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CHAPITRE XIII

Changement à vue. — Le bal des victimes. — Kaléidoscope du Directoire.

— L'Evangile du jour. — Purée d'assignats. — Barriolage d'opinions et de costumes. — L'Aveyron aux Cinq Cents et aux Anciens. — L'Ecole centrale de Rodez. — Raynal à l'Institut. — Sa mort. — Babouvistes et royalistes. — La politique à coups de boutoir. — Camboulas rentre dans la vie privée. — Le 18 fructidor. — Ave, César. — Le moderne Brennus.

— Le 18 brumaire.

Au coup de sifflet du machiniste, le décor avait soudainement changé sur la scène politique. Du 4 au 5 brumaire, la métamorphose était complète.

A peine Sanson avait-il démonté sa machine, à peine se réveillait-on du léthargique abrutissement de la peur, que de toute part les violons s'étaient mis à grincer, les musettes à jeter en l'air leurs accents aigus, les cors de chasse leurs sons de cuivre. Les arcades du Palais-Egalité, caravansérail immense où grouillaient tous les vices civilisés, étincelaient de girandoles ; le théâtre de la Montansier allumait ses rampes, et quatre ou cinq cents salons de bal, aux lustres de feu, conviaient les jarrets tendus aux délices du menuet, de la bourrée, de la tréniz et de la chaconne, dansés en gros sabots ou en souliers fins, sous l'archet entraînant des ménétriers.

On eut dit que la France, piquée par une énorme tarentule, était entraînée inconsciente dans une ronde échevelée et époumonante. Les fils et les filles des guillotinés exhalaient dans une sarabande des victimes leurs soupirs, leurs

regrets, leurs angoisses, leurs larmes et leurs sanglots. Vestris succédait à Marat. Reprenez vos culottes, disait la chanson. La nation venait de passer des jours si sombres, qu'elle éprouvait d'insurmontables envies de rires, de jeux, d'élégance et de fêtes.

Les boulevards, les cafés, les promenades et les jardins se peuplaient d'un monde étrange, grotesque, de muguets portant cravates vermicellées, collets noirs, cadenettes en oreille de chien, appuyés sur d'énormes gourdins ou pouvoirs exécutifs ; de belles dames en tuniques à la Grecque ou à la Vestale, chaussées de cothurnes agrafés par un gland d'or au milieu de la jambe nue, drapées de linon transparent taillé à l'Omphale, à la Galathée. Leur coiffure à la Caracalla ou au galléricon conique était moins farouche que la coiffure au bonnet phrygien, mais tout aussi bouffonne. Les Laïs et les Eucharis singeaient à qui mieux mieux les marquises de l'Œil-de-bœuf.

Au milieu de leur essaim roulant paradaient, se pavanaient les pachas du jour, les puissants munitionnaires aux doubles montres et breloques en sautoir, les agioteurs heureux, les courtiers de toutes sortes, les maltotiers en fête comme ils ne l'avaient plus été depuis les beaux jours de la rue Quincampoix.

Toute cette légion des aimables, des agréables, des fashionables, des incroyables, des incomparables, tous ces Alcibiades de l'Athènes régénérée, à la paole panachée, toutes ces ondines, ces nymphes, ces merveilleuses aux flaves perruques, poissardes mâtinées de don Juan dans les hasards du thalamus, allaient, venaient, muguetaient, jabotaient, grasseyaient, zézayaient le jargon du moment, s'appliquaient aux mignardises de la voix, donnant l'idée d'une volière de colibris et de serins, remplie de sons, de cris et

de gazouillements. Tout cela était du dernier bien. Le règne du ridicule avait remplacé le règne de la terreur.

L 'Evangile du jour disait : « En ce temps-là, ceux qui auront de l'esprit seront des sots, ceux qui auront du bon sens seront des fous, ceux qui auront de la bonne foi seront

des dupes , et quand toutes ces choses seront arrivées,

l'esprit soufflera de l'Orient et ceux qui étaient aveugles verront.... »

Toutefois cet évangile n'était pas le seul qui revoyait la lumière. Le culte reprenait dans les églises entr'ouvertes sous l'hypocrite transition de la théophilanthropie ; la semaine commençait à lutter contre la décade, le dimanche contre le décadi et les philancloches réclamaient hautement le joyeux carillon des bourdons de cathédrale.

Le Directoire, un peu bizarrement composé d'un petit bossu, botaniste médiocre, d'un alsacien âpre à l'argent, d'un officier de génie sans génie, manquait de prestige. Il n'était relevé aux yeux de l'opinion que par la rigide habileté de Carnot, le futur comte de l'Empire, et par les grands airs de son président Barras, ancien comte de la Royauté. Ce dernier faisait noble figure, chassait à Grosbois, recevait fastueusement et s'entourait, à l'instar des grands seigneurs d'antan, d'officiers, de complaisants et d'une garde prétorienne.

Bien que les cinq Directeurs fussent tous des régicides, ils rendaient au pays les apparences de la monarchie. Ils résidaient au Luxembourg, dans le palais de Marie de Médicis, que l'on dénommait la maison de Cinq Sires; ils avaient une cour, un préfet de police, Cochon, qui n'avait pas encore modifié son nom ; on les appelait les cinq schellings, parce que 5 schellings font la monnaie d'une couronne.

Etrange destinée des choses humaines ! Lorsque des mil-

lions d'hommes ont péri pour les principes républicains, l'instinct républicain n'existe déjà plus. Le nouveau gouvernement était un acheminement manifeste vers l'unité qui est l'essence du pouvoir dynastique.

Et [cependant il y avait famine. Paris ne mangeait pas son soûl. Comment assouvir le monstre insatiable de la guerre extérieure qui était le dérivatif obligatoire à la misère publique ? Pas un sou de numéraire dans les coffres. Il y avait, il est vrai, 45 milliards de papier en circulation, mais l'assignat s'en allait en purée ; il était réduit au 150me de sa valeur ; on en tirait chaque nuit pour les besoins du lendemain et le tjrage ne payait même pas la fabrication. Il fallut briser les planches, avoir recours à un nouveau papier-monnaie, les mandats territoriaux à cours forcé, qui n'empêchèrent pas le louis d'or de valoir à la Bourse 3,050 francs en monnaie fictive.

Dans l'opinion, point d'homogénéité, une vraie macédoine de partis et de groupes parmi lesquels émergeaient plus particulièrement les royalistes et les jacobins. Les premiers, au club de Clichy, dans les armées et dans le Corps législatif, manœuvraient avec assez d'incohérence au profit du prétendant ; les seconds, sous l'inspiration de Gracchus Babœuf et de Drouet, celui qui avait arrêté Louis XVI à Varennes, soulevaient les motions les plus révolutionnaires dans le journal Le Tribun du peuple, et parlaient de revenir à la Terreur.

Dans le gouvernement, ni force, ni cohésion. Le mot d'ordre, insuffisant pour triompher d'une situation aussi critique, était de rester détaché de tous les partis, de résister tout aussi bien à l'impatience des royalistes qu'à la frénésie des forcenés, enfin, coûte que coûte, de concilier

les esprits. Mais vouloir concilier en politique, c'est chercher la pierre philosophale ou la quadrature du cercle.

Le Corps Législatif, il faut l'avouer, ne facilitait pas la tâche au pouvoir exécutif. Au contraire.

Les Cinq Cents s'étaient installés au Manège, les Anciens aux Tuileries. Composés d'éléments hétérogènes qui s'étaient fait une guerre d'extermination, issus d'origines diverses, renouvelés par tiers chaque année, les deux Conseils portaient en eux un principe de disjonction devant fatalement opérer le travail du termite.

Certes, à cette époque de ressouvenirs antiques, ils avaient bien voulu, par leur aspect extérieur, singer les sages de l'Aréopage ou les scnatorcs togati de la ville aux sept collines. Mais là s'arrêtait la ressemblance. Les Cinq Cents, drapés dans leur manteau écarlato, toqués de velours bleu à aigrette tricolore, ceints d'une écharpe bleue à frange d'or; les Anciens sous leur manteau bleu, leur ceinture écarlate en baudrier et leur toque azurée à crête tricolore, différaient sensiblement des députés sans-culottes de la Convention, des Chabot et des Marat déguenillés, à la poitrine velue et sale prétentieusement découverte, aux jambes nues et crasseuses, mais ils ne différaient pas moins des Solon et des Fabricius.

La défroque néo-grecque qui recouvrait leurs épaules n'en faisait ni des magistrats de l'Acropole, ni des curiaux du Capitole. Il leur manquait ce souffle magique qui vivifie les délibérations et qui transporte l'âme des législateurs dans la sphère du patriotisme et de la sagesse.

Sous cet accoutrement de comédie, nous retrouvons plusieurs personnages de l'Aveyron que nous avons un moment perdu de vue, peut-être parce qu'ils persistaient à s'effacer dans une assemblée déjà terne et effacée par elle-même.

Ce sont les députés les plus modérés de l'ancienne législature, ceux que la province a de nouveau estampillés de ses suffrages pour bien marquer la tendance qu'elle entend imprimer à la politique gouvernementale.

Voici Saint-Martin-Valogne, l'ancien membre de la Commission des douze ; voici Lobinhes et Bernard Saint-Affrique dont les mains, comme celles de Saint-Martin-Valogne, sont pures du sang royal ; voici Rous, le suppléant du girondin Valadj ; voici enfin Camboulas. Ah ! celui-là, le Rouergue ne l'a pas réélu ; la tache qu'il porte au front eut détourné de lui le vote de ses compatriotes; mais il a été choisi par les 380 représentants réélus et constitués en corps électoral pour compléter le nombre des 500 députés de provenance conventionnelle.

Les électeurs avevronnais ont impitoyablement repoussé les anciens tenants de la Montagne. Ils se sont garés comme de reptiles venimeux des exaltés que la frénésie populaire avait un moment élevés sur le pavois : Bô, Seconds, Louchet et Lacombe. Le proconsul amnistié par la loi, mais condamné par l'opinion, va occuper au ministère de la police une place de chef du bureau des émigrés ; Seconds devient commissaire du Directoire de l'Aveyron ; Louchet, commissaire du Directoire à Amiens, dans le département d'origine qu'il n'aurait jamais dû quitter ; Lacombe disparait et meurt peut-être au milieu du tourbillon parisien.

A la place de ces députés jacobins, l'Aveyron choisit aux élections successives des citoyens modestes et sages, la plupart inquiétés durant la Terreur pour la modération de leurs opinions, pour leur esprit de justice et leur haine de l'anarchie. Aux Anciens : le constituant Rodât, Galtié, Brassât, Lescure; aux Cinq Cents : le législateur de Nogaret, le jurisconsulte Perrin-Lasfargues, passionné pour les

sciences morales et politiques, Dubruel, Pons Saint-Martin, de Ginestel, Capblat, de Monseignat, Cambe, Vesin, Rouvelet

Ces représentants ne devaient déguiser au pouvoir ni les vœux de leurs commettants, ni les envolées de liberté, de tolérance, les aspirations monarchiques en un mot qui s'élançaient de la province et planaient grandissantes dans l'atmosphère du pays. Aux imprudents qui remuaient le levain des vieilles rancunes, Bernard Saint- Affrique, secrétaire du Conseil des Anciens , jetait cette adjuration éplorée : « N'avons-nous pas assez à gémir sur le passé sans nous préparer encore des regrets pour l'avenir? »

Une question se souleva qui pouvait les diviser, parce que, indépendante des principes généraux, elle touchait aux susceptibilités locales, toujours ardentes et aveugles, toujours grossies par les passions de clocher et envenimées par le jeu des influences rivales.

De partout se réorganisaient les foyers d'instruction trop longtemps désertés, alors que la fièvre révolutionnaire enlevait à l'intelligence la lucidité et le calme indispensables aux travaux de l'esprit.

Un décret venait de fixer à Rodez le siège d'une Ecole centrale pour le département de l'Aveyron. Ce choix avait mécontenté Villefranche, dotée jadis du Présidial le plus important du Rouergue, qui s'empressa de revendiquer pour elle-même le bénéfice de cette nouvelle création et de mettre en mouvement tous les ressorts parlementaires au profit de sa réclamation. Grâce à ses efforts multipliés, la Commission de la Chambre, par l'organe de Dupuy, son rapporteur, conclut même au transfert de l'Ecole dans ses murs.

Certes, les députés des deux ressorts firent valoir auprès du ministère et auprès des comités les avantages réciproques

que présentaient l'une et l'autre ville pour l'installation d'un pareil établissement; ils plaidèrent avec conscience les intérêts régionaux qui sollicitaient plus spécialement leur appui, mais on ne les vit pas renouveler les scandales qu'avaient suscités à la Constituante, de tous les points du territoire, les compétitions administratives ou judiciaires. Le débat ne souleva de leur part ni mauvaise foi, ni basses intrigues, ni calomnies. Ce fut même l'un d'entre eux, Pons Philippe, un des membres les plus laborieux et les plus assidus de l'Assemblée, qui trancha loyalement le différend par des déclarations d'une judicieuse impartialité :

« Je n'habite, dit-il, ni Rodez ni Villefranche; je parlerai donc avec une absolue indépendance. Rodez, chef-lieu, est au centre du département, Villefranche à une de ses extrémités. Cette considération est importante dans un pays de montagnes où il n'y a presque pas de routes. Rodez possède un établissement des plus propices, et Villefranche ne possède que la petite maison des ci -devant Doctrinaires, bouleversée depuis quelques années, pour y placer les différentes autorités, et qu'il faudrait reconstruire et agrandir. L'administration centrale peut plus facilement, à Rodez, surveiller l'enseignement public. A tort dit-on qu'il faut disséminer les établissements et ne pas tout donner à la même commune. Quelle raison, en effet, de sacrifier l'intérêt du plus grand nombre au plus petit? Sur 90 municipalités, plus de 60 ont réclamé l'Ecole centrale pour Rodez. C'est ce qui a inspiré votre première décision, et la stabilité des décrets du Corps législatif s'oppose à une fixation nouvelle. » Ces observations fixèrent le vote et Rodez, désormais sans inquiétude, inaugura pompeusement le nouvel Institut qui allait remplacer dans son sein l'ancien Gymnasium des Jésuites. On discourut pendant deux jours entiers, sous la

présidence de Merlin, secrétaire en chef de l'administration et membre du jury d'instruction. Les titulaires des diverses chaires de belles-lettres, d'histoire naturelle, de mathématiques, de législation, de physique, de chimie, de grammaire générale et d'histoire exposèrent tour à tour les bienfaits que chacune de ces sections pédagogiques était appelée à répandre sur la génération privilégiée à laquelle était ouverte la source vivifiante des connaissances humaines.

Au rang des professeurs distingués auxquels étaient confiés les cours de l'Ecole centrale, nous retrouvons l'abbé Bonnaterre reprenant enfin dans le calme et la tranquillité la série interrompue de ses travaux d'histoire naturelle. Nous y retrouvons Alexis Monteil qui va publier sa Description du département de l'Aveyron, et qui prélude dans la chaire d'histoire aux remarquables études qui doivent le classer parmi les historiens les plus estimés.

Ce fut pour la cité ruthénoise une sorte de renouveau scientifique et littéraire, une véritable rosée d'instruction répandue à profusion sur la jeunesse.

Le docteur Richard, rayé de la liste des suspects, avait fondé une très belle bibliothèque publique, précieuse annexe d'un établissement d'enseignement supérieur. Sur la proposition de Lakanal, un jardin national de botanique fut encore adjoint à l'Ecole centrale. L'abbé Bosc , l'historien du Rouergue, oubliant les amertumes de sa captivité, ouvrait de son côté, dans un bâtiment voisin, un pensionnat d'enseignement secondaire, préparatoire aux cours supérieurs. L'abbé Marty, revenu de l'exil, pensait aux jeunes filles et fondait Y Institut de la Sainte Famille; tandis que l'abbé Périer, de retour de l'émigration, organisait son école de sourds-muets à l'exemple de celle de l'abbé Sicard, qui le désigna pour son successeur.

La refonte des grands corps scientifiques était d'ailleurs à l'ordre du jour. La Convention qui avait tout détruit avait, durant son agonie, songé à tout reconstruire. Son plan était vaste et ses conceptions grandioses. L'Ecole Polytechnique, le Conservatoire de musique, celui des Arts et Métiers, le Bureau des Longitudes, l'Ecole Normale, formaient les fondements de son œuvre de rénovation. Il en était de même de l'Institut de France, fusionnant dans un nouveau moule les Académies et les Sociétés littéraires anciennement dotées par la nation et qui avaient dû passer sous la faucille égalitaire.

Le Directoire, chargé de donner la vie à cette conception théorique, fit appel aux noms illustres de l'époque, susceptibles de donner du relief à une institution ayant pour but de recueillir les découvertes et de perfectionner les sciences, les lettres et les arts au sein d'un grand peuple. Mais de tout temps la gent littéraire a eu le caractère un peu susceptible, et il importait de ne pas trop se hasarder dans la voie du recrutement et de ne soulever ni froissement ni mauvaise humeur parmi les princes de la pensée. Déjà l'abbé Delille, membre de l'Académie Française avant la Révolution, avait répondu par un refus au choix flatteur qui avait été fait de sa personne.

Le Directoire songea à l'abbé Raynal, qu'il classa dans la section d'histoire.

Raynal était alors à Chaillot. Vieux et cassé, pliant sous le poids de ses 82 ans, il conservait néanmoins toute la lucidité de son esprit. Il préparait tranquillement une troisième édition de Y Histoire philosophique sur des matériaux que lui avait fournis le ministère, à la demande de Camboulas. Il voulait mettre son ouvrage en harmonie avec la nouvelle situation des colonies, et l'expurger des déclamations anti-

religieuses et anti-chrétiennes qui lui avaient valu jadis tant de succès, mais qui ne permettaient pas de le placer entre les mains de la jeunesse. Seulement, aurait-il le temps d'achever ce travail?

Ce fut sur ces entrefaites qu'il fut avisé de sa nomination à l'Institut par le ministre Bénézech.

Raynal répondit, sans refuser toutefois : « Ceux des membres qui ont bien voulu m'appeler à eux ignorent vraisemblablement que la campagne est depuis longtemps mon unique séjour et que des infirmités me rendent incapable de toute occupation suivie. Mon devoir est d'informer la Société de cette particularité, afin que si cela lui parait convenable elle puisse me remplacer par un écrivain plus en état de la seconder dans ses travaux. »

Cette lettre fut le dernier acte public du savant philosophe.

Le 6 mars 1796, Raynal rentra de la promenade et se plaignit d'une courbature. Il se coucha en attribuant sa fatigue à un ancien catarrhe. Le journal du soir arriva; Corlanges le lui lut. Raynal fit sur un article plusieurs observations critiques, puis tout à coup il s'affaissa. On courut en toute hâte au domicile de son neveu, rue Honoré, n° 82; Camboulas n'était pas à Paris. Vers les six heures du soir, le malade s'éteignit doucement dans les bras de la religion, assisté de deux prêtres qui reçurent de ses lèvres expirantes l'aveu de son repentir et la rétractation de ses impiétés.

Cet homme dont le nom n'avait pas moins retenti que ceux de Montesquieu et de Voltaire, dont l'influence peut être suivie à la trace dans les événements qui enfantèrent le gigantesque cataclysme, cet homme qui avait tant donné, mais qui par ses écrits ou par ses spéculations commerciales avait amassé une fortune immense, mourut presque

ignoré et dans le plus complet dénument. On ne trouva sur lui qu'un assignat de 50 livres. Ses effets, vendus à l'hôtel Bouillon, ne produisirent qu'une somme dérisoire. Son testament, déposé en 1787 entre les mains de M. Camboulas père, avait été supprimé par lui en 1790, et ses neveux n'eurent à disposer, comme unique héritage, que de ses manuscrits dont nous reparlerons bientôt.

Peu de mois après sa mort, le 15 germinal an IV, dans la première séance publique de l'Institut, son éloge fut prononcé par Lebreton. Et nous n'aurions rien à dire de cette homélie académique qui ne révèle sur le défunt aucun trait de caractère ignoré, si nous n'y rencontrions une perle naïve qui n'éclorait pas aujourd'hui sous la coupole, dans un panégyrique officiel : « Les amis de l'écrivain, y est-il dit, ont passé pour avoir considérablement travaillé à son Histoire des Indes; mais les transitions au moins et beaucoup de vues sont incontestablement à lui. » Combien eut été plus intéressant pour nous un éloge du philosophe aveyronnais, prononcé par un autre philosophe aveyronnais, aussi associé à l'Institut, Laromiguière!

Cependant, Paris entier complotait. Il ne voulait pas prendre au sérieux les cinq monarques fainéants qui trônaient au Luxembourg. Il exultait dans ce rôle de mouche du coche. L'opposition au pouvoir est, en effet, le jeu parisien par excellence, toutes les fois que le pouvoir est tolérant ou hésitant. Les uns enhardissaient la France à l'impatience des crimes, réveillaient la légende des souvenirs, évoquaient les deuils. Les autres faisaient apercevoir dans le lointain de leur lorgnette une couronne fermée narguant les bandelettes en papier doré des souverains du jour. Les adversaires se bernaient, s'émoustillaient, discutaient, attaquaient,

caracolaient, satirisaient, rapsodiaient, badinaient, grondaient, tantôt dans le style de Juvénal, tantôt dans l'idiome des poissardes.

Placé entre les Babouvistes Jacobins et les Monarchistes Girondins, le Directoire, débordé, s'affaissait un moment, puis, faisant tête à l'orage, procédait par coups de boutoir. C'est ainsi qu'il avait eu raison de la conspiration de Babœuf qui eût de nouveau traîné la France aux gémonies ; c'est ainsi qu'il avait déconcerté les menées des patriotes par les fusillades de Grenelle.

Mais la scission s'était introduite dans son sein comme un ver rongeur, et cette scission s'aggravait de l'hostilité de jour en jour plus manifeste que lui témoignait le Corps Législatif.

Les Conseils, en effet, se partageaient en Directoriaux, Constitutionnels et Royalistes. Ces derniers même parlementairement étaient les plus forts. Des régicides tels que Rovère et Bourdon de l'Oise s'amendaient et grossissaient leurs rangs. Les tiers successifs que le suffrage substituait aux anciens Conventionnels apportaient des éléments nouveaux au parti de la Restauration et lui donnaient des chefs en la personne des généraux Willot et Pichegru ou de l'amiral Villaret-Joyeuse.

Parmi les députés de l'Aveyron, Capblat, récemment élu, ne dissimulait en aucune sorte ses opinions franchement royalistes. De Ginestel et de Nogaret affichaient ouvertement leur dévouement au trône. Dubruel ne négligeait aucune occasion de témoigner l'ardeur de ses principes religieux et son amour pour la justice. Il soutenait avec une ! énergie infatigable la cause des prêtres persécutés, poursuivait d'attaques incessantes les anciens proconsuls, flétrissait avec une hardiesse incroyable les lois révolution-

naires et les inscriptions nouvellement opérées sur la liste des émigrés, inscriptions qu'il voulait arracher à l'attribution des Directeurs.

Au milieu de ce déchaînement d'ardeurs, rendons à Camboulas cette justice qu'il restait fidèle aux principes de la Plaine, principes d'observation, de tâtonnements et de prudence tant que les plateaux s'agitent et qu'une pesée définitive n'a pas fixé la balance. Son mutisme fut absolu. D'ailleurs, au tirage du 1er prairial an V, son nom sortit de l'urne comme celui d'un des 145 renouvelables, et lui-même sortit de l'Assemblée, mort pour jamais à la vie politique.

Il disparaissait, astre engourdi et flou, vide de chaleur et de rayons, sans laisser la moindre traînée lumineuse, sans avoir éclairé Je moindre horizon, sans avoir réchauffé la moindre fibre. Il quittait l'arène législative comme il y était entré, inaperçu, inobservé, inconnu, pareil au figurant qui n'a joué dans la pièce qu'un rôle de remplissage, confondu au sein de la populeuse Plaine dans un amas de physionomies tellement ternes, tellement inexpressives, que l'artiste qui veut reproduire leurs traits a l'air de placer son objectif devant une toile incolore, que le chroniqueur qui les arrache aux oubliettes de l'histoire a l'air de procéder à une exhumation. Le demi-talent, la demi-vertu, la demi-teinte, la fluctuation d'esprit, l'insignifiance, la médiocrité en un mot de Camboulas synthétisent à merveille l'aspect général du groupe auquel son concours durant six années n'avait communiqué aucune fixité d'allure, mais que sa retraite actuelle ne laissait pas moins inconscient et versatile.

Cependant l'anarchie battait son plein. Les tracasseries, les intrigues, les combats de plume, les querelles et les raccommodements émiettaient de plus en plus le prestige

du pouvoir. Une lutte sourde se perpétuait entre les Conseils et le Directoire. Depuis la répression des néo-terroristes; l'opposition monarchique ne connaissait plus de frein. Ses postillons fleurdelysés claquaient leurs fouets joyeux et provoquants. Ils criaient à tous les échos les scandales du temps de Vitellius. On les eut peut-être laissé dire, agiter doucement le sceptre et le goupillon, arborer dans les salons l'uniforme des gardes du corps, mais leur audace grandissait toujours. Voilà qu'ils troublaient la sécurité des repus, qu'ils remuaient les sommeils et les jouissances, qu'ils affichaient le bilan des fortunes révolutionnaires.

Alors un ressouvenir surgit dans la majorité du Directoire. Et soudain des vaisseaux appareillèrent vers l'île d'Oléron ou vers la Guyane. Qu'emportent-ils dans leurs flancs rebondis ? Ils emportent un des cinq Directeurs, 16 généraux, 53 députés. Quoi encore? Des moines et des prêtres, des curés et des clercs, des magistrats, des hommes de lettres. Ils vont vers ces plages désertes retrouver Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois. Ils vont porter au loin, avec le souvenir du 18 fructidor, la preuve que l'intolérance, la barbarie et la folie sont encore reines dans cette vieille Gaule où des hommes mal famés sont rois.

Le Coup d'Etat du 18 fructidor, exécuté comme un ballet d'opéra, dissipait à leur tour les menées monarchistes. Le parti triomphant s'épura pour se consolider et annula les élections de 48 départements qui avaient envoyé à la Chambre des partisans de la Restauration. L'Aveyron était du nombre des départements mis en pénitence. Ses représentants Capblat, de Nogaret et de Ginestel furent éliminés, Dubruel démissionna, puisque la parole n'était plus libre ; Perrin-Lasfargues se retira, se voyant impuissant à maîtriser les abus.

Détail piquant. Une des dernières épaves de l'Ecole encyclopédique, lancé sur le tard, à 70 ans, dans l'arène électorale, Marmontel, n'eut pas la bonne fortune de ceindre l'écharpe du législateur. Il figura parmi les élus invalidés.

Désormais, nous n'avons plus à suivre les événements qui se déroulent dans la sphère politique, puisque le personnage qui sert de type ou d'objectif à notre étude est rentré dans la vie privée.

Du reste, le Directoire est né pour la mort, étant né de la Convention. Ses jours sont comptés. Du 18 fructidor au 18 brumaire, il se traîne dans la corruption et dans l'impuissance, mutilé, déconsidéré, avili à l'intérieur.

Et cependant il est encore à l'extérieur courtisé, flatté, caressé par toutes les nations de l'Europe.

Ah ! C'est que, pendant qu'il défaille au dedans, quelqu'un lui donne de la gloire, lui met au front une auréole, quelqu'un qui bientôt le poussera rudement en lui disant : En voilà assez. C'est que si Carnot avait été l'organisateur de la victoire, Bonaparte en était l'ingénieur admirable, ingénieur doublé des mécaniciens que l'on nomme : Hoche, Jourdan, Moreau, Kléber, Desaix.... C'est que les conquêtes de Malte et de l'Egypte, l'occupation de Rome et deNaples, les triomphes de Brune sur les Anglo-Russes en Hollande, ceux de Masséna sur les Austro-Russes en Helvétie, les éclatantes fanfares de Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, Mont-Thabor, Aboukir... portaient le nom français sur les rivages les plus lointains.

L'astre de Notre-Dame de Thermidor a pâli, et, à sa place, s'est levé l'astre radieux de M1Ie de la Pagerie, Notre-Dame des Victoires. Le héros a conquis plus que l'Italie, plus que l'Egypte, il a conquis l'imagination d'un peuple. Si la patrie, triomphante au dehors, cherche à l'horizon d'où lui viendra

le relèvement intérieur, son regard rencontre la Corse ; si elle cherche une boussole, elle trouve César.

Un jour l'épée du moderne Brennus secoua les jeunes Solons de leurs chaises curules. Les grenadiers firent : En avant, marche sur Saint Cloud, et le Conseil des Cinq Cents sauta par la fenêtre avec la Constitution de l'an III.

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