CHAPITRE IV
L'abbé Raynal. — Un faux grand homme. — Jésuite, prédicateur, théologien et philosophe. — La messe à 8 sous. — Simonie. — Un bohème du sacerdoce. — Le marchand de livres. — Le protégé de la favorite. — L'esprit d'intrigue. — L'Histoire philosophique. — Un peu de persécution, s. v. p.— La 2e édition.— Le bûcher platonique. — L'entrevue de Postdam. — Voyage en Suisse. — Retour de l'exil.
Singulière figure que celle de l'abbé Raynal, de ce philosophe de raccroc, de cet hôte du baron d'Holbach, de cet ami de Diderot dont il emprunta beaucoup de la plume et un peu de la gloire, royaliste renégat, chrétien apostat qui avait commencé sa carrière par être prêtre, théologien, prédicateur et jésuite !
Nul écrivain de second rang ne jouit jamais d'une pareille célébrité. Son éloge passait de bouche en bouche, ses écrits étaient dans toutes les mains, « Le livre de Raynal, raconte Michelet avec son enthousiasme facile, ce livre si oublié depuis mais si puissant alors, fut pendant vingt années comme la Bible des deux mondes. Au fond des mers des Indes, dans la mer des Antilles, on lisait Raynal. Toussaint Louverture, qui déjà a 30 ans, l'apprend par cœur avec son Ancien-Testament. Bernardin de Saint-Pierre s'en inspire à l'Ile de France. L'américain Franklin, si fin et si sagace, place tout son espoir au pays de Raynal. »
Puis soudain le silence se fit autour du philosophe et de
son œuvre. Le temps, qui corrige toutes les surprises, étendit un voile épais sur sa mémoire. L'idole fondit au feu de la critique, au soleil de l'histoire, et l'on s'aperçut que tout était faux en elle : opinions politiques, convictions religieuses, bagage littéraire, gloire et renommée.
Après avoir publié, sous le couvert d'un anonymat d'ailleurs transparent, la première édition de son ouvrage sur les colonies — qu'il n'avait jamais visitées — Raynal en fit paraître une seconde portant son nom et, qui plus est, son portrait. Eh bien ! ce portrait, à la figure farouche, à la tête ceinte d'un mouchoir comme plus tard une tête de Marat, n'était encore que le portrait d'un faux Raynal, un pastiche de fantaisie qui abusa le public et fit sourire ses amis.
Thomas Raynal était né le 12 avril 1713, non à Saint- Geniez, comme l'affirment la plupart de ses biographes, mais à La Panouse, petit village du Rouergue, situé près de Sévérac-le-Château .
Son père, Guillaume Raynal, avait épousé Catherine de Girels, fille d'une maison noble dont l'écusson gironné d'or et d'azur figure dans l'Armoriai de la province. Les de Girels habitaient Saint-Geniez, où le chef de la famille occupait les fonctions de procureur en la justice royale. De là vint la transplantation des Raynal en cette petite cité sur les registres d'échevinage de laquelle nous trouvons en 1723 un Guillaume Raynal qualifié de bourgeois marchand, en 1742 un autre Guillaume Raynal qualifié d'avocat, et en 1761 un Antoine Raynal, conseiller du roi, maire perpétuel.
Comme Descartes, comme Voltaire, comme Helvétius, comme Mably, le jeune Raynal fut élevé chez les Jésuites. Il était doué d'une imagination ardente, d'une grande activité intellectuelle et d'une singulière ténacité d'esprit qui
n'était cependant pas de l'entêtement. Ses idées s'exaltaient aisément et débordaient parfois en cascades désordonnées.
Il sollicita les ordres sacrés, s'affilia aux maîtres qui l'avaient instruit et revêtit l'habit des fils de Loyola.
Il enseigna successivement les humanités à Pézenas, dans l'ancien Languedoc, l'éloquence à Clermont, puis la théologie à Toulouse, ce qui prouve l'admirable souplesse de son talent. Il prêchait, en outre, et, malgré un organe désagréable, un ton aigre et criard, il subjuguait son auditoire, tellement il brûlait la chaire par un débit plein de chaleur et plein de fougue. Seulement si, pour se conformer à l'usage du temps, il nourrissait son discours de force citations, il ne s'assujettissait guère à une scrupuleuse exactitude des textes. Un des membres les plus érudits de la congrégation lui ayant un jour reproché publiquement d'avoir prêté à saint Augustin des paroles qui n'étaient pas de lui : « Je suis fâché, mon Père, répondit Raynal avec désinvolture, que le passage que j'ai cité ne soit pas de saint Augustin, mais s'il n'y est pas il devrait y être. »
Cependant son naturel se pliait difficilement aux exigences de la règle. Il menait un genre dévie qui ne s'accordait pas toujours avec l'esprit religieux. L'austérité n'était pas son fait, et il ne se piquait nullement de chasteté. Ses allures et ses opinions s'émancipaient de jour en jour. Il dut quitter la Compagnie de Jésus et chercher dans la richesse la garantie de son indépendance.
'< Je suis sorti de chez les Pères, disait-il plus tard, une fois mon éducation finie et à l'âge où il fallait me lier à eux par le troisième vœu. »
Cela se passait au commencement de 1747. A cette date, le père du futur philosophe était mort. Son frère habitait la maison paternelle. Ses deux sœurs s'étaient mariées à
Saint-Geniez, l'une avec le notaire Julien, l'autre avec le seigneur Camboulas dont nous parlerons tout à l'heure.
Thomas Raynal se rendit à Paris dont les scintillements souriaient à son ambition, et il s'attacha comme desservant à la paroisse Saint-Sulpice.
Il se remit à prêcher. Hélas ! l'accueil que lui fit le public parisien fut plus qu'équivoque. On ne pouvait lui pardonner son jargon méridional, dont les facettes à surprises teintaient de ridicule les élans les plus enthousiastes. Décidément, il ne serait jamais un Cheminais ni un Bourdaloue. Ce lui fut une amère déception et une blessure d'amour propre dont il rendit la religion responsable. Il ne se consola de ce déboire qu'après avoir atteint la célébrité. Alors, en parlant à ses amis de cette période de son existence, il disait avec une bonhomie joyeuse : « Je né prêchais pas mal, mais j'avais un assent dé tous les diables. »
Sur ces entrefaites, l'infidélité d'un procureur qu'il avait chargé de réaliser sa légitime le mit dans l'embarras et lui fit connaître la gêne. Il restait dénué de toute ressource. C'est à cette époque que se place l'anecdote fameuse de la messe payée 20 sous à l'abbé Prévost, cédée par lui pour 15 sous à l'abbé de La Porte, et célébrée chaque matin pour 8 sous par l'abbé Raynal qui la tenait de troisième main.
Bâcler des messes au rabais, après courtages successifs, ne pouvait le conduire à la fortune, et cependant son âme n'était pas assez fortement trempée pour la pauvreté. Aussi vit-on bientôt le peu scrupuleux desservant se livrer à des pratiques de simonie qui soulevèrent la réprobation générale. Il n'enterrait personne, dit-on, sans recevoir au préalable de la famille du défunt une rétribution de 60 livres. Il se faisait payer pour conduire les protestants en terre sainte comme bons catholiques. Ce honteux trafic des choses
sacrées le fit expulser de Saint-Sulpice et il se retira rue Saint-Honoré, sur la paroisse Saint-Roch.
Ce bohème du sacerdoce vendit alors ses sermons et en composa de nouveaux. Des moines, des ecclésiastiques qui, après leurs études, rentraient dans leur diocèse, achetaient ces pièces d'éloquence. On lui en commandait même quelquefois.
Chez M. Samie de Lagarde, aux enfants duquel il donnait des répétitions, il fit la connaissance de M. d'A..., conseiller au Parlement, qui était le rapporteur de toutes les affaires de la Cour. Ce conseiller, ravi de trouver chez le précepteur d'occasion un esprit agile et une plume déliée, se l'attacha à titre de collaborateur, et, de ce jour, ses rapports, dépouillés de leur vulgarité habituelle, furent cités comme des modèles à la grand'chambre du Parlement. La préparation de ces mémoires appelait chez M. d'A... des seigneurs influents dont l'abbé Raynal sut habilement capter la bienveillance. MM. de Saint-Séverin et de Puisieux l'appuyèrent de leur crédit et l'acceptèrent comme complaisant ou comme nouvelliste officieux.
Poussant jusqu'au génie l'esprit du mercantilisme, l'abbé se mit à fabriquer des articles, des compilations, des manifestes dont il se faisait lui-même le libraire et le commisvoyageur. C'est ainsi qu'il trouva le moyen de vendre 6000 exemplaires de son Histoire du Stathoudérat, pamphlet sans valeur contre la Maison d'Orange, dont le plus habile entrepreneur ne débiterait pas aujourd'hui 600. Ainsi encore découvrit-il le secret de faire acheter, la même année, son Histoire du Parlement d'Angleterre, audacieusement écrite par un homme qui dépeint la constitution d'un grand pays sans avoir pris la peine de l'étudier et qui formule un jugement politique sur un gouvernement dont il ne connait ni
les ressorts, ni les rouages, ni même les premières notions d'existence.
Passe encore quand il collige ses Anecdotes littéraires, quand il glisse des entrefilets dans le Mémorial de Paris de l'abbé Paganini. Si ces élucubrations étaient d'un genre peu relevé, si elles ne pouvaient rien pour la réputation d'un écrivain, du moins se trouvaient-elles dans le goût du jour et venaient-elles en aide à son besoin de lucre.
Bien qu'homme d'intrigue et de plaisir avant tout, bien que partageant la tiédeur religieuse du siècle, notre abbé avait encore conservé quelques apparences qu'il ne devait dépouiller qu'en dépouillant l'habit ecclésiastique. Il en profita pour se faire attribuer un bénéfice d'un autre genre, un bénéfice clérical. En 1731, en effet, le vicaire-général du dom d'Aubrac conféra à Raynal, « prêtre régulier à défaut de séculier, » la commanderie et la chapelle de Saint-Jean de Cassenodes, paroisse de Taussac, vacantes par la mort de l'ancien curé de Saint Gêniez.
Mais bientôt Raynal secoua les dernières entraves qui enchaînaient sa conscience. Il déchira son masque, déclara que la superstition était la gourme de la jeunesse, renonça aux pratiques du saint ministère, prit le titre d'homme de lettres et se rangea ouvertement dans la secte des novateurs. Il se lança dans les spéculations les plus étranges, il trafiqua sur les denrées coloniales comme sur les productions de l'esprit, il trafiqua même sur le commerce des noirs contre lequel il devait bientôt s'élever avec tant d'éclat. Il ne respectait rien, rien que la philosophie et les philosophes.
Le gouvernement du pays se personnifiait à ce moment dans M. le duc de Choiseul, qui réunissait dans ses mains les portefeuilles des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine. Or, M. de Choiseul était lui-même dans les mains
de la favorite, madame de Pompadour. Les encyclopédistes, chefs du parti de la réforme, se traînaient tous aux pieds de la marquise. C'était à qui lui rendrait les hommages les plus adulateurs. Voltaire lui dédiait ses strophes les plus musquées, enrubannait d'hémistiches sa couronne de roses, luttait avec Gentil-Bernard, avec Rameau, Lancret, Watteau, Boucher, pour faire de Choisy-le-Roi le berceau de la gloire et de la volupté. Les soupirs asthmatiques se mêlaient sous les verdures du parc aux enthousiasmes juvéniles. L'abbé de Bernis, Duclos, le vieux Crébillon, le vieux Fontenelle chantaient en chœur, sur le mode de Tibulle et de Catulle, Vénus, les Grâces et l'Amour.
Naturellement, Tassent chaleureux de Raynal devait se faire remarquer dans ce concert de louanges. La jolie marquise, dont les idées étaient très avancées, avait recours à son savoir-faire pour la partie de sa correspondance qui devait être soignée et pour la rédaction des placels qu'elle voulait faire agréer par son royal amant. En échange, elle lui accordait sa protection.
Le duc de Choiseul ouvrit au zélé courtisan le coffre des pensions. Il le fit entrer au Mercure de France où se faisaient les réputations, — témoins Champfort et Marmontel. Puis il l'attacha aux affaires étrangères comme il y avait attaché Voltaire. — Ces philosophes qui sapaient les fondements de la société étaient, cela est indéniable, plus ambitieux que sincères. Que le pouvoir leur eût fait des avances, que Louis XV eût fait à l'auteur de la Henriade les moindres caresses, qu'il l'eût traité comme Louis XIV traitait Racine, et le roi de Ferney eût humblement abdiqué son sceptre et applaudi tout ce que ses sarcasmes dénigraient.
Non seulement Raynal fut aidé dans ses publications, il en fit aussi pour le compte du gouvernement. Ce fut par
ordre du ministère qu'il publia son livre intitulé Anecdotes historiques, militaires et politiques de l'Europe, compilation dans laquelle figure l'histoire du Divorce de Henri VIII, qui est une de ses meilleures productions. Sous les mêmes auspices parut L'Ecole militaire, recueil mal digéré de traits de lâcheté et de courage, destiné à l'éducation de la jeune noblesse pour laquelle le duc de Choiseul avait fondé à Paris un collège. Le peintre existait déjà, l'écrivain n'était pas encore.
Après une succession d'écrits aussi médiocres, on aurait peine à s'expliquer le crédit dont jouissait leur auteur, si l'on ne tenait compte de la solidarité de parti et du talen^qu'il eut de mettre à profit pour sa réputation l'influence acquise dans la société. Il fréquentait tous les salons susceptibles de mettre en vogue un auteur, s'imposant parfois, encombrant toujours, tranchant sur tout, discutant les opérations de guerre plus haut que le maréchal d'Estrées, voulant apprendre à madame de Genlis à jouer de la harpe. Il était assidu aux réunions qui se tenaient chez Helvétius et chez madame Geoffrin. Il s'était fait le commensal de d'Holbach, l'assidu de Grimm, le thuriféraire de d'Alembert.
Sa figure assez remarquable, l'originalité de son langage, une bonhomie naturelle, sa persévérance à poursuivre son but, sa facilité d'accès, son heureuse mémoire et son caractère franchement obligeant lui avaient valu des amis au sein de la secte, à tel point qu'il trouvait grâce même devant Rousseau.
Il s'était créé un petit cercle, une petite cour parmi les Rouergats transplantés dans la capitale, qu'il accueillait et soutenait avec bienveillance et générosité. Ses preneurs savaient qu'il pourrait, à un moment donné, leur rendre la pareille. Or, rien n'est puissant comme l'esprit de coterie.
Telle était la situation lorsque Raynal conçut l'idée de ce fameux ouvrage : L' Histoire philosophique des Etablissement et du Commerce des Européens dans les Deux-Indes, qui devait porter sa gloire à son apogée. Tous les savants de l'époque furent mis à contribution pour en recueillir les documents et au besoin pour en rédiger les fragments. Aussi l'amour-propre de tous ces collaborateurs indirects était-il intéressé au succès de l'ouvrage. Plusieurs années avant son apparition, Y Histoire philosophique était annoncée comme le chef-d'œuvre du siècle. Le livre parut enfin, à Amsterdam, en 1770.
Ici commence l'époque vraiment curieuse de la vie de Raynal ; ici commencent pour lui les embarras et les déboires d'une renommée surchauffée.
L'auteur avait écrit comme s'il catéchisait des prosélytes. L'œuvre, d'un style inégal, contenait beaucoup de boursouflure, d'emphase et de galimatias. Beaucoup de morceaux étaient rédigés dans cette langue obscure, métaphorique, avec ce verbiage inintelligible mis à la mode par Diderot et qui l'avait fait surnommer le Lycophron de la Philosophie. Néanmoins le retentissement fut immense, le public enthousiaste. La Harpe, qui tenait alors au parti philosophique, fit l'éloge du livre. « Cet ouvrage, dit-il, avait de quoi plaire ; il a beaucoup de lecteurs. Il offre aux politiques des vues et des spéculations sur tous les gouvernements du monde; aux: commerçants, des calculs et des faits ; aux philosophes, des principes de tolérance et la haine la plus décidée contre la tyrannie et la superstition; aux femmes, des morceaux agréables dans le goût romanesque, surtout l'adoration la plus passionnée. »
Il n'en fallait pas tant pour aiguiser l'envie et soulever la critique.
Bientôt le bruit se répandit que Y Histoire philosophique était de Raynal comme l'Iliade était d'Homère. On ajoutait, non sans fondement, que Diderot en avait fourni les passages les plus importants ; que Péchméjà en avait rédigé les pages les plus éloquentes ; que Valadier, compatriote de l'auteur, avait tracé le morceau sur la Gloire; que les abbés Pestre et Bonnaterre, tous les deux de St Gêniez ; que Dubuc, Deleyre, l'ex-jésuite Martin, le philanthrope Dutasta, bien d'autres encore, avaient été mis à contribution pour la fourniture d'articles saillants. Le chef-d'œuvre n'était plus qu'un arlequin cousu de mille pièces.
De leur côté, les forts ténors de la secte ne résistèrent pas au plaisir de dresser, selon leur coutume, un petit lit d'épines à leur confrère en philosophie. Dans une lettre à Condorcet, Voltaire appela YHistoirc philosophique : « du réchauffé avec de la déclamation. » Mably et Turgot ne se gênèrent pas davantage dans leurs appréciations. Grimm reprocha à cet écrit un style fatiguant et entortillé, la fureur des antithèses et des portraits faits au hasard. « Je ne doute pas, ajoutait-il, qu'à tous les défauts dont j'ai pu m'apercevoir, cet ouvrage n'en ajoute beaucoup d'autres qui m'ont échappé, » Madame de Genlis s'indigna bien haut qu'un prêtre eut pu être assez cynique pour donner le jour à un pareil monstre qui réunissait aux sentiments les plus séditieux l'impiété la plus révoltante et la morale la plus licencieuse. Palissot fut plus dur encore : « En lisant Raynal, écrivait-il, on croit entendre un charlatan débiter à la multitude effarée des lieux communs qui n'ont rien de curieux que leur effronterie. »
h' Histoire philosophique était en réalité un mauvais livre, d'une facture fort imparfaite. Et pourtant son succès s'affirmait de jour en jour. Il y a une étoile pour les écrits
comme pour les hommes. Ce qui le signalait surtout à l'attention et même à l'admiration du public, c'est que l'impiété s'y étalait à chaque page, c'est que rois, ministres et prêtres y étaient l'objet des injures les plus directes et que cette hardiesse séduisait la foule comme tout ce qui a le caractère d'opposition au pouvoir. On faisait un mérite à l'ancien jésuite d'avoir applaudi à l'expulsion des jésuites prononcée malgré la répugnance du roi, malgré l'opposition formelle du premier dauphin, héritier présomptif de la couronne, à qui Choiseul avait osé dire : « Peut-être, Monseigneur, serai je assez malheureux pour être un jour votre sujet, mais certainement je ne serai jamais votre serviteur. »
Cependant une chose humiliait profondément l'auteur. Il se sentait blessé de ce que ses déclamations séditieuses eussent été écoutées par le pouvoir sans humeur, avec une indifférence ressemblant à du dédain. La tolérance ne faisait pas tout à fait son compte. Il se serait fort bien accommodé d'un peu de proscription qui vint enfler le bruit de sa renommée.
Pour arriver aux honneurs de la persécution, Raynal prépara une édition nouvelle qui rembrunirait les couleurs, hasarderait des traits encore plus acérés, et qui, pour forcer le scandale, deviendrait un enseignement subversif de tout état politique et de toute autorité morale.
Il fit alors ce qu'il aurait dû faire auparavant. Il voyagea en Hollande et en Angleterre, parcourut les principales places commerciales de l'Europe, puisa dans les comptoirs des différentes Compagnies des Indes des documents plus précis et plus complets. Le comte d'Aranda en Espagne, de Schimelmann et de Bérenstorf en Danemarck, lord Mansfield en Angleterre, le comte de Souza en Portugal,
le général Bussi, commandant dans l'Inde , le chevalier Rivié, officier général du génie, parent de Raynal, Chenan, intendant à l'Ile-de-France, Malouet, aussi intendant à St- Domingue et à Cayenne, Stanislas Foâche, négociant au Havre, Grandclos Meslé à St-Malo, de Moracin, Gourlande, les quatre frères Monneron, tous établis dans les comptoirs français, lui fournirent les matériaux statistiques. Les familles Dupleix et La Bourdonnaye lui communiquèrent des mémoires précieux. A l'aide de toutes ces sources, beaucoup de cahiers de l'Histoire philosophique devaient gagner en intérêt et en exactitude en même temps que les personnalités blessantes apporteraient au travail un piquant fumet.
Raynal mit neuf ans à préparer cette réimpression qui parut à Genève, avec son nom cette fois, et son portrait. Au lieu de quatre volumes la nouvelle édition en comptait dix, enflés de mille diatribes et violences préméditées. Tout ce que l'auteur avait pu imaginer de plus excessif contre les différentes puissances du ciel et de la terre, contre les prêtres et contre les ministres, il n'avait pas craint de l'imprimer. Il déclarait la guerre à la révélation et semblait donner ses préférences au polythéisme. Les martyrs étaient autant de fanatiques, les miracles autant d'illusions, les prophéties autant de mensonges, les mystères autant d'absurdes divagations. Le tout entremêlé de maximes corrompues, de tableaux libidineux.
Il avait voulu du bruit et de l'éclat ; il y en eut.
Des précautions furent prises à la frontière pour empêcher l'entrée en France du livre à scandale. Malgré cela les exemplaires affluèrent dans le royaume. Le blocus semblait les faire éclore.
Il en arriva même un sur le bureau de Louis XVI, ouvert aux endroits les plus répréhensibles. Grande colère du roi !
Grands reproches à M. de Vergennes, garde des sceaux, qui non seulement n'avait pas poursuivi l'ouvrage mais qui y avait souscrit. Le procès de l' Histoire Philosophique fut introduit devant le Parlement, et l'avocat-général Séguier prépara les foudres de son réquisitoire. Mais avant de les lancer il eut bien soin de faire prévenir Raynal de pourvoir à sa sûreté. Puis il fulmina dans un bel élan d'éloquence : « La voilà donc cette philosophie! Elle vient d'arracher le masque qui la dérobait à nos yeux, et la difformité de ses traits rebutera l'univers... Par une singularité bien étonnante, l'histoire de l'abbé Raynal, qui ne devait être que philosophique et politique, qui n'avait pour objet que l'établissement des Européens dans les Deux-Indes, qui ne devait avoir d'autre but que l'accroissement et la facilité du commerce, cette relation, dis-je, est tellement entremêlée de déclarations impies, de reproches amers, de sarcasmes indécents et d'impostures grossières, qu'on dirait que l'auteur n'a entrepris ce travail que pour réunir sur un seul et même point de vue tous les genres d'impiété... »
Sur ces réquisitions intervint un arrêt ordonnant « que l'ouvrage sera brûlé par la main du bourreau, que le nommé Raynal, dénommé au frontispice dudit livre, sera saisi et appréhendé au corps, puis amené aux prisons de la Conciergerie pour y être ouï et interrogé sur les faits dudit livre, ses biens saisis et confisqués... » La Sorbonne, après le Parlement, déclara ledit livre abominable et le qualifia de délire d'une âme impie.
Enfin l'abbé Raynal avait conquis les palmes du martyre si ardemment convoitées. Le bûcher platonique auquel on le liait, c'était l'initiation définitive à la franc-maçonnerie des penseurs d'une essence supérieure. L'Histoire philosophique était brûlée comme le livre des Mœurs de Toussaint,
comme les Principes de Morale de Mably, comme VEsprit d'Helvétius, le Catéchisme de la Nature d'Holbach, YEmite de Rousseau, les Lettres philosophiques de Voltaire.
Cette vaine formalité ne fit qu'augmenter la vogue d'une œuvre qui devint ainsi une œuvre capitale.
Bien entendu le gouvernement ferma les yeux sur la fuite de Raynal qui quitta Courbevoie après avoir mis tout à son aise sa fortune, devenue considérable, à l'abri de toute atteinte. Pourquoi d'ailleurs se serait-on montré trop rigoureux à son égard, puisque, au même moment, on accueillait à Paris Beccaria, non moins hardi, non moins philosophe que Raynal.
Spa fut la première étape de son exil ou, pour mieux dire, de son triomphe. Le prince Henri de Prusse s'y déclara son protecteur. L'évêque de Liège lui donna l'hospitalité. Le philosophe en profita pour accentuer son attitude irréligieuse en lançant un pamphlet injurieux contre les évêques qu'il appelait des Busiris en soutane.
De Spa, Raynal fut conduit à Berlin par le désir de voir le grand Frédéric. Par malheur le monarque ne partageait point cet empressement. Il avait sur le cœur l'apostrophe que celui-ci lui avait adressée dans un de ses chapitres : « Frédéric, tu fus un roi guerrier.. .. » Depuis plusieurs mois l'écrivain intriguait et se démenait pour être admis auprès du prince sans paraître l'avoir désiré ; mais son attente était vaine. Quel froissement pour son orgueil ! Aurait-il à subir l'humiliation suprême d'être obligé de partir sans avoir paru à la Cour? En désespoir de cause il se rendit à Postdam et sollicita par écrit la faveur qu'on ne lui proposait pas. L'audience accordée, le roi lui dit :
— Monsieur l'abbé, asseyons-nous, nous sommes vieux l'un et l'autre. Il y a bien longtemps que je vous connais de
nom. J'ai lu, il y a de longues années, et je m'en souviens bien, votre Histoire du Stathoudêrat et celle du Parlement d'Angleterre.
— Sire, répondit l'abbé, j'ai fait depuis des ouvrages plus importants.
— Je ne les connais pas, riposta le roi.
Cette réplique fut vive comme l'éclair, raconte Thiébaud dans ses Souvenirs, et elle eut le degré de fermeté suffisant pour faire comprendre qu'il ne fallait pas parler de ces ouvrages plus importants.
Frédéric d'ailleurs lui témoigna une certaine bienveillance. Il le laissait complaisamment exposer devant lui ses théories gouvernementales. Je vie?is de causer avec la Providence, disait-il, non sans malice, au sortir d'un de ces entretiens dont Rajnal avait fait tous les frais. Il le fit membre de son Académie, bien que les prétentions, le caractère, les fanfaronnades et la conduite peu décente de l'exilé ne lui inspirassent qu'une très faible estime.
L'impératrice Catherine ne lui refusa pas non plus des marques d'intérêt.
N'est-il pas curieux d'observer que l'écrivain qui avait le plus effrontément attaqué l'autorité souveraine ne fut maltraité par aucun souverain?
De Berlin, Raynal se rendit en Suisse, où ses moindres actes procédèrent comme toujours d'une soif inextinguible de célébrité. Genève était alors la proie des luttes intestines. Les partis étaient en armes et risquaient de compromettre par leurs querelles la sécurité de la République. Le présomptueux abbé pensa que son intervention suffirait à accomplir la tâche d'apaisement dans laquelle avaient succombé les plus habiles plénipotentiaires. Hélas ! les partis lui accordèrent assez de déférence pour l'engager les uns et
les autres à manger avec eux de bonnes truites du lac, mais ce fut tout.
Étonné de ne trouver dans le pays aucun monument érigé à la mémoire des trois fondateurs de la liberté helvétique, notre philosophe, que ce soin ne regardait guère, en éleva un à ses frais, dans un îlot du lac de Lucerne, à l'entrée du golfe que parcourut Gessler quelques instants avant de perdre la vie. L'idée était généreuse ; il la rendit mesquine en faisant placer au bas de l'obélisque des héros son propre buste sculpté par Tassaert.
Ce fut durant ce voyage que Raynal rencontra Lavater et insista pour connaître de lui le pronostic moral que révélaient les traits de son visage. L'examen du physionomiste de Zurich donna comme résultat : « Capacité malicieuse mêlée d'effronterie et incontinence tempérée par la gourmandise. » Le consultant était un peu Gascon ; il rit du portrait.
Cependant les années s'écoulaient ; l'âge refroidissait les premières ardeurs, et l'exil pesait lourdement sur le cœur du philosophe. Il avait bien auprès de lui son neveu affectionné, Simon Camboulas, qui, depuis près de dix ans déjà, en qualité de secrétaire et presque de fils, lui avait apporté quelques-unes des joies de la famille et comme un parfum du pays natal. Néanmoins, il ressentait la nostalgie de la patrie et commençait à trouver amers les fruits de la gloire.
Les amis qu'il avait laissés en France obtinrent enfin que l'on fermât les yeux sur son retour, non à Paris, mais à Saint-Geniez, où il rentra en 1787. Il avait alors 74 ans.
Il y fut reçu comme un triomphateur. La popularité du philosophe était telle dans le Rouergue qu'elle y avait servi d'introductrice et d'égide à la philosophie elle-même. A elle seule, elle avait plus fait que toute une légion pour rallier à
la Révolution une province qui s'y montrait dès l'abord, sinon hostile, du moins indifférente.
L'abbé Raynal paya d'ailleurs royalement sa bienvenue et se montra aussi magnifique qu'un potentat. De même qu'il avait établi à Lausanne un asile pour la vieillesse, de même qu'il avait fondé des prix aux Académies de Lyon et de Marseille dont il était membre, de même constitua-t-il une rente perpétuelle de 1200 livres pour être distribuée chaque année, par l'administration de la Haute-Guyenne, aux habitants des campagnes qui se seraient fait remarquer « par quelque action louable, par leur assiduité au travail, par la beauté de leurs bestiaux ou par la perfection de leur culture. » Il établit également des distributions de bouillon et de remèdes en faveur des pauvres de LaPanouse, son berceau.
Ainsi, après avoir illustré sa patrie par ses écrits, il l'enrichissait par ses bienfaits.