‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 29 sur 97 · L’ART POUR L'ART. ROCCACK · texte numérisé non relu

L’ART POUR L'ART. ROCCACK

Depuis Roccace, la doctrine de l’art pour l’art, indépendamment de tonte idée de patrie et de morale, est celle des écrivains italiens. Le pays, les passions nationales, guelfes ou gibelines,- s’effacent de leurs œuvres; occupée du beau dans la parole, s’oubliant pour peindre, chanter, sculpter des objets de plus en plus éloignés d’elle, sans rien voir des dangers réels qui la menacent, l’Italie s’aveugle et s’enchaîne par son propre génie. K

Connaissez-vous ce tableau de batailles où le peintre a montré les purs esprits qui combattent dans la nue, audessus de la mêlée des hommes, ,1e pourrais de même montrer, dans la lutte politique de l’Italie et de l’Allemagne, deux races d’hommes aux prises dans le monde d(! l’imagination. Pendant que l’une se berçait des contes de Boccace, ses envahisseurs prêtaient aussi l’oreille à de nobles aventures. Si l’Italie avait le Décaméron, l’Allemagne avait les Niebelungen, dernier écho des champs de bataille d’Attila ; la Germanie de Tacite à peine recouverte de la cotte de mailles de la chevalerie; la prophétesse dans son château entouré de brumes éternelles; le chef de tribu naviguant sur les fleuves et tenant lui-même l’aviron, le harde armé d’un archet d’acier qui sert de glaive; nu mélange des violences mérovingiennes et des chastes coulume.s de la famille dans les temps héroïques; des vierges géantes qui n’acceptent pour époux (]ue celui que leur bras n’a pu tuer; l’aïeule, la mère, la fiancée, l’enfant bercé au milieu du carnage; le christiani.sme détruisant le paganisme sans y rien substituer encore; les dieux absents des antiques forêts; dans tous li‘s cœurs une épouvante mystérieuse, un pressentiment funèbre; l’homme, sans Odin et sans le Christ, seul avec sa colère et sou désir de vengeance; les héros, enivrés du sang, où ils baignent leurs genoux dans la salle du

LA BorROKOlSlK, LA CIIRVAI.K RTE.

ir.i

fe.«tin, et s’égorgeant jusqu’au deruier; clans ce long carnage, point de légende pieuse ni de miracles hors ceux de l’épée et de la laime ; çà et là de rouges étincelles qui s’allument à l’acier des casques ; mais point de prières dans l’agonie; chacun occupé d’une pensée de destruction ; et la mort sous tous les aspects devenue la seule religion des mourants ; voilà de quel hydromel s’enivrait l’Allemagne avant de descendre avec le saint-empire romain dans les plaines lombardes. Les historiens allemands, tels qu’Othon de Frisingen, portent eux-mêmes l’accent, la froide ironie des Niebehingen dans leurs chroniques dès qu’ils décrivent les plaies du Midi. Comment répondait l’Italie à ce cliquetis d’épées et de boucliers? Quand un patriotisme implacable -eût été nécessaire pour résister à ces chevaliers de la mort, quelles étaient les idées, les habitudes d’esprit que nourrissaient des républiques accoutumées à vivre sous la pointe du glaive'i^e le dirai bientôt.

CHAriïRE X.

LA BOÜRGEOISÎE, LA CHEVALEItlE.

Chute ilu parti de l’Empire. I.’esprit de la Iwurgcoisie ruine les traditions ehevaleresques. Le saint-empire romain démasqué par Piilci, Arioste. Ils raillent les nationalité.^. L’Italie met son génie à s’oublier elle-même. Le ftoland furieux, image de l’esprit humain dans la renaissance.

L’illusion du parti de l’Eglise vient d’être démasquée par Boccace. Comment à son tour sera ébranlée dans les imaginations le parti de l’Empire? C’e.st ici une des origitialités les plus incontestables de l’Italie. Pour compren-

U IJOURCKOISIK,

(Ire l’iinporlance du rôle qu’elle a rempli à l’égard des traditions du moyen âge, il faut la comparer aux autres peuples modernes.

Grâce à son humeur liéroïquej la France crée la légende populaire du monde féodal ; la vie du moyen âge se résume chez elle en deux grandes figures. Charlemagne personnifie le saint-empire romain; autour de lui se meuvent dans les épopées chevaleresques avec un grand bruit de fer les traditions nationales du midi de l’Europe. Arthur, au contraire, est le roi de l’épopée individuelle, l’homme même au moyen âge. Sorti de l’enceinte des sociétés particulières, il poursuit, à travers monts et vaux, un idéal que l’univers entier ne peut lui montrer. 11 cherche le ciel sur la terre, et ne l encontre que la douleur : épopée pleine de macération, de flagellation, on dirait un anachorète caché sous la cuirasse et le haubert. De loin

cà loin, le chevalier découvre un ermite dans son moustier; il lui demande le chemin qui mène au but mystérieux, puis il se rengage dans la forêt, attiré par un mirage perpétuel de l’infini. C’est là assurément un emblème profond de la vie humaine telle que le moyen âge l’avait faite. Vous voyez la réalité s’éloigner et se dissoudre à mesure que vous essayez de la saisir. En lisant les romans de la chevalerie, il semble que le genre bumain est lui-même un de ces chevaliers errants, qui de lieux en lieux, de ruines en ruines, de peuples en peuples, poursuit son chemin ténébreux. Egaré dans l’infini, il s’arrête çà et là pour demander aux révélateurs, aux prêtres dos religions immuables où est le sentier qu’il a perdu. La visière baissée, sans mot dire, il continue son voyage vers la demeure enchantée qui le fuit à mesure qu’il s’en approche.

Après avoir ébauché les figutes de l’épopée féodale.

LA CHEVALEUIE.

France les oublie. Avec la ftodalilé, ces Iraditions s’affaissent sans éclat : il était dans le génie de ce |)eii|de de ne pas se retourner vers le moyen âge, même pour s’en railler.

Lorsque l’Espagne a emprunté à la France ses traditions populaires, elle s’en est fait une arme de combat ; et son caractère s’est montré tout d’abord dans ses imitations. Que sont les romances les plus belles de Benwnl de Curpiu, sinon un cri de soulèvement contre les Francs, le chant des guerrilleros du moyen âge, la protestation poétique de l’Espagne contre l’intervention armée de nos ancêtres, le défi jeté du haut des Pyrénées à cette société française qui prétend dès le moyen âge tout marquer de son empreinte? Il suffirait de lire ces petits poèmes de l’Espagne au berceau pour affirmer d’avance que le peuple qui les a inventés traversera l’instoire moderne sans se laisser entamer par ses voisins. Au milieu de celte épopée cosmopolite de la chevalerie que subissent les autres peuples, l’Espagnol se fait une tradition à part; il change et renverse tous les rôles; il n’exalte d’abord Charlemagne, le roi des rois, que pour l’humilier et le dégrader aux pieds du castillan Bernard de Carpio.

Dans cette révolte de tout un peuple contre la souveraineté poétique et cosmopolite de l'empereur du moyen âge, vous trouvez déjà le peuple qui jettera le premier cri de guerre contre l’empereur du dix-neuvième siècle; ni le prestige de Charlemagne, ni celui de Napoléon n’ont pu fasciner l'orgueil des Espagnes.

Il en a été tout autrement de l’Allemagne; elle a adopté les traditions françaises sans y faire aucun changement profond. Les imaginations de nos rapsodes passent de l’antre côté du Rhin , bannières déployées. A ne considérer que ces faciles communications d’intelligence entre les

LA ROURr.KOrSIK,

deux peuples, vous jugeriez qu’ils sont encore sous la domination du grand empereur frank, et que, pendant tout le moyen âge, la plus intime fraternité a régné entre le génie de la rrance et celui de rAllemagne. Cette alliance est si profonde que des critiques de nos jours en ont profité pour essayer d’attribuer aux poêles tudesques les inventions de nos trouvères ; tous ces grands peuples, aujourd’liui divisés, étaient aisément d’intelligence au douzième et au treizième siècle *.

Le chaos des imaginations au moyen âge aboutit à personnifier l’esprit des races et des nationalités dans quelques héros fantastiques. De ces épotjues de débrouillement, que reste-t-il dans la mémoire des peuples? Quelques fantômes qui les représentent avec leur génie et leur caractère. La France a son Roland, l’Angleterre son Robin llood, l’Allemagne son Siegfried ; et ne croyez pas que ces images, pour être des ombres, soient sans valeur. Si on les examinait avec attention, elles apparaîtraient comme des emblèmes persistants de la destinée de chaque peuple. La France, dans la suite de son histoire, n’a-t-elle aucune similitude avec Roland? n’a-t-elle pas sa témérité héroïque? n’a-t-elle pas appelé du cor, le ciel et la terre à son aide, quand son épée s’est brisée dans sa main? Morte pour une journée, ne l’a-t-on pas vue refleurir, comme les morts de Roncevanx? L’Angleterre ne cherche-t-elle pas son butin comme Robin Hood ? L’Espagne, qui meurt pour ses rois, n’a-t-elle pas été abusée par eux, comme son Bernard de Carpio? La race germanique, candide et rusée comme Siegfried, ne court-elle aucun risciue d’être immolée par llagen, en se penchant avec trop d’avidité sur le Rhin ?

' Voyc7. les Épopées françaises.

LA CHEVALEHIE. I5T>

Chose extraordinaire! dans celle réunion de types ima- •'iiiaires, l’Italie seule n’a point de représentant. Elle n’a pas un fantôme à o|»poser à tous ces fantômes, pas un héros populaire qui inanpie sa nationalité dans le monde idéal, pas un chevalier llorentin, pisan, romain, qui entré en lutte avec Ogier le Danois, Arthur de Bretagne, Renaud de Montauban, Gauthier d’Aquitaine. L’absence d'un centre de vie propre se montre ainsi en Italie, jusque dans le royaume des cbimères. A’ayanl pas de héros national dans les traditions dn moyen âge, c’est elle qui détruira par l’ironie tous ceux qu’elle trouvera chez les autres, En bafouant les nationalités dans les |>ersonnages qui les représentent, ses poètes épiijues développeront, à leur insu, cet esprit de cosmo|)o1ilisme auquel tout vient aboutir chez elle.

Jusqu’ici l’épopée héroïque avait servi, en effet, à l’apothéose d’une race d’hommes, d’une nation, d’une patrie; désormais, on la fait servir à renverser tout cela, connue autant de chimères et de fictions. Mais cette œuvre ne se lit pas en un jour; il y fallut, comme on le verra dans les pages suivantes, plusieurs générations d’hommes de génie.

Les peuples chez lesquels dominait l’aristocratie féodale prirent au sérieux les hauts faits des barons, et ils en racontèrent l’histoire en longs poèmes crédules qui portent le sceau du servage. Mais lorsque les mômes traditions passèrent les Alpes, elles s’adressèrent ù des populations démocratiques chez lesquelles il leur fut impossible de s’établir. Que faisaient à ces communes indépendantes de Florence, de Sienne, de Lise, à ces (iremes houraeoisieSy à ces pojwlani tjrusÿ'i, les aventures des preux d’Arthur et de Charlemagne’! La démocratie .se prit à rire des traditions hautaines de l’aiislucralie du .Nord. U n'v

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