DES RÉPUBLIQUES ITALIENNES
lie C(’s sociétés, que quiconque voulut y renoncer et accorder un droit à son adversaire, se perdit incontinent lui et son parti.
C’est que dans les pays où le principe de la religion est l’immutabilité, on se fait de l’inertie une sorte de dogme civil; et le progrès social se trouve en contradiction avec la loi des consciences. Pour opérer un changement, dans un Etat fondé sur une Eglise immobile, il vous faut vaincre, la nature des choses; ce qui ne peut s’accomplir que par la contrainte; d’où s’ensuit la nécessité de la violence, apparente ou cachée, sitôt que ces pays font un pas nouveau dans la justice. Le passé y a un trop grand nombre de tètes avides de renaître; si vous voulez l’empèclier de revivre, il vous faut la massue d’Hercule.
Comment passer d’un gouvernement de contrainte fondé sur le terrorisme religieux à un gouvernement de liberté fondé sur la raison? Les républiques catholiques de l’Italie ont toutes péri dans cet elîort.
Les hommes qui ont été accoutumés dès l’enfance par la religion au système de la crainte, s’ils viennent à être délivrés de ce frein par un système de liberté et d’humanité, prennent aussitôt ce gouvernement nouveau en mépris. Sans pouvoir s’arrêter dans la liberté, ils commencent incontinent à dédaigner tout ce qu’ils ont cessé de craindre. Car dans ces sortes de pays, on est toujours prêt à insulter ce qui n’a pas la prétention de faire peur, et l’on ne prend guère au sérieux que ce qui opprime.
Dans la lutte entre le parti populaire et le parti bourgeois, il y avait plusieurs causes de défaites pour le premier, de victoires pour le second. La principale de ces causes est celle-ci. Les démocrates avaient peur de la démocratie; ils n’osaient faire ce qui est pour elle la condition de la victoire. Ils appréhendaient de se servir (le
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loiilcs leurs forces et de les déchaîner; dans la crainte d’arriver à l’anarchie, ils tremblaient de lâcher les brides au petit peuple.
I.a bourgeoisie ou noble ou riche faisait tout le contraire ; elle ne recula jamais devant une des conditions de son triomphe. Elle poussa, quand il le fallut, son principe d’inégalité jusqu’au despotisme; de plus, elle sut manier le fer avec un .sang-froid, une raison d’Etat*, une persistance que la démocratie ne connut jamais.
Ceci bien considéré, je crois que toute faction, tout parti, tout homme qui se proposera d’extirper la plèbe, ne saurait choisir un meilleur modèle que celui de la grosse bourgeoisie des républiques catholiques d’Italie.
Au contraire, nous verrons qu’en admettant ses ennemis à partager son triomphe, la démocratie italienne allait directement contre le génie national. Elle voulait s’établir sur l’impartialité, sur l’équité, c’est-à-dire sur le contraire même de la tradition qui n’était que haine irréconciliable.
Les choses étaient déjà tellement gâtées au quatorzième siècle, et tous les principes si bien renversés ([ue celui qui prétendit s’appuyer sur des règles morales, s’appuya sur des idées qui n’existaient plus au fond de la conscience de l’Italie ; il .se trouva suspendu dans le vide.
Dans les époques corrompues, si vous ne tenez compte de la pervei'silé de vos adversaires, vous êtes nécessairement vaincus d’avance; car vous omettez dans vos calculs un élément qui les rend illusoires. Pour «pie les lois philantropiques de la démocratie pussent être appliquées et durer, il faudrait (|ue les hommes fu.ssent déjà améliorés et changés par les lois de la démocratie. Celte difti-
’ M.acli., Ut. Fiorenl.jWli. Jll, p. 2(V2.
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ciilté se retrouve à chacune des époques de l’Ilalie ; au quatorzième siècle, elle perd le gouvernement des Cmnpi; nu quinzième siècle, celui de Savonarole et de Soderini.
Ces derniers essayèrent de régir par les lois du pur christianisme des hommes et des tenips corrompus, qui n’étaient plus accessibles qu’à l’avarice et à la peur. Ils crurent à force de douceur, de bonté, faire aimer leur république ; ils ne réussirent qu’à la faire mépriser. Ils avaient élu roi de Florence le Christ miséricordieux ; sitôt que les ennemis de la république virent qu’ils n’avaient rien à redouter que les larmes de leurs adversaires, ils se moquèrent de ces pleureurs; la république tomba au milieu des huées.
En un mol, quand la démocratie voulut remplacer par l’esprit de clémence l’esprit de terreur, il se trouva que le gouvernement nouveau était incapable de vivre,
Florence avait vécu par la peur; elle périt par le dédain, Quand les lois effroyables contre les proscrits furent changées, les proscrits se moquèrent de la clémence des Piaynoni; ils écrasèrent pour toujours ces larmoyeurs.
Venise n’a pas commis cette faute; elle n’a pas changé le principe moral de son gouvernement. L’effroi est resté jusqu’au bout le ressort de la république, 11 n’y avait pas chez elle de relâche dans la raison d’Etat ; par conséquent nulle nécessité, comme à Florence, d’une crise pour retremper tous les cinq ans son principe dans le sang.
En d’autres termes, Florence et Venise reposaient toutes deux sur le terrorisme. Chez l’une, le système est intermittent et la République périt dans l’un de ces intervalles d’humanité; chez l’autre le système est permanent; Venise subsiste trois siècles après Florence.
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Exemple unique de persévérance dans l’emploi de la force ! Pour prévaloir dans le monde, le catholicisme a eu la patience d’instituer, de pratiquer un terrorisme de dix siècles; et véritablement, il n’y a renoncé que lorsque le fer et le fou lui ont été arrachés des mains. Mai.s c’est là un modèle que peu de gens ont imité dans son entier; le plus souvent les hommes veulent une chose, et tout en la considérant comme nécessaire, ils s’effraient des extrémités qui seules la rendent possible ; témoin la Hévolution française. On était libre de la vouloir ou de ne la vouloir pas ; mais dès qu’on l’acceptait, la logique commandait d’en accepter l’implacable condition, qui était la terreur. Les révolutionnaires qui, en rejetant le système de contrainte, rejetaient le système de la Révolution, ne pouvaient manquer de s'abîmer dans une contradiction aussi violente. Ils étaient dans la situation de catholiques qui eussent blasphémé contre le bûcher ; l’inquisition les eût tués. Amis ou ennemis, tous ceux qui voulurent ôter son arme à la Révolution, étaient d’avance frappés par le droit révolutionnaire. Cessant de faire peur à leurs adversaires, ils perdaient leur raison d’être. La môme chose était arrivée aux démocrates italiens qui avaient désarmé la démocratie avant que l’enuemi ne fût à terre. A des siècles d’intervalle, Michel Lando, Savonarole, Soderini, Carducci, péris.sent par la même loi éternelle ; ils voulaient une chose et n’en voulaient pas la condition. C’étaient les Girondins de l’Italie.
Toutes les révolutions italiennes étaient des révolutions sociales. On changeait, on bouleversait les classes ; la noblesse devenait bourgeoisie, la bourgeoisie noblesse; l’ime et l’autre rentraient et se perdaient dans le prolétariat pour en sortir de nouveau par une nouvelle violence. Dans celte sorte de fureur constante qui était le droit du
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moyen âge italien, les conditions se brisaient l’une par l’autre, à chaque révolution. Nulle part, on ne vit pareille, instabilité de la propriété.
Dans ce renversement perpétuel, non-seulenieiit de gouvernements, mais de conditions sociales, les grands devenant petits et les petits devenant grands en un moment, toutes les conditions éprouvées par le même homme, noblesse, bourgeoisie, prolétariat, ont prodigieusement servi à développer, agrandir l’esprit italien.
Après tant de proscriptions, il se trouva qu’un grand nombre d’hommes n’avaient plus de pairie. Toutes les familles avaient passé par l’exil; elles étaient déracinées; une partie de leurs membres n’avaient plus de foyers; après la seconde génération, les enfants perdaient tout sentiment de nationalité. Des hommes sans foyers se font citoyens du genre humain. Les voilà jetés forcément dans le cosmopolitisme qui devient le trait dominant du génie italien.
Les historiens n’ont pas assez observé l’effet des proscriptions en masse sur le tempérament d’un peuple d’exilés. Sans terre, sans héritage, sans pays, les hommes contractent quelque chose de général, d’universel, qui tinit par être le trait, le caractère original, la grandeur^du génie indigène. Exilés ou fils d’exilés, les écrivains, les poètes, les artistes, ne sont enfermés dans les limites d’aucune nationalité. Dante, Pétrarque, Léonard Arétin, Léonard de Vinci, iMichel-Ange, Machiavel, (]hristophe Colomb chassés ou repoussés de leur pays, se donnent pour patrie le monde.
Au milieu de cette prodigieuse instabilité de conditions, le riche, devenant pauvre en une nuit, était obligé de développer h-s ressources de son intelligence pour se relever de la mine; ces révolnlions perpétuelles ne lais-
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saut personne assuré du lendemain, obligeaient tout le monde à cire quelque chose.
D’ailleurs, ces républiques avaient trouvé un excellent moyen d’empêcher de s’accroître le nombre des oisifs. Elles ne reconnaissaient le droit de citoyens qu’à ceux qui faisaient profession publique d’un métier; en sorte que pour jouir de sa fortune il fallait autant travailler que pour la créer. Il en résulta que la distinction qu’on fait aujourd’hui d’une classe laborieuse et d’une classe oisive fut toujours inconnue. Dans ces rudes institutions, le travail était le fondement de tout. Quiconque n’exerçait pas un métier n’avait pas de droits politiques.
Que devenaient les ouvriers expulsés de la cité? L’art était le principal refuge des proscrits. Les tailleurs de j)ièrre, de bois, se réfugiaient dans le Campo Santo de Dise. Un peuple entier de proscrits tient le pinceau ; il crée sur les murailles la patrie idéale que la terre lui refuse.
Comme au milieu de tous les changements politiques, économiques, sociaux, la forme de la religion restait la même, il s’ensuivait qu’après des bouleversements énormes, celte société retombait toujours à son point de départ ; absolutisme et servitude. Ne changeant rien à sa base, elle rentrait toujours dans son ancienne forme; après mille circuits, l’esprit de servitude, qui est le fond du catholicisme, revenait et dominait toujours. C’était le cercle éternel de Yico.
Une immense instabilité, sans nul progrès continu, voilà toute l’hisloire de l ltalie républicaine. Tel a été aussi le sort de tous les Étals catholiques qui ont essayé de la liberté; elle a été pour eux un étal violent, révolutionnaire, opposé à la nature des choses. Ces Etals s’agitent, se lourmenlenl; ils font des révolutions, ils traver-