‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 9 sur 97 · I.IGUE LOMBARIIE · texte numérisé non relu

I.IGUE LOMBARIIE

ineiil, se jurent une éternelle alli;uice contre la violence (le loiit homme mortel' né ou à luiUre. Le sentiment de la vie politique commence là par le sentiment de l’égalité dans la mort.

Ü’abord, les villes n’avaient réclamé que la confirmation de leurs bonnes coutumes ; droits civils, municipaux, garantie de ne pas être marié contre sa volonté*, élection des magistrats au son des cloches, liberté tout extérieure d’aller, de venir, de trafiquer en sûreté sans payer de péage à travers font notre royaume d'WdWe. Bientôt, on demande que le palais de l’Empereur ne s’élève plus dans l’intérieur des villes; l’Allemand cède encore* sans résister. La révolution grandit et vient battre de son flot ce palais qui semble fuir devant elle. De communale elle devient politique. Nommer les consuls, le l’odestat, battre monnaie, faire la paix, la guerre, rendre soi-même la Justice, c’est le second acte de cette révolution. Enfin, il reste à s’unir, former une confédération, créer une Italie souveraine. De politique, la question devient nationale. Dans ce premier élan, le mal et le remède sont aperçus avec urie admirable clarté de conscience. Rejetons de nos épaules le joug des Allemands^, ce cri de salut s’échappe des poitrines, en dépit des illusions et des systèmes mystiques. De ces trois révolutions, la première et la seconde eurent un succès complet; la troisième ne réussit qu’à demi, et par là ruina les deux autres.

Ce fut un jour unique que celui où des millions d’hommes, excepté seulement les prêtres, les muets et les

' Contrà qucnilibet niorlalein lioniiiicin nalum vel nasciluruin. (Muralori, Aniiq. italic., t. IV.)

* Nec invité alicui conjugabitnus. (Charte Hu onzième siècle.)

*’ Ce mouvement ascensil' de la révolution éclate sous Henri V.

* Tbeutonicorum jugum de collo exculiamus. {Chronique (le Milan. Manipiiliis Fionim.)

LIGIlK r.OMHARDK.

aveugles, prêtèrent, en 1170, sur les baptistères, le serment suivant' : « Au nom tlu Seigneur, Amen! je jure sur les saints Évangiles que je ne ferai ni paix, ni trêve, ni traité avec Frédéric l’Empereur, ni avec son tils, ni avec sa femme, ni avec aucune personne de son nom, ni par moi, ni par aucun autre; et de bonne foi, partons moyens qui seront en mon pouvoir, je m’emploierai à empêcher qu’aucune armée, ni petite, ni grande d’Allemagne ou de toute autre terre de l’Empereur, qui soit au delà des monts, n’entre en Italie; et si une armée y pénètre je ferai une guerre vive à l’Empereur et à tous ceux de son parti jusqu’à ce que l’armée susdite sorte d’Italie; et je ferai jurer la même chose à mes fdsdès qu’ils auront l'Age de quatorze ans. »

Les villes qui avaient juré de soutenir en première ligne l'assaut de l’ennemi étaient Milan, Verceil, Novare, Lodi, Ilcrgame, Brescia, Mantoue, Vérone, Vicence, Fadoue, Trévise, Bologne, Modène, Reggio, Parme, Plaisance. Au second rang, venaient les villes de la Toscane, de la Romagne, puis, comme dernière réserve, Rome et la Papauté, qui devaient prêter l’unité à celte confédération passionnée. Les patriotes croyaient voir, au loin, appal aîlre sur les champs de bataille saint Pierre*, sur un cheval blanc, avec des armes étincelantes. Toute l’Italie se rassemblait dans un effort suprême contre Frédéric, comme autrefois la Grèce contre Xerxès. Pourquoi l’effet fut-il si différent? Tant d’impuissance dans le succès s’explique par une idée funeste qui, se glissant dans chaque esprit, ôtait aux victorieux tous les avantages de la victoire.

* Sacramonta populorum. Circiter annuni 1170. [Antiq. italic., t. IV, |i. 'iüG et suiv.)

- In all)o eqiio et conisranliltiis armis. [l\er. ilal., t. III.)

LIGUE LOMBARDE

Ün s’était armé contre. les colères de l’Empereur, non contre le prestige et la fascination des mots anti(|ues. Sitôt que le roi germain parlait dans ses décrets de la splendeur de la répuliliquc et de l’empire romain', les Italiens se renchaînaient par ces mots magnifiques. Parmi tant d’hommes qui juraient si hardiment de faire la guerre et qui tinrent si bien leur serment, il ne s’en rencontra jamais un seul qui osât nier au souverain ennemi le droit de venir prendre la couronne de son pays. .Au plus vif de la guerre, je ne découvre pas chez les historiens, les poètes, les hommes d’État, une .seule ligne où personne se soit avisé de faire cette question si simple : Que vient faire, de ce côté des monts le chef de la nation allemande? Celte terre est-elle la sienne? L’idée de le repousser comme un barbare ne put prendre racine dans le temps de cette première Renaissance; en sorte que, par une incroyable contradiction , chaque ville en ])arlicnlier lui fermait ses portes, et l’Italie lui ouvrait ses frontières. On combattait le maître, on respectait la servitude; l’Empereur toujours vaincu regagnait par le droit ce qu'il perdait par le fait. Dans ses plus rudes désastres, la fausse tradition de l’antiquité le couvrait d’un bouclier contre les colères de l’Italie moderne; tout ce que perdait Frédéric, César le lui rendait.

Ceci devient très-lumineux par le caractère meme des guerres que l’Italie soutenait. Elles furent toutes défensives. Si le César tudesque n’eût lui-même pris l’offensive, nul n’eût osé brusquer l’attaque. Jamais la ligue n’entreprit de l’empêcher de déboucher des Alpes, ni de le poursuivre après ses déroutes; il ne pouvait y avoir de Tberniopyles. Toujours l’.Ulemand peut choisir en liberté son

' l’ru^clai'itiii Roiirjiii ilccus Imiyeiü Rcl|)ul>Uca;. ((Ji.iili; île

Mcmi IV, lO'Jl.!

/,H ÜGUfc: LOMÜAKDK.

leni|)s, sa saison, sa marche, sortir des «gorges par (]ùmo ou Asti, sans obstacles passer le Tésin, l’Adige ou Icl’ô, tomber à l’improviste sur le cœur du pays, sans que jamais les vainqueurs imaginent do se retourner contre lui, et de prendre une revanche. Battu, ruiné, il se dérobait derrière les Alpes pour aller se refaire jusqu’à la nouvelle campagne, de manière que le danger immense pour les républiques était nul pour lui •. L’Allemagne attaquant toujours, l’Italie ne se croyant que le droit de se défendre, celle-ci devait nécessairement périr.

11 y parut assez clairement dans la sixième campagne. Obligé de lever le siège d’Alexandrie, l’empereur Frédéric se trouve aux environs de Marengo (car ce nom éclate déjà’* chez les chroniqueurs du douzième siècle) dans une situation désespérée, absolument semblable à celle des Autrichiens cernés par>’apoléon. L’armée de la ligue lombarde avait tourné l’Empereur, et lui coupait toute retraite du côté des Alpes et de Pavie. Ce jour devait être le dernier de l’empire allemand en Italie. Comment fut-il sauvé? par la fascination du vieux droit impérial. Les Italiens qui cernaient (’ésar .se lirent un scrupule de prolüer de l’avantage pour l’attaquer; lui qui se sentait perdu, se garda bien d’entamer le combat. On vit alors deux armées en piésence demeurer immobiles, retenues, l’une par l’épouvante, l’autre par le respect. lia nuit vint; elle ne fit (pi’augmenter le scrupule des Italiens. Cet adversaire que l’on tenait au bout de l’épée, et qui mettait un impôt sur la naissance, de chaque enfant italien, qui prélevait le

* Uiim oniiii ])ncc. {Rer. i/al., t. III.)

- (,)uia non vcrebiitur ab cis oIïïmkü, nisi priusab ipso fuisscnl lioslilitcl' provocali. (/fer. ilal., t. III. Vita Mexandri lll.)

^ Oui inonb.iiiiiir in circiiiii|H)silis villi.s. . iu Marcii"o, Ihinilla, clc. Vila Mevandri lll. Anaslas.)

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LIGUE LOMBâKDE.

(juart du salaire des ouvriers, pour tarir le travail et la vie, n’était-ce pas le seigneur légitime'? Le serf doit-il donc fermer le chemin à son seigneur? ne serait-ce pas là l’ancien crime de Icse-majeslé? L’esprit des républicains féodaux ne put tenir à ces idées habilement entretenues. Au lever du jour*, l’armée italienne ouvre ses rangs, laisse passer librement Frédéric et ses Allemands qui vont se refaire dans Pavie, Que servait dès lors de délivrer le sol de l’Italie, si, toujours infatué de son César, l’esprit italien se renchaînait lui-même? Le bras avait beau lutter avec courage, l’intelligence aveuglée rejetait la victoire; jamais il ne fut plus vrai de dire que lesraorls asservissent les vivants.

C’était bien pis encore quand venait le moment de traiter. Dans les conférences de Uoncaglia, il snlïit à l’Empereur de paraître. Ce cavalier fait pour dompter la volonté humaine*, impose par sa seule présence ses lois au.\ révoltés. Après huit ans de succès, l’Italie, comme si elle n’avait qu’une existence d’emprunt, se cache timidement derrière le saint-siège, dès qu’il faut user de la victoire. Les deux partis s’en remettent volontiers à l’arbilrage du pape, les républiques pour éviter le regard de l’Empereur même vaincu, l’Empereur pour s’épargner l’affront de traiter avec des rebelles.

Est-il vrai qu’Alexandre 111 oit trahi dans les négociations l’intérêt des républiques? Un contemporain l’affirme hautement*; les écrivains ecclésiastiques soutiennent le contraire; ce qu’il y a de sûr, c’esfque tandis qu’il signait

* Memoriale rerum Bononieiisiuui.

* Rer. ital., 1. 111, p. 465.

^ Üanle.

* Stituerunl eolloqiiium apu>l Vciiellani publiée siiimlaiilcs se vclle eoiiipoiiere inter Liu)cobai'dus et liiiperalorcui. Tuiic subdit puiiliriceiii deseniissc tidcni qiiam Lmgobirdis proiniserat. (Hudolpli. Milan., p. 1192.)

LIGUE IX)MMHDE.

la paix pour le saiat-siége, il se contentait d’une trêve de six ans pour l'Italie confédérée. C’était donnera l’étranger la seule chose qu’il désirât, le temps nécessaire pour préparer une nouvelle invasion.

Dans l’intervalle il travaille à détacher plusieurs villes delà ligue, et il y réussit. Crémone, Tortone, Cômo, Asti, Gènes se réconcilient avec lui. Si ces villes eussent vu l’étranger dans le roi des Germains, l’instinct de nationalité était encore assez puissant pour les retenir; mais la conquête se cachait sous les couleurs italiennes*, comme de nos jours l’invasion de l’Europe contre la France se présentait sous l’apparence de l’alliance et presque de la révolution. lia fascination de ritalie était si grande, que même cette Alexandrie, qui venait de sortir de terre pour faire tête à l’Empereur au débouché des Alpes, se donnait déjà à lui; changeant de nom, elle s’appelait Césarée. Malgré tout cela, la fortune de l’Italie l’emporte une dernière fois. Les Allemands sont battus, presque détruits à Mgnano par l’armée nationale. Cet étranger tant de fois ruiné repasse presque seul les Alpes. Qui va encore le relever pour des siècles? L’Italie.

Il est contraint de signer la paix de Constance. Ce devait être la charte de délivrance et la pierre de fondation de l’Italie moderne. Le caractère de ce pacte social, c’est que la Ligue victorieuse prend l’attitude de suppliante, l’Empereur vaincu, celle de maître. Le préambule du traité de paix, après la révolution triomphante du douzième siècle, est tout pareil à celui de la charte de 4814, après la défaite de la révolution du dix-neuvième. L’Italie

* Dans ün traité d’aillnnuc de H88, entre Parme et Modène, je lis ces liiols ; « Salvà lidelilate iti peralorls et salvà societatc Lumbardio:. » Ainsi CCS villes croyaient pouvoir concilier la lidélité à rEmpercur avec la lidûiité à la li<;ue lombarde. .

LIGUE LOMBARDE

est une rebelle que le maître amnistie* ; il ouvre les en- * Irailles de sa miséricorde à des sujets dont il pourrait châtier l'insolence; d’où il, suit que tous les droits de souveraineté plénière sont maintenus à l’Allemagne sur l’Italie. Après cette première réserve qui enveloppe l’avenir, l’Empereur se montre aisément libéral envers les villes confédérées. Il leur octroie de vastes franchises civiles; mais au milieu de ces largesses apparaît un article en deux lignes, qui remet le frein dans ses mains*!

« Toutes les villes confédérées jurent de nous aider à « conserver les droits que nous avons en Lombardie; « tous les citoyens de quinze à soixante-dix ans nous « prêteront le serment de fidélité, et ce serment sera re- « nouvelé tous les dix ans. »

Laissez l’Empereur et son cortège traverser le pays pour prendre la couronne, c’est le commencement et la fin de ces négociations. L’Italie s'engage en tout état de choses à fournir olle-mcme les vivres, les ffUes, réparer les routes, les ponts sur son passage, cri sorte que le résultat de tant de succès est de se condamner soi-meme à aplanir le chemin sous les pas de l’ennemi. .Singulière corvée où le victorieux * travaille à se faire fouler par le vaincu ! Dans ces conditions la ligue se brisait elle-même; l’Empereur pouvait toujours détruire l’Italie par l’Italie. Les confédérés signaient de leurs mains tout ensemble la liberté et l’esclavage, la vie des républiques, la mort de la nation italienne. Tant de sang versé et d’héroïsme n’aboutissait qu’à cimenter la servitude par la liberté même.

' CiviUites ac personns... iii plciiiluiUncni grallæ sitæ rccipiut. (Mur.itori, Antiq. ilalic., I. IV, p. 247.)

* Acta pacis Constantiæ, p. 307.

^ Volunius fac'crc ilomiiio impei'atui i Frcilericu uiiiiiia (jiiæ aiilccc!»surek iioâlri a leiiipoi'C llourici iiiipcialoris aiileccsïoribus «uis siiic viulciitiu vcl iixOi receruiil [Antiq. ital., t. IV, p. 278.)

lIcUk i.oMlUm'k.

l.’épéo (le l’Allemagne restail suspendue sur Tltalle; le ^ speclre de (]ésar du Iiaul des Alpes en tenait la poignée.

Cinquante ans après, rcnneini avait repris ses avantages, Frédéric 11 recommençait la lâche de servitude que Frédéric 1 avait laissée interrompue. L’Italie se confédéré de nouveau; mais dans celle seconde prise (rarmes, que de marques de découragements, de lassitudes, de divisions! Je ne trouve pins rien dn premier enthousiasme. Le serment de H 70 avait éclaté sans réservc’s, sans restrictions, comme le cri d’un peuple qu’inspire soudainement l’immensité du danger. L’instinct du salut parlait plus haut que les rivalités (îommimales; les petites haines cédaient au.\ grandes. Un demi-siècle après, on obéit à un devoir plutôt qu’à une inspiration; comme si l’on avait appris à se dedier de son enthousiasme, chaque république met des conditions' à son serment et marchande son ])atriolismc. Il en est (pii refusent de donner ni sang ni argent; seulement elles ouvriront leurs roules aux confédérés et les fermeront aux Allemands. CIk>z les autres, l’intérêt privé domine insolemment rinlérêt national; Plaisance est devenue gibeline, parce qu’elle jalouse Parme; Venise, parce (pi’elle jalouse Gèiu's; beaucoup d’antres se hâtent de dt'serter l’Italie, dans la seule pensée de se faire payer leur prompte défection. Avant la lin du douzième si(*cle, une moitié de la nation sert dfÿà à enchaîner l’autre.

Soixante ans se passent sans qu’aucun roi Allemand descende en Italie. Home pouvant seule donner la couronne impériale, pendant tout ce temps il n’y a point d’empereur. César paraissait mort pour toujours. C’est

’ Henovatio socictatis Ki’rr.iiioMsiuni ciiiii sociétale I.oiiilKii'(tiep. Anii. 12Ô5. Ko salvo cl spccialiter... ail iililiUUcin, cotmiiodiim et hoiiiiiii sUilmii laiiliiimiiudo illiiis Yerume, l'uiluæ, etc...

Gui jli

MGHI-: lombauük.

niors qu’il lut manifesle que le mal était, non pas à l'é- Iraiiger, mais dans l imaginalion et les entrailles de l’Italie, puisque, lorsque l’empereur avait cessé d’exister, elle le ressuscitait dans son cœur. Après ce long intervalle, Henri VII de Luxembourg reprend, en 1310, le chemin habituel des invasions. Ce jeune homme passe comme une vision. Arrivé aux portes de Rome qui, cette fois, ne reconnaît pas son César, il réunit les principaux habitants dans un banquet, et comme la Ibice matérielle lui maïujue, c’est lui qui réveille les imaginations. Avec cette candeur étudiée qui lait si aisément illusion aux peuples du Midi‘ : « .Me prenez-vous, dit-il, pour un étranger, pour un envahisseur? Je viens visiter mon cher sénat et mon cher peiqvle romain. Qu’est-ce (pii m’appelle parmi vous, ô Qamti's'f la; df'sir de, relever l’empire antique, sans lequel chacun devons redeviendrait barbare et vivrait ignoré du monde. Que de messagère m’ont appelé! Je suis envoyé par le pape, et j’amène avec moi trois cardinaux pour témoins ; » puis il ajoutait : « Je vois Dieu en haut, le peuple en bas. » Ce qui manqua réveiller l’Italie, c’est que le bon César allait de lieux en lieux lever le tribut de conquête. Il prit ainsi cent mille florins à 31ilan, soixante mille à Cènes. Oubliant tout à coup son personnage classique, il voulut imposer le tribut même à Rome qui faillit* se révolter et s’affranchir. Mais rien ne devait tirer l’Italie de .son rêve. Couronné par surprise à la porte de Saint-Jean de l.alran. César se dérobe. Personne n’ose mettre la main sur le fantôme. En passant à Ronconvento, il meurt; dans cette marche précipitée de

* Jordanie chroiiicoii. Celle chronique iiicl à nii les illnsioiis du p.irli de l’Empire.

* llom.inoob rjuies^lam contribiilionern luibnlo populo.

LIGUE LOMBARDE

celto ombre, il y a je ne sais quoi de fiévreux comme le rêve d’une nation endormie.

Arrivé à ces termes, vous voyez le problème inextricable de rHalie au moyen âge se résoudre de lui-même. Le mal ne pouvait se guérir puisque le fer étranger restait toujours dans la blessure, et qu’à chaque règne il s’enfonçait davantage ; il aurait fallu que l’Italie l’arracbàt bravement, et au contraire, elle adorait sa plaie.' Car le malheur fut que toutes les classes conspirèrent également, par des raisons différentes, à se forger les mêmes chaînes imaginaires ; les uns s’aveuglant par une tradition informe, les autres par leur science. On répète que les jurisconsultes étaient du parti de l’Empereur, à cause de la servitude naturelle aux légistes. Tout au contraire, ce lut chez eux le leurre d’un patriotisme érudit qui, méconnaissant le monde réel, ne voyait la nationalité italienne que dans la Restauration des temps ^ de Tbeodose et de Justinien. Les poètes l’emportèrent encore sur les jurisconsultes dans ce retour vers le passé et cette fureur d’enthousiasme pour un droit fantastique. Personne plus que le Dante ne confirma l’Italie dans le rêve de la reslaiiration de l’Empire romain.

Au-dessus de tous s’élevait la papauté; ne semble-t-il pas qu'à cette hauteur, avertie d’ailleurs par sa rivalité avec l’Empire, elle aurait dû reconnaître et faire tomber le prestige? Ce fut le comble des maux que la papauté (pii devait détruire l’illusion, tantôt en fut la dupe, tantôt la complice, et la consacra toujours. C’est elle qui, dès l’origine, met sur le front du roi allemand le masque de César ; c’est elle qui lui donne le sceptre dont elle est souvent frappée. Au plus fort de, leurs querelles avec l’Em-

‘ Qiio ftiil leiiiporo floiistantini Pl Justiniani. (Olton. Frisipens.)

LIGUE LOMBARDE

5Ti

pire, les papes ne comprirent jamais une Italie sans un empereur Byzantin ou Tudesque, et eux-mêmes restèrent esclaves de celte manière de concevoir le monde. Ils eussent été les libérateurs, si seulement ils eussent dit : « Ce César que vous adorez est un songe, une vision, une « idole politique des Gentils. Que l’Italie chrétienne « achève de briser la chaîne du monde païen ! qu’elle re- « jette loin d’elle les fantômes qui sortent des tombeaux « mal fermés de la voie Appienne. Ce sont là de mauvais « esprits qui veulent continuer de régir la société chré- « tienne. »

Mais comment les papes auraient-ils affranchi la terre du servage politique du monde païen, quand eux-mêmes étaient fascinés^ au point de ne pas concevoir un autre idéal de société? Le premier mot d’Alexandre III, négo ciant la paix au nom de l’Italie victorieuse, est que l’antique droit de l’Empire restera sain et sauf, salvo imperii antiquo jure. Malgré toute sa colère. Innocent III se contente de déclarer que la terre italienne a, par une faveur suprême la primauté éternelle de l’Empire, et il ne s’aperçoit pas qu’il établit chez elle la primauté de la servitude. 11 lui enseigne à mettre sa gloire dans son asservissement. Au lieu d’extirper le principe du gouvernement païen des empereurs, il le consacre, il le popularise, il change l’esclavage en une institution nationale, et une illusion historique* en un article de foi. Dernière misère pour un peuple ! S’enorgueillir de l’ignominie du servage * par la

* H95. Convention entre Pascal II et Henri IV. 1/Empereiir f^rantit au pape l’investiture des églises, le pape à l’Empereur ses droits impériaux; il n'est pas dit un mot des peuples italiens.

* M Galeotti a bien entrevu ce caractère fantastique de la politique italienne : «Una direzione quasi fantastica. » (P. ^ delta Sovranità.)

'* Consolctur ignominiam suhjeclionis dignitas Imperii ac nobililas imperanlis. (Radevic. Frising.)

LIGUE LUMUAHDE.

dignité (lu maître I Ces magnifiques chaînes d’argent que les Pisans avaient forgées pour leurs prisonniers de guerre, Innocent III les étend sur toute l'Ilalie.

Peuples, bourgeois, nobles, Guelb's, Gibelins, poètes, jurisconsultes, prêtres, papes, s’entendaient ainsi dans une seule chose, l’idolâtrie du vieil empire romain*. t>’ette renaissance de l’antiquité qui, pour tous les autres peuples, ne devait être qu’un ainiisenient d’imagination, une fête littéraire, une occupation d’artistes, est prise au sérieux de l’autre côté des Alpes. Au lieu d’un divertissement d’esprit, c’est une croyance, une foi politique. Née dans un tombeau, l’Italie moderne ne veut pas en ' sortir; un peuple vivant périt pour s’obstiner à ressusciter un peuple mort.

Après l’élan sublime de la ligue lombarde, si l’on regarde ce que sont devenues les villes qui ont les premières prêté le .serment, on voit qu’elles ont toutes aliéné à un maître ab.solu* cette liberté qu’elles viennent de conquérir. Milan s’est donné en perpétuité aux La Torre, aux Visconti ; Vérone aux Scala ; Padoue, Brescia à Ezzelin ; Bologne aux Pepoli ; Modene, Ferrare aux marquis d’Est; Mantoue aux Gonzague; Asti aux comtes de Savoie. Le jour de l’affranchissement

* nemarquez que les liisloriens modernes de l’Italie, faute d'avoir discern»; clairement cette idolâtrie qui persiste dans les croyances politiques, ne peuvent rien expliquer de la ronrusion du moyen âge. Quand je lis chez ces auteurs, que le parti de l’Empereur obéissait à l'esprit de justice, à des conticlions vertueuses, qu’il se soulevait parce que le repos domestique des empereurs était troublé, que leur réputation était souillée, que leur malheur faisait impression ; j’avoue que dans ces traits généraux et vagues je ne reconnais en rien les hommes avec lesquels je viens de vivre, et que j’ai vu, pendant plus de trois siècles, les armes à la main; je suppose (|ue ces Ilots de fer ont été soulevés par quelque chose de plus vif qu’une réllexion philanthropique.

* Dominus perpetuiis.

ÜGLIK I.OM[)AlU)i:.

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louche ' a celui de resclavayc perpétuel. Comment cela esl-il arrivé?

Dans l’émancipation des Républicpies, la population d’origine lombarde s’était relevée la première. Elle voulut s’emparer seule des avantages de la révolution et peser* plus qu’elle n’avait jamais fait sur la population indigène. Le lendemain de ces révolutions, éclatent les entreprises de la noblesse* contre le peuple, qui jamais ne s’était trouvé ni si malheureux ni si humilié que dej)uis qu’il était alTranchi. Dans cette lièvre d’orgueil, la noblesse italienne eut une pensée étrange; elle essaya sincèrement la restauration du régime barbare; elle rétablit la composition des lois des Lombards, et tenta de régir les Italiens du douzième siècle par les institutions du septième. Elle s’attribua de nouveau le droit de tuer les hommes des classes inférieures*, en rachetant le meurtre par quelques sous d’argent. Pour se déléndre contre cette restauration audacieuse de la barbarie, les villes se donnent un chef qu'elles nomment capitaine ou conservateur du peuple. Ce chef ne peut se soutenir contre la tyrannie de la noblesse affranchie; pour obtenir la protection de l’Empereur, qm lui envoie une armée allemande, il rentre sous son vasselage, en sorte que la servitude renaît de la liberté même dans un cercle sans issue. (!omme dans une marche précipitée, on ne peut distinguer les rayons dans la roue d’un char, ainsi dans la vie rapide de ces républiques, la liberté et l’esclavage s’engendrent mutuellement et semblent se confondre.

* Fuit iiiile 11 ipst! Galeas in tivitalc salis huniilis per iv inciises; lamlcni rimniniiini uliliiiiiil. [ilonip. Flor.)

* Duruni doniinium suoniin.

'• De (livisimie inter nubiles et popnlares. Ann. 909. [lUnnipulus Flornin. )

* Ml Terliüloriiiii el Denarinnini kii. — A Milan le peuple supporta deux

renia ans ec stîilut. ' [ '

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LIGUE LOMUAKUE.

Los Italiens avaient cru pouvoir fonder la liberté sans rii|)|)iiyer sur la nationalité; et il se trouve que l’édifice sans base croule à mesure qu’il s’élève. Les générations passent sans pouvoir rien laisser; héroïsme, génie, gloire, tout s'engoiirfre d’un mouvement aveugle dans un vide que rien n’est capable de combler. On entend le cri de désespoir que jettent les plus grands hommes, en voyant qu’ils n’ont point de patrie; les factions sont innombrables, chacune des républiques s’agite et tourbillonne dans un esprit différent; mais la destinée est commune; sous cette civilisation éblouissante, est partout le ^ même abîme.

Une foule de torrents descendent du haut de la montagne. Le sol manque, le rocher se déchire. Les eaux rapides se précipitent et disparaissent en une poussière brillante, sans jamais trouver un lit, pour former un fleuve au(|uel elle puisse donner son nom.

Le quatorzième siècle est encore rempli par cette immense illusion du parti de l’Empire et du parti de l’Église. La chimère qui tombe la première est celle des Gibelins. César avait apparu depuis quatre cents ans, et au lieu de l’antiquité renaissante, il n’avait apporté que misère et servitude. Les villes qui l’avaient choisi pour leur seigneur étaient toutes enchaînées; elles ne laissaient plus de place aux rêves du moyen âge. D’un autre côté, la papauté n’avait pas donné davantage à ses fidèles l’empire du monde. Ni le (îésar allemand, ni le César du Vatican, ni la puissance spirituelle, ni la temporelle n’avaient ressuscité le saint-empire païen. Il fallait forcément descendre de ces nuages; la chute fut immense.

Du treizième au quinzième siècle, on croit avoir affaire à deux peuples différents. En voyant les républiques du moyeu âge, occupées par la discussion solennelle du droit

LIGUE 1-OMHAIlDE.

fie souveraineté, on dirait d’un peuple qui recueille ses titres pour s’apprêter à régir légitimement 1 univers. Au quinzième siècle, on a renoncé aux grandes destinées. Nul ne s’inquiète plus de savoir d’où vient cette chétive autorité qu’il exerce, si elle sort du ciel ou de la terre; la question des principes est abandonnée. On ne parle plus de Guelfes ni de Gibelins ; tout s’abaisse, tout se creuse. Des hautes régions de l’impossible on cboit brusquement sur la terre.

Avec l’illusion de la restauration de la monarchie universelle par les mains de l’Empereur, tombe 1 autorité morale de la noblesse italienne. Son point d appui manque, elle est vaincue. La société chevaleresque disparaît avec le songe chevaleresque du monde antique.,

A sa place, sur celte terre dépouillée de prestiges, surgit la haute bourgeoisie' marchande, dont les yeux se sont dessillés par la longue pratique du commerce et de l’industrie. Le premier instinct de ces classes enrichies est de s’octroyer ouvertement les privilèges de la féodalité abattue; par où l’on vit pour la première fois dans le monde le travail anobli; tout métier s’appelle art. La lutte s’établit aussitôt dans le grand parti vainqueur; le mot peuple, popolo, qui avait servi de ralliement pendant le moyen âge, se partage. Après avoir combattu sous la môme bannière, on reconnaît qu’il reste, après la victoire, une division profonde, source d’une guerre nouvelle : la grosse bourgeoisie et la petite, les popolani grossi et le popolo minuta, le peuple gras et le peuple maigre*, les

• Nobili popolani. Corne si creà e lev6 il nuovo e secondo popolo corUro

alla potentia de’ nobili. (G \illani, lib. Ylll.) *

• 1257. Ptolomæi Luccnsis brèves annales. [Rer. ital., t. XT ] — populi ditioris et nobilioris ut niercatorum et alionim Pinguium reliniiit repimen ronsiiluni. [Chrouifiie de Milan. Manipules Florum.) Cnso o tumiillo dè ciompi. [Her. üal., t. XVIll.)

to

ui;ib iA)MitAm)i:.

grands arls et los pelils; d’un côté, les juges, les notaires, les banquiers, les médecins, les merciers, les fourreurs, les drapiers; de l'aulre, les cardeurs, les laveurs, les teinturiers, les forgerons, les tailleurs de pierre de bois. Les démêlés sur la hiérarchie des métiers remplissent les esprits qu’avait absorbés, un siècle auparavant, la question de l’aulorité spirituelle ou temporelle.

Dans celle guerre de classes, le moyen principal de la haute bourgeoisie' est de dresser des listes de proscriptions en masse contre les ouvriers. (]es persécutions franches, hardies, réduisent pendant quelque temps le peuple à l’extrémité. Les émigrés prolétaires imitent, au quinzième siècle, les émigrés nobles du quatorzième Ils vont chercher l’étranger pour rentrer avec lui dans leur pays; et le petit peuple (]iopolo minuta) ne montre pas, à cet égard, plus de susceptibilité que la noblesse; toujours prêt à livrer la commune pour s’affranchir de ses maîtres, comme ses maîtres étaient prêts à la livrer pour s’affranchir de la nécessité de le craindre.

Qu’il se trouve enfin dans ces républiques un homme riche et magnifique; que cet homme .se fasse le prêteur de tous les métiers, il conquerra pacifiquement l’Elat par ses lettres de change sur Venise et sur Naples, comme Lésar avait conquis Rome par ses victoires sur les Gaules et sur la Rretagne; ainsi finira le songe de la renaissance de l’Empire, en inaugurant la puissance et le droit divin de l’or. Côme de Médicis représente l’époque héroïque de la féodalité financière; il se ruine pour acheter le droit de gouverner. Ce que n’avaient pu ni les exhortations de Dante ni les interventions de l’Église, les petites lettres de change de Corne l’accomplissent sans peine. Celte puis-

' Marliiiivt'l, Isl. Fior., p.

ÜGI’K LOMBAimE.

sauce spirituelle, invisible, s’insinue parloni ; elle désarme, elle réconcilie, elle assoupit; il n’y a pins ni Guelfes, ni Gibelins, ni blancs, ni noirs. Tous les partis

s’évanouissent Kn effet, je ne trouve plus de peuple,

je ne saisis plus <|u’nne ombre.

A ce dernier moment, cette histoire s’ex|)lif|ne, et les ténèbres deviennent pins claires que la lumière. (]es den.v puissances, ces deux systèmes, l’Empire et le sacerdoce, ces deux épées guelfes et gibelines, qui étaient restées levées sur le front du peuple italien pendant tout le moyen âge, se réunissent en une seide pour lui, porter le dernier coup; car un point vivait encore, Florence, le cœur de bu nation, si elle avait pu se sauver. Cbarles-Qnint et Clément VII s’allient pour l’accabler de concert. Leurs deux armées s’unissent et consomment la défaite; le ciel et la terre s’entendent. Assiégée par l’Empereur et par le pape, poursuivie dans son dernier refuge par son César et par l’Eglise, l’Italie à cet instant, étonITée entre l’iin et l’antre, est frappée des deux glaives, le temporel et le spirituel. C’était en 1550. Depuis ce moment, ce pays est muet et une nation manque au monde.

Ainsi, quand la guerre des classes commence et que la bourgeoisie et le peuple se disputent la patrie, ils se disputent ce qui n’existe plus. Dénationalisée par la papauté, asservie par l’Empire, vassale de son passé, esclave d’ellemême, ombre amoureuse d’une ombre, que restait-il à l’Italie? Quand tout le monde réel lui manquait, il lui restait un autre univers, l’Idéal ; elle s’y précipita. Dépouillée de son sol, errante, de républiques en républiques, d’illusions en illusions, sans pouvoir se saisir nulle part, elle se bâtit sur les nues une cité de lumière, de son, de couleurs, d’harmonie qu’elle appelle l’art, que le barbare ne peut renverser ni l’étranger envahir, qui, éternellement

ÉDUCATION DES PEÜPIÆS

invincible, surnage dans la ruine de tout le reste, sans se laisser enchaîner jamais par aucun parti ni limiter dans aucune circonscription municipale. L’Art devient pour les Italiens cette patrie que leur refusaient également le pape et l’Empereur.

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