‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 13 sur 97 · UKNAÏSSANCE SOCIALE PAU L’AMOUR · texte numérisé non relu

UKNAÏSSANCE SOCIALE PAU L’AMOUR

lecfes fjni deviennent le princij)e de la langue de Danle.

Au reste, même dans les siècles les plus muets du moyen âge, vous voyez, en Italie, s’élever, comme s’ils ■germaient de terre, des monuments éclatants qui tiennent lieu des œuvies de la parole. Dans le dixième et le onzième siècle, toute l’Italie se couvre sans bruit d’églises, de tours, de dômes, de palais du peuple. Plus la langue de ces temps est stérile, plus ces chroniques de pierre parlent haut; peuplées de statues et de peintures, elles expriment ce que les lèvres ne pourraient encore dire. L’architecture de l’ogive et l’architecture à plein cintre se disputent le sol, à la suite du parti de l’Empire et du parti du Sacerdoce. Comme un enfant qui ne peut encore parler s’exprime par une foule de gestes, ainsi l’Italie moderne, déjà pleine de pensées et de factions, mais dont la langue n’est pas encore déliée, s'exprime en gestes de pierre par son architecture guelfe et gibeline.

Quel peuple a le premier, dans la race romane, émancipé la langue vulgaire? Le premier accent qui marque dans le Midi le renouvellement de la vie sociale est relui de la Provence; c’est elle qui retrouve et délie la parole humaine dans un discours suivi. Après le silence de la barbarie, ce n’est pas, au reste, une voix éclatante, solennelle, mais bien plutôt un accent timide, entrecoupé de longs intervalles, et qui s’essaye encore. Le miracle de la parole n’éclale pas, chez les modernes, avec la solennité d’un hymne, fait pour être répété par tout un peuple; c’est, au contraire, le monologue intime d’une âme avec elle-même, et qui se cache à toutes les autres. La société antique débute par l’accord d’une nation , la société moderne par l’accord de deux voix, par le mariage de l’homme et de la femme dans l’amour chevaleresque.

Monde des troubadours! réveil de la société laïque!

78 RENAISSANCK StMlIAI.E PAR L’AMOUR.

•ju’est-ce (|iie les traditions de ce monde de chevalerie, ()iii partout marque les origines de la race romane? C’est rCdeu des temps modernes, la légemle du jardin enchanté, où le couple chrétien, un nouvel Adam et une nouvelle Eve, au sein de l’amour, reconstituent entre eux une langue, une société, un monde. Partout un amant, une amante qui conversent dans le verger fleuri, près de la source des temps futurs; rien de plus personnel que ce premier entretien de ces premiers parents du nouveau monde social. « Puisque les feuilles et les fleurs renais- « sent, qu’avril fait reverdir les prés et les vergers, que « l’oiseau chante matin et soir sous la broussaille épaisse, « je jouis de l’oiseau, je jouis de la fleur; je sens mon « cœur reverdir, je veux aussi chanter. » Après le chaos, voilà sur quel ton la parole humaine rentre dans le monde. De cet orage de peuples, il ne reste que la goutte de rosée que vient de secouer l’oiseau en avril dans la broussaille épaisse; premier matin de la genèse sociale du monde moderne. La chute aussi ne tarde pas. Après l’âge idéal de la chevalerie, les temps historiques s’abaissent, se traînent; le genre humain est encore une fois chassé de l’Eden.

Je voudrais marquer d’une manière plus saisissable encore le rôle de la Provence dans la renaissance sociale. Avez-vous entendu une savante symphonie? Après que l'art a épuisé sa puissance et qu’il a fait parler toutes ses voix, il arrive un moment où cet édilice d'harmonie se brise; il ne reste que quelques sous interrompus, et entin le silence. L’œuvre semble s’etre détruite elle-même. Puis au milieu de ce silence, de ce tombeau, on croit entendre, ou entend eu elïot un son, une voix sereine, très-faible, qui s’essaye et s’interrompt. Après un moment d’intervalle, d’autres voi.v lui répondent; elles grandissent, elles s’exaltent les unes par les autres, elles (iuissenl par écla-

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ter tontes ensemble dans une harmonie pins ample, pins riche que tout ce qui avait précédé. Celte voix humble, mais sereine, qui sourit dans le désert, c’est le génie provençal. Dans le concert des temps, il se ranime quand tout se lait. D’abord, ce n’est qu’un souille, un soupir de joie, d’espérance; mais il dure assez pour éveiller la France, la Sicile, l’Italie; bientôt la voix de Dante se règle sur ce ton, puis celle de Pétrarque; et l’éclat se l’orli- (ianl toujours, le chœur entier du génie moderne s’élève et se balance sur cette fragile base de la chanson provençale qu’un souffle semblait devoir dissiper.

Ouand J. J. Rousseau attribuait à l’amôur le premier héga veinent des langues païennes, il était romanesque, puisqu’il se trompait d’époque; il eût été littéralement vrai, si au lieu de l’humanité en général, il eût parlé de l’humanité moderne.

Le trait distinctif des troubadours, c’est que presque tous sont des fils de serfs qui, par le hasard du génie, par l’élévation du cœur, se trouvent un moment dans une relation d’égalité factice avec l’aristocratie féodale. En entrant dans le manoir, l’enfant du peuple, le troubadour, cet homme qui est tout émotion, ingénuité, âme, poésie, passion, est d’abord ébloui par l’éclat de la dame qui est sa souveraine; il ose à peine lever les yeux sur elle. D’où il résulte que par son origine même, l’amour des troubadours naît de rapports tout nouveaux et qui répugnent à l’antiquité, puisque c’est la femme qui devient l’être fort et l’homme qui est l’être faible. Les rapports des sexes sont changés : c’est la femme qui protège, c’est l’homme qui a besoin d’appui. Elle a de son côté l’autorité, le commandement, la pleine puissance; il n’a pour lui que la timidité, la soumission du serf. Le troubadour se voue à une personne qui, des hauteurs .sociales où elle est placée.

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UENAISSANCK SOCIAU; PAU L’AMOUR.

le (lotninc, l’accable de sa supériorité, et reste |)our lui im idéal iuacessible C’est sur ce sentiment de l’impossibb* que se fonde la poésie de cet amour féodal, jusque-là inconnu dans le monde.

l'remier mariage idéal entre l’aristocratie et le peuple^ la condition de cette société établie entre la cbàtelaine el le serf, c’est le mystère; il faut que le poëme, transparent pour celle à laquelle il s’adresse, soit indéchiffrable pour tous les autres. Souvent les parents, les habitants des chfâteaux voisins aident à cacher la vérité;, mais, si elle perce trop ouvertement, malheur au poète que sa langue a trahi; il est tué dans la forêt voisine à coups de flèches ou de lances; et la légende répète l’aventure du cœur de Guillaume Cahestaing, mangé par Marguerite de Roussillon. Quelquefois cependant, ta lière châtelaine dont le nom est écrit sur l’aile de chaque colombe, veut être désignée ouvertement; un double danger l’attire au lieu de l’éloigner.

Il est des temps d’absence pendant le.squels le poète erre de castel en castel; l’hiver venu, il se retire dans sa bourgade, dans l’obscure maison paternelle où il conrpose de nouveaux vers. Pour tromper l’absence, il les envoie par des messagers qui doiyent non-seulement les porter, mais les chanter en s’accompagnant du luth. KnGu le printemps arrive; le troubadour part, escorté de ses chanteurs; il revient avec rinrondclle, et ramène le sourire, l’amour, l’inquiétude, le trouble dans le vieux donjon féodal. Point de château qui n’ait son poète; lui seul fait le lien vivant entre le cœur de la féodalité et le cœur des peuples; il apporte le mouvement, le changement dans les habitudes monotones des classes supérieures; il donne

* CoiTinienl les érudits qui s’ohsliiieiil ciuoic à ilierclier le prim-ipe de rmnoiir cliev.dercsqiic d,nis le génie des r.iees du Nord, ne voienl-ils p.is que rifu de seni!diil)!e ne se l■eh•ou^•e dnns les poèmes penininiqiies?

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une expression à ces heures inlerminables qui occupaient sans les remplir les cœurs solitaires de chacune de ces familles retranchées sur leur roc; pensées muettes, inarticulées, qui assiégeaient le cœur des femmes, lorsque la rêverie était entretenue par le continuel spectacle de la nature déserte. Jeté dans cette vie à laquelle rien ne l’avait habitué, le troubadour était plus qu'un autre frappé, saisi par chaque objet; il devenait l’écho, la parole de tout cet ordre de société. Pour plaire à la châtelaine, il avoue qu’il veut lutter de mélodies avec les rossignols qui ne cessaient alors de réveiller les profondes forêts étendues, jusque sous la fenêtre féodale.

Ce n’était pas seulement un rêveur; il exprimait l’ardeur d’action qui devait dévorer les hommes dans les murailles de leurs châteaux forts, car souvent il était guerrier. Il prenait les armes avec son châtelain, l’accompagnait, le servait dans ses aventures; il jette le cri de guerre dans ses strophes rapides comme des flèches empennées. Placé au sommet de la société féodale, il en est aussi le prophète : il pressent, il annonce d’avance les gueire.s qui vont éclater, la paix, les traités, les rupluras de ban. Il apaise, plus souvent il provoque; car la sentimentalité dont il est plein s’associe aisément chez lui aux passions sanglantes; il porte la même exaltation dans l’amour et dans la haine; et comme on a vu quelquefois, de nos temps, les hommes les plus sensibles verser le sang avec le plus de conscience et d’inflexibilité, de même le troubadour le plus tendre dans ses vers s’est montré le plus implacable dans les guerres religieuses.

Cet homme passionné, qui errait sans repos du servage à rarislocratie et de l’aristocratie au peuple, servant de médiateur entre les conditions sociales, rapprochait par l’amour ce que tout le reste séparait; il porlail

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