CHAPITRE XII
Thermidor for ever ! — Rodez exulte. — Maudisscments contre les coupetêtes. — Sus aux buveurs de sang ! — La Loire et l'Océan déposent contre Carrier ; Bô le défend. — Bô comparaît à son tour comme accusé. — Ses collègues de l'Aveyron font la taupe. — Louchet cherche sa voie et se mord la langue qu'il a eu trop longue. — Le Talleyrand du Marais. — Un revenant. — Traité didactique sur Les assassinats et les vols politiques. — Constitution de l'an III. — Elle reçoit le baptême du feu le 13 vendémiaire. — Bonaparte. — Clôture de la Convention.
Au moment où la tête de Robespierre roula sur le billot, la République indigérée rendait par la bouche des piques et des caillots de sang. Un long soupir de soulagement s'exhala de la poitrine de la France. On eut dit qu'un poids immense l'oppressait qui disparaissait soudain, laissant dans ses poumons pénétrer un air désormais moins imprégné des miasmes de la mort.
Cette heureuse catastrophe n'enrayait pas la Révolution, mais elle arrêtait sa marche ascendante en fixant le point culminant au-dessous duquel était la pente rétrograde.
Catilina n'est plus ! Paris éclate en allégresse. Des cantiques s'élèvent des cachots, qui vont bientôt s'ouvrir. La fureur d'égorgement fait place à l'indulgence. La nation entière lance aux échos un immense alléluia.
Une nouvelle Adresse du Directoire de Rodez arrive à la Convention, marquant sa joie à la nouvelle de la mort du vil apostat de la liberté et de l'égalité. C'est encore Louchet, le cynique palinodiste, qui s'en fait le porte-voix à la tri-
bune et qui détaille avec complaisance les manifestations du délire aveyronnais :
« La victoire du 9 thermidor, dit-il, sur Cromwel- Robespierre a été célébrée le 23 de ce mois avec le plus vif enthousiasme par les citoyens de Rodez. Aux fenêtres des maisons flottaient des drapeaux aux couleurs nationales avec ces inscriptions : Vive la Convention nationale ; — La République ou la mort! Le Conseil général de la Commune, devant lequel la table des droits de l'homme était portée par quatre vétérans, la garde nationale, les compagnies de vétérans et des adolescents, l'espoir de la patrie, les autres citoyens et citoyennes se rendirent, au son d'une musique guerrière, et en chantant les hymnes les plus révolutionnaires, à la place d'armes où le mannequin de Robespierre, tenant en sa main les emblèmes de la royauté, fut brûlé au milieu des cris mille fois répétés : Vive la République une et indivisible ! périssent les tyrans, les dictateurs, les triumvirs ! Vive nos bons frères de Paris qui, dans la nuit du 9 thermidor, firent un rempart de leurs corps à la Convention nationale ! »
Un vif mouvement de réaction se produisit dans la France entière contre les Terroristes qui virent se dresser en face d'eux la faction triomphante des Thermidoriens. Charlier s'écria aux applaudissements du peuple que le règne des buveurs de sang et des patriotes aux doigts crochus était passé. Les dévotes de Maximilien rentrèrent prudemment dans leurs turnes d'orfraies. La Jeunesse dorée nargua la queue du tyran ; le Réveil du peuple répondit à la Marseillaise.
Le Club des Jacobins fut dissous. L'Assemblée rappela dans son sein 76 députés mis hors la loi. On prononça la suspension du tribunal révolutionnaire. Les myriades de
prisonniers empilés dans les maisons de détention revirent leurs foyers déserts et ramenèrent un ravon de joie là où ne respiraient que deuil et tristesse. A mesure que les prisons se fermèrent les églises se rouvrirent. La frontière ellemême laissa s'infiltrer de nombreux émigrés avides de se retremper dans l'air natal.
Quand les premières impressions de clémence se furent un peu amorties, jaillirent les impressions de vengeance. La voix des réagisseurs parla plus haut que celle des apitoyeurs. Le pays n'eut pas assez d'haleine pour livrer aux maudissemmts éternels de la postérité les anciens coupe têtes, chevilles ouvrières du gouvernement de mort. Il fallait de rouges libations pour apaiser les mânes éplorées. On tira sur les Sections. La partie modérée de la Chambre se rua à la curée des bourreaux. Qu'ils aillent, s'écriait-on, qu'ils aillent dans les enfers cuver le sang de leurs victimes.
Le premier bourreau n'était il pas Fouquier-Tinville ? Fouquier-Tinville, ce monstre froidement atroce, spécimen odieux de ces êtres qui apparaissent aux époques néfastes et se font une spécialité du crime. Depuis dix-sept mois, il avait expédié dans l'autre monde plus de 2,500 malheureux. Tous les partis, tous les âges, tous les sexes, toutes les classes, toutes les grandeurs, toutes les infortunes lui avaient payé le tribut de sang. L'innocence surtout avait aiguisé le tranchant de ses réquisitoires. Ne venait-il pas encore d'avoir l'impudeur de se proposer comme accusateur public devant le tribunal qu'allait réorganiser' la Convention ? L'inconscient Barère avait osé se faire son porte-parole. Mais un cri d'horreur s'était échappé de toutes les consciences.
On arrêta Fouquier-Tinville ; on arrêta Coffinhal et Hermann, les deux présidents du tribunal sanguinaire, le vice*-
président, deux juges et six jurés plus spécialement prêts aux feux de file qui leur avaient été commandés, et l'on envoya à l'échafaud ces exécrables parodistes de la justice humaine.
Vint ensuite le tour des satrapes qui avaient porté à l'extérieur le hideux spectacle de leurs débauches, de ces satrapes, archanges du trépas, qui étaient allés faire en province de l'apostolat républicain en appliquant ce que Babœuf appela plus tard le système du dépeuplement.
Deux gendarmes mirent la main sur l'ex-oratorien Lebon, cet hystérique qui, dans le Nord, avait poussé la férocité jusqu'à l'inouïsme après avoir, au début de sa carrière, poussé le fanatisme religieux jusqu'à la folie. Cette fois encore l'orateur du Marais, Barère, de plus en plus dérouté sur l'arène politique, se constitua son défenseur, presque son apologiste, tout en improuvant les formes un peu acerbes du proconsul d'Arras. Un même sentiment de répulsion et de dégoût engloba l'accusé et son avocat, et Lebon, revêtu de la chemise rouge, put dire, en allant au supplice, que la Convention tout entière devrait endosser cette tunique d'infamie, puisqu'il était condamné pour avoir obéi à ses ordres.
Les geôliers disposèrent des logements pourMaignet, l'incendiaire du Midi, pour Hentz, le sauvage proconsul de la Vendée, pour Carrier, le vampire de Nantes qui avait dépassé en imagination les empereurs romains pour la variété des supplices.
L'arrestation de ce dernier remettait en relief une de nos connaissances de l'Aveyron qui se serait bien passée devoir l'attention publique se fixer sur sa triste personnalité. Je veux parler de Bô, le missionnaire perpétuel de l'Assemblée. Il était arrivé à Nantes comme Représentant, après le départ
de Carrier, et se trouvait par cela même appelé à déposer, en qualité de principal témoin, dans le procès du fameux proconsul. Certes, Bô avait pris à Nantes une attitude moins blâmable qu'à Cahors. Par une sorte de désaveu de sa conduite ancienne, il s'était efforcé de panser les blessures de la grande cité ; il avait fait amende honorable aux innombrables victimes, en ordonnant l'incarcération de tous les membres de l'horrible Comité qui décimait la population nantaise. Mais, d'autre part, il était l'ami d'enfance de Carrier et ne voulait pas l'accabler.
Tandis qu'avec l'emphase de l'époque, Legendre évoquait contre l'accusé « la Loire et l'Océan épouvantés de recevoir tant de cadavres, » Bô se perdait dans une interminable déposition souvent interrompue par des prises à partie directes. Il excusait certains actes par l'exaspération de la guerre civile; il déclarait que, durant son séjour à Nantes, il n'avait eu « que les renseignements les plus vagues sur les noyades, qu'on ne lui en avait même presque rien dit, » qu'on n'avait porté aucune plainte à ce sujet, et que de plus quelques-uns des témoins à charge lui paraissaient suspects.
Toutes ces atténuations de forme, tous ces tempéraments de langage ne sauvèrent pas l'ingénieux inventeur des déportations verticales, des mariages républicains et des massacres sommaires de l'Entrepôt, mais elles eurent pour effet d'appesantir l'indignation universelle sur un témoin d'une bienveillance d'autant plus suspecte qu'il ne se sentait pas sans reproche.
Une vie de conventionnel pour 15,000 victimes, n'est-ce pas dérisoire ?
Et qu'on ne s'y trompe pas. Notre génération est beaucoup trop portée à se figurer ces hommes fameux par leurs forfaits, comme grandis par les circonstances, par l'amour
de la patrie ou par l'impérieux entraînement de la liberté. Que l'on consulte impartialement l'histoire et l'on verra que rien de fort, rien de grand, rien de noble ne doit atténuer leurs crimes. Il n'y eut pas chez eux Terreur d'une opinion aveugle et fanatique, mais une exaltation factice, froide au fond, colorée de phrases déclamatoires. Ce n'était pas l'acharnement de la lutte contre un ennemi qui résiste, puisque la férocité fut la même contre les faibles et les désarmés. Le sentiment dominant qui agita ces âmes ignobles fut un mélange de passions les plus viles, d'envie contre toutes les supériorités, d'irritation contre tout ce qui rappelait les idées d'ordre et de devoir, de lubricité bestiale, jointes à une peur intense cherchant à se faire illusion.
Cependant les dénonciations ne tardèrent pas à affluer contre le citoyen Bô dont la situation de témoin bénévole •se changea en celle de prévenu devant l'opinion et devant la Convention.
De Sedan, de Vitry, de Reims, de Figeac, de Cahors, d'Aurillac, des doléances lamentables, des révélations stupéfiantes sur ses nombreux proconsulats constituèrent un dossier accablant. Partout il avait soulevé à plaisir la classe la moins aisée contre les hommes distingués par leur talent, leur fortune ou leur probité. Partout il s'était fait un jeu de scruter les sentiments intimes et d'outrager ceux ou celles qui semblaient en professer de contraires à son caprice. La fourberie, le faux, le viol, les dilapidations avaient été les armes placées par lui entre les mains de ses agents véreux qui amenaient les prévenus de leur choix devant un tribunal jugeant à huis clos, sans jury et sans défenseurs. Un jour même il avait par désœuvrement fait immoler un cultivateur de 90 ans, le plus respectable de son canton. Récemment encore il affirmait, au milieu d'une
orgie, « que les choses allaient se rétablir sur le pied où elles étaient avant le 9 thermidor ; que le faubourg Antoine se lèverait en masse et que les bons Antoines sauraient bien faire un coup. »
L'Assemblée, devenue pudibonde, frémit d'horreur. Les représentants Pénières , Sartre et Blaviel se levèrent en témoignage contre leur collègue. Defermont s'écria que l'homme qui voulait faire égorger la moitié de la France pour nourrir plus aisément l'autre moitié, devrait être déjà depuis longtemps exclu du sein de l'Assemblée. « Ce sont, ajoutait-il, les cruautés des proconsuls qui ont commencé la guerre des chouans en épouvantant les habitants simples des campagnes et les gens timides. Voilà la vraie source de nos maux. On a exaspéré et poussé au désespoir des hommes qui, si l'on eut été juste à leur égard, fussent restés soumis aux lois. »
Aubanel et Lofficial, en présentant sa défense, ne purent qu'invoquer, comme subterfuge d'argumentation, le défaut de pièces et de preuves suffisantes. Le débat ne se termina pas sur l'heure. Enfin, pourtant, la Convention se prononça: Bô fut décrété d'arrestation, le 9 août 1795, pour vexations et cruautés de toutes sortes commises pendant ses missions.
Valady, Chabot, Bô avaient donc subi tour à tour la morsure de feu de ce Moloch révolutionnaire qui consumait successivement les adorateurs de l'idole et transformait en une vallée de Topheth l'enceinte de la Convention.
Pas un seul des députés de l'Aveyron n'avait élevé la voix en faveur d'un compatriote considéré maintenant par la majorité de la Chambre comme une brebis galeuse. Chacun pour soi était la devise du temps ; aussi s'effaçaient-ils avec une sage prudence.
Camboulas, revenu de son subit assoupissement, parla
cependant d'un ton morose et mélancolique, mais il parla pour rappeler aux députés que « les commerçants et les agriculteurs sont les pères nourriciers du peuple, » et pour demander « que cette classe estimable de citoyens fut garantie contre toute arrestation arbitraire. » Ce vœu offrait une restriction singulière, car il semble que toutes les classes estimables de citoyens auraient dû bénéficier de la même garantie, mais enfin il partait d'un bon naturel. — Saint-Martin-Valogne et Bernard Saint-Affrique étaient autorisés à garderie silence, par suite de leurs fonctions de secrétaires de l'Assemblée. — Seconds, de plus en plus illuminé, n'avait cure d'intervenir dans une discussion quelconque et d'interrompre ses rêves bizarres. Ne venait-il pas de concevoir le plan du plus extraordinaire traité que l'on puisse imaginer : le Sen'sitistne , ou La pensée et la connaissance des choses remplacées par les sens, traitées historiquement dans l'ordre des sensations et réduites à l'histoire de l'homme sentant et de l'homme sensible. — Lacombe était malade. — Rous se perpétuait dans un optimisme béat.
Seul Louchet, le remuant sans-culotte, uniquement soucieux de sa prépondérance personnelle, se multipliait à cette heure critique dans les menées les plus actives et les plus enchevêtrées. Nous avons vu que c'était lui qui, dans la journée du 9 thermidor, avait attaché le grelot au cou du dictateur, lui qui avait versé la coupe empoisonnée à son cher Maximilien, lui qui avait obtenu le décret fatal contre le tyran et ses complices. Mais bientôt après, s'apercevant que son parti n'avait rien à gagner à la modération, il avait fait volte-face et s'était constitué avec Duhem et Lesage un des chefs de la Montagne contre Fréron et ïallien, portedrapeaux de la réaction.
Il se remet en relations avec la Société populaire de Rodez
transformée et régénérée, ne comptant plus que des hommes « accrochés à la montagne sainte » et la remercie de sa souscription pour la construction d'un nouveau vaisseau le Vengeur. Il écrit' au Comité de surveillance de l'Aveyron : « Continuez, frères et amis, à bien mériter de la République en enchaînant les aristocrates qui ne font d'autre métier que d'aller de maison en maison pour faire haïr la liberté au peuple. La sévérité est à l'ordre du jour comme la probité et la justice. »
Puis, oubliant qu'il n'est pas orateur, il vient à la tribune développer son programme. Il dénonce, dans une longue harangue, les prêtres, les émigrés et leurs parents comme les auteurs directs du délabrement des finances et de la dépréciation des assignats. Il propose contre eux des mesures plus rigoureuses et s'efforce de démontrer à ses collègues la nécessité de rétablir le système de la Terreur. Il ose invoquer à l'appui de sa thèse l'autorité du profond et judicieux Marat.
A cette invocation audacieuse, la jeunesse dorée répondit en brisant les bustes de Marat et en allant arracher ses dépouilles au Panthéon pour les rendre à l'égout de Montmartre, vrai panthéon des Jacobins.
Mais les bandes de l'Hôtel-de-ville ne restèrent pas insensibles à ces excitations. Elles envahirent la Convention, le 12 germinal, au cri famélique de toutes les émeutes : « Du pain! du pain! » Les faubourgs furent repoussés. Duhem, Amar, Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Vadier, Cambon et autres palladiums du sans-culottisme payèrent de leur liberté leur propagande terroriste. A l'instant même, Louchet qui allait être arrêté, Louchet déconfit de son insuccès, jura qu'on ne l'y prendrait plus. Il se retourna avec prestesse contre le peuple et les faubourgs, et accusa
même le général Menou d'avoir usé de trop de ménagements envers les insurgés.
Détournons nos regards de cette piteuse figure qui ne corrigeait son ignominie par aucun talent et dont la hideur morale ne fut rachetée par aucun élan. Les traits des prêtres apostats, dont le rôle fut mis en relief à cette triste époque, apparaissent aux yeux de l'histoire empreints d'un cachet particulier de bassesse. On suit sur leur physionomie la trace répugnante des plus vils instincts subitement déchainés, l'extrait de toutes les défaillances humaines. Il est charitable de croire que l'abbé Louchet ressentait déjà, sur les bancs de la Convention, les atteintes de ce mal vengeur qui devait, à l'heure fixée par le destin, le conduire dans un cabanon d'aliéné, dernier asile de sa misérable existence.
L'insurrection avortée du 12 germinal, celle de prairial qui fit dans la Chambre une nouvelle trouée de treize membres, eurent une conséquence accessoire dont les moralistes sont invinciblement amenés à remercier la Providence. Ce fut le châtiment de Barère, de Barère le renégat de l'aristocratie comme Louchet l'était du sacerdoce, le pontife de la Plaine, le roi des crapauds grouillant dans les bas-fonds de la Convention. Ah ! comme il avait depuis trois ans, avec son éloquence persuasive, avec son esprit cliquetant sur les échafauds, donné le ton, fixé le mot d'ordre à cette majorité avachie, toujours prête, sur un signe de son chef, à sanctionner tous les excès ! Comme il était bien le type de ce groupe ondoyant et divers dont les membres ont été les vrais éditeurs anonymes des pages les plus humiliantes de notre histoire !
Il avait tour à tour défendu Dumouriez et félicité Santerre, flotté entre Marat et Brissot, joué au modérantisme et envoyé au supplice Louis XVI et Marie- Antoinette en
s'écriant que « l'arbre de la liberté croit plus vivace quand il estarrosé parle sangdes tyrans.» Il avait applaudi et acclamé les Girondins avant de les entasser sur les tombereaux qu'il nommait la bière des vivants. Il avait caressé Danton et c'était lui qui s'opposa à ce que Danton fut entendu à la barre, de crainte que son souffle puissant ne détournât le couperet. Le 8 thermidor, il avait demandé l'impression du discours de Robespierre, et le 9 il appelait sur sa tête le glaive de la loi. De sa plume rougie avait coulé cette longue série de rapports funèbres que l'on nomma les Carmagnolades. « Tiens, Barère, ^apporte, » lui disaient ses collègues en lui jetant comme à un chien pièces et dossiers qu'il rapportait avec une facilité prodigieuse, éveillant l'admiration sans attirer l'estime.
Et maintenant, cette girouette perpétuelle qui s'était trompée par hasard dans son orientation politique, ce caméléon qui avait pactisé avec les patriotes insurgés en escomptant leur triomphe, marchait, humilié, hué, bafoué, au milieu d'une escouade de policiers, à travers la France, de Paris à Orléans, d'Orléans à Saintes, de Saintes à Bordeaux, montrant à tous le type abject de la versatilité faite homme, de l'intelligence dégradée par la suppression de la conscience.
A cette heure où la Convention restait victorieuse des factions déchaînées contre elle pour la ramener aux excès, une voix s'éleva d'une retraite profonde, une voix dont les accents oubliés parurent à tous des accents d'outre-tombe. C'était celle du vieux abbé Raynal, vestige caduc de la secte philosophique aussi démodée que la féodalité.
Les derniers échos de cette voix avaient retenti à la Constituante, lors de la fameuse Adresse dans laquelle
l'auteur de VHistoire des Indes faisait le meâ culpâ de sa vie publique. Aujourd'hui, elle ranimait son souffle expirant pour réclamer la fin des proscriptions et des confiscations politiques.
Raynal en effet n'avait pas émigré. Une dame Sénéchal de Kerkado, moins éprise, dit-on, du célèbre écrivain que de sa fortune, et qui passait dans le monde pour sa fille, l'avait recueilli chez elle à Monlhéry. Plus tard, quand la Terreur, tout en épargnant la vie du vieillard, l'eut dépouillé de ses derniers biens, eut détruit ses meubles et fondu son argent, il s'était retiré à Chaillot chez son ami Corlange. Là il avait vu se succéder les factions qui tour à tour ensanglantèrent le pays. Là il avait bégayé ces pages de conseils et de regrets superflus, imprimés d'abord à l'étranger, puis à Paris, sous le titre : Des Assassinats et des Vols politiques.
L'auteur traçait méthodiquement les subdivisions des crimes d'Etat qu'il divisait en quatre classes : les Héroïques qui sont ceux de la guerre extérieure, les Politiques -qui sont ceux de la guerre civile, les Théologiques commis par l'ambition des prêtres, et les Juridiques commis par les magistrats chargés d'administrer les lois. Sous la secondeclasse il examinait les proscriptions et les confiscations, en recherchait leur origine, leur étendue, leurs différences avec celles du passé, leurs prétextes, leur utilité et leurs effets.
Puis, arrivant enfin au vrai but de son ouvrage, il établissait que le bannissement des ennemis de la patrie est injuste et impolitique. « Qui ignore, disait-il, les exemples fameux de Coriolan, du prince Eugène et du maréchal Schomberg? Qui ne connait la succession de proscripteurs proscrits à leur tour : Marius, poursuivi par Sylla et se
cachant dans les marais de Minturnes ; César assassiné au pied de la statue de son rival, de Pompée, égorgé en son nom sur les rivages de l'Egypte ; le triumvir Antoine, forcé de se donner la mort pour se soustraire à la froide barbarie de cet Octave avec lequel il avait trafiqué de la tête de Cicéron ! Qui ne trouve une école de morale dans les carrefours de Nantes, de Marseille, de Lyon, fumant aujourd'hui du sang de ces mêmes scélérats qui les avaient inondés peu de jours auparavant de celui de tant d'infortunés innocents ! »
C'est du sein de ces décombres que le vieux philosophe criait au pays : « Cessez de confisquer et de ravir les biens de vos frères ; l'appelez leurs véritables maîtres ; commencez par être justes, vous deviendrez libres après. »
Le pays ne s'émut que médiocrement de ces tardives exhortations. Après le premier moment donné à la surprise, après une attention indifférente aux petites polémiques soulevées par les rêveries d'un ancêtre, il détourna sa pensée fiévreuse vers d'autres intérêts. Ce n'était plus le temps des traités didactiques, divisés en quatre points, aux arguments déduits de l'histoire des vieux âges. La tribune avait détrôné l'imprimerie ; le discours avait supprimé le livre, l'action avait distancé les théories spéculatives.
Lès préoccupations du moment se tournaient vers les préparatifs insurrectionnels des Sections, vers les efforts renouvelés des royalistes, vers la Vendée soulevée comme les vagues de l'Océan, vers la guerre de prépondérance allumée entre les 76 députés réintégrés, les Montagnards, la Commune et les vainqueurs de Thermidor.
Elles se tournaient aussi vers l'achèvement de la Charte constitutionnelle. L'impatience gagnait le pays toujours.
avide d'innovations. Des voix de plus en plus ardentes reprochaient à la Chambre de vouloir s'éterniser. La Constitution de 93, improvisée pour les besoins d'une crise politique, écrite par un homme à tête vide, sous l'inspiration du tyran désormais maudit, était restée enfermée dans un tabernacle impénétrable, sans être jamais appliquée.
Lors de sa discussion, elle avait été attaquée avec la plus grande véhémence par l'impudent Chabot dont l'attaque, quelque Chabot qu'il fut, avait déconcerté Robespierre luimême. On l'avait alors prudemment remisée, comme inapplicable, dans le magasin des accessoires, et l'Assemblée n'avait pu dissimuler sa stupéfaction en voyant des échauffourées successives se produire au cri de : La Constitution de 93!
La Convention n'ignorait pas que la constitution qu'elle élaborait serait son testament. Et il lui en coûtait de mettre la main à la plume pour écrire ce mot si dur : Je lègue. Il lui en coûtait d'autant plus que la plupart de ses membres redoutaient l'instant où ils reparaîtraient dans leurs foyers, près des survivants de leur génération. Ceux-là frémissaient à la pensée que la postérité commencerait pour eux le jour où la France reprendrait la parole auprès de l'urne électorale.
Enfin l'Assemblée se décida à aborder l'oeuvre grandiose qui devait avoir pour nom : Constitution de 1795 ou de l'an III, la troisième œuvre grandiose de même genre confectionnée depuis cinq ans. Le salon de Mme de Staël fut le théâtre de ce grand enfantement sous la ponte doctorale de l'abbé Sieyès, le fabricant patenté de constitutions.
A la suite d'un fastidieux vagissement sous forme d'énoncé de principes, la nouvelle Charte substituait à une Assemblée unique dont on venait d'apprécier les inconvé-
nients, un Corps législatif composé de deux Chambres se faisant contre-poids : l'une chargée de préparer les lois, l'autre de les sanctionner. Puis, faisant une enjambée vers le pouvoir monarchique, elle, qui n'avait pas voulu de Triumvirat, établit un Directoire de cinq membres, investi du pouvoir exécutif, ayant dans sa main les ministres et négociant les traités.
Autant valait cela qu'autre chose, et la France, toujours disposée à se fier à l'inconnu, accepta ce programme d'existence.
Seulement, instruite par l'expérience de la Constituante, dominée parle sentiment intime de sa propre abjection, la Convention, non seulement ne se déclara pas inéligible, mais décida au contraire de conserver le pouvoir et d'appliquer elle même la Constitution qu'elle octroyait au pays. A cet effet, dédaigneuse de l'adage : Donner et retenir ne vaut, elle promulgua les fameux décrets de fructidor édictant que le nouveau Corps législatif comprendrait au moins les deux tiers de ses membres, soit 500 députés désormais à l'abri des surprises de l'avenir et des châtiments encourus.
Elle voulait même désigner de son propre chef les 500 conventionnels qu'elle imposerait comme représentants à un grand peuple. Il lui eut été doux d'opérer à sa guise le triage, de prendre à sa charge le travail de sélection.
Un des députés de l'Aveyron, Bernard St-Affrique, estima que cette prétention rétrospective dépassait vraiment la mesure et, bien que ne se prodiguant pas d'habitude, il fit entendre à la tribune cette adjuration et ces aveux que l'historiographe aime à enregistrer :
« Représentants, dit-il, vous n'avez pas la confiance du peuple. Pour vous convaincre de cette triste vérité consultez l'opinion, consultez les citoyens de bonne foi ; ils vous
diront que dans les circonstances difficiles où vous vous êtes trouvés, vous avez perdu la confiance sans avoir cessé de la mériter.
» Je ne veux pas que ce soit la Convention qui opère le renouvellement parce qu'alors le nouveau Corps législatif serait toujours la Convention et que vos ennemis ne verraient en lui que la Convention. Que les assemblées électorales fassent elles-mêmes leur choix ; ce choix permettra à la nouvelle Assemblée, émanation de la volonté nationale, de faire le bien que vous désirez tous...
» Il est des hommes que leur énergie, leur courage, un caractère remuant a fait nommer à la Convention ; ils ont répondu aux vues de leurs commettants. Notre situation a changé, nos travaux ne sont plus les mêmes ; il ne faut maintenant que des hommes calmes, tranquilles et constants. Le guerrier vainqueur, licencié à la paix, sera-t-il moins glorieux en portant dans sa paisible retraite les lauriers qu'il a cueillis que celui à qui l'on confère la garde des drapeaux? Non sans doute. Laissez donc aux assemblées électorales un droit qui leur appartient. En suivant cette marche, représentants, vous triompherez de vos ennemis, vous conserverez au peuple ses droits, il vous rendra sa confiance et vous ferez son bonheur. »
Cette remontrance modéra les ardeurs inconsidérées, et il fut décidé que les deux tiers, réservés à la Convention, seraient choisis par les assemblées électorales.
Bien qu'amendés de la sorte, les décrets de fructidor n'en occasionnèrent pas moins un profond soulèvement. La France cria au despotisme. Comme toujours, les Sections de Paris s'ébranlèrent, et peu s'en fallut que le 13 vendémiaire, devançant de quelques jours l'heure fatale, renversât violemment l'Assemblée expirante.
Danican, général des Sections, inexpérimenté et inhabile, manœuvrait indignement, il est vrai ; mais le général Menou, chargé de tenir tête à l'orage, ne manœuvrait guère mieux. Hésitant, incertain, se rappelant que le peuple avait souvent dicté ses volontés, il restait timide devant la révolte et parlementait avec l'émeute.
La Convention fit alors appel à Barras, qui fit à son tour appel à Bonaparte.
Bonaparte ! Nom ignoré qui allait bientôt mettre à l'envers toutes les cervelles. Bonaparte, d'abord royaliste, puis Maratiste, puis admirateur de Robespierre auquel il devait succéder, aujourd'hui le protégé de Carnot et de Tallien, le fidèle de Notre-Dame de Thermidor ! Pour le moment, le jeune guerrier n'était en politique ni chair ni poisson ; il faisait la taupe; mais il se sentait au poignet une épée vaillante toute disposée à défendre les institutions et au besoin à les combattre, prête au 13 vendémiaire comme au 18 brumaire.
Bonaparte braqua son artillerie sur les Sections. La Constitution qui venait de naître et les décrets perpétuant la tyrannie conventionnelle furent baptisés avec la poudre de ses canons. Les massacres de vendémiaire furent les derniers adieux de la Convention à la France. L'Assemblée abdiquait dans le carnage comme elle avait vécu dans le sang.
Avant de clore sa session, la Chambre voulut finir par un acte de clémence dans le passé et par un acte de prévoyance personnelle pour l'avenir. Elle vota une amnistie pour tous les faits relatifs à la révolution, amnistie dont bénéficièrent notamment le conventionnel Bô de l'Aveyron et le fameux Barère. Elle abattit ensuite platoniquement les échafauds qu'elle avait élevés, en proclamant — pour l'époque de la paix générale — l'abolition de la peine de mort.
Puis, le 4 brumaire an III (26 octobre 1795), lasse, haletante, épuisée, elle se sépara. Elle avait duré 3 ans et 35 jours. Elle avait rendu 8,370 décrets. Pas une de ses journées n'avait été exempte des horreurs de la guerre civile, de combats, de massacres, de pleurs et de sang. Son règne avait été la plus monstrueuse des dictatures, sa triple devise une funèbre mystification, son génie le triomphe de la destruction.
Du groupement initial tant vanté, que restait-il ? Le souvenir de la férocité des uns, de la vaine éloquence des autres, de l'insignifiance et de la suprême lâcheté du grand nombre. Ils se connaissaient bien et s'étaient appréciés mieux encore. Aussi s'étaient-ils décimés, épurés sans relâche. Cent trente d'entre eux, et parmi les plus connus, manquaient à l'appel ultime, sacrifiés par leurs collègues. De défiance en défiance, si le temps ne leur eut manqué, ils se seraient guillotinés jusqu'au dernier, puis ce dernier fut allé faire souche au bourg de Sionamary. Il ne restait plus guère, à l'heure du départ, que ceux qui s'apprêtaient à racheter leur passé politique par une servile abjuration de leurs principes.
Les Conventionnels avaient passé sur la terre comme ces météores qui laissent derrière eux ruine et désolation. Leurs noms abhorrés seraient voués à l'exécration de la postérité, si cette postérité pouvait oublier qu'au milieu de tant d'erreurs, de hontes et de crimes, ils avaient défendu la patrie contre l'étranger.