CT LE PEUPLE
« En ce temps-là, il y eut une bataille entre le peuple « (jras et le peuple maigre \ » Celle balaillesans nom. sans horizon connu, éclate partout; j’en enlends le bruit aussi longtemps que dure la civilisation italienne. Les deux armées en présence renaissent d’elles-raêmes, sans pouvoir s’épuiser pendant plusieurs siècles. Quand le combat cesse en Lombardie, il éclate en Toscane; les historiens expliquent clairement* quel est ce peuple gras; il s’agit de la grosse bourgeoisie, des popolani grossi, qui parviennent à former non une condition transitoire, mais une classe distincte, laquelle a sa tradition, sa règle, ses maximes de gouvernement. Quelle est de l’autre côté, celte pâle armée d’hommes maigres, sinon le petit peuple? Entre les deux combattants, point de paix ni de trêve, dès qu’ils se sont aperçus.
A peine la bourgeoisie, grâce au concours du peuple, a-t-elle vaincu la vieille aristocratie, qu’elle se déchaîne contre le peuple avec un éclat, un acharnement, une puissance de haine que rien ne lasse. L’infatuation de la classe parvenue, la dureté, l’orgueil des docteurs, des lettrés, du clergé, la répugnance invincible qu’éprouvent les classes nouvellement enrichies pour le peuple {Vuniversale), éclatent dès le premier moment, dans les chroniques, en paroles injurieuses: « Qu’importent l’opinion « et les aboiements* de cette foule? que peut-il y avoir de « commun entre elle et la justice? Il ferait beau voir « qu’avec tant d’ignorance elle se comptât pour quelque « chose? que les petits marchands vendent et achètent
* 1257. Fuit præliuin inter populum macrum et grassu.ii.
* Parte popolare, parle plebea. — Divisione tra i popolani iiobili e i nûnori arlefici. (Machiavel,/*/, l'iorentin.)
* Nempè vesana est vulgi lalrantis opinio... Fabri incudes leriaiit. Non se gravibus, opliinisquc viris slolidi insérant. (Ferretus Vireiitiniis, lib. III, ///*/.)
LA liOURGEOIblE
« leur sordide butin! que les forgerons frappent l’en- « clume! Que des hommes adonnés à des métiers illibé- « raux cherchent un misérable gain ! Nul ne les empêche « de s’occuper des travaux pour lesquels ils sont faits. « Mais la folie serait de prendre conseil de gens qui ii’onl « fait aucune élude*? Quand il s’agit de sagesse et de pru- « dence, qu’ils ne se. mêlent pas aux hommes sérieux! '< qu’ils ne discutent pas ce qu’ils seraient incapables de « comprendre. Mais qu’ils veuillent bien permettre aux « classes élevées de traiter de la paix et de la guerre et de « la direclion du gouvernement. »
Tel est le langage itivariahle de la bourgeoisie italienne à toutes les époques de l’histoire; depuis Malespina ju.squ’à Guichardin, l’infatuation delà science et de la richesse aboutit au mépris le plus sincère des instincts des masses. J..e républicain Varchi va si loin, qu’il ne tolère pas même que le peuple pense à la chose publique. Le seul Machiavel a l’esprit assez grand pour résister à ces traditions de dédain.
De telles paroles, c’était la guerre éternelle, entre les classes. Sitôt que la noblesse a pénétré dans la cité, la grosse bourgeoisie s’unit à elle par des mariages; d’où se forme le caractère unique des popolani yrassi; mélange de traditions féodales, d’enthousiasme pour la science et d’instincts mercantiles. Celte bourgeoisie arme chevaliers* SOS magistrats; elle a le goût des aventures comme l’ancienne noblesse; mais elle fait accomplir ses exploits par d’autres. Elle conquiert des territoires, sans paraître de sa personne ; c’est surtout du fond de ses comptoirs qu’elle
* Qualiler rnim si'ircl consulfii'C popularis, qui numquam studuil circà (■oiisilia?... VaccMl ergo et intendant olliciis aut ministeiüs quibus snnl npti. (Frater .laeolins Gcnuciisis, De moribus hominiini. lib. II, c. i.)
- Dotlore P eavaliei'p. (Mural., Anli'i. ital-, I. IV.'
KT LV: l'KLTLE. 17Ô
livre ses- halailles, excepté lompie ce cri lormidablc : Mort au peuple (jras imuoiu il popolu ip'ussolj l’oblige de prévenir ou de suivre sur la place publique son irréconciliable ennenu.
Le fond de l’Iiistoire sociale de l’Italie, ce sont des |)lébéiens qui, à peine sortis du peuple, réagissent avec fureur contre lui. Cela se montre partout, mais mille part plus clairement qu’à Florence, qui présente une sorte d’idéal de la constitution démocratique de l’Ilalie.
Dès 1342, la grosse bourgeoisie se ligue avec la noblesse ‘ pour donner la tyrannie à un condottiere, le duc d’Athènes, à la seule condition qu’il annuleroit totalement le peuple*. Le tyran, une fois établi, se retourne contre tous; après sa chute, les grands métiers sont obligés de partager le pouvoir avec les petits. Mais cet équilibre est aussitôt détruit. Poussé au désespoir, le peuple prend l’occasion d’une question de salaire, et renverse le règne de l’oligarchie bourgeoise. Cette révolution donne, pour trois ans, le gouvernement aux classes inférieures. On peut désirer savoir ce que demandaient les radicaux® du quatorzième siècle. L’habileté de la bourgeoisie, semblable en cela à celle de Servius Tullius, avait consisté à former une seule centurie, ou plutôt un seul corps de plusieurs petits métiers et de presque tons les |)rolétaires; par où l’on avait réussi à ne donner qu’une voix au plus grand nombre, c’est-à-dire, à l’exclure légalement de toute participation aux afl’aires publiques. Les petites professions, cardeurs, teinturiers, tailleurs, etc., et tout le petit peuple demandèrent cl obtinrent par la révoln-
* E per suduzione di cerli };i'an(ti ili Firenzc... e di cerli jxi’aiidi popolani, per esscri signori. (G. Villani, lih. XII, c. i.)
* Cil’ al tulto il Duca nniuillasse il popolo. {Ibid., lib. XII, r vu:.)
Caso de’Cionipi. (Murat., !\er. Uni., I. XVIII.)
LA BOURGEOISIE
lion, que trois nouveaux corps de métiers fussent institués, (|ue deux magistrats sur douze fussent pris dans leur sein, que nul, pendant deux ans, ne fût poursuivi pour une dette moindre de cinquante ducats.
Cette victoire passagère fut durement payée; le quatorzième et le quinzième siècle ne sont rien qu’une longue et violente réaction de la bourgeoisie pour se venger de ses humiliations. Elle inaugure un système de terreur contre les petits métiers. Un tribunal de quarante-six est formé contre les suspects; le peuple qui avait la moitié des emplois, est d’abord réduit au tiers, bientôt au quart, et à la fin dépouillé presque entièrement. Les proscriptions et les échafauds se succèdent; le nombre d’ouvriers qui, dans cet intervalle, est chassé ou mis à mort, commence l’appauvrissement de la population florentine. De •ir)Sl à 1400, le petit peuple disparaît, en quelque manière; et cependant le temps vient où la bourgeoisie, de plus e\i plus ombrageuse et poussée par son système au delà de ce (pt’elle avait prévu, est obligée tous les cinq ans de renouveler la terreur* par une crise de violence. Tout ce qui marquait, dans les classes inférieures, quelque trempe de caractère, est retranché de l'Etat; et' ainsi commence l’avilissement de la démocratie, qui se frappait elle-même par la base. Le petit peuple proscrit en masse, ne trouvait aucun des abris qui s’étaienl ouverts à la noblesse; il était dans l’exil incomparablement plus malheureux qu’elle. Les communes jalouses lui refusaient le droit de cité. Après quelques tentatives violentes, ces hommes languissaient et s’éleignaient sans que les chroniques puissent même les suivre.
* r.liiamavano ripigliare lo sLalo mellern qiii'l torrnro e qiiollu paiir.i no "li noiiiiiii. (Machiitvcl, ht. Fiorent.)
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HT LH l’HUi’LH.
Quel historien me dira ce que devint le héros de la révolution plébéienne, le cardeur de laine 31icliel Lando, qui, pendant la domination des j)rolétaircs, sauva Florence de leurs rancunes? Il fut proscrit le premier par la bourgeoisie (ju’il avait sauvée.
Malgré cette extirpation systémati(pie du peuple par la bourgeoisie, celle-ci ne put jamais avoir l’esprit tranquille; dans celle inquiétude, le cœur lui manqua, au point de proposer sa propre abdication, en rendant à la noblesse les honneurs et l’autorité ; les Médicis épargnèrent cet opprobre à la bourgeoisie, en lui enseignant une science que le moyen âge, avec ses passions effrénées, ne pouvait connaître.
Ce qui n’élait jamais entré dans l’esprit du moyen âge, caresser le peuple pour le dompter, Sylvestre et Corne de Médicis l’enseignèrent et le pratiquèrent les premiers. Cherchez quel fut le fondement de leur autorité; vous verrez qu’ils régnèrent parce qu'ils apprirent auxpopolam (jrassi ce secret nouveau, qu’il fallait endormir le peuple par des apparences, addornieutarffli^ , non le désespérer, s’en servir, non l’anéantir. Dés que celte idée parait dans le gouvernement avec Côine, la démocratie est irrévocablement perdue. Plus la liberté diminuait, plus la haute bourgeoisie se couvrait de ce nom. Les magistrats, qui jusrin’alors s’appelaient les prieurs des métiers, s’appellent les prieurs de la liberté. Peu à peu ce fut un art d’envelopper une tyrannie boui geoise*, sous les formes des anciennes franchises. Comment atteindre le tyran derrière celte barrière? Personne n’y songea. Dans ce système, l’oligarchie des riches en vint au point (jue son chef, Pierre
* Mucliiiivcl, Isloric l'wrentine.
“ La pallia... iii preda di |joclii C alla lor i^iipcrLia c avari^ia bOUoposl.i . (MacLiavd, ht. Florent.)
I,A IJOUUGIOUISlt
de iMédicis. en fut lui-mème effrayé et voulut réagir conire elle.
Ce qui, à Florence, s’accomplit par la ruse, se consomme ailleurs par la violence. Jamais on ne put, en Italie, établir un équilibre quelconque entre les classes. L’intolérance qui était dans le fond des croyances religieuses éclalail dans la vie politique; ni la bourgeoisie ne fait une concession au peuple, ni le peuple à la bourgeoisie. Dans Home antique, les patriciens et les plébéiens, étaient contenus les uns par les autres dans le senliment de la patrie. Dans l’Italie moderne, tout différend d’opinions, de conditions est un combat à outrance, lai guerre était si bien et si nécessairement la loi de ces sociétés, que lorsqu’elle . linissait, l’Ktat lui-même semblait finir avec elle. Quand on essaya de rap[)rocher les deux partis, on ne le put jamais que par la démission ou violente ou volontaire de l’iin et de l’antre, entre les mains d’un maître absolu; ce (jui fait (|ue l’on passait, en un moment, des orages de la liberté au silence de la servitude. Le tempérament du génie italien le poussait à rextrôine; il fut impossible de laisser subsister dans la même enceinte, les factions ou même les classes en face l’iine de l’autre. En vain les (îuelfes marient leurs (ils aux filles des Gibelins ; ces épousailles n’enfantent que de plus implacables haines; en vain les partis haletants se jurent sur la croix de se réconcilier; la réconciliation ne s’accomplit que par la mort de l’Etal.
Les principautés absolues (|iii s’établissent partout, inai'(|iienl un fond de désespoir dans la société italienne.
La bourgeoisie et le peuple, las de se décliirer, ajirès avoir cberclié avec fureur la liberté, y renonyaienl froidement, comme à im bien inaccessible sur celte terre. On se résigmtit à une apparence d’ordre que l’on appelait paix.
LT LL l’LLl'I.L.
Les historiens italiens ont un mot ‘ i|iii exprime avec une énergie naïve cette impossibilité de l’association des classes; ils parlent du vieux peuple et du peuple nouveun, comme si, en eiïet, suivant la dilTérence des temps, il s’agissait, dans les mêmes villes, de nations toutes dilférentes et ennemies, qui ne travaillent qu’à se détruire. La bourgeoisie commence par retrancher de l’État la noblesse; apres quoi, elle retranche de l’Ktat, le peuple; et chacune de ses amputations lui paraît le salut et la paix. Quand les étrangers s’en aperçurent, il ne restait plus que le tronc d’une «alion.
La défiance des citoyens les uns envers les autres, et leur impatience étaient telles qu’un an de durée dans les magistratures leur parut une perpétuité désespérante; on les réduisit à deux mois et même à quinze jours.
Si le sentiment de la fraternité resta inconnu dans ces révolutions, celui d’égalité le fut davantage encore. Comme aujourd’hui un paysan ne se croit alTranchi de la glèbe que s’il possède un coin de terre, de même ces répnblicains nouvellement enrichis, ne se croyaient libres de la féodalité, que s’ils pouvaient dominer et tyranniser une autre commune. Chacun mesurait sa liberté sur la dépendance d’autrui; les prolétaires eux-mêmes voulaient avoir leurs vassaux. Les ouvriers de Sienne entrent en fureur à la nouvelle que les ouvriers de Massa prétendent s’af- • franchir de leur seigneurie féodale. Les luttes de ces républiques rappellent, sur de grandes proportions, celles des compagnons qui, de nos jours encore, disputent de la dignité des métiers.
A mesure que les classes se séparent, que l’abîme devient infranchissable entre elles, je m’aperçois (jue les
* Il sccuiidu pupulo dic l uggc al prosciilu. Au 1ÜÔ4, (G. Villaiii.'
LA BOimCEOISlE
traditions, les principes et la sève même de la société italienne dis|)araissent par degrés. Il arriva à la bourgeoisie, qu’en détruisant la noblesse, elle détruisit le principe de l’ancien héroïsme, et qu’en redoutant le peuple et le désarmant, elle empêcha un nouvel héroïsme de se former; d’où il s’ensuivit que la guerre ne put plus être faite que par des étrangers. Comme un arbre qui se sépârerait de ses racines, la classe des popolani (jrassi, violemment séparée des masses, perd peu à peu les instincts de nationalité et de patrie qui lui avaient donné le pouvoir. Toutes les classes, déconcertées par leur désunion, montrèrent au reste, le même esprit d’apostasie. Les Guelfes se font Gibelins et réciproquement, dans un intérêt bourgeois ou prolétaire.
Ce qui mil ces apostasies dans tout leur jour, ce fut l’arrivée de l’empereur Charles IV, en 1352. Cet empereur, doutant lui-même de son droit, désarmé, presque seul, s’avançait plutôt en simple voyageur ‘ qu’en souverain. L’aigle d’Allemagne tremblait devant la vipère de Milan*. Les jalousies des classes firent bientôt pour ce fantôme ce que des croyances réelles avaient fait pour ses aïeux dans les siècles précédents. Le petit peuple anliimpérialiste de Sienne renverse chez lui l’oligarchie des riches aux cris de Vive V empereur! D’un autre côté, la bourgeoisie de Florence, qui jusque-là avait représenté la lutte de l’Italie contre l’empereur, se précipite audevant de l’empereur jusqu’au fond de l’Allemagne, (iomme si ces hommes avaient perdu toute tradition, ils payent l’amende dont Henri VII avait frappé vainement leurs ancêtres, et surtout, chose inouïe, ils livrent sans combat la souveraineté de l’Ktat. Quand il fallut lire cet
' Coiuo pi'lvo liiioiiiu. (M. Villaiii.)
=< M. Vilhini.
KT LE l'El l'i,E.
acie d’hommage lige de la noble Florence, les larmes inlerrompirent le notaire; et si l’on veut voir à quel point l’instinct national était déjà perverti, je dirai que riiistorien Villani ne voit rien dans ces larmes, qu’une’ ilatterie envers la plèbe, et dans le silence de la ville, que la tristesse mortelle d’être obligé de payer une somme d’argent. Il me semble pourtant que ces larmes avaient un sens, et que c’était quelque chose dans la vie de l’Italie que cet abandon de la souveraineté guelfe, pour laquelle avaient combattu les ancêtres depuis deux siècles.
La souveraineté de droit, livrée en lo55 à Charles IV,
, ne peut manquer de produire tôt ou tard la servitude réelle; désormais les villes qui sont le cœur de l’Italie, s’abandonnent elles-mêmes. De Charles IV à Charlcs- Ouint, il n’y a plus que l’iiilervalle dos jours. .Mais, du reste, plus de rempart moral, plus un seul coin de terre en Italie qui ait sauvé le droit. Los magistrats de Toscane consentent à s’appeler désormais les vicaires de l’empire. N’est-ce pas le premier pas vers le gouvernement des archiducs et des vice-rois de l’Autriche? La tristesse funèbre de Florence, dans cette nuit de I5ô5, enfermait tous ces pressentiments.
Ce que l’on a vu en France dans la Convention pendant (juelques mois s’est produit on Italie pendant des siècles sans intervalles : une société qui vit de terreur; aucun effort que l’exil ou la mort, pour se convertir, se ramener les uns les autres; la conviction profondément enracinée par le catholicisme, que l’homme est mauvais, qu’il faut le livrer au jugement de Dieu; une misanthropie naïve et implacable; dans chaque État, la moitié du peuple proscrivant l’autre, les [)artis se tuant froidement*,
* E uccitleva Tuno l’allro nclla cilla c ili fuuii, coinc s’iiccidoiio le bcslic al maccllo, (Mallcu Villaui.]