DU MIDI DE L’EUROPE
nièine que ce miracle de 1 histoire, la découverte de rAmerique, eût dû changer plus violemment la constitution et le génie de ce peuple, lui donner des formes plus extraordinaires encore, du moins plus inconnues de l'ancien monde. Quand vous entendez sur le vaisseau de Christophe Colomb retentir ce grand cri de terre ! vous croyez que l’écho va retentir bien profondément dans les cœurs. Vous chercbez dans les esprits espagnols le reflet de cette nature nouvellement révélée; vous attendez, vous appelez intérieurement le poêle, l’écrivain qui saura donner une voix, une parole à ce continent muet jusque-là. Mais ce poète n’arrive pas; l’Espagne, ne conquérant les Indes qu’à demi, ne leur prend que leur or; elle ne fait pas circuler dans sa poésie le souffle, l’inspiration, l’àme de ces océans; de ces forêts, de ces continents inviolés. Son passé l’obsède trop pour qu’elle pui.sse sentir profondément quelle merveille s’accomplit sous ses yeux. Les souvenirs de la féodalité l’accompagnent au milieu des forêts vierges. Les romances du Cid, les romances à demi africaines des infants de Lara, l’occupent encore en face de ce monde naissant, qu’elle regarde des yeux du corps bien plus que des jeux de l’esprit.
Sans développer plus au long le principe de formation des littératures méridionales, il est un trait qui leur est commun à toutes, depuis la Grèce moderne jusqu’au Portugal. Aucune d’elles n’a produit une philosophie indépendante qui n’ait été repoussée par le peuple; l’instinct est tout chez elles, la réflexion n’y domine jamais. La patrie d’Arioste et de Cervantes s’est fait un scepticisme qui s'applique à la poésie, sans remonter jusqu’à la religion. La poésie discute la poésie; c’est tout le sujet de don Quichotte. Un idéal succède à un autre idéal, mais sans jamais porter atteinte au monde réel. Au milieu des libertés
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effrénées de l’art, j’aperçois toujours un fruit défendu, nue chose que personne ne inet jamais sérieusement en délihéralion avec soi-même; et cette question interdite, c’est le mystère de la société, de la croyance, ou pour mieux dire, de la vie. En sorte que ces littératures, si indépendantes dans leur objet, sont, d’aulre part, aveuglément catholiques dans leur esprit.
En France, au contraire, la religion et la poésie, la croyance et la science se sont bientôt nettement divisées et niées. Seulement, après un siècle religieux, le dix-septième, est venu un siècle |)hilosophique, le dix-huitième; après Racine, Voltaire; et l’on n’a pas vu, excepté dans Pascal, ces deux puissances, la croyance et le doute, se disputer la même époipie, le même homme. C’est dans la Réforme, au cœur même des races germaniques, qu’a éclaté cette guerre intestine de l’àme avec elle-même. .Aussi le trait distinctif de la poésie du Nord est préci.sément de représenter cette lutte héroïque, ce combat intérieur de Luther, cette longue insomnie de l’esprit qui ne peut ni se rendormir dans la tradition ni se sultire à luimême; angoisse religieuse véritablement prophétique jusque dans le blasphème. Le Nord et le Midi sont là aux prises dans un même génie. L’âme humaine, |)artagée, divisée par le glaive de la Réforme, faisait entendre, il y a peu de temps encore, ses cris dans la poésie de l’Angleterre et de l’Allemagne.
Tels ont été les rapports successifs de la religion et de la poésie. Comment renaîtra l’accord perdu? C’est à cela que chacun travaille à son insu, .le sais qu’en ce moment le Nord triom[)hant imagine avoir l ésoln la question parce qu’il a aboli un terme; il croit avoir vaincu pour jamais le 51idi, être débarrassé de ces sociétés parce qu’il se persuade qu’elles n’ont plus rien à accomplir, sans paraître
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se souvenir que l’homme qui menait hier le momie est sorti (l’Ajaccio, Est-il donc vrai, comme on me le rt'pète chaque jour, que je n’aie affaire ici qu’à des peuples éteints? Est-il bien sûr que 1’. spagne et l’Italie sont mortes, et que nous ne pouvons reculer d’un pas sans trouver derrière nous deux sépulcres ouverts? Comme si les races humaines disparaissaient si facilement de la terre! Parce que ces peuples, après tant de prodiges accomplis pendant que les autres sommeillaient, reprennent anjonrd’hui haleine à leur tour, il ne faut pas tant se presser de dire : Tout est fini, tout est perdu, ils ne se relèveront pas. Au contraire, je dirai : S’ils sont las, ils se reposeront; s’ils sont assis, ils se relèveront; s’ils sont morts, ils ressusciteront; car ils sont necessaires à l’économie de la société moderne, où leur place est marquée par les débris mêmes du catholicisme.
Au lieu de tant se presser de les ensevelir vivants, la mission de l’esprit français est de servir de médiateur entre l’Europe du Midi et l’Europe du Nord, pour concilier l’une et l’autre, en comprenant l’une et l’autre. E’histoire, la vie, la poésie du monde moderne ne tendent point à la suppression de l’un des éléments du génie europ<ien, mais à la réconciliation. Dans cette œuvre, la France n’a-t-elle pas tout reçu de la Providence pour clore le débat, rapprocher les membres de la famille divisée, réparer la tunique j>artagée du (Ihrist? N’est-ellc pas du Nord et du Midi, de la langue d’oil et de la langue d’oc? Si l’on parle de tradition, (pii en a une pins longue que la tienne? Si l’on parle d’innovation, qui s’y est plongé plus avant? Far ses frontières ne touche-t-elle pas à la patrie, à la pensée de Dante, de Calderon, de Slïak- * speare, de Gœthe? ne peut-elle pas, mieux que pei-sonne, comprendre l’idéal des peuples qui Pentourent et s’élever • IV. 5
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ainsi à la pensée suprême qui doit les unir et les pacitier tous?
Cette situation est telle, qu’elle n’a d’autre danger que son excellence même. Oui, au sein de ce cosmopolilisme facile, nécessaire, auquel tout nous invite, je ne crains qu’une cliose ; c’est que l’humanité ne fasse oublier leur pays à quelques-uns d’entre nous, et que, pour quelques vertus nécessaires, mais aisées, nous ne perdions les plus difliciles.
Plus l’esprit, en s’élevant, admet aujourd’hui de formes, de choses, de systèmes, d’éléments étrangers, plus aussi je voudrais que le cœur, du moins, restât fidèle à notre pays, objet de tant d’espérances, assiégé en secret par tant d’inimitiés. Au milieu du spectacle de tant de climats qui s’appellent, qui se mêlent, au milieu de tant de monuments du génie étranger, qui nous enlèvent pour ainsi dire à nous-mêmes, à nos propres foyers, n’ouhliez pas ce nom de France, cette terre souvent voilée, souvent contristée, toujours sacrée; et surtout, gardezvous de penser que ce soit un signe de peu de philosophie, de vous allacher au drapeau sous lequel le ciel vous a fait naître. L’histoire des peuples est l’histoire de leur émulation vers Dieu, ce n’est pas celle de leur renojicement volontaire. Qui le sait mieux que la philosophie du Nord? Kn ce moment même, elle ne cesse de confirmer, de fortifier, de relever les nationalités et les espérances croissantes du Nord.
Plus j’y rélléchis, plus je suis convaincu qu’il n’est rieii de vivant, rien de grand, dans les choses et les, œuvres humaines, où vous ne retrouviez ce double caractère : le général et le particulier, la tète et le cœur, l’humanité et la patrie. L’immense Udy.ssée gravite autour de la petite Ithaque. Quoi dé plus colossal que le pocme de Dante?