CHAPITRE XI
Bô voyage pour la Convention. — Sa lutte contre les Chapeaux noirs. — Ses titres à la renommée. — L'Aveyron terrorisé. — L'année de la Paou. — Ronde des Constituants, des Législateurs, des administrateurs, des sommités de la politique, de la science et des lettres dans les prisons de Rodez. — Le clergé rouergat et ses martyrs. — Corchan et ses vandales. — L'Etre suprême. — Robespierre pontife et roi. — Coassements d'adulation et coassements d'indignation. — La roche tarpéienne. — Palinodie.
Par malheur, la place de la Révolution à Paris ne but pas tout le sang aveyronnais répandu à cette époque. La rosée rouge humectait aussi le sol des provinces.
Dans les 85 départements, il y avait 85 échafauds en permanence, dressés comme des monuments incontestables de la fraternité républicaine. Les représentants en mission étaient chargés d'en empêcher le chômage.
Bernard-Saint-Affrique délégué à l'armée du Nord, Saint- Martin-Valogne au Comité des finances, Camboulas aux colonies, Lacombe au Comité de liquidation, Rous à peine impatronisé au sein de la Convention, Seconds perdu dans les nuages, n'avaient pas, comme leurs collègues Chabot et Louchet, fourni à l'exécuteur leur contingent de victimes. Mais Bô, en revanche, s'était évertué à répéter, en doublure mal exercée et manquant de souffle, les rôles tragiques de Carrier, de Maignet, de Lebon, de Collot d'Herbois, d'Ysabeau ou de Tallien.
L'éloignement avait tempéré sa grande passion pour
Charlotte Pnjols. Il avait réfléchi un peu tard qu'il était vieux et infirme, qu'il était sans fortune et sans position, qu'il avait des enfants à établir, et lorsque Anclurand, en homme probe qui croit à la religion des serments, lui transmettait les plaintes de la délaissée et lui rappelait ses promesses de mariage, il répondait par de vagues protestations, par des faux-fuyants et de vains prétextes. Sur son cœur enfiellé, l'amour était tourné à l'aigre. Il avait écume dans son âme les bons sentiments qui y étaient un moment remontés à la surface pour n'y laisser subsister que la haine, la rancoeur et l'amertume.
Alors, vrai commis-voyageur de la Convention, il avait promené du nord au midi, dans les Bouches-du-Rhône, dans les Ardennes, dans l'Aube, dans la Marne, dans le Cantal, dans le Lot, avec des poses d'Attila, son habit bleu, ses culottes en peau de daim, ses bottes à revers et son chapeau ombragé d'un faisceau flottant de plumes tricolores.
A Marseille, il avait eu le désagrément d'être arrêté par les autorités fédéralistes et écroué dans un cachot durant trois mois. Néanmoins, cola n'avait pas refroidi son zèle.
Dès son arrivée à Mézières, il épura révolutionnairement les fonctionnaires civils et militaires, destitua et fit emprisonner le Conseil général et le Directoire du département pour avoir laissé organiser une assemblée de Messieurs et de CJiapeaux noirs. Puis il se rendit à Givet, d'où il adressa au Club des Jacobins, en novembre 93, le récit de ses hauts faits :
« Après avoir, dit-il, épuré révolutionnairement l'administration des Ardennes et les autorités civiles et militaires qui gangrenaient le chef-lieu, nous nous sommes hâté de nous rendre à Givet, où les sans-culottes étaient prêts de
succomber sous la masse des fédéralistes. Sans notre présence, la Société populaire devenait un club de la Vendée. Quarante Muscadins, presque tous signataires d'une pétition contre-révolutionnaire, fabriquée après le 2 juin, ont été arrêtés et conduits en beau cortège à Reims.... Givet est aujourd'hui épuré, et le peuple émet librement ses opinions républicaines....
» En organisant ainsi ces visites fraternelles, nous consacrons le principe de ne faire la guerre qu'aux tyrans et aux aristocrates ; telle est notre position actuelle dans nos frontières.... Nous venons de prendre des mesures vigoureuses pour ne laisser en place aucune autorité constituée entachée du moindre soupçon d'incivisme. Instruits que presque toutes les municipalités des campagnes sont formées de toutes sortes de gens à écritoire (procureurs, huissiers, recors, avocats, praticiens), qu'elles ont fait des déclarations infidèles dans le recensement des grains, nous allons les faire renouveler et nous en excluons les nobles, les parents des émigrés, les hommes de loi et autres scribes.
» Il était temps de délivrer le peuple de l'influence des ci-devant Chapeaux noirs. Lorsqu'il sera dirigé par ses vrais amis, nul sacrifice ne lui coûtera pour défendre sa liberté ; mais il demande qu'on enlève à ses ennemis une arme d'autant plus dangereuse qu'il ne peut y opposer aucune force physique; c'est l'or et l'argent qu'ils emploient pour égarer et corrompre l'esprit public et retarder ainsi l'affermissement de la république. Il faut absolument nationaliser ces superfluités liberticidcs. La richesse nuit à la santé et conduit rarement à la vertu. »
Dans l'Aube, il incarcéra en masse tous les riches Troyens et « l'aristocratie marchande, la plus vile de toutes. » Dans la Marne, il accabla de taxes arbitraires tous ceux qui por-
taient mal la carmagnole et fit couler des flots de larmes.
Les Cantalous, auxquels il échut ensuite, se montrèrent un peu plus rétifs à la domination du satrape ambulant ; aussi eurent-ils à subir des persécutions de tous genres. Les citoyens les plus immoraux, composant le conseil et la garde civique du représentant, organisèrent les déprédations et le pillage. Ces farouches séides s'étaient procurés des sceaux analogues à ceux de Worms et de Coblentz. Munis de ces timbres meurtriers, ils parcouraient le pays, levaient des impôts et des dîmes exhorbitantes, menaçant avec cynisme ceux qui hésitaient à payer de fournir à leur encontre, devant la commission révolutionnaire, des correspondances scellées du cachet de rémigration.
Un coup de feu tiré à Aurillac sur le proconsul ne l'atteignit pas. En revanche, ses meurtriers maladroits, assaillis par les janissaires républicains, furent aussitôt massacrés. A cette occasion, la Société d'Aurillac adressa à la Société des Jacobins cette pompeuse missive :
« Les républicains de notre commune viennent par leur courageuse énergie de réduire les audacieux qui ont osé porter sur la personne de notre représentant Bô, des mains impies et sacrilèges. Le Cantal s'est levé et les eaux troublées du Lot sont devenues pures. Nous avons étouffé le germe d'une seconde Vendée. Quarante communes s'étaient coalisées, vingt s'étaient ébranlées. Les moteurs sont arrêtés et punis, la liberté est vengée. Nous avons juré de tourner contre les traîtres et les rebelles un fer préparé pour égorger les tyrans. »
Bô, dont la frénésie s'accentuait toujours, fit peser sur Cahors un joug encore plus tyrannique. Les paysans euxmêmes ne furent pas à l'abri de ses exactions, et en leur criant : Guerre aux châteaux, il ne leur ajoutait pas Paix
aux chaumières. On le vit, dans les campagnes, arracher jusqu'aux croix d'or que portaient les fermières. Cette expéditive manière de battre monnaie indigna les moins susceptibles, et, là encore, l'effervescence méridionale attenta à la vie du commissaire de la Convention. Une insurrection faillit éclater dans le district de Figeac, et, si elle n'eut été étouffée en quelque sorte avant d'éclore, il est probable que Bô et ses satellites auraient été mis en pièces.
Sa fureur en redoubla et devint presque de la démence. On raconte qu'une jeune fille, étant venue lui demander la liberté de son père, reçut cette réponse : « Sois tranquille, je ne veux que sa tête, je te laisserai le tronc. » Lorsque le peuple manifestait des inquiétudes à raison de la rareté des subsistances, il le rassurait en lui promettant qu'avant peu la population trop exubérante de la France serait réduite à 12 millions d'individus. « En révolution, disait-il encore, on ne doit connaître ni parent, ni ami : le fils peut égorger son père si son père n'est pas à la hauteur des circonstances. » Un tel langage, s'il n'était avéré, serait incroyable, tant l'imbécillité y surpasse la barbarie.
C'est ainsi que Bô se créait des titres à la postérité; c'est ainsi, qu'avide d'une triste célébrité, il se préparait au temple de mémoire un médaillon d'infamie à coté des bustes de Chabot et de Louchet.
Il avait accompli ces multiples pérégrinations sur le territoire de la République, semant partout la haine et l'effroi, quand il reparut, pour la seconde fois, en avril 1794, dans son département d'origine comme représentant en mission. Il le retrouva mutilé, dévasté, appauvri, ensanglanté.
Depuis douze mois, les commissaires de la Convention : Taillefer et son délégué Cléophas, Chaudron -Rousseau, Paganel avaient pesé lourdement sur sa pensée et sur son
âme pour les modeler et les façonner à la forme jacobine, violentant ses instincts d'honnêteté, brisant, broyant, foulant aux pieds tout ce qui résistait au caprice montagnard. Le nombre des incarcérations avait grossi dans des proportions gigantesques. Chacun trembla durant cette année appelée encore dans les souvenirs populaires du Rouergue, l'année de la Paou, de la peur.
Des réquisitions incessantes pour l'armée des Pyrénées aggravaient la misère qui déjà était très grande par suite de l'insuffisance des récoltes. Ceux qui avaient deux paires de souliers devaient en sacrifier une ; ceux qui n'en avaient qu'une devaient prendre des sabots. Vivres, armes, argent, tout était à la nation ; au peuple, il ne restait que le dénûment. Quand Bô arriva dans TAveyron et qu'il ordonna l'incarcération de tous les citoyens de 18 ans non incorporés « dont l'existence est aussi inutile que scandaleuse », 1,500 habitants de Rodez, sur une population de 6,508, étaient inscrits comme manquant de pain.
La crise avait atteint un tel degré d'acuité, qu'en rien de temps, toutes les parties du corps social furent saisies dans l'engrenage.
La mort ou l'exil avaient englouti déjà la vieille noblesse et la vieille magistrature. A leur tour, ceux dont l'esprit plus jeune s'était teinté de libéralisme, ceux qui s'étaient laissé mordre par les serpents trompeurs d'une politique rénovatrice pâtirent de cette morsure.
Les trois Constituants : Pons-Soulages, Rodât et Andurand gémissaient dans les fers sous l'inculpation d'incivisme. On avait démoli la maison du premier « pour qu'il y eut un asile de moins ouvert aux scélérats et aux brigands. » En vain, le second s'était-il éloigné des affaires publiques pour se consacrer uniquement à l'amélioration
de ses champs ; l'ombrageuse susceptibilité des comités patriotes l'avait proscrit « pour avoir donné sa démission. » Sans Thermidor, l'ex-président du tribunal criminel, Andurand, aurait perdu la vie « pour avoir prêché avec chaleur la cause des Girondins et y avoir déployé un talent qui a eu un trop malheureux succès. »
Non plus heureux se trouvaient les anciens Législateurs. De Bourzes, membre du Directoire, déjà compromis comme ci-devant, plus compromis encore depuis qu'il avait porté dans l'Hérault un projet de fédération ; Arssaud, accusateur public, tiède dans ses réquisitions ; de Nogaret, président du district de Séverac, suspect dans ses opinions, furent révoqués, puis mis en réclusion.
Aux députés du passé vinrent s'adjoindre comme compagnons de cellule les députés de l'avenir. Le jurisconsulte Capblat, dont la modestie avait décliné en 1791 l'offre du portefeuille de l'Intérieur, avait été deux fois incarcéré et ne devait sa liberté précaire qu'au hasard d'une périlleuse évasion. De Ginestel, Dubruel, Galtié, Rouvelet ne purent se soustraire aux vexations des Terroristes. De Monseignat fut conduit de brigade en brigade vers la prison de la Force, d'où la mort de Robespierre devait seule l'arracher.
Traqués encore comme fédéralistes, MM. de Séguret, Clausel de Coussergues, Flaugergues, Delpech, les derniers représentants au Conseil et au Directoire du département des principes de modération et d'honnêteté.
Si violente était la rafale qu'elle avait balayé les hauts sommets de la littérature et des sciences avec la même âpreté que les sommets de la politique. Les voix durent se taire, les plumes cesser de rendre les conceptions de la pensée.
Chaptal, le grand chimiste, le futur ministre, qui ne
s'occupait en rien de la révolution, avait par cela même été considéré comme dangereux et digne de toutes les rigueurs. On ne le relâcha que lorsqu'on eut besoin de ses conuaissances spéciales pour la fabrication de la poudre. — Bosc, l'homme de paix et de travail, avait été ravi par le tribunal criminel à ses études historiques et gisait depuis un an dans un cachot comme « capable d'avoir fait semblant de prêter le serment pour se lier plus fortement au système des réfractaires. » — Merlin, l'ancien doctrinaire, était mandé à la barre de la Convention. On lui savait mauvais gré de son oraison funèbre de Henri IV prononcée récemment au collège de la Flèche. Il lui fallut dénicher une cachette où il eut le loisir de méditer tout à son aise son Essai sur les révolutions de France. — Monteil, secrétaire du district d'Aubin, qui compulsait les éléments de son premier ouvrage : De l'existence des hommes célèbres sous la République, était accusé par les Jacobins de relations compromettantes.
— Le naturaliste Bonnaterre, à qui l'on devait dans l'Encyclopédie le Tableau méthodique des trois règnes de la nature, Bonnaterre qui avait encouru la haine de Chabot au double titre de compatriote et de savant, se trouvait sous le coup d'un mandat d'arrêt du Comité de Salut public. Depuis quinze mois, il se terrait dans une retraite si profonde que son nom avait été porté dans le quatrième supplément de la liste des émigrés. — L'ancien Oratorien Richard, devenu pharmacien, était signalé « comme ayant enseigné la botanique. »
— Girou de Buzareingues avait cherché un refuge dans les camps. — Serieys disparaissait dans un dépôt de livres provenant des maisons religieuses, laissant seulement la porte ouverte aux bruits du dehors qu'il classait dans ses Mémoires historiques de la Révolution. — Peyrot, le poète patois, agonisait dans sa retraite obscure de Palhas, et
Laromiguière se faisait momentanément oublier à Toulouse, perdu dans les nuages de ses Eléments de métaphysique. — Seul, Bernard Delrieu jetait librement aux échos rimes et tirades dramatiques, grâce à ses fameux couplets sur La Montagne, empreints d'autant de lyrisme que l'on en sentirait déborder quelques années plus tard de ses stances An Roi de Rome.
Mais les efforts de la tempête déchaînèrent surtout leur impétueuse fureur contre l'édifice religieux toujours prédominant sur le sol rouergat.
Rien n'avait été négligé cependant, dans ce centre clérical, pour dissiper les derniers vestiges de la superstition et pour combler les derniers sillons de la foi chrétienne. La guerre à l'Eglise et à ses ministres avait été la visée principale des émissaires de la Convention.
Quelques-unes des personnalités les plus en vue dans la milice sainte avaient pu, en se pressant, mettre la frontière entre elles et le fer des persécuteurs. Mgr de Colbert était à Londres, secrétaire du comte de Provence ; Mgr d'Albignac s'y trouvait également; Mgr de Brunet-Panat s'était réfugié en Westphalie, ainsi que l'abbé Marty; Mgr de Montazet résidait en Suisse, ainsi que les abbés Mario et de Neirac ; les abbés Malrieu et Périer étaient en Espagne.
Parmi les desservants du Christ demeurés à la garde de leur troupeau, près d'un millier s'amoncelait dans les couvents de TAnnonciade, de Sainte-Catherine, de l'Union et de Notre-Dame, saintes demeures d'où les religieux, captifs volontaires de l'amour divin, avaient été bannis pour faire place à d'autres religieux, captifs involontaires de la haine jacobine. Les nobles victimes préféraient les affres de la captivité aux abjections de l'apostasie. De temps à autre, des convois formés par ces forçats d'un nouveau genre
s'échelonnaient dans la direction de Cayenne, s'entassant, en attendant le navire qui les arracherait au sol natal, dans les écuries du fort de Ha, dans la vase fétide de l'île d'Oléron, dans les prisons infectes de Bordeaux, dans les sentines scorbutiques de Rochefort, décimés par la faim et par les mauvais traitements.
Un état envoyé de Rodez à Paris, le 6 octobre 1794, porte comme transportés à Bordeaux 492 prêtres aveyronnais et indique qu'il en reste à cette date, dans les prisons du chef-lieu, 207 sexagénaires ou infirmes.
Au nombre des condamnés à la déportation se trouvaient Mgr de Lévezou de Vesins et les futurs évêques de Gualy, de Morlhon et de Saint- Rome. Honneur de l'épiscopat aveyronnais, ils imitaient, dans leur abnégation du sacrifice, l'exemple que leur envoyait d'Arras leur aîné dans le sacerdoce, Mgr de Roquelaure, dont les 72 ans, quotidiennement outragés par un déserteur de l'Eglise, le proconsul Lebon, ne défaillaient pas devant la menace des bourreaux.
Mais le clergé du Rouergue avait beau s'entasser sur les pontons meurtriers, presque aussi meurtriers que la route de Paris, la ferveur catholique ne diminuait pas. Les persécuteurs de l'Eglise s'indignaient de sentir encore autour d'eux, dans les granges isolées, dans les grottes, dans les bois, une Eglise vivante, sorte d'Eglise des catacombes, un monde souterrain et mystérieux qui s'agitait dans l'ombre, non pour conspirer, mais pour sauver les âmes.
Rien que la mort n'était capable D'expier ce forfait
Rodez avait son échafaud, dressé sur la place du Bourg ou de la Liberté, échafaud sur lequel, dès le mois de janvier, dix têtes étaient tombées pèle mêle, souillant d'un ruisseau
de sang la rue de la Barrière jusqu'à l'égout de l'Hôtel- Dieu. On avait riposté, sur cette plate forme, par la journée du 10 frimaire aux journées de Paris. C'est là qu'il convenait d'abattre définitivement l'hydre obstinée de la religion du Christ.
On donna un aide au bourreau. Les furets furent lâchés dans les terriers et le gibier abonda.
Au choc du couperet, qui immola la sainte et pure Mme Elisabeth, répondit comme un écho le sifflement du glaive qui fauchait les innocentes têtes de l'abbé Durand, curé de Saint-Hilaire, et de son digne compagnon, l'abbé Desmazes. Puis ce furent les abbés Trémolières et Joseph Puech qui scellèrent de leur vie les serments prêtés à Dieu sous l'huile sainte de la consécration.
Le 30 mai, Palangié, vicaire de Marnhac, natif de Saint- Geniez, offrit ses 27 ans en expiation des crimes du moine qui avait déshonoré Saint-Geniez et montra à la glorieuse phalange des 78 apôtres germes près du même berceau comment un disciple du Sauveur défend le dépôt de ses croyances. On voulait le sauver, il s'y refusa. Il alla à la mort comme au triomphe, avec une joie si manifeste que les patriotes, exaspérés, faillirent prévenir à coups de crosse l'œuvre de l'exécuteur.
Deux jours plus tard, le moloch révolutionnaire dévorait encore deux autres têtes de saints, celles des frères Boscus, jeunes, charitables, unis déjà par les liens du sang et du sacerdoce, unis maintenant par le même sacrifice et le même renoncement. En les dirigeant d'Aubin sur les Capucins de Rodez, le commissaire national, digne fonctionnaire d'un pareil régime, les expédia à l'accusateur public avec ce message d'envoi : « Citoyen, je t'adresse une paire de chapons de rente, l'un gras, l'autre maigre ; fais-
en ce qu'il te plaira. » Toutes les boues du crime d'un côté, de l'autre toutes les sublimités de la vertu.
Ce fut ensuite au tour de Pierre Bouis, vicaire de Saint- Constans, puis de Pierre Dalmeyrac, curé de Castelnau, puis de nouveaux et glorieux martyrs. On évalue à 147 le nombre des prêtres aveyronnais morts sur la guillotine, dans les prisons de Bordeaux ou canardés par les gendarmes patriotes.
La nation avait payé, le 10 janvier 1794, au citoyen évêque Debertier son dernier trimestre de traitement, en le rejetant du ministère comme un instrument usé que l'on dédaigne après s'en être servi. Des évêques, même constitutionnels, il n'en fallait plus; c'était encore un vestige de fanatisme, vestige désormais aboli. Le pauvre Debertier protestait certes et ne voulait pas se démettre de son siège. Mais, menacé par Paganel, il dut se réfugier dans ses montagnes de l'Auvergne où il vécut de quelques rares leçons.
Où et comment d'ailleurs aurait-il pu dans son diocèse exercer ses fonctions sacerdotales ; les temples étaient fermés ou profanés ; les cloches avaient été envoyées aux hôtels des monnaies de Toulouse et de Montauban, avec les vases sacrés, les chandeliers, les statues, les plaques, les cuivres et les girouettes. Tout cela devait être transformé en engins de mort, tout comme les inoffensifs in-folios de l'enregistrement réquisitionnés aussi pour la fabrication des cartouches. Les clochers étaient abattus par Châteauneuf-Randon dont c'était la manie.
La belle cathédrale, joyau architectural, qui depuis des siècles faisait l'orgueil de la cité ruthénoise, avait subi d'horribles mutilations. L'aberration de l'esprit humain est telle en effet qu'en révolution non seulement les frères luttent contre les frères, mais que le sentiment de l'art se
dresse parfois contre l'art lui-même. Un graveur émérite, André Corchan, auquel Rodez avait donné le jour, se constitua le chef des iconoclastes. Depuis qu'il avait renversé la Bastille et conquis un drapeau que personne ne défendait, il avait été pris du vertige de la destruction. A la tête d'uue bande de sauvages sans -culottes, il avait brisé de sa main les piliers de bronze dus à la munificence de François d'Estaing, le lutrin, les belles statues qui décoraient le porche, la statue de pierre en relief au milieu du chœur. La pioche des vandales entamait déjà la base du splendide clocher qui couronne l'édifice, quand le Commissaire du Directoire opéra le sauvetage du monument en le revendiquant pour les assemblées populaires.
Corchan ne put se consoler de voir cette proie lui échapper. Il se vengea en se faisant nommer membre de la Commission des sept juges instituée à Lyon par Collot-d'Herbois. Là, il put donner licence à sa passion, mutiler et détruire tout à son aise. Tous les édifices de Lyon y passèrent, ainsi que 6,000 victimes humaines. — Le Consulat purgea le sol français de ce monstre en l'envoyant mourir à Cayenne.
Quoi qu'il en soit, la cathédrale était tellement dévastée, que l'administration dut choisir l'église des ex-Jésuâtres, au collège de Rodez, pour y établir le culte de la Raison.
Et pendant qu'en haine de Dieu, de la religion, de la foi antique, le culte était pourchassé sur le territoire de la République, pendant que les ministres des autels étaient ainsi cruellement immolés, Robespierre, par une contradiction flagrante au catéchisme jacobin, faisait proclamer l'immortalité de l'âme et l'existence de VElre suprême. Débarrassé depuis trois mois des derniers rivaux qui lui portaient ombrage, il s'inclinait soudain devant l'Architecte de l'Univers et la majesté de ses œuvres.
L'idée religieuse avait accompli son cycle dans une période de trois ans.
Le bon Dieu en effet n'avait perdu sa popularité qu'à la complète floraison du génie révolutionnaire, presque en même temps que Louis XVI. Insensiblement, il était passé modéré, constitutionnel ; il n'était plus dans le mouvement. Puis il devint suspect comme ci-devant roi de Nazareth ; on lui reprocha d'être clérical ou girondin. Enfin, pour le punir, on l'avait exilé de ses temples et remplacé par la déesse Raison, masse de chair palpable et visible, divinisation de la créature.
Et voilà que maintenant l'Etre suprême remplaçait à son tour la Raison ! L'Etre suprême, c'est-à-dire Dieu ; un Dieu il est vrai, anonyme, équivoque, vague, indécis, un Hermès sans forme, une abstraction, mais qui, malgré l'opacité de ses voiles, malgré l'expression de suprême hypocrisie dont il s'entoure, n'en est pas moins le créateur du monde, le souverain arbitre de la destinée.
Robespierre qui a conçu ce nouveau Jéhovah en remplit le ciel désert. Il lui crée une liturgie, une pompe machinée par David ; il l'installe avec apparat, après une marche triomphale, au milieu du Champ-de-Mars ensoleillé. Evohé ! Le grand-prêtre gravit les marches de l'autel comme les degrés d'un trône. Il ne sera pas seulement le Messie de la religion réformée, il en sera le pape, avec la Convention pour Vatican. La messe rouge célébrée tous les matins par ses soins, sur la place de la Révolution, avec un redoublement de ferveur, deviendra le sacrement national.
Cette époque fut celle de la plus haute centralisation du pouvoir entre les mains dictatoriales de Robespierre. Du haut de la tribune, il domine l'Assemblée, il dicte ses lois. Il abat d'un geste les têtes qui ne se courbent pas. L'épou-
vante a fait du Marais le plus commode des complices. Ses membres terrifiés ne sont pas les moins empressés à lui donner leurs votes ; ils sont à coup sur les plus enthousiastes à l'applaudir.
Le couteau ingénu, indécis de Cécile Renault, qui cependant n'avait pas même effleuré la poitrine du maître, vint fort à propos, ainsi que le pistolet de Ladmiral braqué contre la poitrine de son fidèle Collot^ alimenter l'enthousiasme populaire et placer l'idole sur un tréteau.
Du fond du marécage s'éleva, dans l'Assemblée, un coassement d'adulation. Barère, au nom du Marais, s'agenouilla avec idolâtrie et remercia l'Etre suprême d'avoir préservé le Père du peuple du poignard de la nouvelle Corday.
De tous les départements affluèrent les témoignages d'une joie délirante et des adresses d'actions de grâces.
L'Administration du district de Rodez écrit à la Convention :
« Les despotes coalisés viennent de mettre le comble à leurs forfaits ! Les lâches ! Ils ont osé diriger leurs coups sacrilèges sur la représentation nationale. Un monstre a été l'instrument de leur scélératesse.
» Le vertueux Robespierre, l'incorruptible Collot d'Herbois étaient désignés pour être les victimes de cette horde de scélérats. Mais le Dieu de la liberté qui veille sur la France a détourné le fer assassin, et la République a encore triomphé.
» Le Directoire de Rodez, saisi de la plus profonde indignation, vous félicite d'être l'objet de la haine des tyrans.
» Soyez inébranlables dans le poste que le peuple vous a confié. Un million de citoyens sont debout pour venger les atteintes qui seront portées à leurs représentants. »
Le même jour, le Comité de surveillance de Rodez, qui n'y regarde pas de si près et croit naïvement que le monstrueux attentat a été commis par un des commandants de la flotte, écrit de son côté : « Nous avons tous frémi d'horreur au récit des attentats de l'amiral, mais les Dieux tutélaires de nos législateurs veillaient sur eux. »
Louchet, l'ancien ami de Danton et de Chabot, Louchet qui a tremblé un moment pour lui-même, s'élance impétueux à la tribune pour déposer au nom de son département ces patriotiques adresses. 11 lit le procès-verbal de la célébration de la fête du 20 prairial au chef-lieu de l'Aveyron. Lui dont l'éloquence est rare, il trouve des accents émus pour remercier l'Etre suprême « révélé par l'éternel Robespierre. »
En vérité, le dictateur triomphe, il pontifie. Son nom est Maximilien, nom des Césars de Rome et d'Allemagne. Il a dans les élèves de Mars une garde prétorienne toute prête. Le peuple lui tend la couronne d'or. Il n'a pour la ceindre qu'à monter au Capitole entre ses licteurs Saint- Just et Couthon.
Hélas! c'est là qu'est le trébuchet; son pied va glisser sur la roche tarpéienne.
Camille et Danton avaient été un régal de roi, mais Robespierre l'avait fait manger trop gloutonnement et la Convention l'avait encore sur le cœur.
En constatant la prédominance insolente du nouveau souverain, l'orgueilleux dédain avec lequel il réduisait l'Assemblée à l'état de vassale, l'absorbante ambition prête à niveler toutes les influences, en entendant les acclamations fébriles de la foule, en voyant l'ivresse de la toute-puissance rayonner sur le front du héros populaire, les Comités étaient devenus mornes, les cœurs s'étaient ulcérés. Les fameux proconsuls qui le gênaient et dont il parlait de se défaire, ces raffinés
de la Montagne dont la Montagne avait fait des hyènes, ne comptaient pas pour lui plaire se changer en moutons et se rendre bénévolement à l'abattoir. Docile troupeau, la Plaine gémissait aussi, mais elle gémissait tout bas des horreurs auxquelles on la forçait à présider. Les sacrifices humains, multipliés jusqu'à l'orgie, écœuraient son âme sentimentale.
Les appréhensions sourdement couvées, longtemps contenues, engendrent des aversions qui éclatent parfois avec la soudaineté de l'éclair. Les hostilités se précipitent alors d'autant plus impétueuses, d'autant plus impatientes qu'il s'agit de ne pas se laisser devancer dans l'action.
C'est ce qui se produisit et la mort du despote fut résolue.
Cette fois encore, la Plaine pouvait faire pencher la balance. Elle épiait l'impression de chaque député pour appuyer le parti dominant. Sur elle les conjurés réunissaient leurs efforts. Fréron, Fouché, Tallien la prenaient par sou faible, la lâcheté. Ils lui montraient le Tartuffe républicain, le démocrate empourpré de popularisme, le minotaure insatiable ne pouvant assouvir sa soif que dans le sang plus savoureux qui coulait des veines de la Convention. Ils faisaient miroiter à ses yeux des listes de proscription sur lesquelles ses membres les plus importants étaient voués à la boucherie. Ils affirmaient que le tyran méditait contre elle un nouveau 31 mai.
L'aurore du 8 thermidor a lui. Le dictateur menacé menace encore. Il s'avance dans le Marais et s'écrie : « C'est à vous, hommes purs, que je m'adresse et non à ces brigands. » Il y a loin de ce jour où, dédaigneux, il flagellait de son éloquence les serpents de la Plaine. Les serpents sont devenus des hommes purs et vertueux. Mais la supplication est vaine ; il ne faut s'adresser au Centre que dans le triomphe. Des cris, des rires, des railleries, voilà la réponse.
Ses adversaires, qui ne valent pas plus que lui, deviennent des héros dans le guet-apens.
Robespierre revient à la charge, pareil au sanglier acculé par la meute. Il monte les degrés de la tribune où il trônait naguère en potentat et qui se transforme pour lui en un calvaire. Il tire un discours de sa poche quand Tallien tire un poignard. Il bégaye. Le sang de Danton l'étouffé.
Cromwel se tait. Son silence a fixé les irrésolutions. Les symptômes de la victoire ont retourné les convictions de ce Marais agenouillé la veille devant l'idole. Barère, son organe, donne au colosse le coup de pied décisif qu'il ne donne jamais qu'aux vaincus, Louchet crache à la face de celui qu'il encensait quelques jours auparavant et demande son arrestation immédiate. La Plaine vote l'arrestation ; pour la vingtième fois, elle sauve la patrie.
Le lendemain , Robespierre, Saint- Just et Couthon payaient sur l'échafaud la rançon fatale.
Des écriteaux disposés sur le parcours de la charrette disaient au peuple laconiquement :
Passant, ne pleure pas leur sort, Car s'ils vivaient tu serais mort.