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duil ;i im principe tout nouveau de style. Vous avez vu dans 1(1 taldeau du jugement dernier de Micliel-Ange, U-s esprils elïrayi'is par le son de la trompette des anges et par la splendeur du (llirist juge, se couvrir les yeux de leurs mains. C’est là un geste naturel au Dante. Plus sa pensée est Ibrmidable, et plus il craint de l’augmenter par ses paroles; il la cache, la retient sous une expression qui semble d’aboid l’atténuer; mais la lumière maudite perce plus formidable sous ce voile. L’écho de l’enfer rugit avec plus de force sous ces paroles détournées qui semblaient d’abord faites pour l’étoulVer.
Les .seuls êtres qui n’effrayent pas Dante et qui paraissent ses interlocuteurs naturels, ce sont les morts. Comme il converse familièrement avec eux! quelle intimité d’une nature toute nouvelle ! 11 est vrai que ce ne sont plus seulement des fantômes comme dans l’antiquité; jamais, au contraire, sous le soleil, vies ne furent plus ardentes, ni personnalités plus indestructibles! Au milieu de toutes les tortures, le doute en l’immortalité n’a jamais pénétré dans le cœur de ces damnés, l’uis, une partie de ces morts sont d’hier; et cependant, qu’ils otit appris de choses dans les L lysées du Christ! ils se souviennent du passé; ils prévoient l’avenir; ils n’ignorent que le présent.
Sans doute, les supplices semblent trop matériels; mais n’oubliez pas qu’ils ne sont que le signe du supplice intérieur; ni Farinata, ni Bertrand de Born, ni Ugolin, ni Françoise de Rimini, ces figures si connues qui parlent en pleurant, ne se plaignent des blessures de leurs corps, de la tempête étemelle, du bitume brûlant, ou du lac glacé. Ils n’accusent que la blessure intérieure; et peut-être jamais l’obsession de la pensée n’a-t-elle mieux paru (pie dans la fierté terrible d’une partie de ces damnés qui an milieu des tortures des sens ne parlent jamais cpie des
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lorliires (le l’esprit. Leurs discours, leurs récits, conlras- Iciil avec les fureurs du supplice; vous croiriez ({u'ils ne sont occupés que de ce (|ui est aulour d’eux; au contraire, c’est le souvenir d’uu certain jour, d’une certaine heure éloignée dont l’enfer tout entier ne peut les distraire, lis se repaissent éternellement de ce souvenir, en sorte que tout cet appareil de tourments matériels ne sert qu’à mieux montrer la plaie invisible de l’âme.
Quand les peintres du moyen âge ont tenté de fixer les visions de Dante sur les murailles, ils ont réussi à repré*senter son Paradis; ils ont été incapables de copier son Enfer. Dans les anges couronnés d’auréoles sur les fre.sques de Gozzoli, de Thaddeo Gaddi, rayonnent la foi, le repos, l’extase du séjour des séraphins; les lèvres bénies murmurent les tercets emparadisés de Béatrix. Mais sil(>t que ces mêmes hommes veulent représenter l’Enfer, ils perdent leur génie. Le pinceau véritablement béat de Fra Angelico ne peut suivre le poêle dans le chaos de la cité maudite; il n’en exprime tout au plus qu'une ombre burlesque. Les pieuses confréries d’artistes sont incapables, au quatorzième siècle, de descendre de'sang-froid dan.s l’abîme du mal.
Voulez-vous rencontrer un spectacle tout opposé, il faut arriver au seizième siècle, devant le Jugement dernier de Michel-Ange. C’est ici le règne de l’enfer; la terreur a pénétré jusque dans le paradis. Au milieu de l’horreur universelle, il semble que la tempête gronde, et que la cité dolente ait tout envahi. Dans celte barque maudite, chargée de damnés, que conduit un noir chérubin, je reconnais celle que Dante a rencontrée près du fleuve de .s.ing. Voilà sur le rivage le serpent qui entoure de ses replis le prêtre sacrilège; voilà le Minos de la Comédie divine. Mais la béatitude des cieux de Fiésole, de Pérugin,
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qu’est-elle devenue? où est le sourire de Beatrix? où est la région de paix, l’hosannali des bienheureux? Nulle part. Que s’est-il donc passé? Le moyen âge est fini; la réformation a déchiré le rideau du temple; la sérénité des anciens maîtres est perdue sans retour ; le ciel de Wichel- .Ange est tout chargé de la tempête qui éclate sur la société moderne.
Chacune des parties du poëme de Dante correspond à une époque de sa vie et en reproduit le caractère. L’Enfer a été composé dans les années qui ont suivi immédiatement son exil. Dans chaque vers la plaie est saignante; vous entendez l’écho, les hurlements de la guerre civile. Au contraire, au moment de composer le Purgatoire, il s’éloigne de l’Italie et ses angoisses s’apaisent. Bientôt l’avénement de Henri Vil réveille chez le Gibelin des espél ances exaltées ; c’est alors qu’il écrit cette lettre de pacilioalion qui tranche si vivement avec les autres : « A tous et à chaque roi d’Italie, aux sénateurs de Borne, aux ducs, aux marquis, aux comtes, à tous les peuples, l’humble Italien, Dante Alighieri de Florence, injustement exilé, envoie la paix. » Puis après quelques mots :
« Console-toi, Italie, console-toi, parce que ton époux, qui est la joie du siècle et la gloire de ton peuple, se hâte de venir à tes noces : essuie tes larmes, ô la plus belle des belles! et vous tous qui pleurez, réjouissez-vous, parce que votre salut est proche! Pardonnez, pardonnez, mes bien-aimés, vous tous qui avez souffert injustement avec moi! »
D’autres circonstances de sa vie montrent la meme lassitude. lin jour, de la fenêtre d’ur» couvent placé sur les rochers du golfe de Spezia, un moine voit un inconnu errer autour de l’ermitage. « Que cherches-tu? lui dit-il. — ÏM paix, » répond Dante, qui sortait de l’Enfer.
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Imaginez que ce senlinienl de douceur se communique à son poënie ; vous aurez le secret de cette muse angéli(|ii(? qui tout à l’heure répétait les ricanements des démons; c’est dans sa situation intérieure qu’il puise des accords tout nouveaux. L’âme désespérée lecommence à sourire dans le Purgatoire; les haines infernales sont remplacées par des retours vers les amitiés de la jeunesse et la vita miova. L’arbre frappé de la foudre rajeunit et reverdit sous un souille printanier; ces impre.ssions mêlées et confondues (car l’amour n’est pas encore si puissant que l’on ne se souvienne de l’enfer), répandent dans le Purgatoire toutes les .mélodies du monde moral. Les jeunes femmes qui traversent le poëme, la Pia, Gentucca, Mathilde, qui cueille des fleurs du ciel, ÎN'ella et au-dessus de toutes les autres, Béatrix toujours présente, ramènent les visions des plus belles et des meilleures années; puis les compagnons de jeunesse, Casella le musicieti, qui lui rappelle ses premiers chants d’amour, Oderisi le peintre, les troubadours Sordel, Arnault, Daniel, c’est la réunion de tous ceux qui ont accompagné les jours sereins et radieux. Les vers trempés dans le gouffre de bitume au souffle des démons, s’amollissent au regard de Béatrix; Pâme était montée au ton de la terreur; par une transition inattendue, cette terreur aboutit à la plénitude de l’espérance, comme ces mélodies qui, commençant par un soupir de détresse, s’achèvent et se relèvent dans un accent de joie céleste.
Le dirai-je? Le Paradis de Dante me paraît incomparablement plus triste que son Purgatoire? 11 le composa dans les (iernicres années de sa vie. Les espérances par le.squelles il s’était laissé reprendre venaient de tomber devant la réalité. Les empereurs n’avaient rien lait de w que le Gibelin avait attendu. Aussi, dans le Paradis, il est visible (jiie le ca'iu' de Daulc ne regrette plus rien de l.i
lerre. Les partis, les individus s’évanouissent pour lui; ils l’ont trop 'souvent abusé! L’Italie elle-même achève de disparaître : une seule fois il la rappelle, en rencontrant son aïeul Cacciaguida; et c’est pour enfoncer lui-même à jamais dans son creur ce qu’il appelle le trait de l’exil ; en sorte que le Paradis le frappe du dernier coup que lui avait épargné l’Enfer.
Que lui ont fait ces figures charmantes qu’il avait rencontrées ici-bas? Pourquoi ne veut-il pas s’en environner dans le ciel? Pourquoi ne revoit-on pas ses jeunes amis, (îuido Cavalcanti, Lappo, avec lesquels il souhaitait d’abord de naviguer sur un vaisseau éternel? Pourquoi ne les suit-on pas avec lui dans la barque des anges, au milieu de l’océan céleste? Pourquoi se fait-il un ciel désert dans lequel personne, excepté Béatrix, ne lui rappelle la vie l'éelle? On dirait (et cela n’est point impossible) que cette partie a été composée dans le silence du monastère de Gubbio où Dante s’est en effet retiré. Je retrouve en cel endroit du poëme la paix de ces ermitages des Camaldules, sur les sommets des Apennins où ne monte aucun bruit de la lerre; l’homme a peine à y respirer et y vivre, l es figures des saints représentés sur les fresques de ces ermitages semblent en être les hôtes éternels. De même les seuls habitants du Paradis de Dante sont quel- «|ues anachorètes j)erdus dans l’immensité; çà et là un païen, par une dernière ironie, jetée sur l’Italie chrétienne; mais, du reste, personne qu’il ait connu ou qu’il ait aimé sur terre. Du plus haut du ciel, le vieux (libelin laisse tomber son arrêt de proscription contre tout le monde visible qui l’a trompé, et contre cette patrie même qu’il n’a pu se donner.
Après avoir achevé l’Enfer, Dante avait fait un voyage en France et passé près de deux ans à Paris. La trace de
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ce voyage est facile à reconnaître dans le poète. Attiré par le bruit des écoles qui n’avaient cessé de retentir depuis Abeilardj il était venu à ce rendez-vous que les philosophes se donnaient alors sur la montagne de Sainte-Geneviève; il ne retrouvait plus pour maître, ses compatriotes saint Thomas, saint Bonaventure; mais leur tradition subsistait, et leur enseignement était encore tout vivant.
Du combat de Campaldino aux pugilats de paroles de la scolastique, quel changement! (lomment une imagination nourrie des colères des partis s’inspirera-t-elle de ces débats où l’esprit humain se tend incessamment des pièges à lui-même? Je doute que Dante se soit asservi à aucnn système ; je vois, au contraire, qu’il s’enivre à foules les sources à la fois : Aristote, saint Thomas, Albert le Grand, Quand Goethe peint l’exaltation de Faust, le savant du moyen âge, au milieu du désordre de ses instruments d’alchimie, de ses livres de philosophie, de théologie, il explique sans y penser, mieux que tous les commentaires, l’auteur de la Comédie divine.
Dante et Faust marquent en effet les deux .âges opposés de la science humaine, et ils se rencontrent à ces extrémités. Dante, c'est l’adolescence de l’esprit humain; comme il n’a jamais éprouvé l’impuissance du savoir de l’homme, il a pour la philosophie la même adoration que pour la religion; il est convaincu que l’or pur de la vérité est au fond de son creuset, qu’il possède dans un livre les secrets de l’univers, que le syllogisme de Sigier lui ouvrira les portes de tous les mystères. Science naïve, il s’en abreuve comme du lait maternel, et croit goûter la sagesse de Dieu. Faust, au contraire, tel que Goethe l’a montré, c’est l’esprit humain dans sa vieillesse; plus il sait, plus il (Joule : à mesure qu’il apprend, il s’éloigne du terme; las de penser, il voudrait pouvoir oublier. Surtout ces IV. 8
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i-oiilrailictioiis se montrent à découvert dans la manière dilTérente de sentir et de concevoir l’amour. La femme que Dante place au-dessus de toutes les autres, personniiie ])Our lui le savoir et la philosophie. Quelle est, au contraire, la Beatrix de Faust rassasié de science? qui lui représente la félicité? Une jeune fille qui ne sait rien, Mar- •fuerite, un enfant du peuple, l’image de la suprême, de la céleste ignorance.
Voilà la clef qui achève d’ouvrir le mystère. L’auteur de l’Enfer vient d’entrevoir dans le commerce des philosophes le royaume des idées; il veut les transporter toutes vivantes dans son œuvre, comme il a fait des partis politiques. Sans obéir à un maître, à une école particulière, il s’attache à l’esprit de la scolastique qui attribue à chaque chose un double sens, le littéral et le spirituel. On n’a rien dit lorsque, pour expliquer la puissance de Dante, on parle de la beauté de quelques épisodes ou de l’emportement des passions politiques ; car son poème, écrit au point de vue d’un parti, aurait été rejeté par tous les autres. Pourquoi donc les a-t-il tous également séduits? parce qu’il renfermait l’âme même du moyen âge et qu’il répondait à ce désir unanime de saisir un sens caché sous les formes de la nature et de l’art. Cet idéalisme, qui trouve à peine place dans l’Enfer, va toujours croissant avec le règne de l’esprit dans le Purgatoire et le Paradis; outre que la langue, de cercle en cercle, s’illumine davantage; car une flamme intérieure éclaire la parole. Attiré par ces clartés de l’âme, le moyen âge savait qu’un trésor devait être enfoui à chaque endroit, et il interprétait le poème comme un apocalypse de la société laïque. Chacun voulait y découvrir une face nouvelle du monde moral.
.Aussi longtemps (jue la Comédie divine a été lue dans l’esprit qui l’a inspirée, la tradition deee sens caché a été
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pieusement gardée par les coniinenlaleurs. l)e|>uis llenveiiuto d’Imola jusqu’à Landini, ils sont unanimes à cel égard. Boccace, lui-même, si amoureux du monde extérieur, se plonge dans ces abîmes; c’est lui qui déclare (|ue la Comédie divine enveloppe la pensée catholuiue tout entière sous l'écorce vulgaire de la parole. D’après cette tradition, la forêt solitaire dans laquelle Dante s’égare, c’est le chemin de la vie contemplative; sainte Lucie qui s’éveille pour le sauver, c’est la divine clémence; le fleuve ténébreux de l’Enfer, c’est le fleuve de la vie humaine qui roule de noirs soucis ; les animaux monstrueux et hurlants sont les passions des sens. Le passage de l’Enfer au Purgatoire a pour gardien Caton d’IItique. Pourquoi ce personnage? Quel caprice I Celte fantaisie change de nom si l’on admet la tradition des vieux commentateurs; suivant eux, nul ne pouvant sortir du royaume du mal sans un effort héroïque de liberté, Caton d’LUique, qui s’est déchiré de ses mains pour échapper à la servitude, est rélernel représentant du libre arbitre sur les contins du bien et du mal. Ailleurs, l’aigle qui enlève le poêle au .ciel, c’est la foi aux ailes étendues; les trois degrés de la porte du purgatoire sont les trois degrés du sacrement de pénitence.
Qu’est-cc donc que la Comédie divine'^ l’Odyssée du chrétien ; un voyage dans l’inlini, mêlé d'angoisses et de chants de sirènes ; un itinéraire de l’homme vers Dieu. Au commencement, l’homme réduit à ses seules forces, égaré au milieu de la forêt des sens, tombe de chute en chute, de cercle en cercle dans l’ahîme des réprouvés. Pai' la douleur il se répare, il se relève, il gravit les degrés du purgatoire, amère vallée d’expiation. Purifié par un nouveau baptême, il monte, il atteint les gloires, les hiérarchies célestes; et par delà les bienheureux eux-mêmes, il entre jusque dans le sein de Dieu où le poème et la vérité
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s’aclièvenl. A chacun de ces degrés se trouve un guide parliculier. Dans les cercles inférieurs où l’homme se débat avec lui-mème, le conducteur est Virgile, qui représente la raison humaine, livrée <à ses seules forces; avec Virgile, l'esprit païen se retire, et une âme nouvelle se communique à toutes choses. Plus haut, là où commence la grâce illuminante, surgit Béatrix, l’amour couronné du souvenir. Les anachorètes, saint Benoît, saint Bernard, que l’on rencontre de sphère en sphère, d’astre en astre, ont chacun autour de soi un monde pour ermitage; ils forment à travers riidini une procession audevant de Dieu. Les conversations de ces pèlerins de l’immensité marquent les stations de l’univers. Knlin au terme de l’èterncl voyage, le Christ est le seul compagnon.
Tel est l’cs|)rit dans lequel le moyen âge lisait son poète. Il y a entre les vieux coniinentatcurs une émulation de plonger plus avant dans le mystère; quelquefois la curiosité de l’àme leur arrache des paroles d’inspirés : « Quand j’ouvre mes yeux à cette doctrine cachée de Dante, dit Landini, une horreur soudaine me saisit ; je deviens tel qu’un oiseau de nuit surpris par la lumière. »
Après la renaissance du seizième siècle, on perdit peu à peu la trace de ce génie intérieur. L’épopée du moyeu âge frappa le dix-huitième siècle par un coté qui n’avait pas été vu encore, partes dehors, les peintures physiques, l’harmonie des mots, semblahle à un astre qui, dans sa lente rotation, montrerait à des siècles différents des faces ojvposèes.
Ce (jui est de tous les temps, de tous les lieux, c’est r union de Béatrix et de Dante par delà les siècles. Bèati'ix n’a|)paraîl qu’au milieu du grand voyage. Lorsque vous commencez à vous égarer dans rimmensité, la jeune lille