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CHAPITRE I

Le gonflement de la Ville de Rodez. — La conquête de l'air. — Carnus et le Tindoul de la Vayssière. — Louchet. — Un brelan d'abbés. — Rapides silhouettes. — En ballon. — Panorama du Rouergue. — Impressions aéronautiques. — Atterrissement. — Sic transit gloria.

Dans la matinée du vendredi 6 août 1784, une boîte, tirée de la cour du vieux collège royal de Rodez, annonçait le gonflement d'une montgolfière sur laquelle d'intrépides aéronautes allaient entreprendre un voyage aérien.

Le ballon, suspendu à un câble transversal, était une machine de forme sphérique, construite en toile grise du pays, fort légère et doublée intérieurement d'un papier d'impression collé avec un soin minutieux. Il ne se composait que de 8 fuseaux tellement échancrés vers la partie inférieure qu'ils laissaient une ouverture de 50 pieds de circonférence à laquelle était adaptée une manche de 6 pieds 1{2 de hauteur. A.u bas du cône tronqué renversé formé par cette manche pendait un réchaud en fil de fer, à larges mailles, profond de 18 pouces, large et long de 3 pieds environ, destiné à servir de brasier au navire volant et à lui fournir par la dilatation de l'air atmosphérique la force ascensionnelle et la vie.

Pas de nacelle au-dessous du globe béant mais, autour de lui, une galerie en forme de cerceau, soutenue par des

cordages partant du pôle supérieur de la machine et longeant les fuseaux dans de solides gaines. De chaque côté de la galerie une loge ou cabine de passager, d'environ un mètre carré, solidement planchéiée en bois léger et garnie dans tout son contour d'une balustrade de 3 pieds de haut. Aux barreaux de la balustrade étaient accrochées les clavettes du réchaud qu'il était ainsi très facile de détacher au moment de la descente, pour éviter tout danger d'incendie.

Enfin, à droite et à gauche de chacune des deux loges, deux niches se trouvaient aménagées pour recevoir le combustible, c'est-à-dire la paille distribuée en bottes de 4 à 5 livres et les fagots de bois préalablement desséchés au four.

Tel était l'esquif d'un nouveau genre, la voiture volante sur laquelle deux faibles hommes, deux prêtres grandis dans l'infimité cTe leur nature par la toute puissance du génie humain, allaient entreprendre une excursion vers les sphères éthérées, sonder les régions de l'infini et admirer de plus près l'œuvre stellaire du Créateur.

Depuis deux mois déjà le Rouergue tout entier vivait dans l'attente de cette audacieuse expérience. On se répétait de bouche en bouche la réussite de la souscription ouverte pour l'affrètement du navire, les progrès de la construction, les détails de la manipulation activement conduite par les maîtres du collège royal et par les écoliers.

La foule était agcourue innombrable, avide d'un spectacle si grandiose, jalouse d'admirer la machine ailée qui va servir dans quelques heures de vestibule aux palais éthéréens.

Pour juger de l'impression des spectateurs il faut se reporter à l'enthousiasme si naturel soulevé , l'année

précédente, par la découverte de la navigation aérienne. 1783 n'avait été qu'une éclatante fanfare en l'honneur des frères Montgolfîer. Jamais, dans l'histoire des peuples, invention n'avait excité de pareils transports. Après avoir asservi la terre, triomphé des flots, l'homme allait donc encore dominer les airs. L'humanité, désormais suzeraine de cet élément inexploré, allait donc, à l'heure même de la philosophie, planter son drapeau sur les plages floconneuses de l'Olympe. Confondant le ciel bleu, le ciel météorologique avec le ciel astronomique, avec la région au sein de laquelle se meuvent les mondes, le peuple entrevoyait déjà le jour où l'aérostat continuerait sa route jusqu'à la lune et, qui sait ?.. peut-être jusqu'à Jupiter. Avec l'infini de l'espace s'ouvrait l'infini de l'espoir.

Quelques mortels fortunés étaient déjà allés porter leur carte à l'Immortel.

Au mois d'octobre précédent, Pilâtre des Roziers et son ami le marquis d'Arlandes, partis du mémorable château de la Muette, avaient les premiers fait une incursion téméraire dans la perfide région des météores.

Puis le physicien Charles et son compagnon Robert s'étaient embarqués pour l'espace au Jardin des Tuileries dans le premier aérostat gonflé au gaz hydrogène. — Remarque à noter : c'est que Charles ne recommença jamais et qu'il en coûta la vie à Pilâtre pour avoir recommencé.

Peu après le mécanicien Blanchard arborait dans les nues le pavillon français.

Joseph Montgolfier avait à son tour éprouvé la stabilité de son étonnante création.

Enfin, vingt jours auparavant, le duc d'Orléans, perdu de dettes et harcelé par ses créanciers, avait quitté St-Cloud

en compagnie du futur Charles X, et atteint une zone où il se trouvait incontestablement au-dessus de ses affaires.

Tout cela avait surexcité la nation jusqu'au délire. Les aéronautes étaient des héros dont les noms remplissaient toutes les bouches. Peintres, chanteurs, poètes, écrivains ballonnisaient à qui mieux mieux.

La fièvre avait gagné la province qui saluait, elle aussi, l'aurore d'une ère nouvelle. Lyon, Clermont avaient rivalisé avec Paris dans des tentatives aéronautiques.

Aujourd'hui c'était Rodez. Et le nom de l'abbé Carnus, celui de l'abbé Louchet, avaient acquis en quelques jours une popularité immense. Les gazettes périodiques les redisaient jusque dans les plus petites paroisses du Rouergue. Bernard Delrieu, le poète dramatique de la Révolution qui se prépare, les apprenait à sa muse et les modulait sur son luth monté au diapason de l'enthousiasme public.

Le flot accouru n'a qu'un cœur qui bat à l'unisson de ceux qui vont quitter la terre. Le prélat du diocèse, Mgr de Seignelay de Colbert de Castle-Hill, les Consuls ayant à leur tête le docteur Flaugergues, le Présidial dans les rangs duquel on remarque le lieutenant général Régis de Séguret, le lieutenant particulier Pons Soulages, le conseiller Dubruel, l'avocat Régis Arssaud, toutes les sommités rouergates ont tenu à saluer le départ des passagers pour le ciel.

Les voilà tous les deux, au milieu de leur laborieuse équipe, occupés à donner la vie à cette masse inerte et informe, recroquevillée dans ses larges plis longitudinaux, à animer avec les prévoyantes précautions d'une mère cette frêle enveloppe qu'un doigt pourrait briser et dont ils vont faire utie puissance souveraine.

Charles Carnus, le promoteur de l'entreprise, le direc-

teur, le préparateur, l'àme de l'expédition, professait la physique au collège royal de Rodez. Ses talents sans emphase, son immense savoir, la simplicité et la régularité de ses mœurs lui avaient valu, avec l'estime générale, l'affectiou de ses collègues et le respect empressé de ses élèves. Son ardeur passionnée pour l'étude en faisait une sorte d'aventurier de la science, toujours en quête des nouveautés et des mystères de la nature.

Il l'avait prouvé récemment en se faisant couler, à l'aide d'une corde, dans un abîme épouvantable que nul avant lui n'avait osé sonder si ce n'est du regard et qui fournissait aux paysans d'alentour le thème inépuisable d'effrayantes légendes. Cet abîme, connu sous le nom pittoresque de Tindmil de la Vayssière est une gigantesque crevasse dont Thévet, dans sa Cosmographie Universelle, parle comme d'une merveille du Rouergue. Sa bouche presque triangulaire, de 394 pieds de tour, s'ouvre soudainement à pic sur un sol parfaitement uni, sans qu'aucun bouleversement pétrographique annonce la béante et vertigineuse caverne.

Soutenu par sa corde qui glissait sur le tronc recourbé d'un chêne comme sur la poulie d'un puits, Carnus s'était enfoncé à 141 pieds de profondeur, au milieu d'un concert étourdissant de pies, de corneilles et de corbeaux troublés dans leurs repaires. Non content d'avoir atteint ces fonds inexplorés l'intrépide curieux, se prémunissant contre les vapeurs méphitiques, avait pénétré dans une grotte latérale dont la voûte semblait formée par un rocher sans base. Il l'avait ébranlée et soudain un millier de quintaux de pierres s'étaient écroulés avec un horrible fracas, créant un second tindoul à côté de l'autre et respectant la vie de l'imprudent fureteur.

Ce fait dépeint le caractère du bon abbé Carnus, curieux

jusqu'à la témérité et aussi heureux aujourd'hui cTaller voir ce qui se passe dans les astres qu'il l'avait été naguère de scruter les entrailles de la terre.

Son compagnon, l'abbé Louis Louchet, était un Picard de 31 ans, professeur de seconde, auquel Carnus témoignait une grande affection, bien que sa nature fut plus antipathique qu'attirante.

Physiquement brave, moralement lâche, il affrontait volontiers de face le danger matériel, mais il n'attaquait les supériorités dont il était bassement jaloux qu'avec des détours cauteleux et vils. L'envie le rongeait, une envie concentrée sous sa robe de prêtre, contenue par les digues évangéliques, mais qui roulerait débordante le jour où les freins viendraient à se rompre. C'était en outre un homme de lettres obscur, d'une érudition modeste et sans élévation d'idées. — Quoi qu'il en soit, agile, adroit, débrouillard, il avait partagé tous les soins, toutes les fatigues, toutes les dépenses de son confrère, et s'était montré un coopérateur inappréciable pour le succès de l'expérience.

A côté des deux héros de la journée il nous faut aussi signaler, au nombre des ouvriers les plus actifs, parmi les maîtres : J. Pierre Malrieu, professeur de théologie, que le clergé va bientôt députer aux Etats-Généraux ; l'éminent abbé Bosc, professeur de philosophie, historien estimé, qui travaillait alors à ses Mémoires sur le Rouergue et qui avait déjà accompagné Carnus au fameux Tindoul ; Candieu, le dessinateur, qui attache aux flancs de l'aérostat un pavillon de satin aux armes de la ville de Rodez, en souriant à une fillette qui ne se doute pas, la pauvre enfant, que. neuf ans à peine écoulés, elle entrera dans la chapelle à l'ombre de laquelle elle s'abrite en costume de déesse Raison et, idole de chair, usurpera sur le tabernacle la

place du Dieu trois fois saint ; Antoine Seconds, l'éloquent prédicateur que les Septembriseurs doivent sacrer martyr en même temps que l'infortuné Carnus ; enfin le jeune abbé François Chabot, remarquable entre tous par la vivacité intelligente et par l'éclat spirituel de son regard que ne parvient pas à éteindre une religiosité presque ascétique. Il avait quitté, depuis six ans à peine, les bancs de ce même collège où son père était cuisinier et où il avait été gratuitement élevé. Poussé par une imagination ardente qui le portait constamment aux excès, il se préparait à entrer aux Capucins de Rodez dont la règle répondait mieux au rigorisme de sa dévotion, à la rigidité actuelle de ses mœurs, et où devait le suivre la haute protection de Mgr de Cicé, le futur garde des sceaux de Louis XVI.

Dans le bataillon des volontaires laïques, bornons-nous à signaler Louis Seconds, frère d'Antoine, conseiller du roi à la Maîtrise des eaux et forêts, qui croyait avoir découvert déjà le secret de la direction des ballons et publiait son grand ouvrage sur la Navigation aérienne ; puis, au milieu du groupe des anciens élèves, J.-B. Capblat et Hippolyte de Monseignat qui iront siéger aux Cinq-Cents avec Dubruel ; Frayssinous, le futur évêque d Hermopolis, âgé seulement de 19 ans, qui se dispose à aborder les fonctions du sanctuaire et qui entrera quelques jours après dans la Société de Saint-Sulpice ; Jean-Antoine Chaptal dont le passage au ministère de l'Intérieur laissera des traces aussi glorieuses que celui de Frayssinous à l'Instruction publique et aux Cultes ; enfin Simon Camboulas, le neveu et le secrétaire de l'abbé Raynal.

Ce groupement, qui ne revêtait aucun caractère particulier aux yeux des spectateurs, le 6 août 1784, emprunte à un examen rétrospectif un curieux et intéressant relief.

L'esprit du moraliste est frappé par cette réunion fortuite d'hommes dont rien ne révèle encore la destinée mais que la Providence a néanmoins estampillés à sa marque pour en faire les artisans de ses décrets insondables. Tous vont jouer un rôle de sang dans le drame historique qui se prépare, et si le voile qui cache aux mortels l'avenir se déchirait soudain, il laisserait apercevoir aux yeux stupéfaits de l'observateur quatre d'entre eux : Louchet, Chabot, Louis Seconds et Camboulas assis sur les gradins de la Convention ; Arssaud préparant, comme accusateur public près le tribunal criminel, de la besogne à la guillotine ; et les autres : de Monseignat, de Séguret, Carnus, Bosc, Pons- Soulages,Malrieu, Antoine Seconds, Capblat couchés sur la paille des cachots ou suspendus aux piques acérées des assassins. Le prologue actuel est en réalité la ronde harmonique des bourreaux et des victimes.

Mais, pendant que nous nous;attardons à ce crayonnage de silhouettes et à ces réflexions morales, la toile inerte devient un être ; le fluide pénètre en elle comme un souffle de vie et gonfle la sphère palpitante. Sous l'effet d'une flamme de huit pieds de haut la montgolfière se soulève, se développe, s'arrondit. Elle respire, entre en convulsions pour échapper aux entraves qui la retiennent à la terre.

Les graphomètres, le baromètre, la boussole, l'esprit de vin, le combustible, les fourches sont emmagasinés. Carnus et Louchet sont à leur poste, hors de la machine, à quinze pieds de distance l'un de l'autre, dans les deux cabines de voyageur.

— A vos ordres, cher automédon, dit en riant Louchet à son confrère, et ne vous trompez pas de route.

Il est 8 heures 28 du matin. La corde glisse sur son anneau et, tandis que les aéronautes saluent la foule qui

fait retentir une immense acclamation, le ballon s'élève majestueux dans l'air limpide vers la fascination du ciel, vers l'inconnu aimanté des étoiles.

L'air était calme, le ciel sans nuages, le soleil très ardent.

Au moment de son départ la montgolfière mesurait 53 pieds Ij2 de diamètre, 8980 pieds carrés de surface et 80,000 pieds cubes de capacité. Elle ne pesait tout compris qu'environ 1300 livres, poids de marc.

Pendant qu'en bas les spectateurs, partagés entre la crainte et l'admiration, restaient le nez en l'air, aussi immobiles que la femme de Loth après sa métamorphose, en haut les ballonistes demeuraient sous le charme d'une admiration presque extatique.

A mesure que la terre descendait, l'horizon s'agrandissait par une rapide progression. La capitale du Rouergue, l'antique Segodunum, apparaît dans son entier, encadrée de vertes campagnes qu'estompe la foret de Luc. On ne l'entrevoit déjà plus que comme un monceau de pierres alignées du milieu desquelles émerge une plus élevée, le clocher gothique de la Cathédrale dont les 82 métrés, surmontés d'une colossale statue de la Vierge, se perdent en une pointe à peine sensible.

C'est ensuite une première enceinte formée par les monts d'Aubrac et de la Viadène aux gras pâturages, puis par les montagnes de Larzac que les troupeaux innombrables tachètent de mille points. Là des bouches de volcans éteints, ici le lac de Saint-Andéol où, suivant la légende, dort une ville ensevelie dont les cloches tintent encore à la St-Jean. Plus loin le rocher de Saint-Xist qui enserre de son treillis de pierre la forêt de Guillomard. Sur ces cimes et ces hauts plateaux, les Ségala$ granitiques ou schisteux,

les Causses calcaires et desséchées. Cà et là les collines brûlantes dans les flancs desquelles se consume depuis des siècles tout un bassin de houille; les roches dont les aspérités dissimulent de riches gisements d'alun, d'ardoises, de mercure, de plomb, de soufre, d'argent, d'étain et d'antimoine ; les carrières de plâtre et leurs grottes naturelles ; les forêts de Regimbai, de Lagast, de Bonnecombe, d'Elbe et de la Roquette ; les pentes parfumées d'aromates et ombragées de châtaigniers. Trois lignes blanches, le Lot, l'Aveyron et le Tarn serpentent de l'est à l'ouest en sinuosités parallèles comme trois chemins liquides se dirigeant vers l'Atlantique.

Pour la première fois un mortel avait pu embrasser d'un même regard l'ensemble de cette merveilleuse contrée rouergate dont un tributaire de l'Océan couronne la tête et qui baigne ses pieds, cent kilomètres plus loin, dans un petit tributaire de la Méditerranée. Pour la première fois avait été ressentie cette inoubliable impression produite par l'éblouissement d'une toile de près de 900,000 hectares de superficie, admirablement découpée en relief par l'artiste immortel de pics et de torrents, où les chaînes d'Espinouses, des Palanges, du Vabrais, disposées comme des feuilles d'éventail, n'empêchaient pas de distinguer en pleine lumière les fraîches vallées mollement assises à leurs bases.

Puis l'enceinte grandit encore ayant pour cadre les plaines de l'Albigeois et du Quercy, les monts du Cantal, les Cévennes ; enfin, à l'extrême horizon, les Alpes et les Pyrénées aux tons neigeux.

On eut dit le mirage d'un gigantesque kaléïdoscope.

Pour l'abbé Carnus, l'amant passionné de la nature, c'était l'ivresse, le délire, l'élan impétueux de lame vers le Créa-

teur. Pour l'abbé Louchet c'était avant tout une supériorité conquise sur la foule, un chatouillement d'orgueil inavoué qui se ferait hypocritement modeste, une folle aspiration à s'élever dans les sphères de la gloire terrestre comme il s'élevait dans les régions supérieures de l'éther. Que ne pouvait-il sonder les profondeurs de l'avenir comme il sondait les arrière-plans du paysage ! Pourquoi l'homme, nouveau Prométhée affrontant le ciel, était-il impuissant à pénétrer les arcanes de la vie ?

Hélas ! On a beau monter, la perspective s'étend mais l'intelligence reste myope.

Le silence était absolu. A ces hauteurs on n'entendait même pas le bruit des petits êtres ailés qui jasent dans l'atmosphère.

— Que c'est beau ! Quelles impressions délicieuses ! Que Dieu est grand ! Comment vous trouvez-vous, mon ami? disait Carnus. — Le mieux du monde, répondit Louchet, mais on ne sont pas assez qu'on vole ; si nous envoyions un courrier vers la terre ? — Et, détachant une feuille de son carnet, il y traça ces mots : Tout va bien à bord de la Ville de Rodez. Ce laconique message arriva à destination et excita des transports.

En ce moment, de la ville on ne distinguait plus l'aérostat que comme un baril, un falot, un manchon, une boule de quilles, un œuf d'oie.

— Rendons notre machine invisible, s'écria l'intrépide Louchet, et une botte de paille imbibée d'esprit devin accéléra la vitesse de l'ascension.

Les aéronautes étaient parvenus à 1700 toises au-dessus de Rodez, c'est-à-dire à environ 2000 toises au-dessus du niveau de l'Océan.

Pendant que Carnus faisait ses observations météorolo-

giques, son compagnon entretenait le brasier en introduisant successivement dans le réchaud, par une petite fenêtre, à l'aide d'une longue fourche, la paille et les fagots. Il apportait à cette manœuvre un entrain et une dextérité admirables. Eole, d'une fraîche haleine, portait mollement le navire vers le sud-est.

Cependant les approvisionnements s'épuisaient ; le combustible était presque tout consumé; — On en avait usé 6 livres par minute; — et il fallait d'urgence préparer l'atterrissement. La montgolfière s'abaissait rapide au grand affolement des bestiaux, au grand effroi des paysans qu'ahurissait l'inouï phénomène d'une maison enflammée descendant des astres. Les navigateurs n'éprouvaient plus qu'une seule impression, une impression de chute, de chute folle, vertigineuse, supprimant la notion de l'espace et du temps sous l'anxieuse attente du choc final.

Néanmoins le réchaud fut détaché. Aussitôt le ballon s'accota doucement à un petit chêne. L'abbé Carnus descendit avec la plus grande facilité, mais l'abbé Louchet ne put le faire aussi vite. Allégée du poids d'un des ballonistes, la montgolfière se dégagea d'elle-même et reprit son vol. Tel un aigle perché sur un arbre regagne de son aile puissante les hautes sphères. L'aérostat refusait de revenir à terre ; il paraissait sentir que l'homme allait lui reprendre la gloire qu'il lui avait prêtée. Le colosse se souvenait de sa puissance. Il rebondit donc un moment, mais bientôt, comme un être essoufflé, il retomba lentement, à regret, dans une belle prairie dépendant du domaine de Calmels qui appartenait à la Chartreuse de Rodez. On ne pouvait choisir un meilleur lieu de débarquement. L'esquif avait franchi une distance de 7000 toises durant une traversée de 35 minutes seulement.

M. de Bonald, maire de Rodez, qui se trouvait à son château de Vielveyssac, ses invités, le curé d'Inières accueillirent avec un enthousiasme indicible les voyageurs qui leur arrivaient par le chemin des aérolithes. De Rodez, les officiers municipaux, la garde bourgeoise portant les étendards de ville, les musiques militaires et un public nombreux chargé de branches de lauriers, accouraient pour leur faire cortège.

Pendant ce temps de nombreux laboureurs, hélés par les deux magiciens, s'étaient décidés, bien qu'en tremblant, à saisir les cordes qui devaient maintenir le volage.

Quelques minutes plus tard le monstre avait rendu l'âme. 11 était dégonflé, ployé et jeté sur une charrette. Le majestueux engin qui tout à l'heure planait dans les airs et causait à chacun des transes formidables gisait piteusement piétiné au fond d'un tombereau. Sic transit gloria.

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