CHAPITRE VII
DANTE
La Comédie divine, expression de ta ('onscience et des inslinrts du peuple italien. Kdiioation par la mort, l’exil. Pressentiment d’nn monde social qui se meurt. A quelle église Dante appartient-il? I.a Comédie divine et le*
A «/os de Calderon. Politique de Dante. Le droit du pins fort. Comment le moyen âge interprétait son poëme: une Apocalypse de la société laïque,
Au milieu des docteurs qui imitent savamment, en Italie, l’art passionné des Provençaux, s’élève le jeune Dante Alighiori; il a formé, dès ses premières années, une amitié étroite avec plusieurs de ses frères en poésie, à peu près du même âge que lui Le souvenir de ces liens est conservé dans quelques vers où brille l’auréole de l’adolescence.
« Guido, je voudrais que Lappo et toi nous fussions « pris par enchantement et mis dans un vaisseau qui,
« par tous les vents, ne marcherait qu’à notre volonté, si « bien que ni la fortune, ni la tempête, ne pussent nous « contrarier, et que, ne nous quittant jamais, le désir de « vivre ensemble s’accrut toujours en nous. Je voudrais « encore que le bon enchanteur mît avec nous ta dame,
« puis Béatrix, et que là, parlant toujours d’amour, clia- « cime d’elles fût aussi contente que je crois nous le se- . « rions nous-mêmes. »
Voilà le songe de l’adolescent; quelle a été la réalité? Dante naît à Florence, et c’était en effet un berceau bien préparé pour le créateur de la poésie moderne. A Rome,
1 Plglise était lmp dnminanle. Comment la langue vul-
DANTE
gaire se serait-elle émancipée là où la langue latine régnait partout dans le gouvernement et dans l’Ktat? Venise est la ville du silence; elle n’a point d’écho pour la parole de la foule. C’est Florence, le pays de la démocratie, qui devait d’abord émanciper et couronner la langue du peuple. Formée au milieu des luttes de la place publique, elle pourra exprimer, dès l’origine, tous les intérêts, toutes les passions du monde social. Ft c’est par là qii’elle se distinguera, en naissant, de la langue provençale, qui, nourrie de sentiments et d’inspirations solitaires, restait encore impropre aux conceptions épiques.
C’est d’ailleurs à Florence (pie s’accomplit la première révolution qui, par les arts du dessin, aflranchit de l’ancienne terreur l’imagination humaine. L’homme du moyen âge, plein d’épouvante, s’avançait dans les voies de la macération sans oser se détourner pour contempler face à face la nature sensuelle et maudite. Soudain il rencontre en Toscane des débris de statues païennes. Malgré lui, cette beauté nue l’étonne et le ravit; il attache sans peur ses regards ascétiques sur les veines des marbres païens; l’art le ramène au sentiment et à l’amour de la nature. De ce premier rayon de la beauté physique, au .sein de l’Eglise immaculée du treizième siècle, naissent, chez les peintres toscans, des figures nouvelles qui commencent à poindre, à rayonner dans les fresques, sur la muraille encore blanche, ombres de l’avenir impatientes de la vie.
Au milieu de cette renai.ssance de l’âme grecque, dans un tombeau chrétien, Dante a visiblement influé sur les peintres; mais qui pourrait dire jusqu’où s’est étendue réciproquement l’influence des peintres sur le poète? Dans un endroit de la Vitu miova, on le voit copier’ un
* C'c'Sl ainsi (jue, do nos jours, Goellu', avant d'enlroprcndrc son Iplii- (ji’uie, dfissino pondant une année .à liomc les antiques les pins purs.
DANTE. nr.
ango et plongé dans ime si profondn mnlomplalion qiit* des étrangers qui surviennent ne réussissent pas à l’i'ii arracher. Combien de lois pareille chose n’est-elle pas arrivée! et que de traits, que de vie, que de réalité, ses yeux n’ont-ils pas dérobés ainsi à la peinture pour les reporter dans sa poésie ! C’est sa puissance que de donner aux visions les marques de la réalité la plus palpable. Mais de ces légions d’anges qui traversent les deux de son poème, combien n’en avait-il pas vus réellement flottants sur les murailles peintes par son ami GiottoV 11 prête une voix à ces figures; il détache des murailles ces spectres de l’art; il s’en fait son cortège. J’entends sur sa tète le bruit de leurs ailes de pourpre.
Ce ne sont encore là que des visions couronnées d’auréoles. Qui adonné à ces ombres la vie réelle? Qui a été l’âme de celle âme? Une jeune fille, sans peut-être rien savoir du miracle accompli près d’elle. Béatrix se confond dans l’esprit de Dante avec l’origine de sa propre pensée. Il la rencontre à l’àge de neuf ans dans une fête d’enfants; et de ce moment date pouf lui la vie nouvelle dans l’amour, la Vita nuova, la renaissance qui doit s’étendre par lui à l’Italie et au monde II marque l’étal du ciel et de la terre à chacun des jours où lui apparaît Béatrix.
Si elle eût vécu, peut-être se serait-il arrêté dans le cercle heureux des poètes qui l’entouraient; le véritable enseignement lui eût manqué. Mais Béatrix meurt dans sa première jeunesse, et de ce moment le jeune Dante entre avec elle dans la mort. La terre s’ouvre ; il descend dans les mystères, l’àle habitant de la cité invisible, son cœur est désormais avec ceux qui ne sont plus. Soudainement agrandie et transformée par la mort chrétienne, Béatrix devient pour Dante un personnage de légende, l’idéal de
In IxMuté, de la sagesse, de la philosophie, de la théologie. îVoiivelle apothéose! Vous voyez l’Ame d’une jeune fille se relever sans son corps, se dilater juscju’à loucher du Iront la voûte infinie des cieux. Ce que veut désormais le Dante, c’est de suivre pas à pas cet esprit dans sa gloire. Pour cela, il faut commencer le pèlerinage de l’abîme, suivre Beatrix dans les entrailles de la mort, épouser le sépulcre; tel est le vrai commencement de la vie nouvelle. Le point de départ de l’Homère chrétien devait être une tombe.
Pour retracer au vif l’éternelle douleur, il faut encore que le jeune visionnaire soit mêlé à ce qu’il y a de plus poignant dans les luttes civiles; le cri discordant qui part du sein des villes d’Italie, l’arrachera à ses rêves. Guelfes et Gibelins, plébéiens et patriciens, papistes et impériaux, blancs et noirs, voilà la mêlée dans laquelle se réveille cette âme à demi délirante, sur le tombeau de la fille de Portinari. Entre ces bannières laquelle choisir? Malgré des alliances contraires, Dante estd’ahord papiste et plébéien, et il est inscrit en cette qualité dans les archives de Flo^ rence. Poète florentin, Poeta Fiorentino, c’est son premier droit politique. Dans une expédition contre les Gibelins d’.Arezzo, il combat au premier rang de la cavalerie, à la bataille de Campaldino, journée mêlée, comme il le dit, de terreur et d’allégresse. Il rencontre pour la première fois, sous les bannières sanglantes, plusieurs des personnages qui doivent figurer dans son poème. Sept ou huit années se passent, pendant lesquelles on retrouve Dante ambassadeur de la commune de Florence, à Sienne, Pérouge, Venise, Naples. Cet ambassadeur suit, en même temps, des leçons de philosophie et de théologie; il voit d’une manière officielle les choses et les hommes; celui qui vient de porter l’idéal jusqu’à la vision est désormais
UANTi:. ‘ yü
associé à toutes les grandes affaires de son temps; avant de le maudire il apprend à le connaîlre.
L’époque où son poëme se fonde intérieurement dans sa pensée est aussi celle ‘ où s’élèvent les monuments d’architecture qui marquent le mieux le génie de Florence, les cathédrales de Sainte-Marie, de Santa-tiroce, le campanile de Giotto , le palais du peuple. Ces monuments mêlés du génie gothique et d’un rayon prématuré et charmant de la renaissance*, grandissent en silence et se chargent de sculptures, en même temps que l’architecture du poëme se dessine et se marque de plus en plus dans l’esprit du poëte.
N’oubliez pas cette invasion de pèlerins, ce jubilé de l’an 130') qui amena plus de deux millions d’étrangers autour des monuments de la Home chrétienne. Villani raconte, qu’à la vue de cettte foule innombrable agenouillée sur les ruines, la pensée lui vint d’écrire l’histoire. Si ce fut là son impression, quelle dut être celle de Dante, et combien n’a-t-elle pas achevé d’exalter en lui I idée du pèlerinage de son esprit dans l’immortelle cité! Après que la foule s’est dissipée, je suis des yeux ces deux hommes qui entreprennent, l’un le pèlerinage du temps, l’autre le pèlerinage de l’éternité.
Tout s’ordonne ainsi peu à peu autour du Dante, pour préparer son œuvre. Mais voici le moment de crise qui achève l’éducation du poëte : pour que la poésie fût une magistrature politique, il fallait que l’on pût y reconnaître l’accent et comme l’habitude du commandement. L’anuée même du jubilé, Dante, à la tête de la république, est l'un des cinq prieurs de Florence; il dirige cette société orjv-
1 Giov. Vilhmi. - •" :
* V. Allemagne et Italie. ...
DANTE
geusp. riii.s lard, quand il fera l’olïice du gonfalonier do ju.stice envers l’Italie et h; monde, ses cris, ses menaces, ses arrêts, retomberont avec la force d’une autorité réelle.
On sait comment finit ce règne rapide. Dante était en ambassade auprès de Iloniface VIII ; pendant son absence, Charles de Valois, dont il avait toujours repoussé l’intervention, entre en armes dans Florence, aidé de la compli- 'cité et des ruses du pape. Dante est exilé, avec ceux de son parti; la condamnation, rendue le 20 janvier 1302, est confirmée deux mois après. 11 ne peut rentrer dans la ville de.Béatrix sous peine d’être brûlé jusqu’à ce que mort s'ensuive. C’est à Rome qu’il reçoit cette nouvelle.
Il est exilé, et par qui? par le même Boniface VIII, qui la veille, le jour même, le flattait, le caressait, le vendait; par le pape qu’il a jusqu’à ce jour défendu au point de vue politique comme au point de vue religieux ; par cette aulorité ecclésiastique qu'il voulait faire dominer dans foute l’Italie; lui Gtielfe, c’est le génie guelfe qui l’exile de la tombe de Béatrix, où il avait enfermé l’univers. Quelle révolte! quel vertige d'indignation et de douleur!
Dante a raconté comment la vue du paradis lui a été révélée par l’amour. Quant au règne de l’enfer, c’est à celte heure qu’il le touche en réalilé. Trompé par l’Kglise, par l’immaculée, il a senti en ce moment le supplice des damnés. En quelque lieu que la nouvelle lui ail été apportée, il a vu véritablement dans un tourbillon de colère la terre s’ouvrir sous ses pieds, et les cercles maudits s’étendre d’abîme en abîme, peuplés de ceux qui l’ont livré. Déjà les femmes de Vérone eussent pu dire en le voyant passer ; Voilà celui qui revient de l’enfer. Ce jour-là, le poème de la haine s’est creusé dans son cœur, comme le poëme du paradis et de l’amour était né dans cette beui-e où il avait entendu avec Béatrix et son amie l’rimevère le
DANTK.
Salve reginn sur lo perron d’une église de Florence. Danle et la papauté, le poète et le prêtre, se brouillent pour ne se réconcilier jamais.
L’enseignement de l’exil se joint ainsi à renseignement de la mort. Supposez que Dante fût resté paisiblement à Florence, peut-être son poëme eut été exclusivement florentin. Mais depuis la nouvelle de son bannissement, la révolution s'achève dans son esprit; d’abord il espère rentrer à Florence par la pacification des partis, ensuite de vive force : il s’associe à une tentative armée pour s’emparer de la ville par surprise. Toutes ces espérances tombées, il ne reste qu’à se faire le tempérament de l'exil; puisque sa patrie le rejette, il devient, par la nécessité même, citoyen de l'Italie et du monde. En le mettant hors la loi de son temps, la commune étroite du moyen âge le jette de vive force dans la cité éternelle du genre humain. L’originalité de ce premier cosmopolitisme, c’est que la passion pour Florence persiste au milieu de tous les ressentiments du proscrit, il ne va jamais jusqu’à lui sacrifier un autre coin de la terre. C’est du haut de .la cité spirituelle, au bord du fleuve de l’éternité, qu’il prend en pitié la ville et les tours bâties sur le bord de l’Arno. Haine encore remplie d’amour ! il ne dit adieu à Florence que pour saluer une Florence éternelle dans le monde invisible.
De quel instrument se servira-t-il pour exercer sa vengeance? (ie ne sera pas seulement de l’idiome florentin, mais d’une langue qu’il veut se former de la comparaison et du mélange de tous les dialectes particuliers. Le premier progrès qu’il doit à l’exil est l’idée de chercher la y.arole de l’Italie, Terrible nécessité où le poète se trouve, en Italie, de se forger lui-même artificiellement une langue que personne ne parle ! Je crains, dès le début, ce mys-
ÜANTE.
1ère d’un peuple qui ne peut s’accorder pour produire une langue nationale.
Dans ce pèlerinage imposé par l’exil, Dante recueille les légendes tragiques dont sa route est semée. Les meurtres, les guerres civiles, les empoisonnements, abrègent les vies qu’il doit juger; et il n’a pas besoin que les personnages appartiennent à l’Iiistoire pour qu’ils puissent figurer dans son poëme. Ils sont d’assez noble condition s’ils ne sont plus; car la mort, au moyen âge, en appelant chaque bomme à une éternité de doideur ou de joie, lait de chaque individu un héros de l’enfer ou du ciel. Dante se trouve au chevet de chacun de scs contemporains; c’est lui qui emporte celte âme là où il lui plaît.
Depuis le renouvellement du monde par le christianisme, il y a deux livres qui reposent sur la pensée du jugement dernier, le Corwi et la Comédie divine. Dans le premier éclate le sentiment de l’approche du dernier jour, avec sa réalité la plus menaçante; dans le second, la terreur est passée. L’heure formidable de l’an lÜOO, où devaient retentir les trompes des archanges, s’est écoulée sans bruit. Trois autres siècles sont venus et le signal n’a pas été donné. Le passage où devait s’arrêter l’humanité e.st franchi; déjà elle ose retourner la tête en arrière. Ce n’est plus un prophète qui avertit les générations de se préparer à la dernière heure, c’est un poète qui se rassasie à loisir d’un spectacle imaginaire. Dans le Coran, une foule confuse est chassée par un vent de colère vers l’affreuse vallée; dans la Comédie divine, c’est un ordre méthodique où tout respire la rétlexion et l’art. De ses grincements de dents, l’homme commence à se faire une sorte d’amusement d’esprit. Trois siècles auparavant, quand le monde était dans l’attente du jour de colère, personne n'eût osé l’affionter en imagination, se substituer au juge
Digilized by GoogI
DANTE
souverain, anticiper sur la malédiction ou la bénédiction des anges, en disposant à son gré du ciel el de l’enlér. Considérez la plupart des innovations qui ont suivi, vous ne trouverez rien qui fasse mieux pressentir une révolution universelle que l’audace de ce Florenlin, qui, impatient de ne pas voir sortir tes morts de leurs tombes, saisit lui-même la trompe de l’auge Gabriel, et appelle, par leurs noms; les vivants et tes morts, en les distribuant à la gauche ou à la droite. La conscience humaine qui s’assied à la place de Dieu sur le trône des jugements, dans la vallée de Jpsaphat, n’est-ce pas la révolte qui annonce et renferme toutes les autres?
En cherchant l’explication de la Comédie divine dans la conscience même de l’Italie, je crois apercevoir ici plus distinctement le principe indigène de l’inspiration de Dante, et il me semble que ce principe a échappé aux commentateurs :
Si l’idée du dernier jour de la nature et de l’humanité devait, en elfet, être quelque part le fond d’un poëme national et populaire, ce devait être en Italie; car nulle part, sur la terre, l’homme n’a été plus constamment frappé, obsédé du sentiment de la décrépitude de l’univers. Au fond des âmes italiennes, ce que je découvre de plus intime, de plus permanent, de plus vivant, est la conscience d’un monde qui se meurt. Je pourrais dire que c’est le cri même des choses, puisqu’il ne cesse d’éclater aux époques les plus éloignées. Chez les anciens, les Etrusques (étaient d’avance la mort des dieiix et la consommation des temps, dans une Josaphat païenne. Dans les temps chrétiens, l’Italie est commeu enveloppée d’un pressentiment continu de mort universellè. Lorsque tout le reste de l’Europe a oublié l’époque formidable de l’an iOOO, l’Italie seule ne se ra.«sure pas;, les plus nobles génies de
DANTE
la Toscane, de la Romagne, de la Calabre, continuent de siècle en s'iècle, d’heure en heure, d’ajourner l’humanité au prochain jour du jugement, ha secte des Millénaires gagne le cœur du pays. (>’est la croyance des principaux saints; c’est aussi celle de Christophe Colomb qui donnait à peine cent cinquante années de durée cà l’univers, et se hâtait de hisser la voile avant que l’abîme n’engloutît les deux rivages. Cardan et les philosophes de la renaissance sont, à leur tour, en proie à cette pensée de la décrépitude des choses. Le dix-septième siècle arrive, et Campanella*, annonce en 1600, que le cataclysme qui doit changer la face de la nature et de l’homme, ne peut larder au delà de quelques semaines.
La faiblesse, l’ébranlement de la patrie entretenaient constamment l’idée de la dernière heure du monde social; il y avait une sorte de manque d’être que l’on sentait autour de soi en toutes choses. Comme si du fond même de l’Italie sortait la plainte éternelle d’un monde qui se meurt, c’est celte pensée funèbre qui inspire à Joachim de Flore, ses prophéties; à saint François d’Assise, l’invention de son ordre; à Dante, la Comédie divine; à Christophe Colomb, la vision de l’Amérique; à Michel- Ange, son tableau ; à Savonarole, sa politique; à Campanella, son utopie.
Rien ne serait plus aisé que de taxer Dante d’impiété au point de vue catholique. Quelles innovations et souvent quels renversements de toutes les idées! Ne regardez que
^ [.cllrns (le Cliristophe Colonil).
* ^ij;na intereunti.>î muniti.
DANTE
les détails, vous vou.s étonnerez qn’il ail échappé an bûcher. Quoi ! il se trouve un homme (pii, de sa |)ropre autorité, damne les chefs do l’Kglise, les successeurs infaillibles de saint Pierre, les vicaires de Dieu ! Il invente pour eux des supplices effroyables. La mémoire d’Anastase, de Boniface, de Clément V, de cette foule d’éveques, d’archevêques révérés qu’il plonge au fond de renier, sans même attendre leur mort, crie contre lui! En même temps qu’il jette les saints dans la fournai.se, il place des païens, Stace, Rifée sur le trûne du paradis. Et quel moment choisi pour tant d’audace? trest le temps, si critique pour l’Eglise, où éclatait de toutes parts un protestantisme prématuré, quand les Lnlhers et les Calvins du moyen âge s’élançaient avec une confiance absolue au renversement de la papauté : en France, les Vaudois, les Albigeois; au ]Vord, les Beghards; en Italie, les disciples de Dulcinns; toutes ces sectes annonçaient, au même moment, un Evangile nouveau. C’étaient des lettres prophétiques, de nouvelles apocalypses. On attaquait d’autant pins ouvertement l’Eglise, que l’on n’avait pas encore mis sa durée à l’épreuve, et que l’on s’attendait à la voir tomber au premier choc. Au milieu de ce ferment de n’*novation religieuse se compose en secret la Comédie divine; tant il est vrai que les grands monuments de l’art appartiennent non pas aux époques de crédulité aveugle, mais au temps où la liberté de l’esprit commence à pénétrer dans le sanctuaire et dans le dogme.
Malgré ces alliances avec l’hérésie, la Comédie divine échappe aux bûchers du moyen âge, et la mémoire de son auteur est honorée par le clergé lui-même. Son portrait est suspendu dans les cathédrales, son poëme commenté en face de l’autel. La cour de Rome a beaucoiq) pardonné à Dante, par ce respect des arts naturel aux
10‘> UANTK.
llaliciis; an contraire, rKglise espagnole, (|iii n’élail pas sous l’enchanlement de la langue dn poëte, a livré la Comédie divine à l’inquisition
On peut se représenter un poème qui, sans avoir admis rinfluence de l’art païen, ne connaîtrait que le génie de l’Kglise et s’y soumettrait sans réserve. Si, de plus, cette (lîuvre avait été écrite à la lueur des bûchers, nul doiife qu’elle ne représenlàt avec plus de fidélité que celle de Dante l’inspiratiou propre du catholicisme au moyen âge. Mais où trouver un monument de ce genre? de l’autre côté des Pyrénées. Les Autos Sacramentales de Laideron sont la Comédie divine do l’Espagne L
L’auteur les a dédiés au Christ, et le litre seul de ces pièces en marque le caractère : c’est la première fleur du Carmel, la Bahylone mystique, le jubilé, les mystères de la messe, représentés et personnifiés sur la scène. 11 est dillicile, au reste, de se figurer le caractère abstrait de ces drames rêvés dans la solitude des cloîtres. La scène s’ouvre par un dialogue entre la Foi et le Doute; un bandeau sur les yeux, la Foi arrive en s’appuyant sur un bâton qui a la forme d’une croix; le Doute a le costume d’une femme. Ces acteurs sont bientôt suivis d’autres personnages, le Culte, vieillard vénérable qui s’appuie sur la boulette du bon berger; l’Église, en pleurs, accoudée sur un autel ; la Pensée, vêtue de couleurs bigarrées; l’Espérance, avec une ancre; la Charité, avec une couronne d’épis; la Miséricorde, avec une branche d’oliviers. I*ar une porte, entre la Synagogue, coiffée de la mitre; par une autre, le Paganisme, sous un manteau doré; l’Athéisme, couvert de peaux de bêtes sauvages. D’autres fois, un empire, le peuple romain disserte sur
’ Voyfz lf>s Vacance X en Expaçiue.
DA.NTK. KG
les dieux avec le peuple hébreu ; ou encore, ce sont les (piatre parties du monde (|ui se disputent la domination religieuse; et toutes s’agenouillent devant le mont sacré dont le faîte porte la papauté.
Imaginez encore le drame des cini| sens (|ui, après une lutte de paroles, au milieu d’un clio'ur de danses, au son de la musique, se soumettent à l’Esprit. A travers ces abstractions surgissent des individus réels, qui de tons les points se réunissent sur la scène de rEternité. Moïse, David, saint Benoît, saint Bernard, conversent avec la Loi naturelle, avec la Loi de grâce ou le Judaïsme. Ou voit passer dans l’air des anges qui vont promulguer au son des trompettes la Loi de rédemption. Figurez-vous, de plus, que cette scène soit éclairée par un soleil mystique, que le prodige y soit l'ordre régulier; que, par l’hostie qui jette ses rayons sur le monde, la nature soit en proie à un miracle permanent; que ce tremblement qui a saisi la terre au moment de la Fassion n’ait point de terme; que les nuées soient faites de pourpre et de nacre; que des fleuves brûlants arrosent sur leurs rivages des fleurs de feu ; que dans ce monde ainsi constamment ému, troublé par le prodige, les personnages abstraits s'agitent, et que les (ils s’embrouillent comme dans une pièce de cape et d’épée ; qu’à la lin de tous ces jeux de scène qui représentent les coups d’Etat de la Providence, le dénoûment mystique soit presque toujours le triomphe de riioslie ou du crucilix sur un Ureb spirituel; n’ai-je pas raison de dire que ce théâtre extraorditiaire mériterait, plus encore que le poëine de Dante, le titre de Comédie divine ? (]ar, si l’homme y paraît pour quelque chose, c’e.st l’homme abstrait, le genre humain qui chemine dans la route du bien et du mal ; il interroge son compagnon, le libre arbitre, à chaque endroit on la route se
DANTE
loi
partage ; à la fin, il se liourlo contre des ronces et tombe dans le sépulcre.
Pour dénouer la tragédie, les anges familiers de l’infpiisition céleste traînent les hérésies, l’idolâtrie, la synagogue devant le tribunal delà Foi et le suprême bûcher érigé dans l’éternité. L’Hébraïsme est condamné comme relaps à l’auto-da-fé, à la confiscation générale de son empire. Mais le Paganisme se repenl ; il reçoit la vigne et l’héritage confisqué du Judaïsme,. Au reste, nul souvenir de l’Espagne politique, nulle préoccupation du monde réel. La religion absorbe tout dans ces drames dont les moindres .«cènes cachent une histoire allégorique de l’Église. Oue, de plus, le langage soit tantôt celui de l’extase, tantôt celui de la scolastique; que les ténèbres monacales .se mêlent à l’éclat de l’aube dans le désert ; ce spectacle sera celui des songes d’un anachorète sous le ciel africain d’Andalousie.
liH différence du génie espagnol et du génie italien se montre ainsi tout entière dans la manière dontCalderon et Dante ont traité les mystères de l’Eglise. Dante est incomparablement plus artiste, Calderon plus oithodoxe. Dans l’Italien, vous retrouvez l’audace des sectes politiques et religieuses qui fermentaient autour de lui ; dans ^Espagnol, l’unilé, robéi.ssance, le servage absolu qui suivirent le concile de Trente. J’allais oublier que le plus libre des deux a précédé l’autre de plus de trois siècles.
ni
l.es rapports de Dante et de l’Eglise deviennent surtout évidents, si l'on examine le principe de sa |)oliliquc (pii est inséparable de sa théologie. Sous le titre de la monai'chie, il a fait la théorie de ce parti gibelin, auquel il a
bAM'Ji.
lüo
donné, dans la seconde moitié de sa vie, tant de ^a-ies d(! passion, et qui a laissé une trace si brûlante sur tant de pages de son poëme. La séparation du spirituel et du temporel, de l’Eglise et de l’Etat, est marquée avec une précision que les temps modernes n’oiil pas dépassée. C’est un maniCeste contre les traditions établies depuis Grégoire Vil ; la passion la plus violente contre l'autorité de l’Église y est cachée sous le syllogisme de la scolastique.
Ici une chose m’efl'raye; car je rencontre un avertissement que je ne puis méconnaître. Dante veut établir les titres politiques sur lesquels doit se fonder la, nation italienne; et ce théoricien, ce législateur de l’avenir, après avoir fouillé dans la science et dans son instinct de race, ne découvre rien que le droit du plus fort. Le juste, pour lui, c’est le victorieux* ; quiconque réussit par la violence a sulïisamment de vertu. Tout ce que l’on acquiert par l’épée est bien acquis* et sans retour. L’idéal, c’est le succès; la légitimité, c’est la conquête. Voilà le machiavélisme créé trois siècles avant Machiavel ; le poète national établit que le seul droit réel est la négation de tout droit. Et qu’arrivera-t-il si l’Ilalie n’a pas toujours la force aveugle de sou côté, si elle est vaincue un seul jour, si elle devient la conquête d'un ennemi mieux avisé et plus nombreux '! Où sera son refuge dans le monde moral '! Elle écrit elle-même, de la main de Dante, malheur aux vaincus, vx victis, sur le seuil de la porte par laquelle elle entre dans Je monde moderne. Paroles funestes que cinq siècles vont retourner contre elle!
Supposez d’ailleurs que cette idolâtrie de la force se
' il) lii'llo siimiinbcrc ncqiiit. De Monai chià, p. 12'i.)
* tjuoil per iluelluiii arquirilur de jure aeqiiirilur. [b. 220.)
Digilized by Goc^le
lüü DAM K.
confonde ovec l’allente de la Uestauialioii prochaine de l’empire romain, l’œuvre de Dante sera un acte de c itoyen, non pas seulement un rêve de l’esprit, un divertissement de l’art pour l’art. Moment rapide et unique où la poésie est conviction, foi, vérité, force consacire à sauver un peuple. Avant de. se contenter d’une renaissance littéraire, rilalie croit fermement qu’elle est près de renaître en réalité, et de ressaisir l’héritage de la domination universelle. La Comédie divine est le manifesli! de cette foi encore vive et populaire.
Qui assurait, en effet, que l’empire universel de Rome fût tombé ipour toujours? Peut-être il ne fallait qu’un elTort, une parole pour redresser le géant. La Comédie divine ne serait-elle pas cette parole qui doit évoquer la socicHé morte? Sans doute, Punité de l’Italie n’avait été rompue que par surprise. Les premiers siècles do la harbarie étaient un songe qui devait hientcH se dissiper. Les membres de l’empire n’élaient-ils pas encore visibles? Ne rencontrait-on pas ç.à et là les murs de ses cités, ses routes, ses arcs de triomphe, qui attendaient son retour? N’avait-on pas conservé sa langue, ses livres? Que le poète prèle son souffle; le grand Lazare étendu depuis les Alpes jusqu’à la mei’ de Sicile se redèvera souverain de la terre.
Dante était d'autant plus amoureu.x de cette renaissance du monde antique qu’il le connaissait moins; il s’indignait de ce que l’Italie et Rome veuve de son emjiereur ne saluassent pas dès l’abord le maître b''gilime, le souverain, le César, qui, ressuscité par un miracle de l’histoire, leur rendait par sa seide présence la couronne de Punivers. C'est alors qu’il adresse à ce faible Henri de Luxembourg les paroles de Curius à César dans la Cltur,side, pour le presser de passer le Rubicon. Comment imaginer que le
ÜANTK.
JÜ7
Trajan féodal se laisse amMer par les murailles d’ui\e bourgade, an lieu de poser la main sur son empire « (|ui,
« dit-il, n’est renfermé ni dans l’Italie, ni dans l’Europe,
« et consent à peine à se laisser limiter par les Ilots de « l’Océan? »
Le chef tudesque passe froidement devant le poète qui va toucher le pan de son manteau; et je ne sache rien de plus poignant que de voir ce grand esprit, enseveli dans le songe de la gloire romaine, suivre de lieux en lieux cette ombre de César; il s’obstine à croire que le passé de l’Italie renaît, au moment même ou il achève de le détruire, en renonçant à la langue latine qui seule pouvait entretenir ce leurre.
Il rêve de l’unité du monde romain; mais c’est le chaos social qui s’agite en réalité sous ses yeux : toutes les formes possibles de gouvernement existant à la fois et se heurtant dans la môme contrée : au nord et au sud, en Lombardie et à Naples, la vie publique déjà éteinte sous des seigneurs absolus; au .centre, une bourgeoisie chevaleresque, de riches marchands de l ise qui entament les batailles en lançant des llèches d’argent; Florence qui, avant d’entrer en campagne, sonne la grande cloche pour avertir loyalement ses ennemis de ne pas se laisser surprendre; les deux Etats maîtres de la mer. Gênes et Venise, plus opposés encore par leur tempérament que par leurs intérêts; çà et là une république d’artisans, dominée par la dictature de la parole; un prêtre, qui, du haut de sa chaire élevée en rase canq)agne, fait la paix ou la guerre; une dynastie non interrompue de ces rois delà parole italienne, depuis Arnauld de Bresse, frère Jean de Vicence, saint Antoine de l'adoue, jusqu'à Jacob de Bussolari; ces tribunes souvent changées en bûchers; dans Home même, la papauté inqMiissaule à établir la paix
ÜANTli.
dans les ruines; partout les arcs de triomphe et les tombeaux de la voie Appieune cbaugés eu forteresse, où se poursuit sans relâche le combat des Guelfes et des Gibelins. Qui ramènera ce chaos à ruiiilé? Qui donnera une même âme à ces institutions contradictoires? Ce ne sera l’œuvre d’aucun des partis qui se déchirent, ni du pape ni de l’empereur. Le traité de paix perpétuelle entre les factions, la charte qui doit ramener, au moins eu imagination, ritalie moderne à runilé morale de l’Italie antique, ce sera un poëme.
L’esprit de l’homme n’avait pas attendu le christianisme pour voyager dans le royaume de la mort. Les peintures et les sculptures des nécropoles de Thèbes représentent les enfers d’Isis et d’Osiris, Comédie divine de l’Égypte. Dans l’Odyssée, Homère conduit vivant son héros au fond de l’enfer grec; mais que cet enfer ionien est doux et tolérant! que la douleur y est épargnée ! Le plus grand supplice de ces hommes qui tenaient si fortement au monde est d’on être séparés. Toujours amoureux de la vie, du soleil, du bruit, du mouvement, Homère est embarrassé quand il faut décrire l’enq)ire des ombres. Sa langue semble lui manquer, il balbutie sitôt qu’il fait par* 1er l'àine seule; on sent que l’idiome propre à ces régions spirituelles n’est [)as encore découvert. Les âmes errantes autour d’Homère restent muettes ju.sqn’à ce qu’elles aient bu le sang noir du sacrifice d’I'Ksse. Enivrées à cette source de la vie matérielle, soudain elles retrouvent la voix pour expi'imer les mêmes passions, les mêmes désirs qu’elles avaient connus autrefois sous le soleil Les morts parlent comme les vivants; on dirait (pie, le séjour et l’ex-
Dante.
lüD
pérlence de l’Elysée ne leur ont rien appris. Le poêle luimême, après une marche rapide à travers les demeures sombres, se presse do remonler sur la terre à la clarté de l'aube d’Ionie, comme si le monde des corps était le seul dont il comprît le langage; la mort ne lui inspiie rien (ju’un vague effroi, comme à l’enlant.
Il est visible que l’abîme a été creusé davantage dans le poème de Virgile. ÎNon-seulenient il sait sur la mort beaucoup plus de choses qu’Homère, mais aussi il a beaucoup moins de hâte d’en sortir. La langue romaine jette dans cette partie du poème des sons funèbres, comme ceux d’un bouclier qui .se brise; elle répond par des accents tout nouveaux à ce profond écho des royaumes du vide, inania regnu. Ce n’est plus d’ailleurs l’égalité absolue de l’Élysée d’Homère; il y a un commencement de hiérarchie et des degrés dans la douleur éternelle. Malgré cela, cet enfer, loin d’émouvoir, laisse l’impression d’une création arlilicielle de l’esprit. Compagnonsde Priam etd’Enée, ces spectres sont si loin des contemporains ! Vivants, ils ont déjà si peu de réalité! morts, ce n’est plus que l’ombre d’une ombre.
Au contraire, avec le christianisme, j’entends la voix qui dit à la société nouvelle : Mon royaume n’est pas de ce monde. Où sera-t-il donc? Dans le royaume des esprits. Ces mots qui renferment l’àme du christianisme au moyen âge, contiennent aussi toute la j)oétique de Dante. Le séjour des âmes privées de corps, l’empire tout s[)irituel où le génie païen étoulfail, ce monde qui n’est plus le monde, où la vie s’arrcle, où la nature (init, sera la demeure de Dante ; il fuira la lumière du soleil matériel autant que ses devanciers la recherchaient. Depuis le premier vers juscpi’au dernier, il s’ensevelira vivant dans l’abîme que les autres avaient hâte de quitter. Si le poème de Dante IV. 7