CHAPITRE V
Le reflet. — Noblesse marchande. — Simon Camboulas. — Le Collège de Rodez. — Les fumées de la gloire. — Pérégrinations triomphales. — Saint-Geniez-de-Rive-d'Olt. — Evolution philosophique. — Raynal est dans le marasme. — Son pèlerinage à Toulon. — Malouet et la Sénéchaussée de Riom. — Elections aux Etats-Généraux.
Il est des corps placés dans l'ombre qui ne reçoivent de lumière qu'au moyen des rayons projetés par un corps avoisinant. En physique, cela s'appelle le phénomène de la réflexion.
Au moral, ce phénomène se reproduit avec les mêmes effets. Tels hommes étaient nés pour l'obscurité, pour la demi-teinte, qui empruntent à leur entourage, aux événements, au hasard un éclat momentané, un relief de circonstance. Ces hommes ne sont que des reflets. Humbles satellites gravitant autour d'un astre, ils deviennent parfois astres d'occasion, astres ternes et flous, incapables d'éclairer de leur lumière propre les horizons de l'histoire.
Dans cette catégorie doit se ranger Camboulas que le Rouergue associait à la gloire de Raynal dont il était le petit-neveu, le filleul et le secrétaire, et qui tirait un éclat contingent des rayons émanés du philosophe.
Simon Camboulas, né en juillet 1760, était fils de Marie- Jeanne Raynal, et d'autre Simon Camboulas, seigneur d'Esparrou et de l'Escaillou. Esparrou et l'Escaillou constituaient des terres seigneuriales et même baronniales,
assez récemment acquises, situées non loin d'Espalion et de St-Geniez, l'une dans la paroisse de St-Rémj, l'autre dans la paroisse de Courbison.
La famille Camboulas était ancienne et considérée. Elle descendait, disait-on, de Jean de Camboulas, jurisconsulte et magistrat, mort en 1670 président du Parlement de Toulouse. Etait-elle d'origine noble ou de haute bourgeoisie? La question pouvait être controversée. Comme la famille Raynal, comme de nombreuses autres familles du Rouergue, elle tenait à la bourgeoisie par ses usines et par ses fabriques, à la noblesse par sa demeure et par ses alliances. Une étoffe de chanvre et de laine portait le nom de Camboulas. D'autre part, sur la liste des échevins de St-Geniez, on trouvait, en 1736, un Simon Camboulas, premier consul. Or, les fonctions de premier consul ne pouvaient être attribuées qu'à un noble ou à un gradué. En définitive c'était une sorte de noblesse marchande dont l'idéal a inspiré à l'abbé Raynal les plus belles pages de son Histoire des Indes.
Le seigneur Camboulas avait trois fils : Simon, Rémy et Philippe — deux autres étaient morts en bas âge — et deux filles, Tune entrée par son mariage dans la famille de Séguret, l'autre visitandine, sous le nom de sœur Xavière, au monastère* d'Aurillac. Désireux de donner à ses fils une éducation basée sur de solides principes religieux, il les plaça d'abord dans un monastère dépendant de l'abbaye d'Aubrac, — le St-Rernard du Levézou, — alors en renom dans la province, puis au collège royal de Rodez.
Le Collège de Rodez constituait un établissement de premier ordre. La masse imposante de ses bâtiments, construits en 1562 par le cardinal d'Armagnac, l'ampleur de ses cours, de son église, de ses galeries, en faisaient un admirable gymnasium bien propre à mettre en relief la sollicitude de
lépiscopat pour l'éducation de la jeunesse. Il avait été administré au début par les Pères Jésuites qui lui avaient imprimé le caractère architectonique particulier à leur ordre. Un personnel de 40 professeurs dirigeait alors les études de près de 1200 écoliers soumis au régime particulièrement expansif de l'externat.
Lorsqu'en 1763 les Jésuites furent supprimés, Mgr de Grimaldi appela à leur succéder des prêtres séculiers d'une rare aptitude, qui surent maintenir la réputation du vieil institut. L'établissement conserva une sorte de suprématie sur les autres foyers d'instruction du diocèse, sur le séminaire de Rodez, richement doté par Richard d'Angleterre, duc de Guyenne, sur le collège de St-Geniez, fondé par la famille Rogery, sur le collège de Villefranche, florissant sous la direction des Doctrinaires, ainsi que sur le séminaire de La Guiole. Ses revenus considérables en prieurés, canonicats, domaines, maisons et dîmes lui permettaient même de fournir des subventions aux collèges de Mende et de Cahors.
Ce fut dans ce centre intellectuel que le jeune Simon parcourut le cercle de ses études littéraires. Là il avait eu pour maitres les abbés Carnus, Malrieu, Bosc et Louchet ; là il avait eu pour condisciples Capblat, de Monseignat, Pons-Soulages, Frayssinous, Chaptal et son compatriote Chabot.
Simon Camboulas était brun, grand, svelte, vif sans emportement, enjoué sans exubérance, primesautier dans ses impressions mais tenace dans ses opinions acquises. L'œil profond, voilé de langueurs fugitives, éclairait une physionomie précocement majestueuse. Quelques élans d'enthousiasme, quelques fusées d'une imagination originale éclataient à de rares intervalles dans sa nature générale-
ment réservée et silencieuse. L'opiniâtreté luttait en lui contre l'indolence, la volonté de réussir contre le désir de paraître. Son instinct lui disait en effet que si, dans la vie, l'esprit n'a pas toujours du succès, le succès a toujours de l'esprit.
L'abbé Raynal, entraîné vers lui par une prédilection native, n'attendit que l'achèvement de ses études pour l'appeler à Paris et l'associer à son existence.
Vers le même temps, Rémy embrassait la carrière des armes et mettait son épée au service de l'Indépendance américaine, sous les ordres du vaillant marquis de Montcalm que Suffren et d'Estaing avaient en si haute estime.
Le philosophe entreprit aussitôt de pétrir la jeune intelligence de son neveu et de la façonner à sa guise. Il n'eut pas de peine à lui inspirer son goût pour les réformes et à lui faire prendre en dédain les institutions du passé. Les yeux de vingt ans se laissent aisément fasciner par les mirages de la liberté et par les fumées de la gloire. C'était le moment où Raynal devenait un personnage de premier plan. Sa dernière œuvre en avait fait un grand homme, presque un dieu. La fortune, jadis ardemment convoitée, il l'avait atteinte et il en jouissait en prodigue. Quelle source d'émotions pour une jeune âme ! Quelle initiation à la vie! Comment ne pas s'enliser dans le bourbier philosophique avec un guide aussi dépourvu de scrupules !
Camboulas parcourut en compagnie de son oncle l'Europe entière, sous le couvert d'une mission diplomatique secrète, en quête de nouveaux éléments à ajouter à Y Histoire philosophique. On les vit dans toutes les Cours souveraines, sans cesse affamés de bruit et d'honneurs.
Ils se trouvaient à Londres lorsqu'on annonça l'arrivée d'un vaisseau capturé dans les eaux d'Amérique. Rémy fai-
sait partie de l'équipage prisonnier. Le ministre, averti que ce jeuue marin était le neveu de l'abbé Raynal, le fit aussitôt mettre en liberté (1) en disant : C'est bien le moins que l'on puisse faire pour un homme dont les écrits sont si utiles à toutes les nations commerciales. Puis quand les deux voyageurs se présentèrent au Parlement pour remercier le Gouvernement britannique, la Chambre des Communes suspendit sa séance jusqu'à ce qu'ils eussent occupé deux places d'honneur.
Simon Camboulas avait donc partagé la course aventureuse du philosophe. Il avait éprouvé avec lui la bienveillance de la duchesse de Saxe-Gotha, fait antichambre à Sans-Souci, subi ensuite les fascinations d'intimité de Frédéric qui aurait facilement réconcilié Raynal avec le despotisme, puis enfin pérégriné à travers la Suisse durant un exil qui n'avait guère été qu'un voyage d'agrément. Il s'était frotté à toutes les célébrités du temps, et sa collaboration à un monument qui semblait devoir être immortel en avait fait un des ouvriers de la forge où se fabriquait la renommée.
Lorsqu'il revint au pays, enorgueilli, enflé, grisé, la Révolution comptait en lui un de ses plus ardents néophytes. Il devint l'âme des clubs, s'affilia aux Comités réformistes de Rodez et établit au château de l'Escaillou, ou plutôt à Saint-Geniez, une succursale de l'Encyclopédie.
Saint -Gêniez était alors le comptoir commercial du Rouergue. Gracieusement assise dans un site charmant, au fond de la vallée, presque sur les confins de la province, la petite ville présentait l'aspect d'une ruche bourdonnante
(1) Rémy Camboulas, réembarqué api'ès sa mise en liberté, ne tarda pas à mourir aux Indes.
dont les larges alvéoles, percées en forme d'étoile, laissaient respirer à l'aise une population de 4000 habitants. « On y voyait, a dit Monteil, le peuple sans cesse en mouvement, aux lavoirs, aux séchoirs, aux fouleries. On y entendait constamment le bruit des rouets, des métiers, des marteaux, des peignes et des cardes. » Le Lot, ou mieux, si on lui conserve son véritable nom, l'Oit, qui commence à quelques kilomètres de là ses méandres capricieux et ses sinuosités innombrables, puis en amont le Mardor, en aval le Juéry, sorti tout frais des bois de la Malespinasse, mettaient en mouvement les nombreuses usines qui faisaient de la cité un immense atelier. Les cadis, les refoulés, les serges, les ratines se brassaient laborieusement autour de l'Hôtel de Ville, de la promenade et du vieux cloître des Augustins.
Les excitations de Camboulas et les préparatifs des assemblées primaires allaient bientôt ajouter à tout ce fourmillement de l'industrie les agitations de la politique.
Cependant Raynal, une fois assoupis les enthousiasmes des ovations et du triomphe, s'était remis à la tâche. Il travaillait dix à douze heures par jour, bien que sa santé parut éprouvée et qu'il ne vécut que de laitage. Son objectif était maintenant une Histoire de la Révocation de l'Edit de Nantes. Il avait rapporté d'Allemagne des notes et des mémoires intéressants sur les suites de cette grande faute de Louis XIV, et sur les différentes colonies de réfugiés français qui s'étaient fixées en Prusse à cette date. Camboulas, quoique moins assidu que jadis à sa collaboration littéraire, disait que cet ouvrage, qui devait former 4 volumes, serait supérieur à toutes les autres productions de l'écrivain.
Mais il se produisait chez le philosophe un phénomène singulier qui allait modifier son attitude. Une brise de doute
passait sur son esprit, comme un vent de schisme passait dans les hautes zones de l'Encyclopédie.
L'histoire n'a pas assez signalé, peut-être, le double courant de flux et de reflux qui ponctua l'heure fatidique de la révolution.
L'élan philosophique était donné impétueux, l'impression était produite ineffaçable, la nation tout entière, matée, domptée, convaincue, entraînée, suivait le sillage, et juste à ce moment, — chose vraiment étrange, — les chefs du mouvement, les promoteurs d'antan se détachaient de l'église philosophique et rejetaient comme un fruit amer ce qu'ils avaient savouré avec volupté, les systèmes, les paradoxes et toutes les drogues d'Amsterdam.
Rousseau traçait des philosophes un tableau qui prouvait qu'il les connaissait bien et qu'il en faisait peu de cas. Mably et Grimm, qui par faiblesse s'étaient prêtés à leurs calculs, se déclaraient guéris pour toujours. Toussaint s'était rétracté. La Harpe devenait leur Aristarque et réfutait, à la façon de Quintilien, YEsprit d'Helvétius. Montesquieu avait compris le vide de la religion nouvelle et proclamait que la morale de l'Evangile est le plus beau présent que Dieu ait fait à l'homme. Buffon avait rompu publiquement avec d'Holbach. Marmontel, dont l'abbé Arnaud disait :
Ce Marmontel si long, si lent, si lourd, Qui ne parle pas, mais qui beugle,
Marmontel voulait bien continuer à beugler le sensualisme, mais non l'impiété. Fréron attaquait de face ses anciens amis ; Palissot les mettait en scène dans ses comédies du Cercle et des Philosophes.
Mais il était trop tard. La semence avait germé et la moisson s'annonçait abondante. Plus heureux que Socrate
qui n'en avait pas été quitte pour les railleries d'Aristophane et pour les invectives de Mélitus, les philosophes en étaient quittes pour le persiflage. On riait de leurs travers sans rejeter leurs doctrines.
Eh bien, soit résultat spontané, soit effet de répercussion, Raynal s'arrêtait soudain, déconcerté, incertain, cherchant en vain à ranimer dans sa pensée les cendres d'un enthousiasme qu'il ne ressentait plus.
Certes, il avait atteint le pinacle de la gloire. 'L'Histoire philosophique était traduite presque dans toutes les langues; il s'en faisait des éditions successives et de très nombreuses contrefaçons. Tous les sa'vants lui envoyaient les prémices de leurs compositions. Bonaparte lui adressait son Essai sur l'Histoire de Corse. Il était un point de mire lumineux. Et plus sa réputation grandissait, plus lui-même se refroidissait. On le sentait dans sa conduite, dans ses aperçus en contradiction avec son livre, comme si les théories développées dans ces pages lui fussent demeurées étrangères et n'eussent constitué que des intercalations d'un Diderot quelconque. Il ne se défendait même pas de cette idée d'intercalation, ne parlait plus de son Histoire et aimait peu qu'on en parlât en sa présence.
A vrai dire, une grande douleur venait de l'atteindre. Une lettre de Sterne lui avait annoncé la mort subite d'une jeune indienne qu'ils aimaient l'un et l'autre, et qui, séduite par Y Histoire des Indes Orientales, avait promis à son auteur de quitter sa patrie pour aller s'asseoir à ses côtés.
Décidément Raynal subissait une crise psychologique. Son être moral était dans le marasme. Il avait besoin de quitter sa retraite, d'échapper à la solitude ; il avait besoin de se retremper dans les intimités d'un cœur qui comprit
ses perplexités, raisonnât ses doutes et rendit une boussole à sa pensée désemparée. Il se rappela un ancien ami, aussi discret que sagace, dont il avait trop longtemps négligé les pressantes exhortations. Il savait qu'auprès de Malouet, alors Intendant de la marine à Toulon, il trouverait égards, cordialité et dévouement. Il partit donc pour faire une visite à Malouet.
Cette visite dura deux ans.
Ce lui fut une halte délicieuse après l'essoufflement de sa course de Juif erraDt.
Mais aussi c'était une nature peu commune que celle de l'ami devenu son hôte, une de ces natures qui posent loyales et sereines devant l'histoire, parce qu'elles subordonnèrent toujours les intérêts aux devoirs, parce qu'elles restèrent inébranlablement fidèles aux nobles croyances et aux principes de l'honneur. Né sans fortune à Riom, Malouet a eu la gloire de mourir pauvre et d'être enterré aux frais du trésor royal après avoir occupé pendant plus de quarante ans le ministère ou les fonctions publiques les plus élevées, donnant ainsi, comme l'ont fait d'autres Auvergnats de même trempe, un bel exemple d'intégrité et de probité politique.
Malouet avait été élevé au collège de l'Oratoire de sa ville natale, où il^avait puisé, avec les dogmes philosophiques de Descartes, les sentiments de défiance que professaient ses maîtres à l'égard des Jésuites. Un moment même, au collège de Juilly, il] avait été sur le point, à l'exemple de son camarade Fouché, de s'affilier à la Congrégation du cardinal de Bérulle. Epris, au printemps de son âge, des charmes^ de la poésie, il aligna des sonnets, cadença des odes et fit des incursions audacieuses dans le champ de la tragédie. Lekain le détourna de cette dernière voie, et le
jeune littérateur s'adonna dès lors tout entier aux hautes spéculations de la carrière administrative.
Il occupa successivement des postes de confiance au consulat de Lisbonne, puis à l'armée du maréchal de Broglie, enfin à l'administration de la marine dans nos colonies de St-Domingue et de Cayenue. Que de lettres vinrent à cette
époque, des côtes de la Guyane, apporter à l'historien en-
core ignoré des Etablissements commerciaux dans les deux
Indes des matériaux inédits et une collaboration anonyme !
Puis le temps continua sa course sans relâcher entre les
deux correspondants les liens d'une sympathie réciproque.
Malouet était depuis six ans déjà Intendant de la marine à Toulon, lorsque l'abbé Raynal vint le rejoindre. Nul mieux que lui ne pouvait remplir le rôle d'Egérie, grâce à la modération qui formait le trait distinctif de son caractère, grâce aussi à ce que, au milieu des soins actifs d'une direction compliquée, il avait conservé le goût des lettres t n'avait jamais cessé de les cultiver.
Toulon recevait alors de brillantes escadres. Des amiraux de rare mérite, des étrangers de marque, les hommes les plus en vue du siècle se succédaient dans les salons de l'Intendance dont Malouet faisait les honneurs avec une affabilité et une distinction appréciées par ses adversaires eux-mêmes.
Raynal retrouvait au contact de ces visiteurs d'élite sa verve et sa faconde d'autrefois, parlant prodigieusement, mais s'arrêtant dès qu'il s'apercevait qu'il n'excitait plus l'attention. Sa mémoire étonnante était un répertoire où l'on pouvait puiser à volonté des anecdotes politiques, littéraires ou historiques s'éparpillant pleines de vie dans une causerie inépuisable.
C'est là qu'il se lia avec le comte d'Albert de Rioms :
c'est là, et dans ses multiples séjours à Marseille, qu'il fut ga^né par la finesse et par l'esprit évangélique de Mgr de Belloy, successeur de Belzunce, futur archevêque de Paris, dont Malouet devait épouser la nièce. C'est là encore qu'il eut avec Arthur Young la conversation fameuse rappelée par tous ses biographes, dans laquelle les deux interlocuteurs s'arrêtèrent à cette conclusion que les affaires allaient mal.
Une agitation fiévreuse se manifestait en effet dans toute la France. Les Etats-Généraux étaient convoqués. Du haut en bas de l'échelle sociale les têtes étaient en ébullition, car tous les citoyens faisaient partie du grand corps électoral. La famille formait la première unité des votes, se groupait ensuite en petites agrégations communales pour constituer le collège définitif. Dans les villes on se réunissait par corporations, par communautés pour fixer les revendications et arrêter les choix. Dans les campagnes les syndics de villages lisaient les brochures, discutaient, argumentaient, cherchaient comment ils pourraient formuler leurs plaintes. Toutes les exagérations s'infiltraient déjà dans l'opinion publique.
L'Auvergne avait jeté les yeux sur Malouet pour en faire un des représentants de la province aux Etats-Généraux.
Marseille, Toulon, Rodez offraient à l'envi à l'abbé Raynal de devenir leur mandataire. Camboulas qui se. signalait en Rouergue parmi les meneurs, les diseurs et les faiseurs, Camboulas, remuant, bouillant, passionné, était accouru pour ranimer un zèle qui lui paraissait attiédi, pour secouer l'apathie du vétéran de la cause démocratique.
Mais Raynal se défiait. Lui, si ardent naguère dans ses discours, si agressif dans ses écrits, était à la veille de déjouer les espérances de ses anciens coreligionnaires politi-
ques. Il voyait avec effroi le bouleversement de l'ordre établi et ne craignait rien tant qu'un gouvernement purement démocratique, une république dans un grand pays comme la France. Il resta sourd à toutes les propositions. « Allez, dit-il à Malouet, vous qui m'avez parlé raison quand je m'en écartais, allez essayer son langage ; je souhaite qu'il soit entendu mais je n'y compte pas. »
Malouet ne croyait pas à ces tristes pressentiments. Dévoué tout à la fois à la cause du trône et à celle de la liberté, ne les séparant pas l'une de l'autre, il espérait voir s'établir en France un gouvernement à peu près semblable à celui de l'Angleterre. Il partit immédiatement pour Riom.
L'Intendant de la marine n'avait depuis sa jeunesse presque jamais résidé en Auvergne, et voilà que son nom s'y dressait comme un drapeau.
D'aspect un peu dédaigneux, habitué aux grandes manières, il n'avait rien de ce qu'il faut pour gagner la faveur populaire, et voilà qu'il conquérait d'emblée une popularité immense. On lui savait gré de cette attitude de grand seigneur « qui au surplus lui allait fort bien, » a dit Montlosier, de ses rapports avec les ministres et avec les puissants du jour qui, sans lui faire oublier qu'il serait le député du Tiers, en feraient un député du Tiers aristocrate. Il devint le dieu de la circonscription riomoise, son champion, le rédacteur de ses cahiers, l'homme indispensable. Il fut élu par acclamation, ce qui était contraire à la loi.
Pendant ce temps les opérations électorales se poursuivaient aussi dans le Rouergue, sous la présidence des deux lieutenants- généraux Régis de Séguret et Charles- Joseph Dubruel, ainsi que du lieutenant principal au Baillage de Millau, M. de Lafajolle.
Le nombre des représentants attribués à cette province
par l'ordonnance royale était de douze, 3 pour le Clergé, 3 pour la Noblesse et 6 pour le Tiers, répartis entre les deux Présidiaux dans la proportion de un pour Rodez et de deux pour Villefranche.
Dans la Sénéchaussée de Rodez, 25,000 feux avaient donné à peu près 750 électeurs primaires dont la sélection au quart formait, au troisième degré, le corps électoral définitif composé de 189 membres. Camboulas faisait, cela va sans dire, partie de ce dernier Collège; il figurait aussi dans la Commission des 27 délégués chargés de la rédaction des cahiers de doléances.
La liste des députés élus par les trois Ordres, pour la Sénéchaussée de Rodez, fut proclamée dans l'église du collège royal. Elle comprenait : Mgr de Colbert, évêque du diocèse, pour le Clergé ; le vicomte d'Adhémar de Panât, maréchal de camp, pour la Noblesse; MM. Pons-Soulages et Rodât, pour le Tiers-Etat.
De son côté, le Présidial de Villefranche avait fait choix des abbés de Villaret, grand-vicaire, et Malrieu, professeur, comme députés du Clergé ; du marquis de Montcalm-Gozon et du comte du Buisson de Bournazel comme députés de la Noblesse ; de MM. Lambel, Andurand, Perrin de Roziers et Manhiaval, comme représentants du Tiers.
Parmi les six députés du Tiers envoyés par le Rouergue aux Etats-Généraux on comptait 4 avocats, 1 magistrat et 1 propriétaire.
Le 20 mars 1789, sur toute l'étendue du territoire français, l'urne électorale avait rendu son arrêt.
La veille le monde était encore aux hommes de pensée. Désormais il appartiendrait aux hommes d'action.