‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 4 sur 97 · LE SAINT EMPIRE ROMAIN · texte numérisé non relu

LE SAINT EMPIRE ROMAIN

voix qui crièrent sur les places piihliquc.s, pendant toiil le moyen âge : Viva il popolo! elles se perdirent sans se comprendre elles-mêmes. A peine affranchie, l’Italie se demande sur chaque partie de son territoire, par des millions de bouches : Quel est mon maître? Pas une voix ne répondit : C’est toi-même.

Voilà la grandeur originale de ces disputes des Guelfes et des Gibelins : un monde qui toujours cherche son droit de subsister en dehors de soi dans une aulorité étrangère; l’Italie qui renaît et ne peut croire qu’elle s’appartient; le phénomène d’une nation qui conquiert la liberté, et renonce à son indépendance, par la crainte d’usurper.

Où trouver le secret de ces contradictions? Dans le tempérament de l’Eglise qui est devenu celui de l’Italie politique. Cette même humilité qui fait que le prêtre peut tout supporter dans l’espoir de tout dominer est le fond de l’esprit politique des Italiens du moyen âge. Ils s’aliènent à deux maîtres qui leur promettent la souveraineté de la terre ou ce que les chroniques appellent la monarchie du monde'; c’est-à-dire qu’ils achètent par leur asservissement dans le présent l’espoir de la domination universelle dans l’avenir. Excès d’humilité et d'orgueil ; suprématie ou servitude, telle est la chance qu’accepte l’Italie, ne voulant rien de tempéré ni dans sa fortune ni dans sa ruine. Qu’arrivera-t-il si l’Empire et l’Eglise ne peuvent tenir leur promesse? 11 est aisé de le pressentir : on verra le peuple qui s’est aliéné dans l’espoir de commander à tous, obéir à tous.

Les publicistes cherchent encore la société féodale dans les forêts de la Germanie; ils oublient tout un côté des choses, et le plus important. Les hommes du moyen

* Monarchi.-i ilol inomln. (Malien V^illani l

LK SAI\T i:MPmR ÜOMAIN.

Age n’eussent pas iiecepté si aisément ce régime de tutelle, si leurs esprits n’y eussent été préparés par une doctrine. Trois siècles avant que la féodalité ne commence dans la vie politique, je la vois instituée dans la vie religieuse. Le premier acte moral de l’homme, au moyen Age, est de tomber à genoux aux pieds du prêtre, de lui faire hommage- lige de son intelligence, de sa conscience, de tout son être moral. Appliquez au monde civil ce sentiment intérieur de renoncement, vous en voyez naître la société féodale. Chaque Ame s’étant donnée à un prêtre comme à son seigneur spirituel, n’a presque plus rien à faire pour .se donner à un seigneur temporel; l’humanité, sans droit, destituée d’elle-même après avoir abdiqué entre les mains du clergé, ne se sentant pas la force de s’appuyer sur sa propre conscience, se mil à chercher partout en dehors de soi un aide, un patron ; le serf d’esprit devint serf de corps. Quand il arriva que les individus furent libres, comme dans les républiques, c’est l’Étal <|iii demeura en servage. Longtemps avant de se montrer dans les faits, cette cité étrange avait été bAtie dans les Ames. I.,es conquérants ne s'étaient pas encore reconnus et assis, que l’Église avait déjà créé, par sa hiérarchie, le moule dans lequel fut jeté le monde du moyen Age ; et l’Italie, représentant par excellence le génie intime de l’Église, crut ne pouvoir subsister sans un patron politique. Même dans sa gloire, elle devait être la grande vassale de l’univers chrétien.

Sur ce principe, les républiques du moyen âge Ont, à certains égards, un tempérament tout opposé à celui des républiques de l’antiquité. Pour celles-ci, le monde civil était renfermé dans leurs murailles, et pas une n’eût compris qu’on lui demandât de quelle autorité elle tenait son droit de vivre. La citadelle s’appuyait sur le temple, le

Lli SAIiNT KMI'IIIK HOMAlN.

(oniplc sur le dieu indigène ; où était la patrie, là était la souveraineté, la divinité, le droit éternel. Athènes reposait sur la lance de Minerve ; de là, la vie tenace de ces Ktats, leur foi fanatique en leur destinée, leur défense désespérée lorsqu’ils sont attaqués ; de là aussi la nature éphémère des républiques italiennes, qui, au moindre assaut, hésitent, cèdent, s’abandonnent, comme si elles n’avaient qu’une ombre de droit pour les couvrir.

Après l’insurrection, si un républicain du douzième siècle cherchait les titres et la grande charte de l’Italie, voici la confusion étrange qui se faisait dans son intelligence, et comment il se légitimait à lui-même la part (pi’il avait prise dans la révolte. Au fond de sa conscience, ce qu’il découvrait d’abord c’était l’image vague de Rome; il en était ébloui, accablé. I*ar une illusion à laquelle tout concourait, l’idée d’une félicité sans bornes était attachée pour lui au souvenir de la vieille cité; il plaçait cet àg»i d’or, non pas dans les temps de la république, mais dans ceux de l’empire, depuis (]ésar jusqu’à Justinien. Dans la confusion au milieu de laquelle il vivait, cette époque des empereurs lui apparaissait comme un temps de concorde, d’unité, de paix universelle et non interrompue, telle que la terre ne reverra rien de semblable, Eden de rhisloire, siècle de délices éternellement regretté, où, le monde sans douleur, sans divisions, obéis- .sant à un seul chef, « la nacelle du genre humain voguait « à pleines voiles, et sans orage, vers un port assuré'. » Des souffrances du monde exténué sous les empereurs il ne restait qu’un songe de bonheur; le fils de l’esclave se prenait à adorer l’esclavage de son père, comme l’idéal d’une lélicité irréparablement perdue.

' ll.iiito, // Cofivillo, p. 17(i,

Page 1