens, je vous préviens que par jugement du tribunal du 16, le citoyen François Chabot, âgé de 35 ans, né à Saint-Geniez-d'Olt, dans votre département, ex-capucin et député du Loir-et-Cher à la Convention nationale, demeurant à Paris, rue d'Anjou-Saint-Honoré, a été condamné à la peine de mort, et que, par le même jugement, ses biens ont été déclarés acquis à la République. En conséquence, je vous invite à faire les diligences nécessaires pour procéder à la séquestration des biens de ce condamné qui-sont situés dans l'étendue de ce département.
» Salut et fraternité.
» Fouquié. »
En exécution de cet ordre, les scellés furent apposés aux divers domiciles du supplicié qui, par un consolant retour des choses d'ici-bas, ne resta plus connu dans son pays que sous le nom de Y Infâme Chabot.
A cette date inoubliable, la vie d'un scélérat se payait comptant de la vie de plusieurs hommes de bien. Le crime n'était châtié que par exception, et ces rares exceptions coûtaient cher à la vertu. Aussi la tache impure, laissée sur l'échafaud parle supplice de l'odieux enfant de Saint-Geniez, fut-elle bien vite lavée par le sang noble et généreux de glorieux enfants du Rouergue.
Le 20 du même mois, Fouquier-Tinville envoya à la mort Jean-Jacques de Balsac, baron de Firmi, natif de Sénergues, un des derniers survivants parmi les conseillers au
Parlement de Toulouse. Le parlementaire aveyronnais eut l'honneur de mourir avec les Pasquier, les Mole, les Saron et les d'Ormesson.
Puis le lendemain, ce fut un vieillard de 73 ans, le marquis de Julien de Pégayrolles, qui avait .servi dans les Mousquetaires avant de devenir Président à mortier au même Parlement de Toulouse. Il se reposait à Millau de sa laborieuse carrière de judicature en cultivant les belles-lettres et en se faisant couronner aux Jeux floraux. Talent, savoir, dignité, caractère, tels furent ses titres à la mort.
Trois mois plus tard, vint le tour de Charles de Waroquier. Né à Saint-Affrique, cet inoffensif et sympathique érudit avait été d'abord lieutenant dans les grenadiers royaux de Picardie, puis major de la garde nationale de Paris au début de la Révolution, mais son penchant était à l'étude, à l'étude du passé qui lui fit vite oublier l'amertume et les dangers de l'heure présente. Alors que l'on décapitait la noblesse et que le seul nom d'aristocrate était une flétrissure, il publiait : L'Etat général de France ; Le parfait miroir des nobles ou l'origine de V ancienne et nouvelle noblesse. Alors que les seuls insignes civiques, les seuls emblèmes patriotiques étaient la cocarde, le bonnet et la pique, il étudiait naïvement et sans malice les Devises héraldiques, Le parfait jeu des Armoiries, les merveilles du blason et les écheveaux généalogiques. Cette distraction singulière le conduisit à la prison des Carmes.
Mais cette prison était tellement bondée, qu'il fallut trouver un moyen d'y donner de l'air. On imagina une conspiration ourdie par les détenus et l'on envoya de suite les prétendus conspirateurs à l'échafaud. Waroquier était du nombre.
Ce jour-là, la guillotine était folle et tranchait au hasard.
On était ébloui par le scintillemeni du glaive. Cinquantecinq têtes tombèrent pêle-mêle, arrachées à toutes les classes, à toutes les professions. Deux généraux, un amiral, un prince étranger, un ancien constituant, douze ci-devant nobles, onze prêtres, cinq négociants, cinq domestiques, des magistrats, des banquiers, des employés, des percepteurs, des hommes de lettres et des greffiers, formèrent une bouillie humaine qui alla fuser sur un lit de chaux dans la fosse commune.
Balsac, Pégayrolles et Waroquier, les trois rouergats estampillés au sceau de l'honneur, furent pour la République la monnaie de Chabot.