RENAISSANCE SOCIALE PAR L’AMOUB
maries, c’est que le premier, dans son origine, est surtout un idiome de patriciens, et que les secondes, au contraire, sont formées du génie de toutes les classes. On dirait, de plus, que les langues antiques païennes n’ont été inventées que par les hommes ; elles sont nues comme la sculpture, jamais elles n’inondent d’assez de lumière * l’objet qu’elles veulent représenter; la pensée surgit d’aliord, comme une statue que vous pouvez contempler et embrasser de toutes parts, au lieu que dans le génie des langues vulgaires, la participation.de la femme se fait aisément reconnaître; la pensée ne paraît plus toute nue, la parole y sert à voiler la parole.
Si dans ces siècles effrénés vous eussiez trouvé au début un langage effréné comme eux, vous ne vous étonneriez pas ; mais tant de nuances qui se tempèrent l’une par l’autre, comme si toutes les conditions y avaient laissé leur empreinte, un dessin si lin, si délié au milieu de la barbarie, qui s’y serait attendu? Muette auparavant dans le monde social de l’antiquité, la voix de la femme se fait entendre en meme temps que celle de l’homme dans la composition et dans l’accord des langues vulgaires du monde moderne.
Le berceau de l’art est aussi le berceau de l’indépendance en matière religieuse. C’est dans le voisinage des troubadours qu’éclate le protestantisme avant-coureur des Albigeois. Qui sait si l’Eglise eut le pressentiment de ce que signifiait cette alliance secrète? Ce qu’il y a de certain, elle enveloppa dans la même destruction l’art *et l’hérésie des Provençaux. Les troubadours furent traités comme complices de la liberté, et ils l’étaient en effet. De ce moment, tout fut fini pour la l’rovence; celte société de précurseurs est livrée à l’épée dans une première ■ Saint-Barthélemy féodale.
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HENAISSANCE SOCIALE i'AK l/AMOUR. 87
Ce qui avait été ébauché en Provence s’achève en Italie. par un aulre détour; la grande châtelaine, dont toute l’Italie est amoureuse, c’est la Madone. En fondant l’ordre des frères mineurs, saint François sentit le premier quelle force il pourrait puiser dans l’emploi de la langue vivante, substituée à la langue des morts Comme il prêchait surtout la-pauvreté, qu’il se dépouillait de l’autorité visible du sacerdoce, pour s’insinuer dans les cœurs par les voies les plus simples, c’était une conséquence nécessaire de se servir dans la liturgie d'un instrument aussi humble, aussi méprisé que l’idioine du peuple. Tandis que l’Église triomphante s’obstinait à ne parler que le langage des Césars, cette Église ramenée à l’humililé première se couvrait de la bure et du cilice de la pai ole vtdfjaire. C’est sur le mètre des chansons d’amour de Provence que saint François célèbre, dans un enthousiasme presque délirant, les stigmates dont son âme et son corps sont frappés.
Étranges troubadours qn’un moine Buonagiunta, un frère Jacopone, un frère Angelo, qui, la corde aux reins et vêtus de cilice, vont de lieux en lieux chantant la chevalerie céleste et les cruelles délices de l’amour divin ! (le sont des âmes qui, formées au milieu du monde, en j)ortent avec elles l’accent et le trouble jusque dans le cloître; le troubadour repentant chante sous le cilice. Quand je lis les vers brûlants de frère .lacopone, il me semble qu’il donne une voix aux personnages macérés des peintres toscans du moyen âge ; j’entends les accents ascéti(pKs de ces anges de douleur qui cntr’ouvrent leurs lèvres décolorées sur les fresques des églises du douzième sièclci
Le premier accent de l’Italie est un cri perçant de repentance, conuiie une Madeleine qui se réveillerait dises .souilluies, sui le pavé du (lainpo-Santo,
HKNAlSSANCb: SOl lALK l'AU L'AMOÜK.
liOrsque le génie de la Provence est imité par les laïques italiens, une vraie révolution éclate. (]e n’est plus l’isolement inspirateur du donjon ou de la chaumière, mais l’émulation de petites communes retentissantes. La poésie n’est plus une profession, une vocation spéciale; on n’y conforme plus sa vie. Le poêle est en meme temps juris- ’consulte, professeur, théologien, . historien, peintre. Ne cherchez pas ici l’accent vif, ingénu des Provençaux. Tous ces jeunes docteurs italiens, si savants dans les choses de l’esprit, ne vont plus eux-mêmes de lieux en lieux, de castels en castels, porter et conlirmer leurs poèmes; ils s’adressent de villes en villes des questions, des problèmes, des correspondances abstraites. Les ballades de Cino de Pistoie, de Guido (lavalcanti, d’Honesto de Bologne, île Guillone d’Arezzo, ressemblent à des thèses, (,’e qui les émeut, c’est plutôt l'amour du beau en soi que celui d’une femme en jiarliculier. Vous diriez d’un |)cuple qui n’a point eu d’enfance et qui, en renaissant, disserte sur l’idéal.
Malgré moi, je sens dans ce berceau d’un monde nouveau l’odeur du sépulcre d’un vieux monde. Déjà le paganisme s’exhale de l’esprit de ces jeunes hommes; en liiTO, ils s agenouillent devant le dieu Amour, i’arcker sotwerain. La première aube de la renaissance est pleine de ces larves païennes. Au milieu de ce platonisme, à la fois suranné et prématuré, je cherche, j’attends longtemps l’émotion de la vie réelle. Pour rencontrer un cœur d’homme qui batte, il faut aller jusqu’à Dante.
Si l’on demande quelle est la vraie dilTérencc de la Provence et de l’Italie, je crois pouvoir la dire. L’une faisait entrer dans la réalité et dans les mœurs quelque chose de ses poèmes chevaleresques; l’autre se contente d'imaginer et d’écj ire les siens : elle ne met nullement en