RENAISSANCE SOCIALE PAR L'AMOUR
entièrement ; ils croyaient être entres pour toujours dans un momie supérieur. On les avait acceptés à la condition qu’il restassent toujours sereins, beaux, inspirés, et qu’ils amusassent leurs liôtes du spectacle de leur passion naïve. La vieillesse arrivée, ils redevenaient des étrangers. Que taire alors? Rester comme un hôte incom-^ mode dans les lieux dont ils avaient été l’àme et la joie? Cela était impo.ssible. Rentrer dans la chaumière natale, au milieu des envieux, se perdre dans l’obscurité et les habitudes grossières de la bourgade du moyen âge, après avoir goûté dans sa fleur l’élégance hautaine des cours féodales? Cela était plus impossible encore. Que faire donc? Un seul asile s’ouvrait au troubadour, le monastère. C’est là qu’à la fin de sa vie il était conduit par la nécessité bien plus que par la foi. De ce moment, plus de chants, plus de vers, plus de rêves. Après les fêtes, les joutes de poésie, les longues journées d’enchantement, il restait un pauvre moine à demi mondain encore par le cœur, silencieux, étranger sous les arceaux du cloître; c’était la saison d’hiver du rossignol.
Dans ce qui précède, nous avons surpris, à son origine, la formation d’une langue moderne, capable d’exprimer avec art les mouvements les plus impétueux de l’ànie humaine; la religion, les affaires, les gouvernements ne parlaient encore que la langue morte dans tous les actes publics ou privés. C’est l’amour qui a arraché à l’homme chrétien, et comme par surprise, le premier accent durable, et qui a émancipé le langage vulgaire ; car il ne suflisait pas à l’enfant du peuple d’exprimer sa passion pour la châtelaine ; il fallait en même temps montrer sa pensée et la voiler; en sorte que la situation môme des troubadours les contraignait d’atteindre, pour leur coup d’essai, à ce qu’il y a de plus intime et de plus subtil.
Si REMISSANCE SOCIALE PAR I/AMOLR-
li’obiigalioii de se déclarer et de se cacher tout ensentbie leur lit rencontrer des tours, des formes, des nuances, dans lesquels se révèlent dès l’origine les vrais artisans de la parole. De lace mélange d’ingénuilé et de sophismes, de grâces enfantines et de manières étudiées, déformés aristocratiques et populaires, cet art de parler et de se taire en même temps, ces tours pleins à la fois d’ombre et de lumière, ces aveux qui sont des rélicences, celte innocence et cette science de diction, ces plis et ces replis de la parole qui marquent le premier débrouillement des langues vulgaires et que Dante a empruntés pour en former le tissu de son langage mystérieux et transparent tout ensemble.
L’esclave épris de la patricienne et qui le lui avoue en tremblant, la patricienne qui épouse au fond du cœur l’esclave dans des noces spirituelles, voilà ce que doit exprimer la parole encore brute du onzième et du douzième siècle. Après s’être assoupli en silence au fond du cœur, l’art tinit non par éclater, mais par s’insinuer et murmurer sur des rinjes qui tantôt symétriques, tantôt inégales, mais d’une étonnante variété, imitent le baltemeiïl du cœur qui n’ose ni se cacher ni se montrer.
Telle est la première expression de la langue vulgaire chez les peuples chrétiens : le verbe nouveau est né d'une alliance toute nouvelle, du mariage idéal de la noblesse et du peuple dans un premier éclair d’amour que l’on a appelé chevaleresque, mais qui n'est rien en effet que l’inspiration sociale et le fond du christianisme.
Le commencement de la société moderne, c’est cette alliance de la châtelaine et de l’enfant du peuple sur les contins de la barbarie; dans ce lien chimérique, dans ce moment d’extase qui rapproche des deux extrémités de l’humanité, et marie deux conditions que toute l’étendue