‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 32 sur 97 · LA CHEVALERIE · texte numérisé non relu

LA CHEVALERIE

qu’il renvoie les vainqueurs nus et dépouillés de l’aulre côté des Alpes. Car ils étaient arrives avec un reste des prestiges de ces traditions chevaleresques, ayant pour cortège les souvenirs agrandis de l’épopée féodale, les Roland, les Ogier, les Renaud, les Charlemagne, les Arthur, sur lesquels ils prétendaient appuyer une partie de leur autorité morale; et tous sont forcés, comme des rois de théâtre, de se moquer eux-mêmes de leur gloire d’emprunt. Le vieux César du moyen âge (pii avait nourri d’illusions l’esprit de Dante, de Pétrarque et de leurs contemporains, est reconnu, trop lard, par Arioste qui le détrône et l’ahandonne à la risée publique. Enchaînés, asservis pendant le songe du moyen âge, les Italiens .se réveillent en riant ; c’est l’éclat de rire de Machiavel dans la torture.

L’Église et l’Empire, ainsi désarmés par le ridicule, marquent la fin des révolutions guelfes et gibelines. Tous les leurres qui ont remplacé le droit politique pendant quatre siècles sont mis en poussière; on est forcé de reconnaître enfin que l’Italie ij’a poursuivi qu’un revenant ; et ce revenant est conspué par tout un peuple. Mais à la place de ces illusions que voit-on surgir dans les esprits? Est-ce enfin l’Italie? Non. Ces leurres sont détruits par Pulci au profit de la maison des Médicis, par Arioste, au profit de la maison d’Esle. La victoire de l’intelligence sur des fantômes ne consacre que de nouveaux fantômes ; quand, toutes les illusions tombées, il semble que le temps soit venu d’évoquer une nation, le déuoùment d’un rêve séculaire est l’apothéose d’une famille de princes. On dirait qu’avec le rêve est tombée jusqu’à l’ombre môme de la patrie. Quand le citoyen n’a plus de faux leurres à poursuivre, il se fait courtisan.

Les poèmes de Boiardo. de Berni, de Buloi, d’AriosIe,

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ne sont pas seulement une moquerie ; s’ils abolissent les traits nationaux dans la légende de la race romane, ils font circuler partout ràme cosmopolite du seizième siècle. Angélicpie, Bradainante, ces images d’amour qui fuient à mesure qu’elles se sentent j)oursuivies, qui se dérobent à perte d’haleine sur leur palefroi à travers monts et vaux, cet essaim de chevaliers qui s’obstinent dans la passion de la beauté insaisissable, sans autre désir que de l’atteindre, sans autre douleur que de la perdre, n’est-ce pas là le génie même de l’ilalie? Tout ce monde d’artistes, de philosophes, d’écrivains, peintres, sculpteurs, architectes de la Renaissance, épris du même amour, n’étaientils pas autant de chevaliers errants qui, par mille chemins et de merveilles en merveilles, se disputaient le même objet? ne sont-ils pas tous épris d’un môme idéal qu’ils se consument à embrasser? ne poursuivent-ils pas dans le marbre, dans l’argile, dans l’airain, et par toutes les voies du visible et de l’invisible, un être parfait, une Angélicjue, qui toujours se dérobe sur des sommets on les regards humains ne peuvent la suivre? Et si l’impossibilité d’atteindre son objet a exalté l’amour de Roland jusqu’à la folie, n’y a-t-il pas aussi une sorte de délire permanent dans l’esprit de ce grand siècle qui,, obsédé, tourmenté d’une seule pensée, oublie toutes les autres et confond crimes, vertus, vérité, mensonges, satisfait et souriatit pourvu qu’il atteigne la beauté souveraine? Dans l’ivresse de l’Italie, je reconnais un peuple qui, comme le héros d’Ariostc, a bu un philtre d’amour.

Il ne serait pas plus dilïicile de retrouver à d’autres égards l’inspiration d’nne nationalité éperdue dans Angélique, Rradamante, Clorinde, Herminie, qui, sous la cuirasse, cachent le sein palpitant d’une femme. Ces personnages ont été inventés par l’esprit de l’Italie et

LA CIIKVALERIE.

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lui appariienneni en propre. Ces femmes qui, la lôle couverte d’un casque, soulèvent l’épée d’une main débile, ne font-elles pas penser à l’Ilalie poursuivie sans relâche par d’ardents chevaliers, Charles VIII, Maximilien, Charles-Quint, François I", le connétable de Bourbon? Quel magicien la rendra invisible, en la couvrant d’un bouclier de diamant depuis les Alpes jusqu’à la Calabre?

Je u’alTirme pas que les imaginations se soient nettement figuré ces rapports, mais ils naissaient de la nature même des choses ; et l’àme de l’Italie pénétrait, malgré les écrivains, dans les œuvres italiennes. Ce qui fait l’immortalité d'une œuvre d’art, c’est que chaque jour elle gagne en beauté par la multitude des rapports que la postérité y découvre, et dont les contemporains n’avaient pas la conscience. Le genre humain pourrait dire de chaque œuvre durable ce qu’un troubadour disait de sa (lame : Plus je la regarde, plus je la vois s embellir.

Un Rutre trait du seizième siècle est empreint avec éclat dans la poésie des Italiens. Le même instinct de découvertes qui poussait les navigateurs à chercher de nouvelles terres, poussait les poètes toscans et lombards à les inventer. Tous ils ont le pressentiment du monde que la science découvrira. Impatients dans l’enceinte de l’univers connu et de la géographie ancienne, ils voient de.s yeux de l’esprit et décrivent par avance les contrées que les flottes vont chercher; quelque chose du génie de Christophe Colomb fermente dans leurs imaginations. Avant que le vaisseau de Colomb n'ait appareillé, Roiardo, dans son poème, aborde sur un vaisseau imaginaire des continents enchantés ; les îles de Falérine, de Morgane, d’Alcine, d’Armide, surgissent de l’esprit prophétique en même temps que les deux Amériques et les Indes surgis.senl du fond des mers à la proue des navires. Dante,

LA BOURGEOISIE

en plongeant dans le royaume des morts, avait agrandi le monde invisible. C’est l’univers visible que ses successeurs étendent sans mesure et sans limite. Dans le temps que les Portugais et les Espagnols cinglaient à travers l’Océan, les Italiens, sans quitter l’Italie, assis prosaïquement à leurs foyers, parcouraient en esprit des mondes fantastiques; moins ils agissaient, plus ils rêvaient de merveilles.

De plus, ils exprimaient dans leurs épopées roma- ,nesques l’un des plus grands instincts du monde moderne. Ce même effort délirant qui éclate en toutes choses chez les hommes de la Renaissance, pour unir des civilisations opposées, réconcilier.les cultes, marier l’àme de l'Occident et l’àme de l’Orient, le christianisme et la religion de la nature, devient le sujet môme du Roland furieux. Roland, le héros de l’Occident, poursuit d’un amour effréné Angélique, la reine de l’Orient ; le chrétien s’éprend d’idolàlrie pour la païenne. Mais c’est en vain : le temps de la réconciliation et des épousailles n’est pas encore venu. La raison du héros se brise dans la convoitise d’un hymen impossible.

Un des attraits les plus vifs du poëme d’Arioste est de rappeler ainsi la vie réelle par les efforts mêmes qu’il fait pour s’y dérober. Chez ^ Dante, dans les abîmes du inonde invisible, vous touchiez perpétuellement le monde connu; dans le Roland furieux, tout sur .la terre est fantastique, fleuves et montagnes. Comme si l’Italie avait disparu de l’univers, le sol manque au poète; il reste suspendu hors de toute réalité sur riiippogiiffe. Au début de chaque chant, il entrevoit de loin, perdu dans l’espace vide, un coin delà terre asservie ; aussitôt, pour échapper à ce spectacle, il s’élance sur les ailes du dragon à travers un inlini radieux : sorcellerie, nécromancie, incan-

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talion, il n’est pas un moyen qui ne soit pratiqué pour dépayser les esprits et déconcerter les souvenirs,

V La vraie merveille est que vous retrouvez le génie du seizième siècle dans l’arlince meme employé pour le fuir; car ce genre d’invention répond à un .sentiment très-réel et à un fond de croyances unanimes, puisque les découvertes récentes, l’imprimerie, la poudre à canon, la boussole, l’Amérique, les Indes sortant des eaux, inspiraient alors à l’homme une idée prodigieuse de sa puissance sur la nature. Où s’arrêterait la limite de celle autorité, par laquelle il arrachait chaque jour à la terre un secret nouveau? Personne ne pouvait le dire. 11 commandait, elle obéissait en esclave. Cette foi dans l’omnipotence de la science créait par elle-même une mythologie nouvelle, qui avait ses croyants tout ensemble dans les laboratoires des savants et dans les ateliers du petit peu|)le industriel. Au milieu de ces découvertes, le seizième siècle apparaît en réalité comme un enchanteur qui commande à la nature, en lisant les pages ensorcelées de Maugis.

A mesure que j’avance, j’entrevois plus clairement combien l’impossibilité d’accepter .ses souffrances, de regarder ses plaies, coûte cher à l’Italie, puisqu’en détournant ailleurs son esprit, elle devient incapable de tirer aucun enseignement de ses douleurs. A ce moment, elle St; dérobe à elle-même et se fuit par toutes les voies, avec Arioste par l’incantation et la sorcellerie, avec Marsilc Ficin par le platonisme, avec Sannazar dans tme Arcadie romanesque, avec les sculpteurs elles peintres dans les légendes cosmopolites de l’Eglise. Flagellée et crucifiée, mais suspendue à la Chimère, elle commence à ne plus rien sentir des blessures réelles.

Au milieu de ces magnifiques poètes, je découvre un pauvre aveugle que le duc de Manloue oblige de com-

LA HOUUGEOISIK, LA CIIEVALERIR.

poser, pour l’amusemenJ de la cour, un poëme de chevalerie. Au rommenceinenl de chaque chant, il débute par le désespoir, après quoi il essaye de sourire comme les autres. « Souvent, dit-il, je ne sais si je suis mort ou vivant. » Il demande grâce à son souverain, il voudrait se taireet pleurer* mais le prince inexorable exige que le divertissement se prolonge, et le misérable aveugle, plein du deuil national, travaille de nouveau à sourire.

Boiardo, plus robuste, conserve son sang-froid durant tout un volume; au dernier mot pourtant le cœur se brise, il ne peut continuer.

« Je vois l’Arno et le Tibre rouler du sang humain. « S’il arrive par grâce que je vive assez pourvoir en paix « rilalie qui, maintenant accablée par les nations étran- K gères, a changé son rire en larmes, et cherche un « prompt remède à ses douleurs, je chanterai sur une « lyre plus sonore. »

La paix n’arrive pas ; au contraire, les calamités redoublent et menacent de devenir mortelles. Sans attendre inutilement de meilleurs jours, Ariosle scelle de nouveau sur ses lèvres ce sourire héroïque qui vient de se glacer sur celles de Boiardo. Les quarante-six chants de son immense poème se déroulent sans laisser éclater une seule plainte émue. Durant quinze ans, les étrangers en armes entrent par toutes les portes ; mais le poëme, sans s’interrompre, se poursuit toujours plus serein. Rome, Florence, tombent devant les nouveaux barbares; la même voix ne cesse de dominer le pillage et le meurtre. La mort même de l’Italie ne put l’arrêter; le chant continua dans un sépulcre.

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