CHAPITRE II
Ce que l'on ne voyait pas en ballon. — Un bonhomme de 1000 ans. — Idéalisme et réalisme. — L'Encyclopédie. — Le Cénacle philosophique. — Un nouvel Evangile. — Aménités littéraires. — Mixture de science et d'économie sociale. — Sus à l'ancien régime. — Formule magique.
Les aéronautes, nous l'avons dit, avaient assisté, du haut de leur balcon céleste, à l'un des plus magiques spectacles qu'il puisse être donné à l'œil humain de contempler.
Mais ce qu'ils n'avaient pu voir, c'était un vieillard de plus de mille ans, cheminant alangui et épuisé sur le iol de France. Ce vieillard, nommé Y Ancien Régime, portait encore la queue et la poudre; ses nœuds étaient défraîchis, son costume démodé. Il avait conservé dans son langage de choquantes façons de s'exprimer, car on entendait encore revenir sur ses lèvres les mots malsonnants de seigneuries, de cens, de dîmes et de corvées. En un mot, il était vieux et le pays était jeune.
Durant sa longue carrière il avait, il est vrai, groupé trente-quatre provinces autour de l'Ile de France, domaine primordial de la Famille Capétienne, dans une autonomie de souveraineté et de nationalité symbolisée par le semis de lys de son manteau royal. Seulement, cette œuvre pénible d'assimilation était aujourd'hui accomplie et, au regard d'un peuple, tout ce qui a été fait demeure vain tant qu'il
reste quelque chose à faire. Le stationnement est l'ankylose du corps social.
Non pas certes que l'ancien régime fut resté immobile
comme les institutions de l'Inde Depuis la domination
romaine, il avait fait subir aux mœurs des transformations multiples. Entre les fonts baptismaux de Clovis et ceux de Louis XVI, la nation avait secoué ses langes, s'était virilisée, avait senti s'épanouir la maturité de son génie. La chevalerie avait adouci les rugosités féodales. A la loi de conquête avait succédé l'hérédité des fiefs, puis leur transmissibilité à tous sans distinction de race ni d'origine. Les grands vassaux comprimés, réduits, avaient dû rentrer dans le rang , renoncer à leurs tentatives d'émiettement du pouvoir et concourir, avec la bourgeoisie relevée, à l'unification nationale. Les franchises municipales, la liberté des cultes n'étaient plus en discussion. Le pays avait la parole dans les Etats-Généraux. Mais tout cela s'était fait à la longue, dans une attitude de quasi repos énervante pour les esprits novateurs, sans une de ces secousses violentes qui précise une époque, qui fixe un avènement.
En résumé, le bonhomme traînait le pas ou du moins marchait moins vite que l'opinion. Il portait bien dans son bagage les progrès que le temps prépare, mais il n'y portait pas les réformes que l'impatience du sentiment public réclamait.
Le sentiment public procédait alors de la science. Le XVIIIe siècle lui avait donné la connaissance des choses et des idées. Il semblait avoir fait jaillir du cerveau humain un monde nouveau. — Mange du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, disait-il à l'humanité, et tu seras égale à Dieu. L'homme est un créateur, criait le siècle après Montgolfier; l'homme est uu guérisseur, criait-il après Mesmer.
A toutes les phases de son développement, l'esprit humain a subi l'empire d'une idée générale, tantôt dogmatique et affirmative, tantôt critique et négative.
Le réalisme et l'idéalisme sont deux formes qui n'ont cessé et ne cesseront jamais de diviser les écoles philosophiques. Le réalisme de Bacon n'est autre chose que le sensualisme de Locke, que le matérialisme d'Helvétius et de Condillac. L'idéalisme modéré de Descartes a des affinités avec le spiritualisme de Leibnitz ou de Berkeley, avec le criticisme de Kant.
Le XVIIIe siècle était destiné à vulgariser la négation des anciennes croyances déjà ébranlées par les dernières méthodes, à faire table rase d'un amas d'antiquités, à battre en brèche le spiritualisme, à rire de l'immortalité de l'âme, à initier le peuple au matérialisme jouisseur, sans lui faire comprendre que le matérialisme athée peut bien être la religion des riches mais ne pourra jamais consoler celui qui souffre et qui a faim.
Pour cette besogne il lui fallait un arsenal de fabrication, une de ces vastes cavernes de Vulcain où l'on put triturer les nouvelles formules et emmagasiner la tempête.
Cet arsenal fut Y Encyclopédie, gigantesque Babel élevée par le scepticisme, code universel de l'incrédulité. Tout ce qu'il y avait de plus illustre daus les sciences et dans les lettres se fit apôtre du doute, se titra d'encyclopédiste, jeta son coup de pioche dans la vieille morale et dans les vieilles croyances taxées de préjugés. La génération nouvelle fut arrachée à la foi, à cette espérance ancrée au cœur de l'homme qui donne une si grande importance au problème de la vie future.
Un nouvel évangile fut prêché, évangile dont les fanatiques apôtres étaient des femmes : Madame du Deffant,
mademoiselle Lespinasse, mesdames d'Egmont, deBoufflers, Geoffrin, du Boccage, d'Epinay, d'Houdetot, Necker, de
Staël
Voltaire fut le grand-prètro du nouveau temple. Diderot, d'Alembert, Helvétius, Rousseau, Lalande, Marmontel, Dutasta, Montesquieu, Pechméja, Duclos, Saint-Lambert, Toussaint, Champfort, Laharpe, Buffon en devinrent les principaux architectes. Les hautes classes apportèrent leur contingent avec le marquis de Condorcet, le marquis d'Argens, le baron Grimm, Anacharsis Clootz, le baron d'Holbach. L'Eglise y accumula les ouvriers relaps avec les abbés Raynal, de Mably, Condillac, Morellet. Galliani, Batteux, Barthélémy, Arnauld de Pomponne, Turgot lui-même qui avait été ministre des autels avant de l'être du trône branlant de Louis XVI.
La nouvelle secte philosophique était fondée, secte absolue et exclusive entre toutes, n'admettant ni critique ni discussion, secte en dehors de laquelle tout le monde était Welche, ignare ou coquin, toute gloire était usurpée, toute réputation impossible, tout succès paralysé. L'affiliation seule marquait les fronts du sceau du génie.
Ses adeptes voudraient-ils suivre jusqu'au bout la route d'Epicure et de Lucrèce, ce grand chemin du néant où aboutissaient logiquement les nouveaux dogmes? Ils en arriveraient alors, par un enchaînement fatal qui les déconcerterait eux-mêmes, dans l'ordre moral à se passer de Dieu, dans l'ordre politique à se passer de roi, dans l'ordre social à proclamer l'identité de fait entre les hommes. Tout se tient, en effet, dans les rouages d'une société. Du spirituel au temporel, du moral au politique, le trajet est court. La république des lettres préludait inconsciemment à la république de l'Etat.
Des bureaux d'esprit se tenaient régulièrement chez mesdames d'Epinay, Geoffrin, Necker, et chez madame du Deffant qui avait mené une conduite essentiellement philosophique. On y ébauchait les livres de généralisation qui, à cette date, ont fait plus de mal à la nation que les hommes, car il y a une immense complicité entre les mauvais écrits et les mauvaises actions. Le bourreau ne suffisait pas à brûler les productions malsaines devant le grand escalier du Palais.
Au milieu de ces exécutions platoniques, l'Oracle écrivait de Ferney : Soyons gais et unis — (On a dit plus tard : Soyons gais et de bonne composition). — Et sous l'impulsion du maître, les frères se virent plus souvent et dînèrent ensemble. Ils allaient d'agape en agape,
Mêlant de trente plats la solide ambroisie Au nectar fugitif de la philosophie.
Le vendredi, la table était mise chez madame Necker ; le dimanche, chez d'Holbach, le premier maître d'hôtel du Cénacle ; le mercredi, madame Geoffrin hébergeait ses fidèles qu'elle nommait ses bêtes frottées d'esprit. Selon les convives et selon les amphytrions, ce sont les institutions, c'est la morale, c'est la royauté, c'est le ciel contre lequel on tourne les dons qu'on en a reçus.
Là éclosent les bons mots, brandons incendiaires secoués bientôt sur le pays entier. Là, Naigeon, plus éditeur des philosophes que philosophe lui-même, proclame qu'il faudrait étrangler le dernier roi avec les boyaux du dernier prêtre. Là Champfort, le lugubre, lance sa fameuse devise : Guerre aux châteaux, paix aux chaumières.
Ce qui caractérise pardessus tout les coryphées de la philosophie, c'est un orgueil incommensurable, une vanité qui
n'a d'égale que leur frénésie de célébrité quand même. Toile cirée pour les injures, éponge pour la louange. L'orgueil de Voltaire et de d'Holbach est resté légendaire. Clootz ne se proclame- 1- il pas l'ennemi personnel de Jésus -Christ? Rousseau ne confesse-t-il pas qu'il n'est fait comme aucun de ses semblables? Lalande n'ose-t'il pas écrire qu'il croit posséder toutes les vertus de l'humanité?
Et comment ne seraient-ils pas bouffis de fierté? Tout se courbe devant leur prestige , tout se plie devant leurs oracles. La favorite du monarque est leur protectrice ; Choiseul, le premier ministre, leur affilié. Bientôt l'esprit de système dirige avec Turgot le conseil du souverain. Les autocrates les plus despotiques les caressent et se disputent leurs faveurs. Catherine de Russie les invite à venir dans ses Etats, écrit avec eux, dogmatise avec eux, achète leurs bibliothèques, en fait ses historiographes courtisans. Frédéric de Prusse favorise ostensiblement les encyclopédistes qui, à leur tour, corrigent ses Mémoires. Il presse l'orange, quitte à la jeter après en avoir exprimé le jus. Il louange chez nous ce qu'il proscrirait chez lui. Cela entre probablement dans les vues de sa politique. N'est-ce pas le moyen de nous faire plus de mal que dans une bataille rangée? Il nomme les chefs de file membres de l'Académie de Berlin. Il est vrai qu'il se moque agréablement de son Académie et de ses académiciens.
Malheur à ceux, princes ou artisans de la pensée, qui n'obéissent pas au mot d'ordre ou qui conservent quelques scrupules. Malheur aux Capucins de la secte. On lance après eux l'abbé Morellet, l'abbé Mords-les, comme disait Voltaire.
Puis, quand ils ont bien dénigré les indépendants ou les hostiles, ils se dénigrent les uns les autres, tellement chacun est avide de monopoliser la renommée à son profit. Ainsi le
patriarche de Ferney appelle-t-il le Contrai social « le contrat insocial de l'insociable Jean-Jacques, » et Buffon, jugeant l'auteur lui-même, assure-t-il que Rousseau est un fou du grand genre. Grimm ne trouve dans les œuvres d'Helvétius qu'un fatras ennuyeux. D'Alembert affirme que le Catéchisme de la nature d'Holbach, « ce diable d'homme inspiré par Belzébuth, » n'est qu'un chef-d'œuvre de démence et de sottise. Voltaire dénomme Montesquieu « qui a fait de l'esprit sur les lois » Y Arlequin Grotius. Grimm dénomme Voltaire le Pantalon sublime.
La mixture scientifique et philosophique contenue dans les ouvrages des rhéteurs n'était pas à la portée de tous les estomacs populaires. L'ensemble de la nation n'en appréciait pas toute la saveur, n'en pesait pas toute l'importance.
Néanmoins, les théories nouvelles inspiraient à chacun une soif ardente de modifier sa condition et sa destinée. On était mécontent sans bien connaître la cause de son mécontentement. Les aspirations restaient indécises, mais on n'éprouvait pas moins le désir d'une refonte générale par laquelle, au point de vue du territoire, toute différence d'origine s'effacerait, au point de vue judiciaire l'unification dissiperait le chaos, au point de vue civique l'égalité de droits et de devoirs se substituerait aux classes et aux privilèges ; — substitution incomplète d'ailleurs, puisqu'il resterait encore l'inégalité de fortune et d'intelligence.
Pourquoi, se disait-on, le fractionnement des citoyens en trois catégories, en trois ordres ayant, dans le cadre politique et dans le cadre social, des intérêts et des situations diverses? Quel idéal que de fusionner ensemble la noblesse, le clergé et le tiers-état, et de n'avoir que des Français ! — Laissez passer quelques mois et l'opinion égalitaire dira : Tout tiers-état.
L'esprit public était spécialement attiré par les questions économiques, plus accessibles à toutes les intelligences parce qu'elles touchaient de plus près à tous les intérêts. Il semblait unanimement fixé sur l'excellence de ce programme : Plus de dîmes au clergé, plus de rentes ni de corvées au seigneur. Les économistes de profession avaient pour réaliser ce rêve un plan tout tracé :
Le seigneur serait désormais un propriétaire ; les fiefs et arrière-fiefs, des immeubles ruraux; les vassaux ou tenanciers, des colons ou fermiers; les titulaires de rentes, cens ou censives — trois mots pour désigner la même chose — seraient tout simplement des rentiers. L'Etat deviendrait le grand et l'unique seigneur, le seul aristocrate.
Il est vrai qu'à la place des droits nés de la concession du sol, tels que terrage, agrier, arage, tierce, soété, complant. . . . naîtraient des droits nouveaux tenant davantage à la personne ; — il est vrai que le tenancier était un possesseur incommutable de la terre, tandis que le fermier ne serait plus qu'un possesseur temporaire ; — il est vrai que le champart, redevance annuelle du bail, n'était que du quart de la récolte au lieu de moitié que paierait le colon partiaire; — il est vrai que les droits aléatoires, échéant à dates indéterminées, ne subiraient de changement que dans leurs noms; que, par exemple, les droits de lods trouveraient leur analogue dans le droit actuel de mutations entre vifs, les droits à'acapte dans celui de mutation par décès, que les droits de corvée auraient leur similaire dans la prestation en nature. Tout cela serait cher, plus cher peut-être, mais enfin ce serait autre chose.
Quant aux dîmes perçues par les établissements religieux, ne seraient-elles pas moins vexatoires payées sous la forme du budget des cultes ? Ce mode de rétribution présenterait
bien sans doute l'inconvénient de faire contribuer les citoyens au paiement des ministres do cultes qu'ils ne professeraient pas ; il aurait bien encore le désavantage d'être plus onéreux, mais au moins serait-il plus uniforme.
Somme toute, la nation dogmatisait avec autant d'ardeur que d'ignorance. On lui avait parlé de raison, elle voulait tout faire avec raison, même le mal.
Cependant, habituée à se plaindre d'une façon platonique, n'ayant pas encore conscience de sa force que devait lui révéler la faiblesse du monarque, elle cherchait unejbrmule qui permit à son instinct de se développer, à ses vœux de se réglementer. Elle la trouva bientôt.
Cette formule, sortie de toutes les bouches, échappée de tous les cœurs, formule magique destinée à guérir tous les maux, à panser toutes les plaies, à ramener l'âge d'or, fut la suivante : Convocation des Etats Généraux.