CHAPITRE V
ÉDUCATION DES PEUPLES DU MIDI DE l’ EUR OPE , EN GÉNÉRAL.
Principe de formation de leurs littératures. En quoi leur idéal (liiTcre de l’idéal antique. Un paganisme chrétien. Rapports nouveaux de la religion et des arts. L’Église et le poète ne parlent plus la même langue. Conséquences sociales de ce divon«. Instincts particuliers de l’Italie et de l’Espagne. Du génie national dans ses origines populaires. Le midi de l’Europe dans la conslitulion du monde moderne.
Le passé se partage en trois sociétés principales, le monde oriental, le monde grec et romain, le monde chrétien ; divisions fondées non pas seulement sur les différences des climats, des formes politiques, mais sur quelque chose de plus vivant, .sur les croyances, les dogmes, une certaine conception de Dieu, de laquelle est dérivée chacune de ces trois civilisations en particulier.
Pourquoi en Orient, malgré la différence de l’Inde, de la Perse, de l’Egypte, ces .sociétés ne forment-elles qu’une sorte de catholicisme païen dans lequel chaque peuple est une secte? C’est que pour chacune d’elles le dogme est plus ou moins semblable, que le dieu se confond avec la nature, qu’il est tout, absorbe tout, et, par une suite nécessaire, envahit tout; il en résulte que la poésie se confond avec la liturgie. Les poèmes font partie du culte; les
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épopées sont des révélations. Dans cette société il n’y a pas de littérature, à proprement parler; il y a une religion.
Au contraire, dans le monde grec et romain, l’homme venant à s’adorer lui-même, les rapports de la poésie et de la religion ont nécessairement changé. Le pocte prend la place du prêtre; c’est lui qui fait les riles, qui compose les dogmes. Homère distribue les dieux comme il lui plaît. Toute fantaisie est sacrée, pourvu qu’elle soit belle. L’homme, se sentant de la même substance que son Dieu, n’a qu’à puiser sa révélation en lui-même; il fouille dans son propre cœur, il divinise chacune de ses pensées. C’est une émulation entre les écrivains, de savoir lequel fera entrer dans l’Olympe le plus de dynasties nouvelles; en sorte que dans cette société, la religion maîtrisée par l’art, n’est au fond que poésie, puisqu’elle est perpétuellement réformée, modifiée, altérée au gré de chaque artiste.
11 en est tout autrement dans la société chrétienne. Là l’homme et le Dieu sont profondément distincls ; ils sont séparés de toute la distance du ciel et de la terre; et cette distinction, qui apparaît pour la première fois dans le monde, devient le principe de la révélation. Qu’est-il arrivé de là ? que la pensée de Dieu et la pensée de l’homme ont été profondément distinguées, dans les institutions même, par la différence du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ; que la religion et la poésie, jusque-là confondues, se sont séparées ; que la voix de l’Église et la voix du monde se sont partagées; que la poésie de l’autel et la poésie séculière n'ont eu presque plus rien de commun entre elles. Kt quel signe plus éclatant de ce divorce que la différence même des langues? L’Église et le poète ne parlent plus le même idiome. L’une conserve l’usage de la langue latine, l’antre se sert de langues nouvelles, mo-
KULCAiltiN UKS 1‘liUI'l.liS
clei'ues, vulgaires, iiicomiues jusque-là. Ils ne s’enlendenl plus, ils ne se comprennent plus muluellement. Depuis ce jour le poêle a cessé d'exercer une iiiHuence efficace sur les religions positives. Dante n’a pas introduit une seule forme nouvelle dans le catholicisme; malgré l’effort de toute sa vie, d n’a pu seulement faire canoniser sa muse Beatrix.
Voilà donc une chute évidente pour le poete. Qui en doute? Ce n’est plus lui qui crée les dieux; il a perdu le don de l’apothéose; mais ce qu’il a perdu en autorité, il l’a regagné par la liherté. Sa pensée n’a j)lus la valeur d’une institution, elle n’a qu’une force individuelle. (]e n’est pas une muse, c’est une fantaisie. Mais aussi, comme ce n’est plus lui qui fait les dogmes, il n’en a pas la responsabilité; il peut tout se permettre; et, en effet, je le vois pénétrer dans les abîmes où il lui était interdit d’entrer, lorsqu’il était l’organe en quelque sorte officiel et légal d’une religion nationale. Comparez à cet égard la circonspection de Pindare, de Sophocle, aux libertés de Dante ou de Shakspeare : vous verrez d’une part un homme retenu par tous les liens de l’organisation sociale dont il est l’expression, de l’autre un homme livré à lui seul, et profitant de cet isolemant pour parcourir et créer à son gré le monde des esprits, (lelte différence entre le génie des littératures antiques et des littératures modernes, fondée non pas seulement sur une règle arbitraire, mais sur l’essence même des religions, me semble, je l’avoue, la seule féconde.
Si je cherche d’abord de quels éléments s’est formé le génie méridional, je trouve qu’il a jailli du choc de trois j)rincipes fondamentaux, comme de trois divinités rivales, le christianisme, le paganisme et l’islamisme; car il ne faut pas se persuader que le polythéisme a disparu le jour
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OÙ la croix a été arborée. Dans les contrées du Midi, la nature est encore plus païenne que riionime. Le cliristianisme en sortant des nudités de Jérusalem et du désert, a bien pu dépouiller l’homme de ses croyances, de ses espérances passées; il n’a pas si facilement dépouillé la terre de ses séductions, l.e germe de l’idolâtrie est resté, quand le temple était déjà abattu; aussi, quelle a été la première tendance de la poésie chrétienne dans ces contrées, sinon de refaire une sorte de paganisme chrétien? Dans les origines du monde moderne, ce ne sont pas, comme dans les origines orientales, des hymnes à la lumière visible, à l’aurore, à l’aube divinisée; ni, comme dans le berceau du monde grec, des hymnes à Mercure, à Cybèle, mère de toutes choses ; ce sont des cantiques d’adoration à la créature, à des idoles vivantes, à des femmes que les poètes divinisent. Chacun cherche sur la terre une Madone mortelle; qu’elle s’appelle Laure ou Béatrix, ce n’est pas la faute du poète s’il ne relève pour elle un Olympe aux pieds duquel les peuples s’agenouillent. Chacun se recompose une idolâtrie particulière; vous sentez, dans ces contrées, dans ces races païennes, le paganisme d’Homère et de Virgile renaître incessamment au fond du cœur de Dante et de Pétrarque.
D’autre part, la lutte du christianisme et de l’islamisme, de ces deux religions presque du même âge, qui toutes deux se disputent l’avenir, érige la guerre en dogme. L’Europe fait la veillée des armes en face de l’Asie, l^a guerre, cette première institution de la barharie, devient une chose sainte, ou plutôt la barbarie devient chevalerie. Le christianisme bénit les armes pour la lutte qui remplira le moyen âge. Religion des batailles, religion do l’amour, renaissance prématurée d’un paganisme transformé, ce sont là les éléments principaux que je peux dé-
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couvrir dans les origines du génie moderne en général, et du génie méridional en particulier.
Chaque littérature s’attache à une de ces sources d’inspirations, d’où dérivent sa physionomie et son caractère propre. La France ouvre la première l’histoire du génie moderne. C’est elle qui crée les rhythmes, les formes, qui délie la langue de l’Europe, l’iacée entre l’Espagne et ritalie, elle rassemble ce double génie dans la poésie provençale. Ce chant matinal de la Provence a d’abord son écho en Italie ; et, comme dans toute littérature, il est un accent fondamental, un genre de poëine qui donne le ton aux autres, psaume chez les Hébreux, ode, hymne chez les Grecs, de même l’originalité italienne semble sortir tout entière de la canzone, du chant des troubadours, du sonnet, de ces cantiques d’adoration pour une créature choisie comme médiatrice entre l’homme et Dieu. Tout le poème de Dante gravite vers Béatrix; dans le génie mélodieux de l’Italie, depuis les premiers commencements jusqu’à nos jours, vous pouvez suivre une série non interrompue de ces cantiques terrestres qui forment un chœur continu duquel se détachent çà et là quelques voix immortelles. Si la poésie des Hébreux est l’écho de Jéhova dans le désert, si la voix de l’Eglise est celle du Christ sur la croix, la poésie italienne, au moins dans ses origines populaires, est le chant de la Madone souriante à la droite de son Fils.
Je remarque celle différence entre le développement de la peinture et de la poésie en Italie, que, tandis que la première cherche constamment ses sujets, ses conceptions, ses idées, dans la religion, la seconde, depuis Dante, a déserté l’Eglise. Quand je vois les peintres, les sculpteurs, s’attacher ainsi exclusivement à reproduire dans ses moindres détails la vie du christianisme, je me demande pourquoi les poètes ont sitôt quitté celte voie,
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pourquoi ce n’est pas à l’ombre de la papauté plutôt qu’ailleurs qu’ont été composés un Paradis perdn, une Messiade italienne, au lieu d’un Dccaméron ou d’un Roland furieux. Kst-ce donc que Dante avait épuisé la poésie du dogme chrétien? Non, apparemment. La vérité est que le peintre, absorbé par la loi, était encore agenouillé devant le modèle sacré qu’il représentait, lorsque déjà le poêle s’était relevé et cherchait ailleurs la vie et l’inspiration. 11 redoutait les sujets sacrés dans lesquels sa fantaisie aurait été gênée par l’orthodoxie. Rassemblez parla pensée tous les poëmes de l’Italie, et demandez-vous sincèrement si vous retrouvez là le sceau profond, l'empreinte d’un établissement aussi extraordinaire que la papauté; si toutes ces œuvres ont dû nécessairement être composées là, à l’ombre du Vatican, dictées par un successeur de Grégoire VII. Évidemment vous ne retrouverez rien de cette impression dans un Boccace, un Ariosle, un Pétrarque, même dans le génie romanesque du Tasse. Comment des imaginations aussi indépendantes, aussi libres, aussi fantasques, ont-elles pu naître, grandir, là où la pensée humaine ne marchait qu’en tremblant?
Et ne voyez-vous pas que cette contradiction est la grandeur, l’originalité, de cette poésie? 11 est un pays sur la .terre où l’esprit humain a fait plus que nulle part ailleurs acte de dépendance, de soumission absolue, où ce principe de servage est marqué, gravé, sur toutes' les murailles : et c’est dans le même lieu que l’imagination .se bâtit pour elle seule un monde, un empire privé, dans lequel elle peut tout, où elle ne rencontre jamais la barrière du monde réel, où le poëte crée, détruit, nie ses propres miracles, au milieu de tous les genres de liberté refusés au raisonnement. Dans quel temps cela se passet-il? Dans le quatorzième, dans le quinzième siècle, c’esl-
KÜUCAÏION DES PEUPLES
à-tlire (jiiand la 4)liiloso|)hie se cherche encore dans les chaînes aiijourd’lnti si vantées de la scolastique. Dans la nuit du moyen âge, la poésie italienne est véritablement l’étoile du matin, la première avant-couri ière des innovations du uénie moderne.
.Mais où trouver, dans l’art, en Italie, l’expression fidèle, exclusive de la papauté? Je viens de répondre à cette question. Cette ex|)ression fidèle, exclusive, rayonne dans la peinture, dans la sculpture, dans ces arts muets qui sont là non pas seulement le coinnieulaire, mais le complément nécessaire de la poésie. Cette épopée véritalilement catholique, orthodoxe, à laquelle vous ne ramènerez jamais, quoi que vous fassiez, le génie trop indépendant, trop séculier du Dante, cette épopée soumise, mêlée d’encens, je la trouve écrite non pas sur le papier, mais sur les fresques, sur les murailles des églises de Florence, de Venise, d’Assise, de Rome et du Vatican. C’est là que depuis la cièchc de lletliléem et la prison de Saint-Pierre jusqu’aux splendeurs de l.éon X, chaque morneul, chaque époque, chaque type du christianisme et du sacerdoce sont représentés dans un monument particulier, comme dans un épisode; et ce grand poëme se déroule depuis les Alpes jusqu’à la mer de Sicile. Au-dessus de ces œuvres s’élève le (îlirist de Michel-Ange en qui revit l’àine de Gré-, goire VII ; il jette l’anathème. Mais les vierges de Raphaël, images dé l’Eglise suppliante, intercèdent; elles apaisent la colère divine, elles ramènent le sourire dans le ciel ; c’est ainsi que s’achève le poëme muet delà théocratie ca- ^ tholi(jue.
A l’Italie, si je compare l’Espagne, et si je veux découvrir quel a été, dans l’origine, l’accent, le ton dominant du génie national, je trouve le chant populaire, la complainte héroïque, la romance féodale, poëme d’un peuple
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gentilhomme. Dans la lutte de l’islamisme et du chi istianisme, chaque homme est devenu chevalier du (ihrist; le serf s’est anobli sous la croix. Comme il a reçu une valeur dans l’Etat, et qu’il en a la conscience, il a aussi une poésie (jiii lui appartient et qu’il se chante à lui-même. Dans les rumeurs des villes, des campagnes, se forment ces ébauches incultes, germes de poésie qtii seront plus tard le fond de la littérature espagnole. îMus un peuple, dans ses origines, crée de ces germes d’arl, plus aussi sa littérature est naturellement riche ; car c'est par ré])uisement des sujets que se marque l’épuisement du génie national. C’est aussi par cette cause que s’explique la fécondité d’un Dope de Vega, d’un Calderon. Ils n’avaient pas besoin de chercher au loin leurs sujets; ils recueillaient de la bouche du peuple ces légendes harmonieuses auxquelles ils donnaient droit de bourgeoisie dans l’art. La littérature espagnole est un anoblissement perpétuel des inventions de la foule par 1,’autorité d’un poète cultivé. A quelque épo(pie que ce soit, toujours vous entendez l’écho de ces chants populaires qui rappellent à l’Espagne son génie natif, et marquent aux imaginations savantes la voie frayée par la nature.
Ce n’est pas qu’il n’y ait en Espagne, comme dans le reste de l’Europe, une autre source d’inspirations. L’imitation de l’antiquité y pénétrera de bonne heure; l’imitation de ritalie y sera encore plus précoce; l’école de Dante retentira en Castille dès le quinzième siècle. On imite l'indare, Horace; mais ce qui me frappe comme le trait distinctif de ce génie, c’est la coexistence et la lutte de deux littératures, rune tout indigène, l’autre classique et étrangère. L>ui l’emportera de l’une ou de l’autre, de la romance du t;id ou de l’ode de l’indare’/ (ï’est là ce qu’on se demande en lisant les premiers motiuments de celle
ÉDUCATION DJiS DlOUl'CKS
lutte. Enfin, on arrive au quinzième siècle : rien n’esl encore décidé, L’Espagne aura-t-elle une littérature? Les poètes de qui dépend l’honnaur du pays sont nés ; que vont-ils faire?
11 faut voir dans quelles circonstances ces hommes se lencontrent. D’un côté, des traditions informes, mais indigènes, des chants pauvres, monotones, comme en invente le peuple, mais des chants qui rappellent des lieux, des choses, des noms aimés; en un mot le rocher brut, mais le rocher de la patrie; de l’autre, des littératures universellement admirées et triomphantes, la grecque et la romaine dans tout l’essor de la renaissance, c’est-à-dire d'un côté les acclamations du monde, de l’autre, l’obscur écho de la Vieille-Castille; c’est entre ces choses qu’il faut choisir. Que pensez-vous que feront les poètes espagnols? Ils n’hésitent pas, ils se décident sciemment; avec un héroïsme tout castillan, ils iérmenl les yeux à ces pompes, à ces séductions de la renaissance. Ils rejettent tout l’or de l’antiquité; ils aiment mieux, avec la pauvreté indigène, cette poésie de la glèbe, toute rustique, tout abandonnée qu’elle peut être. Pendant que le reste de l’Europe bat des mains à la résurrection du génie antique, Cervantès, Lope de Vega, (laideron, rentrent seuls dans le chaos du moyen âge pour y chercher, y ressaisir les vestiges du vieux génie espagnol. Ils en ramènent un art nouveau qui ne doit rien à la Grèce, à Rome, à l’Italie, qui doit tout à lui-même. La poésie, comme l'histoire de l’Espagne, naît ainsi d’un éclair d’héroïsme.
Comment d’ailleurs l’Espagne se serait-elle soumise au génie de l’antiquité? Tout l’emportait hors de l’enceinte de la vieille Europe; d’abord la lutte, puis la familiarité avec les Arabes, puis la découverte de l’Amérique, l’entraînaient loin du foyer des autres peuples. Il semble