CHAPITRE III
Le Rouergue à l'aurore de la Révolution. — Administration provinciale de la Haute Guienne. — Une usurpation historique. — Les Idéologues. — L'Epée, la Croix et la Plume. — Montcalm et Franklin. - Un Clergé d'élite. — Jean de Péchméja. — Les Célébrités rouergate3.
La tête de la France, Paris, était plus spécialement surchauffée. La fièvre est au cerveau. Les campagnes sentaient leur pouls battre moins vite.
Le Rouergue, notamment, demeurait encore dans un calme relatif. Parfaitement autonome, bien qu'il fut un démembrement du duché de Guyenne, ce pays n'était pas de ceux dont les annales présentent une longue chaîne d'exploits, de conquêtes, de querelles intestines, de grandes commotions politiques.
Cette petite contrée de 30 lieues de long sur 20 de large, encadrée dans le Languedoc, l'Auvergne, le Quercy et le Gévaudan, avait jusque là vécu heureuse et calme, n'ayant ressenti que d'une façon légère le contre-coup des principaux ébranlements du sol national et n'aspirant pas à jouer dans le monde un rôle prépondérant. Ses habitants étaient de mœurs faciles. Les liens qui longtemps les rattachèrent à l'Auvergne avaient cimenté une franche et cordiale union entre les Arvernes et les Ruthènes.
L'histoire de la province, a dit l'abbé Bosc, peut tenir en
trois lignes : « Le Rouergue fut successivement soumis aux rois d'Arvernie, aux Romains, aux Wisigoths, aux rois Francs, aux Anglais, puis aux Français...., et c'est tout. » Ses fastes se résument surtout dans le développement de ses richesses naturelles, de ses pâturages et de ses usines. Car de même qu'au premier rang dans la production agricole figure l'élevage du bétail, de même au premier rang dans sa production industrielle figurent les fabriques de drap et les filatures de laine.
De plus, le Rouergue était une terre privilégiée. Là, comme dans le Berry, comme dans le Dauphiné, le roi Louis XVI, de sa propre initiative, avait fait revivre, dès 1779, les Assemblées provinciales éclipsées depuis 1651. Là, il avait remis la défense directe des intérêts privés et des libertés publiques à un Conseil électif qui, sous le nom d' Administration provinciale de la Haute-Guyenne, régissait les affaires du Rouergue et du Quercy.
Et, chose curieuse à noter, dans cette assemblée, composée de 52 députés, le Tiers -Etat avait un nombre de représentants égal à celui des deux autres ordres réunis. Chose plus curieuse encore, les votes s'y recueillaient par tête et non par ordre.
C'était donc la réalisation anticipée des revendications qui, dix ans après, devaient caractériser le grand mouvement de 1789, réalisation réformatrice qu'une usurpation historique trop fréquente met à l'actif de la Révolution alors qu'elle avait déjà été réglementée par le monarque et appliquée sur plusieurs points du territoire.
Au point de vue administratif toutes les affaires concernant le pays, questions financières, commerciales et d'intérêt général étaient donc déléguées aux élus provinciaux. Au point de vue juciciaire, les justiciables n'avaient pas besoin
de s'expatrier pour aller chercher au loin la solution de leurs procès, car leur territoire, cependant bien restreint, était partagé en deux Sénéchaussées, celle de Rodez et celle de Villefranche, Sénéchaussées un peu inégales comme superficie, il est vrai, un peu enchevêtrées, mais facilement accessibles. Le prince de St-Mauris de Montbarrey, qui clôturait la liste des 75 représentants du roi pour l'administration de la justice, portait dignement le beau titre de Sénéchal du Rouergue.
Dans ces conditions, il eût été véritablement excessif que le pays entrât de prime-saut en effervescence et se soulevât d'enthousiasme contre le régime existant.
Cependant les Idéologues parlaient haut et parlaient bien. Ils employaient des mots nouveaux : humanité, philantropie, nature, philosophie; ils exposaient des théories généreuses et flattaient la masse en faisant chatoyer la loi du nombre, miroir trompeur auquel les gouvernements se sont laissé prendre comme des alouettes imprudentes, qui les a menés loin et qui les mènera plus loin encore. Chez quelques rhéteurs il y avait un fond de naïveté dont faisait partie l'emphase même des expressions, mêlé à des symptômes non équivoques de savoir et à je ne sais quelle odeur de charlatanisme convaincu et grave.
Le flot intellectuel, dont la vague ascendante gagnait les portions les plus lointaines du royaume, avait soulevé, là comme ailleurs, les classes dirigeantes, et les classes dirigeantes imprimaient au public la marche en avant au lieu de l'enrayer. L'Epée, la Croix et la Plume semblaient s'unir pour arracher le peuple à sa quiétude naturelle et pour jeter sur les masses des lueurs vagues, des espérances indécises.
Tandis que les vieux gentilshommes se débattaient contre la poussée de l'opinion, ballotés parfois entre les influences
du ciel et de l'abîme, la jeune noblesse craquait joyeusement et sacrifiait aux faux Dieux. Si les maréchaux de camp Louis d'Adhémar et baron de Castelnau, si le chef de brigade vicomte d'Albignac, si Louis de Bancalis et leurs anciens compagnons d'armes se montraient rétifs aux innovations et refusaient de composer avec leurs principes, la plupart des autres brillants ofnVers, inscrits comme eux au livre d'or du Rouergue, partageaient les magnanimes illusions de la haute aristocratie française. Les de Bourzès, de Taunac, d'Estaing, de Boissy, de Marcillac, de Bonald, Clausel de Coussergues, de Laparra, de Balzac, de Sarret, de la Panouze, de Curières, d'Izarn de Valady adhéraient d'enthousiasme à cette aurore du progrès sous l'irradiation de laquelle tout était joie, expansion et épanouissement, qui couronnait d'un nimbe d'or le trône et la dynastie.
Plusieurs d'entre eux étaient allés, sous le pavillon de leur compatriote, le marquis de Montcalm, combattre pour l'indépendance du Nouveau-Monde. Ils avaient donné la liberté à l'Amérique et l'Amérique leur avait donné le goût de l'émancipation. Franklin avait paru à la Cour avec le costume d'un cultivateur, ses cheveux plats sans poudre, son chapeau rond, ses habits de drap brun contrastant avec les habits pailletés, brodés, les coiffures embaumantes des courtisans de Versailles. Le Yankee avait charmé toutes les têtes folles des femmes françaises. On lui donnait des fêtes; on répandait à profusion des médailles portant son image, avec cet exergue :
Eripuit cselo fulmen sceplrumque tyrannis.
Le même vertige de nouveauté gagnait les membres du Clergé.
Or, dans le Ronergue, et déjà depuis plusieurs siècles, Je Clergé enrôlait les plus belles intelligences et se recrutait dans l'élite de la société. Pour ne rappeler que les personnalités les plus en vue à cette date, au sein de la grande famille ecclésiastique, citons parmi les prélats : Messeigneurs de Roquelaure, évêque de Sens, membre de l'Académie française; d'Albignac de Castelnau, évêque d'Angoulème ; de Lévezou de Vesins, évêque de Lodève ; de Brunet-Panat, évêque d'Evris; de Montazet, coadjuteur à l'archevêché de Lyon ; puis ceux que leurs vertus et leurs talents destinent prochainement à la mitre : MM. de Morlhon, de Neirac, de Saunhac, de Frayssinous, de Maillan, Borderies, de Layrolle, de Bonald, Clausel de Montais, de Saint-Rome et deVillaret; — parmi les Doctrinaires, Merlin, Laromiguière et Ricard; — parmi les Oratoriens, Richard et Massabiau; — le R. P. Barrier, dominicain, vicaire apostolique à St-Domingue; — le Père Lestrade, prédicateur jésuite; — enfin, dans les rangs du clergé séculier, en dehors de ceux dont les noms se sont déjà placés sous notre plume ou s'y placeront bientôt, l'abbé Périer, qui devait succéder à Sicard comme directeur de l'Institut des sourds-muets de Paris; l'abbé Marie, sous-précepteur des enfants du comte d'Artois, qui menait de front les Vies de Saints et les Traités de mécanique ; l'abbé Bonnaterre, le protégé de Roquelaure et de Daubenton, qui travaillait avec Teissier et Thémines à son Traité sur T Agriculture ; l'abbé Pestre, dont les mœurs douces et pures s'accomodaient mal avec les excès de ses amis les plus chers, d'Alembert, Diderot et ïurgot ; l'abbé Peyrot, le Théocrite de la province, dont la réputation était populaire, grâce à ses poèmes français et patois; l'abbé Marty, l'auteur du Novum de philosophicâ institutione testamcn ; l'abbé Glandi, prédi-
cateur ordinaire du roi ; l'abbé Saury, le savant universel qui devait aller mourir au Bengale, premier ministre du roi de Golconde...
Sous l'impulsion des préceptes évangéliques qui prêchent la fraternité plus éloquemment que les manuels civiques, tous ces fils de l'Eglise aspiraient à pleins poumons la brise de régénération et de réconciliation universelle qui soufflait du septentrion. La plupart encyclopédisaient en conscience.
Ainsi pensait, parlait et écrivait encore la cohorte des gloires laïques, érudits, savants et artistes jaillis du sol rouergat comme une gerbe féconde. Aux yeux de Jean de Pechméja, l'un de ses chefs, l'esprit de réforme avait paru devoir s'étendre même aux compositions littéraires. Et pour bien marquer cette tendance, il avait publié son fameux Télèphe , poème en 12 livres et en prose, tout entier d'invention, dont le succès fut si retentissant que trois semaines suffirent à en épuiser l'édition. On hasardait des parallèles entre Télèphe et Télémaque. Les grands s'arrachaient l'auteur.
Pechméja prônait bien haut les systèmes de Necker dont il était le familier et les doctrines de Rousseau dont il était l'admirateur. Il apportait à l'Encyclopédie une collaboration pleine de saillies quoique parfois mélancolique. Il lui apportait aussi un chaud collaborateur en la personne de Dubrueil, son Pylade, de la mort duquel il voulut mourir lorsqu'il ne put plus vivre de sa vie, de Dubrueil, l'idiosyncrasiste renommé, médecin comme Bô, le futur montagnard, comme Pougenq, l'auteur de YEcole de Saletne, comme Alibert, son illustre compatriote.
Les théories réformatrices percent encore dans la Phi-
losophie physiologique, politique et morale de Girou de Buzareingues. Elles percent dans toutes les élucubrations que la presse quotidienne et périodique déverse dans les centres les plus populeux du Rouergue et jusque'dans les hameaux les plus obscurs. C'est que, à cette heure, les affaires chôment pour laisser le champ de bataille aux idées. Or, quand les idées naissent c'est pour vivre sans fin et devenir le trésor commun de la race humaine.
D'ailleurs jusqu'ici on n'aperçoit rien de bien sombre dans le tableau. Le ciel est bleu, la lune brille et rien ne pronostique l'orage qui est là et bientôt va gronder.
Aussi, malgré la surexcitation des idées, les cœurs restent calmes, les fronts restent sereins. Tandis que Valadier note des ariettes et module quelques motifs de ses opéras il' Hi/psipyle ou de Cora; tandis que Serieys taille la plume qui doit écrire tout à la fois les Décades révolutionnaires et le Dictionnaire de l'Ecriture Sainte ; tandis que Raoul, le limier émérite, s'occupe du montage à Trianon du fameux boudoir des glaces mobiles, Lobinhes, le futur conventionnel, traduit bucoliquement YEneïde en prose, tout comme Gaston la traduit en vers avant d'aller chercher un refuge en Russie auprès de Catherine et de Paul Ier ; — Julien de Pégayrolles cultive vertueusement les belleslettres sans se douter qu'il sera bientôt arrêté et décapité uniquement parce qu'il est vertueux ; — de Waroquier s'occupe de généalogie, d'armoiries, de blason et de devises héraldiques, sans songer que ces jouets proscrits un jour le feront proscrire lui-même et le conduiront à l'échafaud.
Ces causes multiples, ces excitations d'en haut avaient gagné des prosélytes à la cause de la réforme. Mais celui
qui, sans nul doute, contribua le plus à conquérir le Rouergue à la Révolution, ce fut un de ses enfants dont le nom sonnait alors dans le monde comme une fanfare, et dont la réputation, bien qu'usurpée, brillait d'un éclat incomparable. Je veux parler de l'abbé Raynal.