DAME
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de Florence descend du haut des cieux; elle est voilée et elle sourit. Les sérapliins jettent au-devant d’elle un nuage de fleurs. Ses souvenirs de la vallée de l’Arno, ses reproches, la contenance tremblante du poète, tout atteste la réalité; les mystères des mondes sont dévoilés comme la conversation de deux amants. C’est le dialogue de Roméo et de Juliette au bord de l’infini dans l’aurore éternelle.
Dante achève de boire dans le fleuve Fnnoë l’oubli du monde antique : il attache ses yeux sur Réatrix, Réatrix sur les hauteurs du ciel; et tous deux ravis, de région en région pénètrent jusqu’au milieu dos chœurs des saints et des archanges. A mesure qu’ils s’élèvent, Réatrix tient moins de l’humanité. La fille de Porlinari se confond par degrés avec la vierge des cathédrales. Cette apothéose, que le jeune Dante avait rêvée sur un tombeau, si consomme en même temps que le culte de la vierge envahissait le catholicisme. Absente de la société païenne, la femme se révèle en ouvrant les cieux nouveaux; l’amour chrétien la déifie. La Madone de Bethléem était devenue l’àme de l’Eglise, Réatrix devient l’àme du poème.
Malgré une alliance si intime avec les sentiments populaires, qui croirait que l’Homère italien a si faiblement agi sur l’éducation de l’Italie? il n’a pu raviver, transformer la religion nationale; il a trouvé dans l’immutabilité du culte un obstacle Invincible à la vie nouvelle qu’il portait en lui-même et voulait propager. C’est-à-dire que son influence a été immense sur les individus, et nulle sur la société; il a élevé des hommes, non un peuple; il a remué des personnes, il n’a pu ébranler une nation.
Mais dans ces limites, où est l’Italien qui ne lui ait emprunté quelque chose? De ces grands individus, qui çà et là tiennent la place d’un peuple, quel est celui qui ne lui doive une partie de sa grandeur? Raphaël et Michel-Ange
DANTE
vivent de la vie nouvelle dans leurs peintures, Machiavel dans sa politique, Vico dans sa philosophie. Toutes les âmes, exténuées par de trop grandes épreuves, se retrempent dans celte âme invulnérable. LTtalie ne l’oublie (|ue lorsqu’elle s’oublie elle-même : toutes les fois qu’elle se réveille, elle trouve à son chevet les pages de Dante, rendant le moyen âge, elle tient le volume ouvert et le commente comme un codicille du Nouveau Testament; quand le despotisme l’écrase, elle abandonne les pages sibyllines, parce qu’elle abandonne l’espoir. Mais alors le livre est emporté par les exilés, les proscrits, par tous ceux qui vont errant de lieux en lieux, pour ne pas voir la face de l’étranger sur le sol de leur pays. Le pamphlet du quatorzième siècle est entre leurs mains une conspiration permanente pour la liberté, l’indépendance (i’une patrie perdue : ils y retrouvent leurs larmes et leurs pensées d’aujourd’hui. L’obscurité même du texte les protège; car ils cherchent à y épier l’aurore du lendemain ; quehpiefois, passant comme Dante des tourments de l’enfer aux félicités du ciel, ils voient soudainement l’Italie renaître sous la figure de celle Béatrix radieuse qui cache, disent-ils, dans les plis verts de sa robe, les vertes vall(-es des Apennins et de la Calabre.
Rassemblez en quelques mots les instincts originaux qui se révèlent dans l’épopée du peuple italien, voici les traits principaux que vous rencontrez : le sentiment continu de la mort sociale d’un monde; le fond des dogmes de l’Eglise interprétés avec une liberté suprême; une tendance à l’iiniversalilé religieuse, (jui va jus([u’à embrasser 1(? paganisme lui-même dans la loi de l’Evangile éternel; le saint-siège faillible comme pouvoir spirituel, répudié, maudit comme pouvoir temporel; un immense effort pour briser la tombe du moyen âge et entrer en possession de
UNE RÉVOLUTION MORAI-E. PÉTRAROUE.
l’avenir; un reste d’espoir de reconquérir la domination de la terre comme un héritage des Césars; la sanctification de la philosophie; l’apothéose de la science laïque; l’Église rajeunie, démocratique d’Arnauld de Bresse, de Joachim de Flore, de Savonarole, plutôt que l’Eglise immobile de Grégoire VII et du concile de Trente ; la vie nouvelle en toutes choses, c’cst-à-dire l’opposé de cet idéal de dictature religieuse et intellectuelle qui, depuis trois siècles, s’obstine à enchaîner l’humanité à l’ancien homme.
Voilà ce que je distingue dans ce grand miroir de l’ânie d’un peuple. Voilà les instincts sociaux, la nature, la tendance, la première empreinte, les vrais linéaments de l’esprit italien, tel que Dieu l’avait fait et que l’inspiration l’a montré. Quand je songe où va s’engloutir ce flot de vie religieuse et morale, je voudrais m’arrêter ici. Que sert de suivre plus longtemps la pente des choses?