CHAPITRE XIV
Dix ans après. — Le soleil impérial. — L'aimant de la gloire. — Récapitulation Rouergate. — Les anciens Conventionnels de J'Aveyron. — Camboulas fournisseur des armées. — La draperie de Saint-Geniez. — La banqueroute. — Obstination ou stoïcisme. — Camboulas et Cambon dans l'Hérault. — Les Cent Jours. — Les Jacobins grands seigneurs. — La haute police. — Raymond Gayrard. — Un Conventionnel errant. — Le château de Bien-Assis. — Une page d'autobiographie.
Le soleil a succédé aux constellations. Le prestige national est revenu en même temps que la république s'en est allée. Bonaparte s'est effacé devant Napoléon. Le héros a ensorcelé la victoire ; il est le dictateur de l'opinion ; il remplit la patrie.
Devant lui, l'oligarchie a reculé pas à pas, de cinq Directeurs à trois Consuls, de trois Consuls à un Consul à vie, d'un Consul à vie à un Empereur. Le pays a répudié un pouvoir viager, il a voulu d'une dynastie héréditaire, il s'est replacé sous le régime de l'autocratie contre lequel il avait fait une révolution :
C n'était pas la peine assurément De changer de gouvernement!
Nous sommes donc en 1810. Depuis que, sous les voûtes de Notre-Dame, le Pontife de Rome a consacré l'accession de Napoléon au trône des fils aînés de l'Eglise, les aigles françaises, largement déployées à Marengo, Austerlitz, Téna, Friedland, "VVagram... embrassent le monde de leurs
puissantes serres. L'Empire resplendit des Pyrénées à la Baltique, de la Méditerranée au Danube, englobant dans sa sphère les royaumes et les républiques. Le conquérant, empereur et roi, est parvenu à l'apogée de la grandeur. Sciences, arts, administration, il semble féconder tout ce qu'il touche. Par la seule magie de son investiture, il insuffle une vie nouvelle aux hommes du passé.
0 surprise ! Regardez là-bas. N'aperçoit-on pas sur les bancs du Sénat conservateur, parmi les chambellans, les écuyers ou les officiers de service du Maître, certaines figures d'anciens démagogues réputés entre les plus intègres et les plus rigides ? Est-il possible que ces courtisans qui s'inclinent de toute la rondeur de leur échine, que ces gens souples et bien dressés soient les mêmes que les vétérans de la république, que les farouches Jacobins de la Convention ? Ils ont donc oublié leurs opinions d'antan ? Ils ont donc dévêti leurs défroques , transformé leur costume , appris une langue nouvelle ?
Eh oui, vraiment!
Dix ou quinze ans transforment à les rendre méconnaissables les hommes et les choses. Opérées jour par jour, au moyen de transitions lentes et successives, ces transformations ne frappent pas toujours l'esprit de ceux qui en sont les témoins. Mais supposez qu'un léthargique se réveille après un sommeil de plusieurs années, et son esprit sera déconcerté par les métamorphoses survenues dans les perspectives d'avant le rêve. En physique, l'eau qui stationne se corrompt ; pour rester limpide, il faut qu'elle coule. En politique, l'opinion coule généralement sans devenir limpide, et c'est la conscience qui se corrompt.
Hàtons-nous donc de jeter un coup-d'œil sur nos vieilles connaissances de l'Aveyron, pour voir ce que sont devenus
les personnages de tous genres qui nous ont coudoyés durant notre récit, ceux-là surtout qui ont eu leur part de direction dans les affaires de l'Etat et qui ont émis, à leur heure, la prétention toujours déçue des hommes politiques de diriger les événements. Hâtons-nous, dis-je, et faisons de la silhouette instantanée ; car si nous attendions 4 ou 5 ans encore, jusqu'à la Restauration par exemple, les physionomies ne seraient plus les mêmes et l'objectif donnerait une autre image. On ne peut demander aux daguerréotypes une fixité que ne garde pas le modèle.
Au sein du Rouergue comme ailleurs, Napoléon a tout attiré à lui par l'aimant de sa gloire et de son génie.
Les poètes et les écrivains ont embouché la trompette lyrique, et font cortège au vainqueur de l'Europe qui aime à grouper les renommées autour de son char triomphal. Le littérateur Merlin chante, dans une ode magnifique, les hauts faits de l'illustre général de l'armée d'Italie. Fontes, Capelle, Luc Pons lui font écho. — Bernard Delrieu entonne ses stances au Roi de Rome, et César lui rend la monnaie de sa flatterie en le décorant de l'ordre de la Réunion. — Massabiau interrompt ses graves études pour rimer des strophes à Napoléon Bonaparte. — L'érudit de St- Gêniez, Girou de Buzareingues, est tellement enthousiaste du monarque qu'il se démettra bientôt de ses fonctions de maire pour ne pas prêter serment à la Restauration, et qu'il recevra aux Cent Jours, de la main même de l'Empereur, la croix de la Légion-d'honneur. — Serieys est nommé censeur des études au lycée de Cahors; Monteil, professeur d'histoire à l'Ecole militaire de Fontainebleau, et Laromiguière attaché au Prytanée français. — Chaptal est comte de l'Empire, ministre de l'intérieur à la place de Lucien Bonaparte, sénateur et membre de l'Institut. De la
main grande ouverte du chef de l'Etat, coulent les pensions et les faveurs pour les lettrés, les savants et les artistes. Pour eux il ne veut pas seulement être Auguste, il veut être Mécène.
Il affole le peuple par l'enthousiasme des combats. Dans le brillant état-major qui se presse autour de sa personne, l'Aveyron compte de glorieux soldats qui se sont signalés par leur valeur sur les champs de bataille de l'Italie, de l'Egypte, de l'Espagne et du Rhin : les lieutenants généraux comte d'Albignac, comte Mathieu de la Redorte, barons de Solignac, Tarayre, Béteille, Dornes, Carrié de Boissy, de Grandsaigne, Viala. Rey, Prestat, Garabuau, comte Ricard Cinquante neuf légionnaires sont chevaliers de l'Empire.
Comment le clergé, cette autre émanation du peuple, ne se montrerait-il pas dévoué à celui qui a restauré ses temples, relevé son culte, affranchi sa foi, à celui qui, comme autrefois Charlemagne, a réglementé ses droits en se constituant arbitre entre la papauté et la nation ? Dans le clergé de l'Aveyron, un regret se mêle, il est vrai, à sa reconnaissance. La Révolution a abouti à ce singulier résultat que le Rouergue, anciennement pourvu de deux évêchés, Vabres et Rodez, en est aujourd'hui complètement privé et forme une simple dépendance de l'évêché de Cahors. Cependant il ne désespère pas de voir bientôt se rétablir dans son sein l'autonomie épiscopale (1).
Lors du Concordat, l'ancien évèque constitutionnel du département, M. Debertier, avait bien compté être replacé
(1) Ce vœu se réalisa en effet, et nous devons ajouter que les deux prélats qui inaugurèrent le siège de Rodez reconstitué furent deux Auvergnats : Mgr Giraud et Mgr Croisier.
à la tête d'un diocèse, mais il n'en fut rien. Cette déconvenue l'ancra de plus belle dans son obstination. Il se fixa à Paiis où il mourut en 1831. L'archevêque, Mgr de Quélen, publia, à propos de ses funérailles, une lettre dans laquelle il disait de Debertier : « Mort en rébellion contre l'autorité de l'Eglise catholique. »
Dans l'ordre civil et judiciaire, au Conseil d'Etat, dans les hautes sphères du fonctionnarisme, l'Aveyron fournissait encore une brillante élite à l'administration impériale.
Cherchons au milieu de cette foule adulatrice, de ce peuple unanimement fier d'avoir reconquis un trône, les membres épars de cet arlequin politique à face mobile, constitué à Versailles dans la salle du Jeu de Paume et brisé à St- Cloud dans la salle du Conseil.
Perrin des Roziers, le vicomte d'Adhémar, le comte de Bournazel, Pons- Soulages, Lambel, Galtié étaient morts sans avoir vu se lever le soleil impérial ou sans avoir vu resplendir l'astre à son zénith. Etienne Bosc agonisait à la Vaysse; Cambe était assassiné dans son château de Cornusson, et le marquis de Montcalm expirait à Turin, d'une chute de cheval, auprès de ses deux filles les comtesses d'Albaret et de Valperga.
Parmi les survivants, Manhiaval, de Ginestel et Perrin- Lasfargues oubliaient dans les modestes fonctions déjuges de paix leur ancienne splendeur de représentants. — Capblat, réfugié dans son cabinet d'avocat comme dans un port de salut, versait, dans ses consultations fameuses, sa grande expérience des hommes et des affaires. — Rodez voyait Arssaud à la tête de son administration municipale, Lescure dans son conseil de préfecture, Molinier au conseil général, l'abbé Malrieu à la direction de son séminaire. — Villefranche, de son côté, avait pour sous-préfet Constans-St-Estève,
pour suppléant Andurand, Lortal pour président du tribunal. — De Monseignat, Rouvelet et Rodât continuaient à -représenter leur département au Corps législatif. — Vesin siégeait à la Cour impériale de Montpellier. — Le constituant de Villaret, devenu évêque d'Amiens après le Concordat, puis aumônier de Joseph Bonaparte, roi d'Espagne, est aujourd'hui baron de l'Empire, évêque d'Alexandrie et chancelier de l'Université. — Le législateur de Nogaret est aussi baron de l'Empire, maître des requêtes et vient d'être nommé préfet de l'Hérault en même temps que son compatriote, le baron Capelle, a été nommé préfet du Léman. — Dubruel est proviseur du lycée de Marseille en attendant que Louis XVIII l'anoblisse et le nomme inspecteur général des études. La croix de la Légion d'honneur s'étale non seulement sur la poitriue des grands dignitaires de la Couronne, mais encore sur celle d'agronomes comme Rodât, sur celle d'industriels comme Pommiès.
Mais nous n'apercevons pas dans cette bigarrure sociale les anciens conventionnels, ces hommes qui, aux yeux de la postérité, résument la Révolution comme la Convention résume la République. Cependant le peuple des campagnes les connait tous ; il les suit du regard avec la curiosité défiante qu'inspirent les gens qui ont fait l'histoire ; il les a irrévocablement classés et catalogués. Ceux qui furent régicides passent à travers la vie provinciale comme Caïn dut passer sur la terre de Nod, le long des cabanes d'Hénoch, après le meurtre du juste. Les autres bénéficient de leur modération politique qui certes n'avait pas été sans courage.
Nous avons vu que Bernard St-Affrique, Lobinhes, St- Martin-Valogne et Rous avaient été, après la session conventionnelle, réinvestis de la confiance de leurs concitoyens
qui les envoyèrent aux nouvelles Chambres législatives. Aujourd'hui ils continuaient à jouir de la considération publique. Lobinhes présidait à l'administration municipale de Villefranche, sa ville natale. St Martin-Valogne occupait la recette générale du Loir-et-Cher, ce département jadis inféodé aux abbés Grégoire et Chabot. Rous devenait conseiller à la Cour impériale de Rouen, après avoir été juge au tribunal de cassation.
Il n'en était pas de même des Montagnards sanguinaires. Ceux là avaient fui le sol aveyronnais comme honteux de la souillure qu'ils lui avaient imprimée.
Lacombe s'était éclipsé dans le gouffre parisien, on ne l'avait pas revu, on n'en avait plus entendu parler.
Seconds, de son côté, avait fait vendre, par l'intermédiaire de Monseignat, tout ce qu'il possédait en Rouergue, et s'était exilé sur les hauteurs de Ste-Geneviève où sa philosophie nébuleuse pouvait à son aise développer son essor.
Bô, le proconsul fameux, n'avait pu conserver ses fonctions au ministère de la police. Le Consulat s'était montré à son égard plus sévère que le Directoire. Il s'était réfugié à Fontainebleau où il avait repris l'exercice de la médecine, et il publiait, à cette date, peu avant de mourir, une Topographie médicale de Fontainebleau.
Quant au sinistre Louchet, il semblait en ce moment faire mentir le proverbe qui veut que la vertu soit récompensée et le vice puni. Grâce à la protection de Barras et de Fouché, il avait été nommé receveur général du département de la Somme. Là, en imitant ses protecteurs et en sachant se tenir à la hauteur des circonstances, il était parvenu à conserver son poste lucratif. Mais la Providence se ménageait une cruelle revanche, car, 4 ans plus tard, révoqué
par la Restauration, il tombait dans une démence complète et mourait, au sein des visions les plus terribles, dans une camisole de force.
Un seul des conventionnels régicides était rentré dans sa patrie. C'était le régicide par faiblesse, le régicide de la Plaine, Simon Camboulas.
L'enfant de St-Geniez, désabusé de la politique, déconcerté comme un oiseau atteint à l'aile, était revenu au gite que la mort de son père laissait désert. Il ramenait avec lui pour peupler sa solitude ses jeunes fillettes en' deuil d'un frère prématurément enlevé par la maladie.
Sa fortune avait été largement compromise dans les aventures de sa vie de représentant. Il songea à la rétablir par l'industrie et à trouver dans ses filatures de laine et dans sa fabrique de cadis une compensation aux 12,000 livres qu'il perdait en cessant de figurer au Corps législatif du Directoire.
Depuis le XIVe siècle, nous l'avons dit, la draperie de St-Geniez jouissait d'une réputation de premier ordre. Ce n'était pas de la draperie fine, mais plutôt des étoffes un peu grossières que leur solidité recommandait à la classe ouvrière ignorante du luxe. Aux cordelals avaient succédé les cadis dont le succès fut rapide et qui, sous la main des tisserands, se multiplièrent an flanelles, rases et impériales.
Les laines de l'Orient venaient s'ajouter aux innombrables toisons des troupeaux épars sur un admirable pays de pâturages, comme matière première d'une fabrication incessante. Des rouets du filateur elles passaient sur les métiers de tissage, puis aux fouleries où elles étaient- dégorgées, puis aux cuves de teinture, à l'impression, au lustrage, à la presse, avant d'être disséminées sur les marchés du Lyonnais, de la Provence, du Languedoc, de l'Espagne
et de l'Italie. Dans nos colonies d'Amérique, elles allaient, sous forme de tanga, servir de ceintures à l'usage des nègres. Les tissus de laine, dont Mgr de Cicé, l'abbé Raynal et Mgr de Colbert avaient puissamment élargi les débouchés, au temps de leur influence, étaient pour St-Geniez une vraie corne d'abondance. Au commencement du XIXe siècle, dit l'abbé Bousquet, l'historien de St-Geniez, auquel nous empruntons les détails qui précèdent, on comptait dans la ville 600 métiers de tisserands.
C'est qu'en effet le gouvernement venait d'assujétir les conseils d'administration de régiments à n'employer que des cadis de St-Geniez pour la doublure des vêtements du soldat, et l'on comprendra sans peine l'importance d'une pareille mesure à un moment où 13 armées étaient en ligne sur divers points du territoire.
Camboulas ne s'y trompa pas. Or, comme il avait laissé au ministère et à la Chambre de nombreux collègues devenus tout puissants, il sollicita et obtint de devenir le fournisseur des armées du Directoire pour les produits de ses usines.
Fournisseur des armées ! C'était bien là un de ces privilèges des traitants de l'ancien régime contre lequel les démocrates avaient si vigoureusement fulminé. Mais les démocrates n'y regardaient plus de si près, et l'inconvénient cessait d'exister sans doute du moment que le bénéfice allait aux couches nouvelles. Le poste valait bien la trésorerie de Louchet et le bureau des émigrés de Bô. On disait en effet que les abus étaient nombreux dans ce genre d'entreprise ; et on aurait pu le croire à voir les soldats du Directoire manquer des choses les plus nécessaires.
Cependant Camboulas était probe, et la lèpre des tripotages n'avait pas envahi son âme. Durant quelque temps, .ses.
affaires furent florissantes. Il fut nommé président du Directoire de son canton. Après avoir fourni les armées de la république, il fournit les armées consulaires, il fournit les armées impériales. Et certes, Napoléon avait l'œil perçant lorsqu'il s'agissait de l'exploitation des héros qu'il conduisait aux quatre coins du globe.
Le 18 juillet 1809, l'ancien Conventionnel unit sa fille Simonne à M. Casimir de Fajole, membre d'une des familles les plus distinguées de St-Geniez, autrefois anoblie par une charge de secrétaire du roi, et faisant un important commerce avec la Toscane où se trouvaient alors de grands entrepôts pour le Levant.
Par malheur une crise survint, plus terrible encore que celle des assignats qui avait englouti une partie du gain des premières années, et cette crise devait porter un coup mortel à la prospérité reconquise. La fraude et la falsification s'introduisirent dans la fabrique de St-Geniez et jetèrent la défaveur sur ses étoffes. La toile de coton fut substituée aux cadis comme doublure des uniformes militaires, et la débâcle commença. Ce fut un effondrement absolu dans les manufactures. La noire banqueroute étreignit de ses mille tentacules l'ex-fournisseur infortuné et dispersa au vent des enchères les derniers débris de son patrimoine.
De 1810 à 1813 Camboulas lutta, lutta avec courage, sans répit et sans succès. Il lutta contre la ruine, il lutta contre les infortunes privées qui vinrent comme à plaisir envenimer la plaie morale qui le dévorait.
Son humeur s'assombrissait de plus en plus. Il vivait silencieux et sauvage, en solitaire, s'isolant de ceux-là mêmes qui, sans attraction pour ses principes, lui fussent néanmoins restés secourables. S'il eut jeté un coup d'œil
sur la scène politique, il eut vu cependant que le rigorisme des vieux sans-culottes avait su se plier aux événements et souriait même à l'aurore d'une restauration légitime Mais lui n'était homme à changer ni la couleur de sa cocarde ni la tournure de ses convictions. On eut dit qu'il s'efforçait de jouer le rôle d'un vivant anachronisme.
Témoin du naufrage de bien des consciences, sa conviction s'était sentie un moment ébranlée par des chocs violents et répétés ; il avait un peu oublié sa république alors que la période d'opulence semblait se confondre avec l'épopée napoléonienne ; mais aujourd'hui, déchu, ruiné, mortifié, il s'y rattachait avec cette obstination frénétique des meurtris de l'existence, opiniâtreté moins souvent innée que factice, simple simulacre du stoïcisme.
Les événements de 1814 et de 1815 déconcertèrent son flegme. La rentrée en France de Louis XVIII le fit sortir de cette léthargie farouche où il se complaisait depuis ses épreuves. Il se passionna presque pour l'exilé de l'île d'Elbe. D'autant, se disait-il, que si les révolutions entraînent fatalement des restaurations, la lutte entre deux dynasties amène plus fatalement encore l'affaiblissement du pouvoir monarchique.
11 avait dû partir pour Montpellier où il suivait devant la Cour un procès, son unique et suprême ressource. Là, sur un terrain neuf, il se départit de la réserve que lui imposait le pays natal. Il manifesta hautement son opposition à la royauté. Il réunissait chez lui les individus les plus hostiles au nouveau pouvoir et surtout les chefs du parti républicain. Cambon, son ex-collègue, parcourait avec lui les clubs, y répandant sa parole soporifique, ses discours inépuisables qui semblaient distiller de l'opium.
Camboulas fut le premier à arborer dans cette ville le
drapeau tricolore qui venait de se déployer soudain au golfe Juan, en même temps que l'aigle impériale, reprenant son vol, s'élançait de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Il l'arbora avant même que le préfet, M. Aubernon, et que le général Ambert eussent fait afficher les décrets de Y Usurpateur.
C'est qu'en effet le glorieux despote parlait maintenant de liberté et proclamait, à chacune de ses étapes triomphales, qu'il ne revenait que pour rendre désormais la France heureuse et indépendante. Il octroyait à son tour, sous le nom d'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire, une charte dans laquelle il versait, quoique à regret, quelques lambeaux de franchises nationales, de ces franchises qu'il avait mises naguère dans son lit impérial et qu'il ne pouvait rendre au pays que souillées et prostituées.
En échange de pareilles promesses, les patriotes accordaient leur concours.
Camboulas et Cambon se dirigèrent sans désemparer vers Paris. Plusieurs de leurs amis de la Convention, Cambacérès, Fouché, Carnot, anciens régicides qui n'avaient pas pris pour base de leur conduite politique le fameux adage
Et mihi res, non me rébus, submittere conor,
figuraient dans le ministère. Ils se précipitèrent dans los antichambres de ces puissants du jour, surtout dans celles de Cambacérès, l'ancien jurisconsulte de l'Hérault, devenu un des plus grands seigneurs de l'Europe.
Mais Cambacérès était prince, Fouché était duc, Carnot était comte, et leur mémoire avait la fragilité de celle des hommes d'Etat. Les enthousiastes trop crédules en furent pour leurs naïves espérances ; on les accueillit à merveille,
seulement le registre des places et des faveurs resta fermé pour eux.
D'ailleurs, la réapparition du météore napoléonien n'eut guère d'autre durée que le temps nécessaire pour aller de l'île d'Elbe à Sainte-PIélène.
Camboulas dut s'abstenir de manifester dans l'Hérault à son retour, car il était l'objet d'une surveillance particulière de la part du marquis Dax d'Axat, maire de Montpellier. Il dut s'abstenir de manifester dans l'Aveyron, car le préfet, M. d'Estournel, le signalait comme un malfaiteur. La question qui se posait à son sujet était celle de savoir s'il tombait ou non sous la loi d'amnistie en qualité de régicide relaps. Heureusement pour lui, les recherches faites à la préfecture de la Seine et aux archives où avaient été déposés les registres de votes pour 1' 'Acte additionnel ne révélèrent rien qui lui fut opposable, et il put conserver sa liberté.
Néanmoins, son séjour prolongé à Montpellier, au milieu des circonstances politiques que traversait la nation, inquiétait le ministère de la police générale. M. de Floirac, administrateur du département, le rassura à ce sujet : « En effet, écrivait-il, Camboulas est ici logé chez un prêtre marié. Mais sa présence ne saurait entraîner le moindre inconvénient. S'il en existait un, il ne viendrait point de son influence, mais plutôt de l'horreur qu'il inspire et qui pourrait porter le peuple à des excès regrettables contre lui. »
Dans les brumes épaisses qui enveloppaient son existence apparut en ce moment une étoile qui pouvait le guider vers le port. L'ex-conventionnel, aveugle volontaire, ferma les yeux pour ne pas voir son scintillement tutélaire.
La faveur de l'abbé Frayssinous, de Saint-Geniez, s'accentuait en effet considérablement auprès du trône. Le
brillant conférencier de Saint-Sulpice, dont le talent oratoire grandissait de jour en jour, devenait une puissance.
Or Frayssinous s'occupait activement du mariage d'un de ses protégés avec une des filles de Philippe Camboulas de l'Escaillou, nièce du représentant. Ce protégé n'était autre qu'un sculpteur de grand renom, Raymond Gayrard, de Rodez, sorti des ateliers d'Odiot et de Geoffroy, auquel de magnifiques œuvres avaient déjà conquis la célébrité. Raynal avait jadis patronné le jeune artiste à ses débuts avec le même intérêt bienveillant que lui témoignait aujourd'hui, dans tout le rayonnement de son talent, le futur évêque d'Hermopolis ; et l'artiste devait prouver un jour sa reconnaissance à ses deux bienfaiteurs, en gravant pour la bibliothèque de Rodez la médaille du philosophe, et en sculptant pour l'église de Saint-Geniez le splendide mausolée du prélat. Le mariage fut célébré en 1816, au château de la Guette (Seine-et-Marne), chez le beau-frère de la fiancée, M. de Méjanès, ancien page de Louis XVI et chevalier de Saint-Louis.
Simon Camboulas n'accepta pas l'appui qui s'offrait à lui dans cette circonstance. L'ex-mandataire du peuple quitta sa retraite de l'Hérault, courbant sous l'animosité populaire son front de Titan foudroyé. Il erra longtemps à travers la région, séjourna quelques mois à Espalion, fut ensuite recueilli à Estaing dans une maison amie et enfin vint échouer dans le Puy de-Dôme.
Au mois d'octobre 1817, il se trouvait installé, avec une compagne, aux portes de Clermont, au château de Bien- Assis. Il reposait sous le toit où avait respiré le grand Pascal, promenant son humeur morose sous les allées de charmes et les bosquets de marronniers à l'ombre desquels avait pensé l'auteur des Provinciales, lorsqu'il venait chez
son beau frère, Florian Périer, se délasser à l'air pur des champs.
Mais cette maison de campagne, sise au nord-est de la ville, cette vieille demeure des Coustave, des Vaudègre et des Périer, qui allait bientôt passer aux mains de la famille de Cisternes, était depuis quelques années une demeure suspecte. Les deux grosses tours carrées qui la flanquaient passaient pour abriter les conciliabules et les complots des adversaires de la dynastie légitime.
Aussi M. Harmand d'Abancourt, chef de l'administration départementale, crut-il devoir faire interroger le châtelain intérimaire sur ses antécédents, sur les motifs de son séjour et sur ses moyens d'existence. Il exigea même une déclaration écrite susceptible d'être transmise au chef suprême de la haute police. Camboulas satisfît à l'interrogatoire et rédigea la note qu'on lui demandait. Cette note, conservée aux archives nationales, nous la reproduisons, malgré sa forme fruste et négligée, comme une donnée autobiographique plus intéressante et plus instructive que les plus fins commentaires :
« M. le maire de Clermont m'a invité de me rendre, le 7 de ce mois, au bureau de sa police. J'ai été introduit dans son cabinet. Il m'a fait l'honneur de m'annoncer qu'il était chargé par M. le Préfet de prendre des renseignements sur l'époque de mon arrivée dans cette ville ; les motifs qui m'y avaient attiré ; pourquoi j'y avais prolongé mon séjour ; si j'avais été membre de la Convention.
» Après avoir satisfait à ses questions, il m'a prié de rédiger notre entretien et de le lui envoyer.
» Je suis arrivé à Clermont à la fin d'octobre. Quelques jours après, je me suis présenté au bureau de la police ; mon passeport y a été visé ; j'y ai donné mes nom et prénoms :
ces deux assertions sont constatées par le visa du commissaire et par une cote aux contributions qui a été acquittée.
» Le désir de joindre ma fille qui y était venue, au mois de juillet, pour voir un enfant qu'elle avait à la nourrice, m'y a attiré ; mes relations d'affaires avec MM. Talliade père et fils, et le besoin que j'avais de pourvoir par mon travail à mon existence y ont déterminé mon séjour. Je vis ces messieurs; ils connaissaient ma position qui était le résultat des événements politiques de 1813, de la stagnation du commerce et d'un abus de confiance des hommes que j'avais employés. Ils m'offrirent généreusement leurs soins.
» Je crus les utiliser avec avantage en les priant de me procurer du travail dans le roulage ; ils y acquiescèrent. Ils firent pour mon compte l'achat de cinq chevaux et deux voitures. J'ai fait l'hiver dernier quatre voyages à Paris, sous leur direction, toujours de compagnie avec un de leurs domestiques auquel j'étais recommandé, toujours chargé par eux en entier, sauf le dernier voyage où ils ne purent me charger qu'en partie. Le résultat d'un travail dur et opiniâtre a été la perte du peu que j'avais. Ces messieurs eurent la bonté de me procurer à La Charité la vente de mon équipage.
» J'eus connaissance que le domaine de Sance, appartenant à M. de Philigonde [de Féligonde) était à affermer ; j'eus l'honneur de me présenter; je lui fis des offres qui n'étaient pas très éloignées de ses prétentions ; nous ne fûmes pas d'accord. Mes moyens pour exploiter cette petite ferme étaient le produit présumé d'un petit mobilier que possède ma fille.
» En attendant que quelqu'autre affaire ou quelque occupation se présente, je vis d'une modique pension que je reçois de ma famille. Je ne sors jamais ; je ne vois personne ; je n'ai aucune correspondance.
» J'ai été membre de la Convention ; je n'ai jamais accepté de mission ; je me suis opposé à la journée désastreuse du 31 mai 1793; une autorité qui n'est pas suspecte, le Dictionnaire des membres de la Convention, l'atteste. J'ai contribué efficacement à la journée salutaire du 9 Thermidor, en arrêtant les factieux à la Commune ; Y Histoire de la Révolution, édition in 12, l'atteste. J'ai été du nombre de ceux qui, en opposant une force d'inertie bien calculée et bien dirigée aux progrès de l'anarchie, qui, en surveillant et en profitant des fausses démarches des meneurs, les ont anéantis.
» Je n'ai jamais sollicité ni accepté de places sous aucun régime, sauf celle de président de mon canton. »
Le conventionnel qui avait dominé la France était devenu successivement un fournisseur délaissé, un négociant en faillite, un entrepreneur de roulage ruiné, un colon éconduit, une sorte de vagabond en quête de la vie du lendemain ! N'y a-t-il pas un réel enseignement à voir de près la petitesse de la grandeur, la vanité de la gloire, la déchéance sociale de ces rois au petit pied tant vantés par nos politiques modernes qui font cependant métier de détester les rois ?