‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 20 sur 97 · HO DANTE · texte numérisé non relu

HO DANTE

est le |)lus chrétien qui fut jamais, ce n’est pas, comme on le répète, parce qu’il célèbre les saints, les docteurs, les principaux dogmes de l’Eglise. 11 eût pu faire tout cela et rester païen dans la conception du christianisme. iVais la merveille est d’avoir senti qu’il était possible de renfermer toute la vie dans la mort, que le système entier devait être renversé, l’Iliade chrétienne éclairée par le soleil de l’âme, qu’il fallait jeter le monde ancien et le monde nouveau dans l’abîme de l’esprit.

Un poème qui ne sort pas de la mort, qui se déroule hors des limites du temps et du visible, dans les seules bornes de l’iuvisible et de l’éternité, une épopée chantée dans le tombeau, quoi de plus chrétien! Voilà pourquoi il a été tant pardonné à Hante. 11 a pu, sans s’aliéner le moyen âge, contredire son Eglise. Enveloppé du suaire de l’Évangile, il est resté inviolable au monde chrétien.

On a retrouvé, de nos jours, la vision d’un moine du mont Cassin, qui, au douzième siècle, a été emporté j)ar une extase magnétique dans la triple région de l’enfer, du purgatoire et du paradis. Si vous suivez la vision maladive du moine Albéric, plusieurs détails semblent avoir été transportés du rêve dans le poème. Les créations effrénées de la fièvre des maremmes reparaissent dans l’épopée. Est-ce à dire que Hante ne soit pas l’inventeur de son poème, et qu’il faille en rapporter riionneur à un somnambule des marais Hontins?

La plupart des esprits habitaient cette cité de la mort, véritable llion du moyen âge. Hans cette communauté du sépulcre, quel est le rêve connu du temps de Hante, le système, le livre (jui n’ait contribué pour quebiue chose à son poèmeV Ce qui lui donne le caractère de l'épopée est précisément de résumer la tradition tout entière. Vous v retrouvez la vision du moine Albéric, la vision de. saint

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.lean dans l’Apocalypse, celle de Boèce dans la prison de Tliéodoric. Le grand songe du Florentin s’augmente de chacun des songes de l’humanité. C’est l’échelle de Jacob dressée au moyen cige; par ses degrés, montent et descendent tons les fantômes qui ont apparu quelque part à l’esprit de l’homme. ,

L’antiquité grecque et romaine occupe le poëte presque iuilant que la société chrétienne; mais remarquez que cette première renaissance diffère en tout de celle du seizième siècle. A grand’peine Dante entrevoit mystérieusement l’antiquité dans les traditions populaires et vivantes; il ne la sait pas et ne peut la savoir; le plus souvent il la devine, il la rêve, il l’invente. A voir ce poétique désordre du passé, ces anachronismes barbares et saisissants, ces personnages romains si étrangement défigurés, cette histoire si monstrueuse qui se relève par lambeaux, ce chaos où les visages les plus connus sont les plus méconnaissables, vous diriez d’un rêve de l’Italie dans le tombeau de Cécilia Métella; triste danse des morts de la (irècc et de Rome, qui reparaissent dans le désordre d’une incantation nocturne.

Il est certain que l’ignorance nécessaire de Dante en matière d’antiquité, lui a profité autant que sa science. Grâce à cette première innocence de sa pensée, il dispose en maître de la tradition grecque et romaine, au moment même où il a la plus ferme volonté d’y rester asservi. Quoiqu’il accepte Virgile pour patron et pour seigneur, c’est son corps seulement qui est inféodé à l’ombre païenne; son esprit va, pour ainsi dire, par un autre chemin. Ce .serf volontaire a beau faire hommage lige de ses pensées à un autre; son indépendance éclate en dépit de ses pai’oles; quand il veut imiter, il crée; il commande •piand il croit obéir.

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ï^a Comr'die divine achevtV, ot son aulpiir descendu n’ellemonl parmi les morls avec la génération contemporaine, après que les passions religieuses et politiques furent pacifiées, on vit un jour quelque chose d’extraordinaire dans Florence. Au milieu de cette ville qui avait proscrit le pocte vivant, une foule nombreuse se réunissait dans la cathédrale. Rien n’annonçait une cérémonie, du culte : l’image peinte d’un homme qui n’était ni un apôtre ni un saint, était suspendue aux murailles. Quand la foule fut rassemblée, un vieillard entra un livre à la main. Ce livre était la Comédie divine ; ce vieillard était Roccace, que la république avait chargé d’enseigner publiquement la gloire de Dante. L’auteur du Décuméron était devenu , en vieillissant, un homme plein de science; il s’efforçait de démentir son génie railleur |)our inaugurer dignement les austères conceptions de son rival. Après quelques mots où il s’accuse modestement d’avoir l’esprit trop étroit, la conception trop lente, la mémoire trop débile, il adresse sous les voûtes de la cathédrale une prière demi-chrétiemu', demi-païenne, au Jupiter tout-puissant de Virgile. Ce fut la réconciliation de Dante et de Florence au pied de l’autel.

Comme dans chaque détail d’une cathédrale vous retrouvez le caractère de l’ensemble, de même dans chaque partie du poëme de Dante vous retrouvez en abrégé toutes les autres. Les souvenirs politiques dominent dans l’Knlér; la politique s’unit à la philosophie dans le Purgatoire, la philosophie à la théologie dans le Paradis; en .sorte que dans ce long itinéraire, les bruits du monde s’évanouissent peu à peu et achèvent de se perdre dans l’extase di^s der-

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niers chants. Il y a dans l’Enfer des éclairs d’une joie perdue qui rappellent et enlr’ouvrent le Paradis; il y a dans le Paradis des plaintes lamentables, des prophéties de malheur comme si le firmament lui-même s’abîmait dans le gouffre, et que l’extrême douleur ressaisît l’homme au sein de l’extrême joie.

Diviser par fragments le poëme de Dante, comme on le fait ordinairement, c’est le méconnaître; il faut au moins suivre une fois, tout d’une haleine, le poëte dans ces trois mondes qui se touchent, embrasser d’un seul regard l’horizon des ténèbres et de la lumière, suivre le chemin de la torture qui mène cà la félicité, recueillir tous les échos de douleur et de joie qui s’appellent sans trouver de réponse, et placé au sommet du poëme, s’orienter dans la cité du Dieu et du Démon; il faut entendre une fois le miserere des damnés dans les fleuves de sang, en meme temps que riiosannah des bienheureux, puisque c’est de ce mélange que se forme l’accord complet de la Comédie divine. Le démon couve le fond de l’abîme en même temps que l’aile des séraphins traverse les jardins de l’Ethérée. Cette infinité de joie qui confine à cette infinité de douleur, cet écho infernal qui répond à un écho emparadisé , cet abîme qui vous enveloppe dans tous les sens, cette malédiction qui répond à cette bénédiction, cet ordre dans l’incommensurable, c’est la pensée qui donne le prix à toutes les autres. A cela joignez, pour accroître la réalité de la cité de l’abîme, le cortège des souvenirs poignants que le poëte emporte avec lui, le sentiment de personnalité qui non-seulement survit, mais semble encore s’exalter dans la mort. Les hérésies avaient déjà, pour un moment, ébranlé le vieux dogme. Mais il était une cho.se qu’aucune secte n’avait encore mise en doute au treizième siècle : la foi dans l’immortalité et la résurrection. On

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(Toyait :'i rof. ompiro des morts, au moins autant qu’à l’eiiipire des vivants; et comme les esprits s’on étaient lieaucoup |)lus occupés, on le connaissait mieux que le monde visible. Les familles humaines étaient si certaines de se retrouver là , chacune avec sa langue, son accent, sa physionomie! (’hez Dante, ce ne sont pas seulement les personnes, mais aussi les choses, les objets, les lieux aimés qui sont transportés dans le pays des morts. Vous retrouvez dans rKnl'er les châteaux forts , les villes, les murailles crénelées, les ponts-levis des Guelfes et des Gibelins. Chaque endroit de l’abîme est décrit avec une précision qui vous lo fait toucher du doigt. La .lérusalem mystique est construite des débris de Florence, la's principaux lieux de l’Italie reparaissent assombris par le triste soleil des morts. C’est le beau lac de Garda, ce sont les lagunes de Venise, ou les digues de la Brenta, ou les flancs minés des Alpes Tarentines qui forment en partie l’horizon de la cité éternelle. Ce mélange de merveilleux et de réel vous saisit à chaque pas; c’est encore l’Italie, mais renversée, du haut des monts, au bruit de la Ironqjc des archanges, sous les pieds du dernier juge.

Le désordre, le chaos, tous les tons qui se brisent, voilà le génie véritablement satanique, l’ius la confusion est grande, plus les inventions sont eftrénées, et moins vous soupçonnez l’art de les avoir arrangées pour un eftét du moment. Le cx)mble de l’art, ici, est d’être naturellement dé‘sordonné. L’antiquité grecque venant à se rencontrer avec le moyen âge, produit une dissonance effroyable, , harmonie de l’enfer. Quand l’esprit se heurte à ces anaclironisraes monstrueux qui enchaînent à la même pen- •sée, souvent à la môme place, les païens et les chrétiens, mêlant indi.slinctemeiit toutes les générations, joigriaat Pyrrhus et Attila, il semble que les dilVérences des

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siècles s’effacent, et (|ue le teni|)s même disparaisse dans le poëme de réternitê.

Quelles sont, an milieu de ce chaos, les relations (lu poète et du poëme? L’auteur tremble devant ses propres conceptions, l’endanl que les .apparitions surgissent, il voudrait fermer ses yeux et ses oreilles. Vous voyez une œuvre formidable, qui s’accomplit, pour ainsi dire, d’elleinême, et l’auteur qui demande grâce à son génie. L’est en vain; l’œuvre inexorable se déroule; elle s’accroît comme une force invincible , elle entraîne avec elle le poète. Muse assurément infernale, elle l’entoure, l’investit de toutes parts; malgré ses tremblements, ses cris étoufiï’S, elle le précipite de tourbillons en tourbillons, de terreurs en terreurs Les puissances 'de son esprit évoquées, Dante ne s’appartient plus; il a tracé autour de lui le cercle des incantations, il n’en sortira pas. l’orlant d’avance sou châtiment, il tente de rentrer dans le monde réel; mais cela lui est impossible. Aussi suis-je tout près de le croire quand, accablé sous le poids de sa pensée, épouvanté par son œuvre, il m’appelle et me dit : « Lecteur, je t’assure que je l’ai vu, et mes cheveux en sont encore hérissés de peur. » Comme je ne puis m’empêcher de donner ma sympathie et mon cœur à cet homme si simple qui m’appelle à son secours et tend vers moi les mains, je le suis des yeux dans les profondeurs de l’abîme où il m’attire. Penché sur le gouffre, j’éprouve avec les enchantements du vertige l’envie de me précipiter dans ces cercles et ces tourbillons qui, toujours diminuant àu bruit des hymnes infernaux et des soupirs de Françoise de Rimini et d’IJgolin, m’entraînent sans défense au sein de l’Infini lui-même.

L’homme écrasé par sa propre pensée, voilà une situation que le génie antique ne connaissait pas; elle con-

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