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CHAPITRE VI

Mariage de Camboulas. — Chaste et infâme. — L'abbé Louchet. — Le capucin Chabot. — La marée d'encre. — La Constituante. — Le département de l'Aveyron. — La conversion de l'abbé Raynal. — Son Adresse à la Chambre.— Séance orageuse. — Le sort de Cassandre.— Constitution civile du Clergé. — Mgr de Colbert et Claude Debertier. — Un singulier grand-vicaire. — Bilan de l'Assemblée Nationale.

Peu de jours après l'ouverture des Etats-Généraux, le château de l'Escaillou et la petite ville de Saint-Geniez étaient en fête.

Le 24 mai, en effet, les cloches de l'église de Saint- Amans à Rodez avaient annoncé le mariage de Simon Camboulas avec Marie-Marguerite de Lavernhe, fille de Joseph-Raymond, écuyer, avocat du roi au Présidial, et de Jeanne-Rose de Moly.

Et le nouveau couple, paré de la triple auréole de la jeunesse, de la fortune et de la beauté, venait s'offrir aux joyeuses bienvenues et aux cordiales félicitations des parents et amis groupés dans un même sentiment de sympathie.

La mariée tenait aux principales familles du Rouergue. Elle timbrait son nom de fille du double écusson : dor à trois pals d'azur, fascé d'hermine et de sable aux cinq merlettes d'argent. Elles n'avait certes pas cru déroger en devenant la châtelaine de l'Escaillou, la femme de l'orateur des clubs populaires. Quelque chose du prestige de l'abbé Raynal s'était, pour ainsi dire, imprimé sur le front de l'agitateur

réformiste. Et de plus, la jeune noblesse s'était passionnée la première pour les idées nouvelles qui s'associaient chez elle à un entier dévouement au roi et à la dynastie. L'élan de la révolution n'était-il pas simplement l'explosion de la générosité humaine? Les gens à parlement, à privilèges, taquinaient avec un malin plaisir la religion et la royauté, quittes à se faire bientôt, mais trop tard, les derniers défenseurs du trône et de la religion.

Mais que de lie et d'écume dans le breuvage libéralement servi à la nation par l'aristocratie en délire ! Ne pas agiter avant de s'en servir, si l'on ne veut que la liqueur devienne amère. Quand la révolution est en haut, la révolte est en bas. Si l'une est la résultante d'une époque, l'autre est la conclusion du peuple. L'idole est née dans la tête, au cerveau, belle et pure comme une statue de Phidias, aux traits harmonieusement fondus comme une palette de Diaz; la main brutale et impatiente de la foule reproduira une Marianne. L'idée, noble et chaste dans le salon, devient une dévergondée dans la rue.

Tandis qu'un des anciens professeurs de Camboulas, l'abbé J. -Pierre Malrieu, s'apprêtait à défendre aux Etats, ainsi que ses collègues du Clergé, dans une unité qu'il croyait devoir être indivisible, les droits de l'Eglise et les droits de la Nation, un autre, l'abbé Louis Louchet, avec lequel nous avons déjà fait connaissance lors de l'ascension de la Ville de Rodez, suscitait au contraire dans la capitale du Rouergue les dissensions intestines les plus violentes et s'efforçait d'enfieller les cœurs. Le voile d'hypocrisie sous lequel il dissimulait depuis longtemps les passions malsaines qui agitaient son âme s'était déchiré au souffle de l'ambition et de la vanité. Lui aussi voulait jouir, dominer, parvenir aux distinctions, aux honneurs, à la fortune, qui l'affectaient

désagréablement chez les autres. Aussi s'acharnait-il à ronger de ses morsures vipérines les supériorités, les réputations et les talents qui lui faisaient ombrage. Plus d'affectations doucereuses, d'insinuations sournoises. Le renard se changeait en hyène; le lait se tournait en fiel.

La vérification des pouvoirs venait de soulever dans l'Assemblée une de ces dissidences dont l'aigreur initiale se répercute fatalement sur les délibérations futures. L'esprit haineux, envieux et jaloux de l'abbé Louchet trouva dans cette dissidence un thème inépuisable à exploiter pour exciter le peuple contre les classes privilégiées. En vain cette chaude alerte ne dura-t-elle que six jours. En vain l'Ordre du Clergé, où l'appel de tous les curés indiquait d'ailleurs une tendance au presbytérianisme politique, avait-il, dès le 22 juin, siégé en commun avec le Tiers, au pombre de 157 de ses membres. En vain Mgr de Colbert, les abbés de Villaret et Malrieu avaient-ils été de ce nombre. En vain, dès le 26, le vicomte d'Adhémar et le marquis de Montcalm, ainsi que 120 députés de la Noblesse, avaient-ils provisoirement adhéré à la vérification en commun en attendant le relèvement de leur mandat impératif. Rien n'y fit. Dès cette heure, les représentants rouergats, ceux même du Tiers-Etat, accusés de connivence ou de faiblesse, furent présentés par Louchet à l'opinion publique comme des suspects voués à la vindicte plébéienne.

Or, Louchet était déjà une puissance, une de ces puissances néfastes que la perversion éhontée, l'astuce, l'audace imperturbable imposent souvent à la foule dont elles flattent les mauvais instincts.

Le premier flot de la marée populaire dans la Sénéchaussée de Rodez avait vomi une autre déjection des plus imprévues.

Il s'agissait encore d'un prêtre, mieux que cela, d'un moine. Et ce moine était aussi un des fervents de Camboulas, un enfant de Saint-Geniez, son camarade d'école : j'ai nommé François Chabot.

Nous savons que ce jeune fils d'un cuisinier, dont l'imagination ardente dépassait toujours la mesure, avait non seulement profité des enseignements pieux de ses maîtres du collège de Rodez, mais qu'il était allé bien au delà de leurs préceptes ; que, devenu dévot, il l'avait été à outrance, et que sa soif d'ascétisme l'avait porté d'un bond du grand séminaire au monastère des Capucins. Jamais disciple de saint François n'avait été plus humble dans ses fonctions de mendiant, jamais Diogène du cloître plus sordide et plus repoussant. Sa ferveur, sa piété, sa vertu le firent nommer d'abord maître des novices, puis gardien ou supérieur du couvent.

Devenu directeur des consciences, il voulut connaître les écrits susceptibles de les égarer. Il se lança dans la lecture des ouvrages philosophiques et des oeuvres licencieuses de l'époque. Ces lectures donnèrent une autre direction à son esprit. Le bruit du monde envahit sa cellule, l'aiguillon de la lubricité transperça sa chair, sa ferveur l'abandonna, son austérité lui devint à charge. Le rigide Capucin devint tout d'un coup un moine débauché qui fit le scandale de la ville de Rodez.

Non seulement il adopta les principes de la révolution, mais, naturellement, il en exagéra, les tendances. Le cynisme de ses discours, la perfidie de ses écrits, le débraillé de sa tenue et de sa conduite, son tempérament atrabilaire, l'âcreté de ses rancunes le classèrent bientôt, comme l'abbé Louchet, parmi les sectaires fougueux appelés à diriger le mouvement révolutionnaire. On le méprisait, sans doute,

mais on le redoutait. On ressentait à son aspect l'impression de crainte et de dégoût qu'inspire un reptile venimeux. Seul, un de ses confrères, le Père Venance, eut le courage de le flétrir publiquement et de le clouer au pilori des renégats dans des vers satiriques qui le blessèrent cruellement, comme le blessaient tous les sarcasmes. Nous verrons que ces rimes vengeresses coûtèrent la vie à leur auteur.

Lorsque de pareils ferments grouillent au seuil d'une révolution, — et la philosophie en avait disséminé sur tous les points du royaume, — que peut-on attendre de la rénovation sociale qu'ils sont chargés de féconder?

Des réflexions de ce genre accentuaient chaque jour le mouvement de réaction ressenti par l'abbé Raynal. Il voyait et jugeait mieux que la nuée d'écervelés engagés sur cette route inconnue au bout de laquelle était la culbute. La révolution ne lui apparaissait plus comme « le fanal destiné à éclairer la marche de l'humanité, » mais plutôt comme un gouffre destiné à engloutir la nationalité française. Il frémissait des exagérations surgissant des masses. La faiblesse du roi et celle de son conseil lui faisaient entrevoir des abîmes.

Et en vérité, ce qui se passait, non plus aux Etats mais à l'Assemblée Nationale, était bien fait pour dissiper les dernières illusions. Le serment du Jeu de Paume, la prise de la Bastille, avaient ouvert l'ère des aventures en déconcertant les prévisions du pays. Durant la nuit du 4 août, le génie de la concorde avait un moment plané sur la patrie, mais il s'était évanoui comme un fantôme. Bientôt, la Déclaration des Droits de l'homme, le coup de main de Versailles, la fête de la Fédération, les préludes de l'émigration, avaient lâché la bride aux pires instincts de la démocratie.

Un flux d'orateurs empoisonnait la tribune comme une horde de libellistes et de pamphlétaires empoisonnait la rue. La littérature toute politique ne connaissait plus de frein. Après s'être égayée aux dépens de Bouille, qu'elle nommait le général Faïence tant il était facile à mettre en pièces, aux dépens de Narbonne, le ministre Linote, aux dépens de Louis, le prince Soliveau, aux dépens de l'abbé Maury, de tout et de tous, elle changeait de ton et prouvait que de la raillerie au mépris, du mépris à la menace, il n'y a que la distance de l'encrier à la plume. Le Petit Carême des Enragés tintait le glas des modérés de la Chambre ; Y Harmonica des Aristocrates traçait l'itinéraire de leur prochain voyage à Lanternopolis, la ville des réverbères; les innombrables brochures contre Y Autrichienne et contre le roi Veto prouvaient que la forteresse dynastique était minée.

Il y avait à la Constituante des talents remarquables, plus de talents qu'il n'en faudrait pour illustrer dix assemblées. Il y avait ce que la France contenait de plus remarquable comme esprit, comme savoir, comme dignité. Il y avait des honnêtetés inébranlables, des consciences incorruptibles; — on n'y comptait guère de profond scélérat que Robespierre.— Mais parmi ces talents et ces cœurs, pas un assez énergique pour imposer la voie à suivre, pour dominer le chaos ; pas un, sauf Mirabeau, peut-être, Mirabeau qui allait mourir et dont la mort serait un malheur public comme l'avait été sa vie. La majorité oscillait, sans guide et sans boussole. Chacun agissait, personne ne savait bien ce qu'il voulait. Pétion, Barnave, Lameth, vingt autres émiettaient leur influence sur un groupe, sur une coterie. Le gros suivait, bon gré mal gré, dans différentes directions, l'impulsion de la démocratie.

On n'aurait pu trouver, dans la chronique des nations,

de pendant à la situation actuelle. Marius avait gouverné ses démocrates, Sylla ses aristocrates, Cromwell ses puritains. Ici, l'anarchie avait commencé par l'anarchie; elle était née tout armée.

Cependant, au milieu de son désarroi en matière politique, l'Assemblée avait, au point de vue social, un instinct de rénovation parfaitement défini, très arrêté, instinct génial et créateur, qui voulait faire une France nouvelle, aux institutions régénérées. Administration, justice, religion, finances, instruction, législation, tout passait par ses comités pour en ressortir transformé.

Or, comme le meilleur moyen de modifier les institutions est de modifier les bases séculaires qui contribuent à les entretenir, elle avait taillé dans le sol des anciennes provinces des divisions théoriquement moulées et disposées comme celles d'un échiquier. Départements égaux, divisés en districts égaux, subdivisés en cantons égaux.

Les graves préoccupations d'intérêt public cédèrent un instant le pas aux petites passions locales particulièrement surexcitées par cette question de morcellement territorial. Chaque cité craignait d'y rencontrer pour elle un morcellement d'influence. Camboulas fut délégué à Paris par ses concitoyens, ainsi que Louis Seconds, pour aider la députation à sauvegarder l'autonomie du Rouergue. En qualité d'officier municipal de Saint-Geniez, il fit valoir accessoirement les droits de sa ville natale, tandis que Seconds faisait triompher ceux de la ville de Rodez à devenir le chef-lieu du département et le siège du tribunal supérieur qu'il s'agissait d'établir.

Les décrets de l'Assemblée donnèrent aux vœux de la délégation rouergate une satisfaction presque entière , puisque le département de l'Aveyron correspondit à l'an-

cienne délimitation de la province. Ce fut à peine si une faible partie du canton de Saint-Àntonin échut au Tarn-et- Garonne. Le département était divisé en neuf districts : Rodez, Villefranche, Aubin, Mur-de-Barrez, Séverac, Millau, Saint-Affrique, Sauveterre et Saint-Geniez-de-Rive-d'Olt.

Saint-Geniez choisi comme chef-lieu de district au lieu et place d'Espalion qui ne gardait que le tribunal civil ! Voilà bien un triomphe pour Camboulas, mais un triomphe quasi légitime pour une ville dont la population, presque égale à celle d'Espalion, ne le cédait guère que de 6,000 âmes au chef-lieu du département.

La réputation du grand homme de Saint-Geniez, de l'abbé philosophe, pesa-t-elle d'un poids quelconque dans la balance? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, le nom de Raynai recommençait à faire du bruit dans le monde.

Une des premières préoccupations de Malouet, dès que les circonstances s'étaient montrées favorables, avait été d'acquitter vis à vis de son vieil ami ce qu'il appelait une dette de cœur. Sur sa proposition, un hommage civique fut décerné par l'Assemblée « au généreux bienfaiteur qui avait donné 72,000 livres à l'Académie Française pour encourager les lettres, les sciences et les arts, et 24,000 livres à la Haute-Guyenne pour encourager l'agriculture. »

Cela fait, le député de Riom entreprit de poursuivre l'annulation de la sentence de prise de corps rendue en 1781 par le Parlement contre l'auteur de Y Histoire des Indes. De la sorte, ce dernier pourrait revenir à Paris et contrebalancer par l'autorité de son caractère l'influence des démagogues. La députation de Provence s'était offerte à porter la question à la tribune; l'intéressé préféra ne devoir cette obligation qu'à l'amitié.

Malouet présenta la motion le 15 août 1790. Il parla en

termes chaleureux « du célèbre écrivain victime du despotisme, qui fut le précurseur et l'apôtre de la liberté, et dont les ouvrages resteront immortels malgré quelques erreurs, grâce aux grandes vérités qu'ils proclament. » Il conclut en demandant la suppression de la procédure intervenue contre un citoyen illustre qui ne cessa jamais de bien mériter de la patrie.

La requête ne passa pas sans soulever une vive opposition de la part de Mgr de Bonal, évêque de Clermont, qui soutint comme citoyen, comme représentant de la nation et comme pontife de l'Eglise, qu'il serait scandaleux de prononcer la réhabilitation d'un transfuge de l'autel, discrédité par l'apostasie.

La véhémente et solennelle improbation d'un prélat plein de zèle dut être très sensible au cœur de Raynal.

L'Assemblée adopta néanmoins le projet de décret à la presque unanimité, et déclara non avenu l'arrêt du Parlement comme contraire aux droits naturels et imprescriptibles de l'homme.

L'abbé ne perd pas de temps et arrive à Paris, impatient d'essayer son crédit sur l'ancien théâtre de sa gloire. Il remercie l'Assemblée, dépose dans son sein la rétractation des erreurs qui peuvent lui être échappées dans ses écrits et proteste qu'il n'a jamais désiré que le plus grand bien de l'humanité.

L'évêque de Clermont se serait sans doute montré moins acerbe s'il eut eu conscience de l'évolution morale qui s'était accomplie chez le philosophe, du désir qu'il éprouvait maintenant de soulager ses remords et de souffrir au besoin quelques risques en expiation de ses audaces.

De lui-même il venait de supprimer son Histoire de la Révocation de l'Edii de Nantes, fruit de tant de veilles, de

tant de recherches, jaloux qu'il était de faire disparaître par un sacrifice dépassant les forces du vulgaire, les germes nouveaux d'opposition à la monarchie qui y étaient déposés.

Le vieux libertin relaps, le chantre complaisant des bayadères, l'impie séditieux qui avait écrit : « Peuples, voulez vous être heureux ! renversez tous les autels et tous les trônes ! » se sentait obéi. Il le voyait, et c'était son châtiment. Il se repentait et faisait un tardif meâ culpâ. Après avoir lutté, combattu pour le triomphe de ses théories, après avoir payé de l'exil la hardiesse de ses conceptions, il en comprenait l'insanité et les désavouait avec une énergie qui n'a pas été surpassée.

Ce fut avec le concours de Malouet, de Cazalès et de Clermont-Tonnerre que l'abbé paracheva cette mémorable palinodie. Mirabeau n'était plus. La voix tonnante s'était éteinte. Ne serait-il pas possible, se disaient ces messieurs, d'enrayer le mouvement révolutionnaire, d'établir une sorte de gouvernement parlementaire, d'opposer l'ancien philosophe aux libéraux comme on opposait le club des Impartiaux au club des Jacobins? Ils s'assurèrent du concours éventuel de MM. de Montmorin et de Bouille, se concertèrent avec les intimes de la Cour et rédigèrent en commun une sorte d'acte d'accusation énergique et censurai contre les compromissions coupables de la représentation nationale. Cet acte d'accusation n'était autre chose que la fameuse Adresse de l'abbé Raynal à la Constituante.

La bombe éclata le 31 mai 1791 .

L'Assemblée venait de décerner des honneurs à la mémoire de Voltaire. Elle avait évoqué les souvenirs de Montesquieu, de Rousseau, de Mably, de toute cette pléiade de libérateurs de la pensée qui étaient morts avant d'avoir vu germer la semence de liberté déposée par eux sur le sol

français, — et, tout à coup, on lui annonçait une lettre de l'abbé Raynal, un survivant de la grande école, l'héritier des gloires évanouies.

M. Bureau de Puzy avait accepté la périlleuse commission de proposer à la Chambre la lecture de l'Adresse.

« Peut-être l'Assemblée, insinue-t-il timidement, sera-t-elle froissée d'une liberté de langage qui n'a rien de commun avec l'adulation ? »

« Lisez, lisez, » crient avec ensemble les patriotes, convaincus, dans leur admiration anticipée, que le document va être écrasant pour le côté droit.

On fait silence et la lecture commence. La gravité respectueuse, les compliments de l'exorde ravissent les Jacobins fiers de recevoir l'hommage public du patriarche de la démocratie. Mais soudain les figures s'allongent, l'ahurissement se peint sur tous les visages. L'Adresse en effet s'exprime en ces termes :

« Serait-il donc vrai qu'il fallut me rappeler avec

» effroi que je suis un de ceux qui, en éprouvant une » indignation généreuse contre le pouvoir arbitraire, ont » peut-être donné des armes à la licence? La religion, les » lois, l'autorité royale, Tordre public redemandent-ils donc » à la philosophie, à la raison, les liens qui les unissaient à » cette grande société de la nation française, comme si, en » poursuivant les abus, en rappelant les droits des peuples » et les devoirs des princes, nos efforts criminels avaient » rompu ces liens ! Mais non, jamais les conceptions hardies » de la philosophie n'ont été présentées par nous comme la » mesure rigoureuse des actes de la législation.

» Vous ne pouvez nous attribuer sans erreur ce qui n'a » pu résulter que d'une fausse interprétation de nos prin- » cipes. Et cependant, prêt à descendre dans la nuit du

» tombeau, prêt à quitter cette famille immense dont j'ai » ardemment désiré le bonheur, que vois-je autour de moi ? » Des troubles religieux, des discussions civiles; la cons- » ternation des uns, l'audace et la tyrannie des autres ; un » gouvernement victime de la tyrannie populaire, le sanc- » tuaire des lois environné d'hommes effrénés qui veulent » alternativement les dicter ou les braver ; des soldats sans » discipline, des chefs sans autorité, des ministres sans » moyens ; un roi, le premier ami de son peuple, plongé » dans l'amertume, outragé, menacé, dépouillé de toute » autorité, et la puissance publique n'existant plus que dans » les clubs où des hommes ignorants et grossiers osent » prononcer sur toutes les questions politiques »

On se regarde, on se dresse, on s'indigne ; la patience échappe à quelques-uns. Ce n'est plus une Adresse, mais un drame dont chacun attend le dénouement. Le secrétaire poursuit la lecture. Le côté droit, d'abord stupéfait, s'échauffe et s'exalte. Le côté gauche vocifère : Vengeance, c'est du Malouetl

Nouveau Laocoon, Raynal adjure la Révolution de revenir en arrière, de rendre à la royauté son prestige, à la religion son éclat, aux finances leur sécurité, à la nation sa liberté. Il prophétise pour le pays des malheurs irréparables.

Le tumulte s'accroît. La longue harangue s'achève au milieu des cris de trahison et des murmures ironiques. Quand l'auteur parle de ses 80 ans : « On le voit bien, » hurlent les frénétiques. On le traite de royaliste, de gâteux, d'agent de Pitt.

Vingt députés se lèvent à la fois pour demander la parole. On dénonce l'auteur, le président, le secrétaire. On parle de mettre le premier au Temple, de destituer les deux autres. Robespierre monte à la tribune et calme enfin l'orage en

montrant les adversaires de la nation réduits à « aller chercher sur le bord de la tombe un vieillard d'ailleurs respectable, abusant de sa faiblesse, lui faisant abjurer les doctrines qui ont fait sa réputation. »

Ce pétard parlementaire eut dans tout le royaume un prodigieux retentissement, et son explosion souleva plus de tempêtes que de polémiques. Le signataire de l'Adresse ne fut pas discuté mais bafoué, vilipendé, traîné aux gémonies.

Des caricatures indécentes le représentèrent coiffé d'un bourrelet et retenu par des lisières comme un enfant. La société des patriotes de Marseille transporta solennellement son buste à l'hôpital des fous. Tous les journaux révolutionnaires, vingt pamphlets l'accablèrent de virulentes invectives. Anacharsis Clootz accusa le pauvre abbé « d'avoir vendu des nègres aux colons de St-Domingue et des Laïs aux débauchés de Paris. » Un autre publiciste affirma qu'il avait exercé le métier d'espion de police. Dans une lettre plus modérée, s'inspirant davantage du précepte édicté par le législateur antique : « Lève-toi devant la tête blanche, » André Chénier lui reprocha d'avoir apostasie la philosophie comme il avait apostasie la prêtrise. J'espère, disait le poëte en terminant, que l'auteur de V Adresse à l'Assemblée Nationale m'excusera d'oser citer Moïse à l'auteur de Y Histoire philosophique.

Si du moins quelque résultat politique fut venu apporter une compensation aux tortures subies par la victime expiatoire ! Mais non, le sacrifice fut sans portée. Comme la voix de Cassandre la voix du converti ne fut pas écoutée, à rencontre de ce qui s'était passé quand elle prêchait l'erreur. Les Jacobins s'en moquèrent ; les aristacrates la dédaignèrent, n'admettant pas qu'il put sortir quelque chose de bon d'un cerveau philosophique.

Quant aux incolores, aux gens de la Plaine, partisans des demi-concessions et des demi-revendications, mouches du coche habituées aux mouvements stériles, ils partaient en guerre, prenaient parfois une pose de matamores, proféraient des phrases bien faites, des propos comminatoires, mais, — nous aurons à le constater d'une façon invariable, — ils se repliaient au premier danger, parce qu'ils n'avaient pas de plan, pas de but défini ou pas de moyens de l'atteindre.

Que les abbés Raynal du présent ou de l'avenir ouvrent les annales du monde et s'inspirent des leçons du passé.

Tout cela fit sur l'esprit du philosophe une impression pénible. Sa santé en fut bouleversée. Un accès de fièvre catarrhale le retint au lit pendant six mois. Son nom cessa d'être mêlé aux événements publics.

0 ingratitude des hommes ! La famille de Raynal resta froide et revêche devant cet écroulement. Camboulas surtout boudait sans vergogne, car chacun des pas en arrière accomplis par son oncle risquait de compromettre le bénéfice des pas en avant que son ambition lui faisait multiplier vers les sombres bords révolutionnaires.

L'Aveyron renia presque unanimement celui qui avait été le fleuron de sa couronne, son dulce decus. A l'heure présente, le prêtre qui n'était plus prêtre, et qui malgré cela se faisait le champion du sacerdoce, lui apparaissait comme un eunuque également suspect à tous les partis.

Le département tressaillait, en effet, jusque dans ses moindres fibres sous la poussée de la question religieuse. La Constitution civile du Clergé qu'avait contre -scellée Mgr de Cicé, l'ancien évêque de Rodez, devenu garde des sceaux de Louis XVI, la Constitution civile du Clergé à

laquelle cinq des prélats faisant partie de l'Assemblée s'étaient seuls ralliés, tandis que tous les autres la repoussaient, inquiétait plus profondément les esprits que la Constitution politique.

La population des campagnes, imbue avant tout de sentiments religieux et jalouse de rester fidèle à sa foi, avait accueilli avec une sorte de rage la loi du 27 novembre. De son côté, le peuple des villes n'avait pas vu sans énervement se fermer, à Rodez, les couvents de Saint-Cernin, de Sainte-Catherine, de l'Annonciade, de l'Ordre de Cîteaux, de Notre-Dame, de la Chartreuse et des Jacobins; à Villefranche, ceux de la Visitation et de Sainte-Ursule; à Saint- Geniez, ceux de l'Union, de la Falgue et des Augustins. Et maintenant, c'était la religion elle-même que l'on voulait fermer, et l'exaspération était à son comble.

On évoquait comme un cri de ralliement la vieille devise de Rodez : Ruthena fidelis Deo et Régi.

Les deux camps formés au sein de l'Eglise, celui des Insermentés et celui des Assermentés, étaient prêts à en venir aux mains. Mgr de Colbert venait d'être déclaré déchu de son siège épiscopal. Il avait cependant fait bien du chemin depuis l'ouverture des Etats. Il avait été un des prélats les plus engagés sur la voie glissante des concessions. Un moment même, son esprit avait hésité à entrevoir toute la portée de la nouvelle constitution religieuse, et l'énergique fermeté de son collègue, l'abbé Malrieu, n'avait pas peu contribué à lui dessiller les yeux. Quoi qu'il en soit, il était parti pour l'Ecosse, son pays d'origine, la veille même du terme extrême assigné à la prestation du serment.

Il fut considéré comme démissionnaire, et l'on vit aussitôt surgir, du sein du clergé constitutionnel, un compétiteur au siège vacant qu'il s'agissait de pourvoir. Ce candidat était

Claude Debertier, natif de Clermont en Auvergne, curé de La Guiole et supérieur du Séminaire de cette ville. Sous les apparences d'une vertu austère, Debertier dissimulait l'ambition la plus effrénée. Son maintien était sévère et imposant. Une maladie chronique donnait à son port quelque chose de grave et de mélancolique qu'il laissait prendre volontiers pour un effet de ses austérités. Il semblait, somme toute, présenter un caractère de religiosité suffisant pour ne pas effaroucher les consciences.

Le fanatisme se promit néanmoins de transformer en champ de bataille la nef de la Cathédrale de Rodez, dans laquelle était convoqué, pour le 20 mars 1791, le corps électoral, à l'effet d'élire le nouveau pasteur. Il fallait chasser du temple les marchands et les publicains. Les lettres pastorales, les factums répandus à profusion étaient autant d'appels de clairons sonnant la charge. On allait jusqu'à s'attendre sur les routes, jusqu'à s'embusquer pour faire le coup de main.

La démission du Président du district et celle du Procureur-général syndic déconcertèrent les patriotes et leur firent craindre d'être les plus faibles dans cette levée de boucliers, malgré les décrets de l'Assemblée. Heureusement pour eux, Louchet et Chabot étaient là, qui avaient applaudi des premiers à la main-mise de la Nation sur les biens du Clergé, à la suppression des congrégations religieuses, à la fermeture des monastères. Ils allaient, sous un masque dévot, sépulcres blanchis de l'Evangile, rassurant les alarmes des consciences timorées, se faisant les garants de la religion, dissipant les scrupules chimériques et proclamant plus haut que personne l'immortalité de la foi chrétienne.

Chabot surtout se multipliait. Le saint homme n'était jamais à court de moyens de persuasion dont il brusquait au

besoin l'efficacité. Il embrigadait, il enrégimentait les amis de la Constitution et évangélisait les plus hostiles, quand il le fallait, à coups de crosses des fusils de la garde nationale. Grâce à lui force resta à la loi.

Quand M. Debertier groupant, avec son aide, les suffrages nécessaires, eut été proclamé évêque de l'Aveyron, les décharges d'artillerie, les danses publiques, les feux de joie, les illuminations et les fanfares s'efforcèrent bruyamment, mais vainement, de convaincre le peuple de son intime satisfaction.

Toute peine mérite salaire et le salaire" ne se fit pas attendre pour l'ouvrier de la dernière heure, l'ex-capucin François Chabot.

Dans le remue-ménage épiscopal qui venait de s'opérer, l'abbé Grégoire, ancien élève des Jésuites, curé d'Ember- Mesnil, mis en évidence par le rôle considérable qu'il jouait à la Constituante, avait, lui aussi, recueilli une mitre dans le Loir-et-Cher, en remplacement de Mgr de Thémines. La première inspiration du nouvel évêque constitutionnel ne fut pas heureuse, et prouva que l'on peut être homme de ferveur et homme de talent sans connaître les hommes. Instruit de l'habileté civique qu'avait déployée Chabot dans la campagne contre les prêtres opposants, et, convaincu qu'il aurait en lui un collaborateur plein de zèle, il le choisit comme grand-vicaire et l'appela à Blois. « Venez, disait le pasteur au Méphistophélès en soutane, prenez ma houlette, entrez dans ma bergerie. Allez, en mon nom, parcourir les hameaux, visitez mes fidèles, catéchisez les enfants, instruisez les adultes. Prêchez à tous, vous qui avez si bien pratiqué ces vertus, la chasteté, l'humilité, la droiture, le respect des serments, la charité »

L'Assemblée nationale avait atteint dans leur mode d'existence le trône, l'aristocratie, la magistrature, l'église, l'armée. Elle avait, avec un noble courage, avec une énergique persévérance de convictions, nivelé à outrance et fait table rase du passé. Il lui restait encore à jalonner la route de l'avenir, à fixer sur ses bases le nouvel ordre social. En un mot, il lui restait à promulguer une Constitution, puisqu'elle était Constituante.

Il lui fallait même se presser, car, malgré ses immenses travaux, malgré ses inappréciables conquêtes de liberté, de justice et d'égalité, elle était usée dans l'opinion. Les interrègnes d'institutions entre les abus et les réformes avaient énervé la nation. Le luxe appauvri, le commerce, l'agriculture et l'industrie languissants, le crédit anéanti, les impôts surchargés, les factions envenimées, les clubs convulsifs, les récriminations des uns, les exigences des autres avaient miné le prestige de la mémorable représentation. Haïe comme révolutionnaire à Coblentz, elle était haïe comme rétrograde à Paris. L'esprit public se montrait rassasié de ses députés ; les députés se sentaient écœurés.

Hâtivement, au milieu des convulsions produites par la fuite de Varennes, elle mit la dernière main à la charte fondamentale du pays, à ce statut politique que, dans sa pensée, la postérité burinerait sur l'airain comme la loi des Douze Tables, et respecterait comme l'œuvre immortelle d'une assemblée expirante.

Dérision des prévisions humaines ! La Constitution de 91 ne devait pas vivre deux ans. Fauchée dans sa fleur, elle devait être remplacée par la Constitution de 93, non moins éphémère, qui ferait place, à son tour, à la Constitution de 95 parvenue, au bout de cinq ans, aux extrêmes limites de la vieillesse.

Le 30 septembre 1791, la tête épuisée par un gigantesque effort, le cœur flétri par les dégoûts, la Constituante prononce sa dissolution et déclare ses membres inéligibles à la future assemblée.

D'un simple coup-d'œil on envisage la pente effroyable sur laquelle elle avait glissé.

Le 5 mai, S. M. ouvre les Etats- Généraux aux acclamations d'une nation enthousiaste.

Le 23 juin, le Tiers brave l'autorité royale et s'empare du pouvoir.

Le 14 juillet, la Bastille est prise.

Le 17, on tire sur les carrosses de la Cour, et Louis XVI prend la cocarde tricolore.

Le 6 octobre, la famille royale est traînée à Paris dans l'appareil que l'on sait, précédée des têtes sanglantes de ses serviteurs.

Huit mois après, le monarque rentre de nouveau en voiture cellulaire dans son palais des Tuileries désormais transformé en prison.

En rien de temps, le plus beau royaume du monde est déchiré.

Du jour où il avait accepté la cocarde, symbole de la Révolution, Louis XVI devenait le jouet du peuple.

De la cocarde au bonnet phrygien, du bonnet au Temple, du Temple àl'échafaud, stations fatales du chemin de croix de la faiblesse.

La Constituante avait tout détruit, mis la torche aux mains des incendiaires, ouvert la porte et chassé les gardiens de l'édifice social. Il ne restait plus qu'à mettre le feu. La Législative s'en chargea.

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