‹ Les révolutionnaires du RouergueChapitre 8 sur 21 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les Constituants de l'Aveyron. — Ses Législateurs. — Chabot député. — Coup-d'œil sur l'Assemblée Législative. — Deux gamineries et deux cauchemars. — Le Veto. — Les Capucinades. — Le 20 juin. — Le pouls de la royauté. — L'infâme Charrier. — Le baiser Lamourette. — Déchéance ! — Le 10 août. — Consummntum est ! — Le soleil de septembre . — La chasse du peuple. — L'abbé Carnus et l'abbé Seconds. — Elargissement de 12,000 captifs.

Les membres de la grande Assemblée se dispersèrent dans leurs foyers. Tel l'astre éblouissant se dissimule derrière un nuage. Tel l'artiste s'éloigne de quelques pas pour mieux embrasser les perspectives de son œuvre.

Les Constituants de l'Aveyron avaient pris aux débats parlementaires une part plus utile que saillante et s'étaient confinés dans les modestes mais laborieuses délibérations des Comités. Sauf quelques motions du marquis deMontcalm on ne pourrait trouver dans la collection du Moniteur une colonne consacrée au monument oratoire de la représentation du Rouergue. C'est à peine si l'on y voit figurer les noms de MM. de Bournazel, d'Adhémar, de Colbert, de Villaret, Malrieu, Pons-Soulages, Rodât, Andurand, Périn de Roziers et Manhiaval.

Seul Lambel a laissé aux générations futures, dans les comptes rendus de la feuille officielle, un échantillon de son éloquence : « C'est aujourd'hui, s'était-il écrié à une heure de sublime inspiration, c'est aujourd'hui le tombeau de la

vanité. Je demande qu'il soit fait défense à toute personne de prendre les qualités de comte ou de baron. »

La harangue était brève, mais elle avait été prononcée à la séance du 19 juin 1790, dans cette triste après-midi qui voulut singer l'enthousiaste nuit du 4 août et qui n'imagina rien de mieux pour relever la France que de la dégrader de sa noblesse héréditaire. Conformément aux vœux du laconique Lambel, chacun s'était empressé de jeter dans le creuset de l'oubli, noms, armoiries, livrées, emblèmes, symboles, légendes, tout ce qui avait fait l'histoire. En vain un plébéien, l'abbé Maury, avait-il tenté de défendre l'aristocratie nationale. Il avait été vertement rabroué par les Montmorency, Noailles, Lafayette, Lameth, Sillery, Faucigny, d'Estournel subitement atteints de l'hystérie du suicide. A l'issue de cette mémorable orgie de débaptisation, les appellations se trouvèrent tellement modifiées que le côté droit en était devenu méconnaissable.

Au moment de la dispersion de l'Assemblée, la députation du Rouergue était d'ailleurs considérablement réduite. Perrin de Roziers était mort durant sa mission ; puis l'émigration avait disséminé à l'étranger MM. de Montcalm, de Colbert, Malrieu et d'Adhémar, ainsi que le comte de Bournazel, dont le château, l'un des plus somptueux manoirs du Rouergue, avait été saccagé et pillé par une horde de patriotes.

Parmi les survivants, Pons-Soulages, Rodât et Andurand allaient être bientôt incarcérés comme suspects d'incivisme et de modérantisme. La Révolution ne devait se montrer clémente, c'est-à-dire oublieuse, que pour de Villaret qui se fit momentanément ignorer dans sa retraite de Bès, pour Manhiaval et pour Lambel qui se dissimulèrent, le premier sous une modeste toque de juge de paix, le se-

cond derrière les cartons poudreux d'une étude de notaire dont il dut, j'aime à le croire, effacer les panonceaux.

Il n'y avait pas là, peut-être, un encouragement bien décisif à se charger des affaires du peuple. Mais le peuple n'a pas à se gêner ; il trouvera toujours des mandataires empressés.

Ceux que l'Aveyron députa à la Législative devaient s'y faire remarquer encore moins que leurs devanciers, mais ils stéréotypaient à merveille l'état d'esprit d'un département qui, malgré les excitations de plus en plus malsaines, ne progressait que lentement et presque à regret dans la voie révolutionnaire. L'exagération répugnait à sa nature honnête et modérée, qui exigeait de ses représentants ses deux qualités de prédilection, la modération et l'honnêteté. Les théories républicaines de Camboulas, les dénonciations haineuses et anti-constitutionnelles de Louchet étaient en avance sur l'opinion.

Le choix des électeurs se fixa sur six avocats : Arssaud, Constans-Saint-Estève, Lortal, Pommiès, Molirîier et de N^garet; sur un magistrat, Etienne Bosc, juge au tribunal du district de Saint-Geniez ; sur deux médecins, Bô et Lobinhes, que nous retrouverons à la Convention, et enfin sur un ex-officier au régiment royal du Dauphiné, Louis de Bourzes, unique spécimen des anciens Ordres privilégiés. Tous membres des administrations municipales ou des Directoires de leur district ; tous intelligents, instruits et probes, mauvaises recrues pour l'armée du désordre et de l'anarchie.

En revanche, une de nos vieilles connaissances, François Chabot, apportait à la Révolution, dans la nouvelle Chambre, un appoint inappréciable de fougue, de haine, de turbulence et d'audace.

Dans l'Aveyron, le capucin avait secoué son froc ; dans le Loir-et-Cher, le vicaire épiscopal avait secoué sa foi. On l'avait entendu prêchant dans les campagnes une morale nouvelle : « Filles et femmes, croissez et multipliez ; vous n'avez besoin pour cela ni de prêtres, ni de ministres. »

Sa conduite licencieuse, ses scandaleux dérèglements avaient contraint l'abbé Grégoire à le révoquer de ses fonctions, mais, en même temps, son patriotisme échevelé l'avait désigné aux suffrages populaires. Et tandis que l'évêque revenait dans son diocèse, dévêtu du mandat de représentant, son ancien collaborateur, désormais irréconciliable avec le culte de sa jeunesse, s'asseyait aux côtés de Baaire et de Merlin de Thionville, sur les bancs les plus élevés de l'Assemblée.

Une baguette magique semblait avoir, entre la veille et le lendemain, transformé la salle des séances. Plus de privilégiés, plus de costumes religieux, plus de figures graves et austères, plus de cheveux blancs. Une invasion de jeunesse répandue sur tous les gradins. Hier est devenu le passé.

Dans les idées, même métamorphose. Le côté gauche du 30 septembre se trouve être le côté droit du 1er octobre, en vertu de la loi de progression naturelle. Ce sont les Constitutionnels, défenseurs de l'œuvre accomplie par la Constituante, derniers soutiens d'une monarchie démantelée, dont l'écho se répercute au club des Feuillants. A gauche, deux factions, deux étages : les Girondins, qui n'attaquent pas encore la royauté, mais qui rêvent déjà la république, une république avec ses prestiges, ses mœurs et ses vertus antiques, dont Vergniaud est l'orateur, dont Condorcet est l'écrivain. — Puis, au-dessus, une coterie d'énergumènes bouillants, remuants et exaltés, qui estiment avec Chabot

que les Etats libres ont besoin d'une perpétuelle agitation pour se soutenir. Leur programme est aussi la république, mais la république communaliste, avec les expansions d'une démagogie triomphante. Ces deux factions vont prendre le mot d'ordre aux Cordeliers où domine Danton, et aux Jacobins où domine Robespierre. — Au centre, une masse flottante, le Ventre, à la foi molle et indécise, oscillante et vacillante dans son attitude d'équilibriste.

En se rajeunissant outre mesure, l'Assemblée avait perdu la maturité et l'expérience nécessaires à un corps délibérant. Aussi son premier acte fut-il une gaminerie consistant à rogner sournoisement les pieds du fauteuil royal, pour le mettre au niveau du fauteuil présidentiel, et à gratter sur son vocabulaire les titres trop obséquieux de Sire et de Majesté.

Cette bonne farce fut peu goûtée et la Chambre, assez piteuse, dut se rétracter le lendemain devant la désapprobation du sentiment public. Inutile de dire que Chabot, l'un des plus avides de bruit et de popularité parmi ces hommes obscurs et inconnus, avait cru devoir accentuer par une grossièreté la mesquinerie impolitique de ces deux propositions, en déclarant incompatible avec la majesté du peuple que le roi se permit de faire dire à la Chambre : Je viendrai à 3 heures.

C'est d'ailleurs une lamentable histoire que celle de la Législative, une histoire dont les rapides épisodes ne peuvent apporter aucun relief à la gloire nationale. Elle ne renferme en réalité que trois dates, toutes les trois humiliantes pour la dignité humaine : le 20 juin, le 10 août et les journées de septembre. Guerre extérieure et guerre civile. A l'extérieur, rien que des revers, depuis la débandade de Quiévrain jusqu'à la prise de Verdun. A l'intérieur, rien que des

incarcérations, des insurrections et des massacres. Nulle grandeur dans cette omnipotence de douze mois qui se raidit, qui se cabre, mais qui finit toujours par s'incliner, servile, devant les clubs, devant l'hôtel de ville, devant la rue. Le bras inerte, les pieds figés dans la boue et dans le sang, le front sans fierté, la seconde Assemblée .nationale n'a pas même l'auréole du forfait.

Les émigrés et les prêtres réfractaires étaient pour le Parlement novice deux cauchemars, deux obsessions, hantant avec la persistance de l'idée fixe ses rêves et ses veilles. Il affectait bien de déclarer, par l'organe de ses principaux coryphées, que l'émigration constituait « une évacuation salutaire, la transpiration normale du sol de la liberté, » mais, par une inconséquence bizarre, il s'efforçait d'arrêter cette transpiration, en punissant de mort tous les émigrés qui ne rentreraient pas à bref délai, — en attendant qu'il punît également de mort tous ceux qui rentreraient.

De plus, comme corollaire, il demandait au roi de sanctionner un décret déportant en masse le clergé insermenté.

Certes, Louis XVI n'était pas de bronze et inclinait vite aux concessions. Son tempérament d'abandon se pliait facilement devant le parti de l'outrance. Il venait encore de sacrifier son ministère constitutionnel, avec Narbonne et Delessart, pour accepter un ministère girondin, avec Roland et Dumouriez. Il avait donné la main à la séquestration des biens des émigrés. Cependant, sa conscience l'emporta, et il opposa son veto à une mesure de rigueur qu'il considérait comme un acte de barbarie sacrilège. Cet éclair suprême d'énergie déchaîna la tempête en exaspérant les énergumènes de l'espèce de Chabot.

Le Capucin devenu Jacobin n'était, quoiqu'il en eût et malgré ses prétentions à la prépondérance, qu'un révolu-

tionnaire subalterne. Mais sa fougue, sa véhémence, sa facilité d'élocution et sa franche perversité n'en faisaient pas moins un personnage redoutable et un dangereux instrument de destruction. Les plaisanteries que lui attirait son ancien état distillaient dans ses veines un poison de plus en plus subtil. Il s'était fait de la délation une spécialité, un principe. Tous ceux qui n'étaient pas ses partisans, le roi, les ministres, Lafayette, ses propres collègues étaient tour à tour l'objet de dénonciations perfides, désormais baptisées du nom de Capucinades.

Nommé membre du Comité de surveillance, Chabot avait coup sur coup accusé Brissot, Arragon, Delessart, Bertrand de Molleville, Montmorin, Jaucourt. Il était parvenu à faire décréter d'arrestation le duc de Cossé-Brissac comme inculpé de trahison.

Il portait si loin la méfiance et la suspicion que ses complices eux-mêmes, effrayés d'une attitude qui touchait au délire, demandèrent qu'on l'enfermât à l'Abbaye. Cette perspective de la prison ne l'intimida pas. Il n'eut plus à la bouche que des menaces et des injures. Il ne parlait que de tocsin, de piques et de baïonnettes. Il déclara, le 19 octobre, en attaquant de la façon la plus véhémente le ministre de la guerre Duportail , « que l'armée de ligne n'avait été commandée jusque là que par des scélérats. »>

Autant aurait valu lutter contre un volcan en éruption que de chercher à endiguer le torrent de fiel débordant du cœur de l'ancien moine. Vrais ou mensongers, il lui fallait des griefs à jeter au peuple pour entretenir sa colère. Il ne cessait d'assiéger la tribune pour y dévoiler de quotidiennes conspirations contre la nation. •

De ce nombre, fut le fameux Comité autrichien, prétendue association de courtisans, formée à Bagatelle pour préparer

la chute des patriotes. Cette invention était manifestement une fantasmagorie; mais, pour faire croire à la réalité de ce fantôme, Chabot et ses deux complices, Merlin et Bazire, avaient mis en circulation des détails tellement circonstanciés et affirmatifs, que les anciens ministres, menacés par cette trame odieuse, dénoncèrent les calomniateurs à la justice. Le juge de paix Larivière lança contre eux un mandat d'amener. Il arriva ce qu'il était facile de prévoir. Poursuivre des scélérats, quand ces scélérats sont députés, n'est-ce pas une atteinte impardonnable à Inviolabilité de la représentation nationale? Ce fut le juge de paix que l'on incarcéra.

Le fanatisme et le patriotisme de Chabot tenaient d'ailleurs du tréteau et aimaient la grosse caisse du charlatan. Son collègue Grangeneuve, un illuminé, lui proposa un jour de s'entr'égorger pour faire de leurs cadavres un étendard insurrectionnel, en laissant supposer au peuple que le sang des représentants patriotes avait été répandu par les aristocrates à la solde du roi. N'est-ce pas ainsi, lui disait-il, que l'on électrise et que l'on affole la multitude ? Le sang de Lucrèce n'a-t-ilpas, dans l'antiquité, porté le coup fatal à la tyrannie ? Chabot n'accepta pas le rendez-vous, mais il vola l'idée du frénétique député bordelais, en se faisant, à quelques jours de là, blesser légèrement par six hommes affidés qui donnèrent satisfaction à son appétit de réclame.

La haine aveugle que le moine défroqué portait à la royauté était ce qu'il y avait de moins factice dans son bagage de bateleur politique, peut-être parce qu'il la considérait comme le meilleur spécifique de la popularité. Delenda<Tyrannis ! En ces deux mots se résumait son programme. Abattre le trône, tel était le fond de toutes ses harangues.

On comprend que, dans ces conditions, le veto opposé par le roi à la déportation en bloc des prêtres réfractaires devait fournir plus qu'un prétexte aux excitations insurrectionnelles. Plus de discours, des piques ! Que désormais les pétitions, présentées au souverain sur une hache, lui apprennent que les désirs du peuple sont des ordres !

Aussi vit-on, dans la matinée du 20 juin, le hideux capucin soulevant les faubourgs et les poussant à l'envahissement des Tuileries. L'armée des sans-culottes, sous la conduite de Santerre et du boucher Legendre, à la consternation de l'Assemblée ahurie et impuissante, défila durant de longues heures, ivre, baveuse et déguenillée, devant la famille royale, humilia l'antique monarchie française, la traîna au Calvaire, ternit de vin et d'ordures ses fleurs de lys.

Voyez si mon cœur bat plus vite, disait Louis XVI à cette horde menaçante, prête au massacre. — C'est vrai, Sire, chacun peut rendre témoignage de votre courage physique ; vous êtes le noble rejeton d'une race de héros. Mais mettez la main sur le cœur de la royauté et vous verrez qu'il bat moins vite, comme celui d'une gazelle frappée à mort.

Et cependant, elle avait encore des défenseurs, cette royauté agonisante. Ses partisans n'étaient pas tous à Coblentz, et le paysan des campagnes, resté fidèle à son Dieu et à son roi, se montrait rétif à la poursuite des prêtres et des nobles.

Tous les députés de l'Aveyron, à l'exception de Bô dont l'influence était médiocre, avaient voté contre les mesures de proscription et de haine. De Bourzes et de Nogaret, plus spécialement restés en communication fréquente avec leurs électeurs, les entretenaient dans leurs sentiments de loyauté. Constans-Saint-Estève s'indignait

contre les événements du 20 juin, et promettait de quitter une Assemblée qui ne saurait pas prévenir le retour de pareilles horreurs. Les parents de Chabot, l'évêque constitutionnel lui-même n'avaient pas toutes leurs aises, malgré la sauvegarde de Louchet, de Camboulas et de leurs bataillons patriotiques.

Charrier, — celui que les républicains nommèrent plus tard l'infâme Charrier, — voulut profiter des dispositions de la contrée pour la soulever contre la révolution, comme il venait déjà de soulever la Lozère.

Fils d'un notaire de Mende, sept fois engagé dans divers régiments, sept fois racheté par son père qui le destinait à continuer sa profession, Charrier, adoré dans son pays, avait été nommé par le Tiers député du Gévaudan aux Etats- Généraux. À la Constituante, il avait peu parlé; mais sa belle et haute stature, sa physionomie franche et ouverte, la netteté et la fermeté de ses opinions lui avaient concilié bien des cœurs. Son dévouement inébranlable aux principes de l'ancienne monarchie avait été d'autant plus remarqué que la manifestation en était plus rare chez les hommes de loi.

Après la session, Charrier se disposait à gagner la frontière, quand les princes lui persuadèrent qu'il pourrait leur être bien plus utile en restant dans sa patrie. Il n'hésita pas et organisa aussitôt une troupe de déserteurs et de paysans toute prête à un coup de main royaliste. Mende n'attendait qu'un signal pour se mettre en insurrection. Mais si Charrier était brave, il était prudent. Il voulait auparavant se créer des intelligences dans les départements voisins, afin de rendre l'explosion plus générale. L'Aveyron, le Tarn présentaient d'ailleurs, comme la Lozère, une contrée sillonnée de montagnes et de forêts, fort propice à la guerre de partisans.

Rodez, Millau, Séverac devinrent donc pour lui des postes d'observation d'où ses colonnes battaient la campagne et taillaient en pièces les gardes nationales patriotes. Saint- Geniez même, le nid de Chabot, faillit être conquis à la révolte par l'audacieux Plombât, un des lieutenants de Charrier. Malheureusement, les autorités du district avaient été informées du mouvement projeté, et la bande royaliste, assaillie à l'improviste, dut se réfu'gier en désordre dans la forêt de Palangin.

Le 12 avril, l'Assemblée rendit un décret mettant en accusation Charrier et Plombât, et approuvant la conduite du directoire de l'Aveyron, ainsi que celle de M. Couret, maire de Saint-Geniez, et de Camboula, fils aîné.

Laissons le chef insurgé errer de caverne en caverne avec ses plus fidèles soldats, attendant pour reprendre l'offensive un ordre de Coblentz, un signal de Lyon ou de la Vendée, et voyons ce qui se passait à l'Assemblée.

Un moment stupéfiée par l'envahissement du château royal, la Chambre venait de se réveiller à l'annonce de la réunion des armées de Prusse et d'Autriche, et de leur marche sur Paris. La nouvelle avait produit le choc d'une étincelle électrique. Les partis s'étaient réconciliés et avaient échangé le fameux baiser Lamourette. La liste civile, le veto, Lafayette, tout avait été oublié. Pastoret serrait les mains de Condorcet , Dumas était auprès de Bazire, Jaucourt auprès de Merlin, Ramon auprès de Chabot. La patrie se trouvait-elle sauvée par cette réconciliation normande? Non, car, le 11 juillet, elle était déclarée en danger. Trois jours plus tard, sur l'autel de la Patrie, au milieu des 83 tentes figurant la présence des 83 départements, sous la ramure des peupliers de la liberté ombrageant le Champ de Mars et près du brasier gigantesque

dévorant le monument de la féodalité, les enrôlements volontaires commençaient et l'insurrection se déclarait en permanence.

Que sont, à cette heure, les 750 députés investis naguère de la confiance du peuple? Rien, des brins de paille, des fétus que le peuple dispersera d'un souffle s'ils regimbent, s'ils s'insurgent contre les ressauts de férocité qui lui montent à la tête, des jouets aux mains des triumvirs Marat, Danton et Robespierre, de simples commis enregistreurs des volontés de la Commune.

De partout surgissent les idées de déposition ou d'abdication du roi, de déchéance partielle ou totale, de monarchie élective ou de république.

L'un des premiers, Chabot porta la motion à la tribune :

« Le peuple, dit-il, a toujours le droit de briser sa loi constitutionnelle Savonnez le pouvoir exécutif, déclarez

même qu'il est blanc comme neige, et la nation n'en restera pas moins convaincue de la trahison de la Cour. Essayez de sauver le trône, et le peuple se sauvera lui-même. »

Des cris : A l'ordre! A l'Abbaye le parjure! accueillirent cette hardie déclaration . Chabot n'en devint que plus agressif. Il se fit inscrire dans la légion des Tyrannicides imaginée par Jean Debry. Chaque jour il lançait des insinuations perfides contre le château des Tuileries qu'il appelait la terre de Coblentz. Le 2 août, il prononça même un acte d'accusation en bonne forme et menaça le président de se faire justice lui-même si on n'imposait pas silence au côté droit.

Le Ventre, intimidé par cette attitude, n'osa pas résister et décida enfin de- mettre à l'ordre du jour la question de déchéance. La discussion fut fixée au 9 août. Les esprits timorés manœuvraient pour faire sortir du débat parlementaire une solution mitigée, mais cela ne faisait pas l'affaire

de la Commune, qui trouva dans l'émeute le moyen le plus sûr de faire triompher sa volonté.

Tandis que Marat et Robespierre se blottissent dans leurs cachettes souterraines, Danton court aux Cordeliers et crie : Aux armes! Chabot parcourt les réunions du faubourg Saint-Antoine et réclame une formidable levée de boucliers. Camille Desmoulins fait sonner le tocsin. On bat la générale; les Marseillais se massent en colonnes, la marée monte, le peuple est fou. Les canons sont braqués sur le palais du roi, les Suisses sont égorgés, les gardes et les domestiques mutilés, les appartements envahis et saccagés ; l'incendie éclaire les obscénités et le pillage.

Louis XVI jette un dernier coup d'œil sur la demeure qui abrita son enfance, sur ce trône des Bourbons qui vient de crouler avec la Constitution elle-même, et, pour arrêter l'effusion de sang, il se rend avec sa femme et son fils au sein de l'Assemblée, à travers les huées et les insultes.

Consnmmatum est.

Cruelle raillerie du sort! C'est Vergniaud qui préside la séance. C'est à la Gironde que Louis est allé en roi demander un asile; c'est la Gironde qui va en faire un captif.

Le monarque s'assied à côté du président ; Chabot proteste;— et le monarque s'enfonce dans la loge du logographe, vestibule de la Tour du Temple, son dernier palais, où le geôlier Simon lui servira de chambellan et vingt hommes des sections de gardes du corps.

L'Assemblée avait rendu son décret suspendant provisoirement la royauté, suspendant la liste civile, confiant le pouvoir exécutif au ministère et convoquant une Convention nationale.

Si la royauté est tombée, la Législative aussi. Il ne reste en présence que deux pouvoirs : la Commune et la Montagne;

la Montagne, qualification que Chabot vient de faire adopter pour la portion des représentants qui siègent au sommet de l'hémicycle.

Il faudrait maintenant jeter un voile épais sur les derniers tressaillements d'une législature avilie, qui va expirer dans le sang comme Clarence dans un tonneau de Malvoisie.

Danton est ministre de la justice. Marat et Robespierre, sortis de leurs repaires, sont les rois de Paris. Leur peuple vient de commettre plus de crimes et plus d'orgies qu'il n'en faudrait pour déshonorer une nation. Lafayette, dont la tête est mise à prix, a quitté la France. Chabot fait jurer à l'Assemblée un serment de haine à la royauté ; il déclare que c'est la famille royale qui a tiré sur le peuple, qu'il faut sévir contre les conspirateurs des Tuileries encore vivants, et que, « dans la terre de l'égalité, on doit raser toutes les têtes, même celles qui sont assises sur le trône. »

Un tribunal extraordinaire est institué pour juger les criminels du 10 août, c'est-à-dire les Suisses et tous les citoyens suspects de royalisme. Mais le tribunal est trop lent. Le peuple ne peut pas attendre ; il se chargera de la besogne. Le drame sera bref, car Longwy est occupé par les Prussiens et on annonce l'investissement de Verdun ; mais on peut s'en rapporter à Marat, à Maillard et à Billaud- Varennes pour organiser la mise en scène.

Des escouades sont formées dans chaque section pour opérer les visites domiciliaires les plus minutieuses. Tout local devra être fouillé, tout habitant interrogé, tout suspect incarcéré. Pendant ce temps les portes de la ville seront closes et nul ne pourra franchir l'enceinte s'il n'est muni d'un sauf-conduit. Tout prêtre, tout noble, tout parent de prêtre ou de noble, tout ancien Constituant, tout Feuillant est déclaré ennemi de la nation.

Parmi ces fondateurs de la liberté, parmi ces rêveurs généreux de 1789 qui avaient entrepris la régénération du monde, il ne restait déjà plus sur le sol parisien que de rares survivants considérés maintenant comme les principaux adversaires de la Révolution. Traqués ainsi que des bêtes fauves, on les réservait aux solennels holocaustes.

Malouet, le député de Riom, Malouet le noble cœur, n'avait pas fui; il était resté, en compagnie de Montmorin et de Clermont-Tonnerre, continuant jusqu'à la fin son dévouement et ses conseils à l'infortuné Louis XVI. Montmorin fut appréhendé par la populace ; Clermont-Tonnerre fut égorgé par elle avec volupté. Ce fut miracle si Malouet put échapper aux recruteurs de la mort et, sous un déguisement, se réfugier en Angleterre.

Douze mille suspects environ furent englobés au hasard dans la razzia patriotique. On les enferma à l'Abbaye, aux Carmes, à la Conciergerie, au grand Châtelet, à la Force, à la Salpêtrière, à Bicètre.

La France entière était représentée à l'immense hécatombe qui se préparait, gigantesque sacrifice humain offert à la Liberté reconquise.

L'Aveyron avait fourni ses prémices. Au nombre des deux cents victimes dirigées sur la prison des Carmes de la rue Vaugirard se trouvaient quatre prêtres vénérés de tout le Rouergue. L'un était le bon abbé Carnus, le naturaliste si simple, si actif, que nous avons rencontré aux premières pages de ce récit, fouillant le Tindoul de la Vayssière et ascensionnant sur la Ville-de-Rodez. Son visage gardait l'empreinte de cette gaieté ingénue qui naît de l'abandon de soi et de la pureté des pensées. — Un autre était l'abbé Antoine Seconds, dont le frère allait quelques jours plus tard siéger à la Convention. Son éloquence et sa ferveur

l'avaient fait désigner pour prêcher devant la Cour le carême de cette lugubre année. — Les deux derniers, attachés au diocèse de Paris, se nommaient l'abbé Garrigues, docteur en Sorbonne, et l'abbé Ladevèze, vicaire à l'Hôtel-Dieu. — Un moment l'abbé Marty, le savant professeur au collège du Plessis, réfractaire au serment civique comme ses quatre compatriotes, avait suivi le fatal cortège. Mais l'intervention d'un de ses anciens élèves, membre du Comité de sa section, lui avait permis de s'échapper et de se mettre en route pour la Westphalie.

Les journées de septembre selevèrent. Jamais aurore n'avait été plus belle ; jamais soleil plus gai n'éclaira tant d'horreurs.

Depuis le matin, la boucherie infernale, ivre, folle, hystérique, avait commencé dans toutes les prisons. Le bon peuple enfonçait ses mains dans les entrailles palpitantes, savourait les spasmes, humait les larmes, les soupirs et les sanglots. Il se pâmait au spectacle de l'agonie sous toutes ses formes, buvait, chantait, mangeait sur les piles de cadavres pantelants.

Vers six heures du soir, la meute d'assassins arriva à la prison des Carmes, vêtue de bonnets rouges, de cravates rouges, de gilets et de ceintures rouges. De nombreux détenus se promenaient dans les jardins et dans les cloîtres. Une première décharge en décime les rangs. Puis aussitôt la chasse commence. Tayaut! tayaut! De cloître en cloître, de cellule en cellule, d'arbre en arbre, de charmille en charmille, les veneurs traquent la bête humaine. Tayaut! C'est l'archevêque d'Arles que les sabres viennent de taillader. Tayaut! C'est Hébert, le confesseur du roi, qui vient d'être immolé. Tayaut! Ce sont les évêques de Beauvais et de Saintes, deux frères de la maison de la Rochefoucauld, qui viennent de mordre la poussière.

Courage! courage! les rabatteurs sont pleins d'entrain. Que les cors sonnent l'hallali! Le gibier est aux abois; la curée est proche. D'une fenêtre du grand escalier, l'abbé Camus est précipité sur les piques des fédérés. L'abbé Seconds, déjà blessé, les abbés Garrigues et Ladevèze, les mourants, tout ce qui reste est enfin parqué dans l'église. Ils embrassent l'autel, reçoivent de leurs frères le baiser de paix, récitent les prières des agonisants et, l'un après l'autre, jusqu'au dernier, vont s'entasser, mutilés et inertes, sur les charrettes de la voirie, traînées par les chevaux du roi, aux fosses de Clamart.

A la Chambre, le côté droit se sentait perdu; la Montagne restait sereine; le Centre, douloureusement affecté, mais sans énergie et sans puissance, prenait des résolutions platoniques. Il dépêchait des députés connus de la multitude pour protéger les prisonniers et faire cesser les massacres.

Chabot, un de ses envoyés, revint en déclarant « qu'il était impossible d'arrêter la justice du peuple. » Le louche représentant se vanta plus tard d'avoir sauvé l'abbé Sicard; mais il mentait : l'abbé Sicard avait été sauvé par le courageux dévouement d'un horloger. Il se vanta encore, d'avoir exposé ses jours pour défendre les Suisses et les grenadiers des Filles du Calvaire ; mais par le même plaidoyer insidieux, il réclamait avec insistance que l'on suspendit toute enquête sur les auteurs ou les complices des journées de deuil.

Le flot de vin, le flot de sang et le flot d'or, formé des 36 millions volés au garde-meuble, emporta à l'égout, dans une convulsion suprême, la seconde Assemblée nationale.

Enfin, les prisons étaient vides et la Convention allait pouvoir les remplir de nouveau !

Page 1