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CHAPITRE XIII

UiSE RÉVOLUTION SOCIALE.

Les Ciompi (1378).

La démocratie italienne üt en 1578 son effort suprême. Les événements qui restaient inexplicables dans cette irruption des classes laborieuses, au sein de la vie politique, ont reçu de l’expérience des dernières années, une lumière que les livres seuls n’auraient jamais fournie. Sortis les premiers du servage, les ouvriers d’Italie conquièrent dès le quatorzième siècle une place dans le gouvernement. Il faut voir comment ont été détrônés et remis à néant ces ancêtres de tous les prolétaires modernes.

En considérant avec attention la révolution de 1378 *, j’y distingue tes périodes suivantes : une tentative do la grosse bourgeoisie guelfe, pour brider l’arrogance de la noblesse et la renverser à son jirofit; les masses du peuple excitées à un soulèvement qui bientôt dépasse le but de ses auteurs; l’insurrection reniée par la bourgeoisie, tant que la lutte reste incertaine; les classes inférieures étonnées de leur victoire, incapables d’en jouir; les chefs des ouvriers, effrayés de leur bonne fortune, se bâtant de relever leurs ennemis et de partager avec eux une autorité qu’ils n’osent exercer; une partie des révolutionnaires recommençant le combat contre leurs chefs assouvis ou épuisés par le succès; les ennemis du petit peuple se cou-

' Maix'hionnc di Coppo Siefani, Ist. Fior., l. XIV. Giiiü Cupponi, Caso o Tumullo de' Ciompi. îluralori, Script- Italie., 1. XVllI. Macliiavcl, Ist. Fior-, lib. III.

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vrant de sa clémence; puis, à peine entrés tête basse dans le gouvernement, se redressant à l’improviste pour frapper, ruiner, chasser, anéantir leurs sauveurs; les vaincus redevenus les vainqueurs, sans combat, sans héroïsme, par la seule complaisance de leurs adversaires, et par la grâce du bourreau; enfin, la destruction de la démocratie par ses mains, le triomphe des classes riches, le peuple maigre remplacé et dévoré à jamais par [e peuple gras; le prolétariat brisé pour avoir eu peur des conditions de son avènement; et la révolution la plus démocratique aboutissant, faute d’audace et de génie, à créer une dynastie, un nom, une servitude sans trêve.

Dans l’été de 1578, les nobles de Florence avaient réussi à se faire élire aux principales magistratures; pour annuler ces élections et détruire l’influence renaissante de l’aristocratie, une partie de la bourgeoisie ne craignit pas de déchaîner une révolution à laquelle les plus hardis comptaient bien mettre le frein sitôt qu’ils le voudraient. Sylvestre Médicis était alors gonfalonier de justice. Personne ne représentait mieux la classe des nouveaux enrichis, décidés à tout plutôt qu’à tolérer un joi4 de plus la domination restaurée de la noblesse. 11 se fiait à sa prudence pour jeter à propos le peuple en avant, pour le renier pendant la lutte, le supplanter après la victoire. Avec ce mélange de calcul et de témérité, il n’hésita pas* à jeter Florence dans la tourmente la plus effroyable qu’elle eût jamais essuyée, certain de rétablir la paix des qu’elle pourrait profiter à ceux de son parti.

Le 18 juin, il exécuta à l’improviste une révolution lentement réfléchie. 11 convoqua le grand conseil; avec toutes les apparences de la résignation, il y prononça ces paroles qui n’étaient attendues de personne :

« Sages du conseil, mon intention était d’arracher cette

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« ville à la malice des grands et des riches; les membres « du collège s’y sont opposés; on ne m’a pas laissé faire. « Mes conseils n’ont été ni accueillis ni même écoulés. « Puisqu’il en est ainsi, j’eslimc ne plus pouvoir rester « magistrat de cette cité. Souffrez donc que je me retire c( dans ma maison. Nommez à ma place un autre gonfa- « lonier de justice, et que Dieu vous soit en aide! »

A ces mots, il sortit de la salle, assuré que sa retraite ne serait jamais acceptée par le peuple.

Un violent tumulte s’éleva aussitôt. Un cordonnier, nommé Benoit Carlone, saisit Charles Strozzi en pleine poitrine, et lui dit : « Charles, les choses iront autrement « que tu ne penses; il est temps que tous vos privilèges « disparaissent. » Charles se contint assez pour ne rien répondre. A cette vue, Albcrti, qui était dans le conseil, crut que le moment était venu de donner le signal ; il se mit à la fenêtre de la salle, et s’adressant à la foule qui était réunie sur la place, il lui dit d’une voix que tout le monde put entendre : « Criez vive le peuple! » La rumeur s’en répandit au loin dans la ville; les boutiques furent fermées en un moment. Peu à peu, le silence se fit dans le palais; mais le tumulte augmenta au dehors, à mesure que la population courait aux armes.

Dans le même temps, les chefs de la grosse bourgeoisie avaient réuni dans l’enceinte fortifiée de leurs palais beaucoup de citoyens de leur parti. A la première nouvelle de l’émotion publique, ils se décidèrent à rentrer chacun chez soi. Les portes de leurs palais fermées et tendues de chaînes, ils attendirent l’événement; trop avisés pour se commettre avant qu’un commencement de victoire leur eût appris que le moment de la recueillir était venu pour eux.

Déjà le petit peuple, lancé par des émissaires, ne pouvait plus s’arrêter. Les insurgés avaient arboré l’ancienne

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bannière qu’ils tenaient du duc d’Athènes, et sur laquelle était peint un ange, les ailes déployées; les riches et les nobles avaient trouvé un nom pour les rendre ridicules; ils les appelaient ciompi, corruption du mot français compères. Quant à eux, ils prenaient le titre de peuple de Dieu. C’étaient des hommes de tous les petits métiers, cardeurs, peigneurs de laine, laveurs, qui avaient été tenus, jusque-là, en dehors de la hiérarchie industrielle de Florence. Les cris répétés de Vive les petits métiers et la liberté, portant leur exaltation au comble, ils se précipitèrent çà et là, bannière en tète, torche en main, pour mettre le feu aux maisons d’un grand nombre de leurs adversaires. A la clarté de ces incendies, ils brisèrent les por tes des prisons de la commune; ils délivrèrent les prisonniers. L’enceinte des monastères et des églises qui, dans le premier moment, avaient servi de refuge ou de dépôt à un grand nombre de citoyens, ne les arrêta pas. Au couvent des Hermites des Anges, la foule pendit cinq étrangers qui avaient pillé les reliques, outre tout ce que le cloître renfermait de précieux. L’espèce de discipline avec laquelle s’exécutaient ces incendies fit croire que le peuple avait reçu d’avance les instructions d’une partie delà bourgeoisie. Rien n’était moins nécessaire; les demeures et les quartiers condamnés aux flammes étaient assez indiqués par le ressentiment des filetions. Dans toute révolution, le premier acte était de brûler et de raser les habitations du parti vaincu. Non-seulement on croyait ne l’avoir réduit qm; si on l’avait ruiné ; mais les antipathies étaient si profondes, que chacun avait besoin d’assouvir sa haine sur les choses mortes et même sur les pierres qui rappelaient l’ennemi.

Effrayés de ces apprêts de guerre civile, les membres du gouvernement voulurent du moins satisfaire la grosse

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bourgeoisie en frappant ses adversaires. La veille de la Saint-Jean, les prieurs, assi.stés des gonfaloniers, des Dix et des capitaines, décidèrent que tout homme convaincu de gibellinisme, ou seulement suspect à la bourgeoisie guelfe depuis 1057, serait exclu de toute Ibnction publique, lui et ses parents. C’était abolir le décret d’élection des nobles, qui avait été la première cause de la révolution. Le remède ordinaire, la proscription, fut largement employé; on fit nobles beaucoup de bourgeois, et bourgeois beaucoup de nobles. De plus, on créa un certain nombre de grands, titre qui, par une ironie profonde, équivalait à l’exil pour celui auquel on le décernait.

Ces satisfactions données à la haine de la grosse bourgeoisie contre la noblesse semblèrent apaiser les esprits. Nommés sous cette influence, les nouveaux prieurs entrèrent en fonction; la ville parut respirer et se réjouir; car ces nouveaux magistrats étaient tenus pour de bons Guelfes, conciliants et d’humeur libérale.

Souvent d’ailleurs, à la veille de se heurter, un grand désir de concorde, joint à une sorte d’angoisse de l’avenir, saisit les esprits. Florence jouit un moment de cette sécurité trompeuse. Mais cet instant fut court. La bourgeoisie, victorieuse jusque-là, fut réveillée parle sentiment d’un danger qu’elle n’avait jamais soupçonné. Elle s’aperçut que le petit peuple désirait autre chose que le succès de la bourgeoisie guelfe, et qu’il songeait à lui-même. Cette découverte, que les événements devaient bientôt confirmer, empoisonna la victoire; dès lors, elle ne fut acceptée que comme une trêve. Les associations ouvrières s’occupèrent de sauver leurs marchandises. Les riches, sous le prétexte de fêtes domestiques, attirèrent des paysans de leurs campagnes, et les tinrent embusqués dans les cours et les tourelles de leurs palais. Ils counnen-

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cèl ent à se barricader dans leurs rues, dans leurs maisons. Ainsi se passa le mois de juin, les boutiques fermées, les citoyens sur le. guet, chaque parti se gardant nuit et jour, dans la ville et dans la campagne.

Contre tous les usages, les nouveaux prieurs s’abstenaient de faire sonner, en aucune circonstance, même la plus solennelle, le beffroi du palais; tant ils craignaient d’augmenter l’émotion générale. Les cérémonies qui auparavant se célébraient en plein air, se firent dans l’intérieur; on alla même jusqu’à s’abstenir de célébrer la fête de saint Jean-Baptiste; car chacun voyait qu’il n’était besoin que d’une étincelle pour allumer l’incendie. Les prieurs rendirent un décret qui ordonnait à chacun de poser les armes, aux paysans de sortir de la ville, sous peine de mort. Cet ordre fut obéi, mais en apparence seulement; et rien n’était plus ell’rayant que cette volonté de concorde qui se montrait au dehors, lorsque tout, au dedans, devenait irréconciliable.

Cette paix violente durait depuis onze jours, lorsque les corporations des petits métiers qui n’avaient reçu aucune satisfaction réelle, provoquèrent une assemblée des ouvriers sur le marché; l’histoire ne dit pas quelles plaintes se firent entendre dans cette réunion. Il semble que le désir de ne pas sortir de la justice ait d’abord contenu les passions de cette foule, puisque les chroniques de la bourgeoisie, ordinairement si implacables, si habiles à relever les moindres violences des ouvriers, n’en signalent aucune. Si l’on ignore les discussions de cette assemblée, on en connaît du moins parfaitement les résultats. Au sortir de la délibération, on voit six délégués des marchands, quatre délégués des métiers, quatre délégués des quatre-vingts du conseil, présenter une pétition aux prieurs. Les ouvriers demandaient résolument que tous

les magistrats élus fussent déposés sur-le-champ, et que l’on procédât à des élections nouvelles.

Tel était déjà le sentiment de peur, que cette réclamation exorbitante ne rencontra aucun obstacle dans le conseil. On prit les mesures nécessaires pour refaire les scrutins; il y fut procédé dans les vastes cloîtres du couvent des Servi, à cause de l’excessive chaleur qui ne permettait pas qu’on se réunît dans le palais de la commune. On y employa huit jours. Le résultat fut encore une fois le même ; il rendit les magistratures à la grosse bourgeoisie

Ce dénoûment commença à porter le trouble dans le petit peuple. 11 s’aperçut qu’il lui était impossible de remédier à ses maux par les moyens ordinaires des lois. En vain les élections avaient été renouvelées, toujours la faction des riches l’emportait. Maîtres dans la rue, les petits métiers ne pouvaient parvenir à entrer dans le gouvernement. Ayant exigé de nouveaux exils, ils les obtinrent sans que cela chaugeât rien à l’état des affaires. Le petit peuple touchait à ce moment où, après avoir e.ssayé de tous les moyens réguliers, il ne lui restait plus que les ressources du désespoir.

A cela se joignait une raison de se hâter, pour les plus ardents. Ceux qui avaient incendié les palais, voyant que les décisions prises n’amenaient aucun résultat important, qu’aucune garantie ne leur était donnée, se crurent bientôt à la veille d’être châtiés s’ils restaient à moitié de leur victoire. Ils se réunirent, hors de la ville, dans un lieu nommé Ronco. Là, ils jurèrent sur le crucilix de se défendre les uns les autres; ils promirent d étendre cette solidarité à tous ceux de leur classe, après quoi ils nommèrent des syndics chargés de les appeler tous à la défense du premier d’entre eux qui serait menacé.

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Au milieu de ces excilations, une nouvelle du’dehors fit trêve un moment à la révolution de plus en plus imminente, Les prieurs, comptant sur l’effet d’une réconciliation avec le pape, avaient donné l’ordre aux ambassadeurs de la république de faire à tout prix la paix avec l’Eglise. Un dimancbe matin, on reçut la branche d’olivier, et les lettres des ambassadeurs, annonçant que la paix avait été enfin conclue au prix de 250,000 florins. Les prieurs se rendirent sur la galerie de la place; ils lurent à haute voix les lettres, qui causèrent une joie immodérée au peuple. Le soir, toute la ville s’illumina; cette fête fut la dernière qui précéda le bouleversement de Florence.

Les choses en étaient là lorsque la Seigneurie fut instruite qu’une nouvelle émeute se préparait. Un certain Simoncino était désigné comme membre de la conspiration. Les prieurs le firent immédiatement comparaître. L’un deux le conduisit dans la chapelle; après l’avoir fait mettre à genoux, il l’interrogea en face du crucifix.

Simoncino révéla tout ce qu’il savait : Que des réunions secrètes avaient eu lieu dans un hospice, qu’il avait été convenu d’appeler le peuple aux armes, à l’heure des vêpres. Interrogé sur le but de la conspiration, il répondit que les ouvriers voulaient désormais être affranchis de la sujétion des patrons et des fabricants, qui les frustraient de la meilleure part de leurs salaires, et leur payaient à grand’peine huit un travail qui valait douze. 11 ajouta que les petits métiers réclamaient des consuls, une part dans le gouvernement, et, par-dessus tout, une amnistie générale pour les violences passées. Il désigna par leurs noms les chefs de la conspiration parmi lesquels se trouvèrent plusieurs des bourgeois déclarés suspects; le nom qui excita le plus d’attention fut celui de Sylvestre Wédicis.

Dès les premiers aveux, la seigneurie eut recours à

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de nouvelles précautions défensives. Des ordres furenl expédiés pour faire arriver à niarriies forcées toutes les forces dispoftihles sur le territoire de la République. On écrivit particulièrement aux comtes (îuidi, et, dans la montagne, aux communes de San Miniato, de San Gimigiano, de Prato, de Pistoie, d’envoyer sur-le-champ le plus de monde que l'on pourrait.

En outre, il fut décidé, que pour arracher de nouveaux aveux à Simoncino, on le soumettrait à la torture; résolution qui fut exécutée sans délai, ha plupart des salles étant encombrées, les seigneurs s’avisèrent de faire subir la torture au patient en plein air, dans la cour du palais. Et voici ce qui arriva de cette sorte de publicité irréfléchie donnée à la torture. Dès les premiers gémissements que la douleur arracha au supplicié, ils furent entendus par un ouvrier, qui à ce moment même était occupé de racr commoder l’horloge du palais. Cet homme s’élança, se fit jour à travers les gardes. Avec la pitié furieuse qui, chez les hommes du Midi, a été presque toujours l’occasion des révolutions, il se précipita dans la rue en criant : « Aux armes! priori fanno carne! Les prieurs font de la « viande! Armez-vous, sinon vous êtes morts. » D courut dans l’église del Carminé et sonna le tocsin. En quelques moments, toutes les cloches de Florence répondirent à ce signal.

Au plus fort de la tourmente, les prieurs se décidèrent à faire interroger Sylvestre Médicis. 11 savait qu’il avait été dénoncé par Simoncino. L’interrogatoire auquel il .s’attendait ne pouvait déconcerter en rien cet homme aguerri à toutes les ruses de la bourgeoisie florentine. Il commença par déclarer que les suspects étaient venus en effet lui confier leurs projets, mais qu’il les avait repoussés comme funestes à l’État. 11 était d’ailleurs certain de se

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faire absoudre par un mot de mépris jeté sur ceux qu’on voulait lui donner pour complices. « Je n’ignore pas, « ajouta-t-il, qu’il eût mieux valu vous révéler à l’instant « même ce que je savais. Mais le peu d’importance cfe co.s « gens me fit dédaigner de vous parler de leurs menées.» lies prieurs s’empressèrent d’absoudre un homme qu’ils tenaient pour le chef de la révolte. 11 eût été trop dangereux de confondre dans un même châtiment la bourgeoisie encore incertaine et le peuple qui, de nouveau, prenait les armes.

Déjà la foule, réunie sur la place, lançait une pluie de pierres et de flèches contre les fenêtres du palais. Le peu de soldats que le gouvernement avait pu rassembler, pressés, intimidés par le peuple, regardaient et demeuraient immobiles. Pas un des gonfaloniers n’était venu au secours des seigneurs, malgré ce qui avait été ordonné; l’inertie des hommes d’armes encourageait la foule ; elle se mit à crier : « Rendez-nous les hommes « que vous avez arrêtés. » Le gouvernement céda encore à cette injonction, en dépit de ceux des prieurs qui répondaient : « Rendez-îes en deux morceaux. » Le gonfalonier insista pour que les prisonniers fussent relâchés; ils le furent.

Quand les bourgeois virent que les chefs des troupes refusaient d’obéir aux messagers de la seigneurie, alors, qui, par amour, qui, par force, qui, par peur, tous suivirent les insurgés. Ils grossirent, bientôt, d’une manière extraordinaire. Car beaucoup de gens de la cla.sse moyenne se mêlaient à la foule du peuple et feignaient de lui obéir, espérant ainsi se faire protéger eux et leur famille. Signe certain de victoire! on voyait des chevaliers guelfes de la grosse bourgeoisie qui se faisaient cas.ser leurs éperons d’argent sur les places et se proclamaient, après cela.

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clievaliers du petit peuple. Chose plus étrange! des hommes flétris du titre de grands, pour crimes publics ou privés, se jetaient avec fureur dans les rangs de la plèbe. Pour récompense de leur zèle, ils ne demandaient que de redevenir hommes du peuple.

Le but de tous les efforts des ouvriers fut longtemps la bannière du gonfalonier de justice, appendue à la fenêtre. de l’exécuteur. Ils finirent par s’en emparer, et l’on remarqua que rien ne put arrêter leur fièvre d’incendies, dès qu’ils furent maîtres de celte bannière. Il leur semblait qu’ils tenaient dans leur main la justice de Dieu. Ils allaient, déployant ce drapeau, sur les places, devant les palais condamnés; et ils ne se retiraient pas avant que les toits de ces palais ne fussent tombés en cendre. Le pillage des joui's précédents avait provoqué chez eux un vif sentiment de honte. A mesure que le soulèvement devenait plus politique, la discipline s’établissait dans le désordre. L’incendie se régularisait ; il devenait un moyen officiel de gouvetnement : les insurgés abattaient des rangs entiers de maisons pour couper le feu et isoler les quartiers condamnés. Quand ils approchaient d’une maison pour la brûler, ils commençaient par transporter sur les places tout ce qu’on pouvait enlever, draps, tentures, argent, joyaux ; ils en formaient un monceau et ils y mettaient le feu. Deux potences avaient été élevées pour pendre les pillards; la faim même n’était pas acceptée comme excuse. « Je vis, dit Marchionc Stéfani, un « homme qui avait pris un morceau de viande recevoir « d’un autre un coup de lance dans les épaules, parce « qu’il refusait de le jeter dans le feu'. »

Au milieu des palais incendiés sur les deux rives de l’Arno, le fleuve, couvert de débris, charriait des flammes. Les cloches ne cessaient de résonner dans la multitude

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des églises et des couvents. A cela s’ajoutait un soleil In ûlant qui augmentait le vertige'. On entendait des voix qui ne cessaient de crier : Feu et sang! Dans une ville en proie à la guerre civile, il y a des intervalles effrayants de foule et de solitude. Là où n’est pas le combat, est un silence de mort ; car les partis opposés sont mutuellement enchaînés par la terreur dans tous les lieux où ils ne sont pas aux prises. Entre les hurlements et les silences de glace de son enfer, Dante avait eu la vision anticipée de Florence, telle qu’elle se montra le 21 juillet 1578.

A ce spectacle, il était naturel que la bourgeoisie révolutionnaire commençât de se repentir. Elle ne pouvait s’empêcher de voir que les ouvriers qu’elle avait soulevés étaient résolus à faire servir la révolution au profit du grand nombre. Les métiers ne se contentaient plus de demander des consuls, ils voulaient des prieurs, c’est-àdire le gouvernement. Le petit peuple s’attachait chaque jour davantage à son titre de Peuple de Dieu. De ce moment, toutes tes classes supérieures songèrent en secret à se réconcilier, même celles qui étaient le plus engagées dans la révolte. La plupart des riches avaient fui dans les campagnes; les gros marchands avaient envoyé leurs marchandises dans les forteresses, jusques à Pise et à Bologne. (!eux des riches qui étaient restés dans la ville avaient des correspondances clandestines avec ceux du dehors. Ils faisaient répandre toutes sortes de bruits dans la campagne, pour e.xciler les paysans contre les ouvriers ; surtout, ils répétaient que ceux-ci voulaient incendier et piller les champs, tuer les vieillards et les honnêtes gens, raser une partie de la ville, se retrancher dans le reste, puis vendre les ruines à l’enchère, et se retirer à Sienne, pour y jouir en paix de leurs déprédations.

Par un singulier esprit de chevalerie qui n’était alors

éiranger à aucune classe, ruais qui, dans cette occasion, avait pour motif inunédial le besoin de se former une milice, la première chose à laquelle pensa le petit jreuple fut de créer et d’armer des chevaliers ; il voulut que le premier fût Sylvestre îlédicis. Après Ulédicis, les principaux de la bourgeoisie plébéienne reçurent la même dignité. Sur soixante-huit de ces chevaliers de rémeute, deux seulenîent appartenaient aux petits métiers, tant était grande encore leur confiance dans les chefs des arts nobles. Au reste, quiconque se refusait à l’élection était menacé de l’incendie; on .s’emparait de sa personne; on le portait sur la place ; de gré ou de force, il recevait l’accolade du petit peuple. Quelquefois, au milieu de cette confusion, le même homme était, au même moment, caressé et châtié. Tel dont la maison était brûlée, était malgré lui fait chevalier.

Pendant ce temps, la solitude augmentait autour des membres du gouvernement. Tout ce qu’ils tentaient se retournait contre eux. Dans leur désespoir, ils avaient envoyé Sylvestre de Médicis, Benoist Alberti pour apaiser le tumulte ; ce sont eux qui l’excitaient. Les chefs des milices avaient reçu de nouveau l’ordre de se réunir devant le palais. Nul n’obéit, ni aux ordres, ni aux prières. Tous répondirent qu’ils soutiendraient l’assaut dans leurs maisons, mais que s’ils descendaient dans la rue, ils ne pourraient rien contre la fureur du peuple. Bientôt, il ne resta plus aux prieurs que l’enceinte du palais. Ils employèrent la nuit à s’y fortifier; ils se fournirent de vivres pour un long siège. Ils firent amasser des pierres dans les étages supérieurs, avec l’intention de se défendre vaillamment, et de mourir plutôt que de se rendre ; résolution qu’ils furent loin de tenir, comme on verra bientôt.

Dès le matin du 21 juillet, les insurgés, partagés en

associations et précédés de leurs bannières, vinrent livrer l’assaut au palais du podesta. Le combat dura plus de deux heures; il finit par la victoire des métiers. Ce succès calma leur colère. Sitôt que le palais fut entre leurs mains, les ouvriers firent savoir à la Seigneurie qu’elle eut à leur députer deux gonfaloniers et deux des douze, auxquels ils avaient l’intention d’adresser les réclamations qui leur paraissaient justes et raisonnables. Ces demandes étaient nombreuses ; en voici les points principaux :

1® Que l’art de la laine ne fût plus soumis à la juridiction de juges étrangers;

2“ Que les teinturiers, barbiers, cardeurs, serruriers, chapeliers, etc., eussent des consuls et deux prieurs ;

3“ L’abolition de la rente des fonds empruntés par l’Etat, et le remboursement du capital en douze années;

4® Que nul du petit peuple ne pût être poursuivi pour une dette moindre de 50 florins;

5® La progression de l’impôt;

G® Une amnistie générale ;

7° L’abolition de la peine des membres. Pour mieux en finir avec la peine de mort et la torture, ils recherchèrent le chevalier du guet, dans la retraite où il se tenait caché. Ayant fini par le découvrir, ils le pendirent sur la place des Prieurs; après quoi ils mirent en lambeaux son cadavre. Leur plus grande cruauté s’exerça sur le bourreau. C’est à lui qu’ils firent expier tous les homicides que la loi avait commandés.

Le travail ayant cessé dès le premier jour, il fallut recourir à des moyens extraordinaires pour faire vivre le peuple. Ce furent des distributions de blé sur gages; une remise d’un tiers de l’impôt aux campagnes ; enfin, une contribution de guerre sur les biens des ennemis de la Révolution, quelque nom qu’on leur donnât : suspects.

avertis, décrétés, confinés, exilés, briseurs de bans, rebelles; sospetti, ammoniti, confinali, nibetli; car aucune langue n’est plus ricbe et plus souple que l’ilalienne, quand il s’agit d’envelopper et de frapper tous les membres d’une faction ennemie.

Au bruit des clameurs de la foule qui montaient jusqu’au ciel, ces réclamations furent portées par les syndics des arts et du petit peuple devant les membres de la Seigneurie. Étourdis par le tumulte, à demi ctoulTés par la chaleur, ceux-ci les admirent sans débat; elles furent votées de même, en silence, dans le grand conseil; ce qui fil croire un moment que les choses allaient s’apaiser et que la foule déposerait les armes.

Mais il suffit d’un bruit qui commença à circuler, pour réveiller hfienlôt toutes les colères. Le peuple et les métiers apprirent que des troupes à pied arrivaient de Valdinievole et de Pistoie. Ils signifièrent sur-le-champ aux Seigneurs que si ces troupes ne rebroussaient chemin, ils les brûleraient eux, le conseil et tout le pays. Ces menaces appuyées des cris qui s’élevaient alors de tous les points de la ville, décidèrent les membres de la Seigneurie à donner aux troupes l’ordre de se retirer.

De concessions en concessions, le moment était venu où le gouvernement devait achever de disparaître. Après le vote du conseil, un des prieurs que la terreur avait jusquelà empêché de parler, Guerriante Watteo Marignoli, se leva subitement de son siège; sur un faux prétexte, il se hâta de sortir du palais. En le voyant passer, le peuple et les métiers se mirent à crier : « Qu’ils descendent tous ! nous ne voulons plus de seigneurs ! »

Thomas Strozzi entra alors dans l’assemblée et fit connaître les résolutions du peuple. A ce moment d’angoisse, les membres de l’assemblée pleuraient; ils se tordaient les

mains , ils se frappaient la tête sans savoir quel parti prendre. Au dehors, le tumulte ne faisait qu’augmenter; la foule menaçait, si les seigneurs ne sortaient, d’aller prendre leurs femmes et leurs enfants pour les massacrer sous leurs yeux. Benoist Alberfi annonça que le peuple et les métiers exigeaient que deux des leurs fu.ssent introduits dans le conseil; ce qui fut immédiatement accordé. Bientôt, la foule changea d’avis; persuadée qu’elle ne pouvait, dans aucun cas, se lier à des gens qu’elle avait si mortellement offensés, elle exigea que tous sortissent surle-champ. Deux hommes seulement refusèrent d’obéir : Alamanno Acciajuoli et Nicolas Lapo del Nero. Ils eurent la fermeté de déclarer que chacun était libre de partir; que, pour eux, ils entendaient ne sortir à aucun prix de l’enceinte du palais. '

Le gonfalonier, cœur vil, pleurait sur sa femme et sur son fils. Les autres seigneurs semblaient morts et glacés, car ils se sentaient abandonnés de tout le monde. Ceux qui pouvaient leur faire parvenir des avis leur disaient : «Au nom de Dieu, sortez! sinon vous êtes morts! Les « troupes qui sont en bas, dans la salle, ne sont pas pour « vous, mais contre vous. » On ne voyait plus ni massiers, ni varlets, ni greffiers. Les seigneurs erraient çà et là, éperdus, dans les salles. Le premier qui eut l’infamie de se retirer fut le gonfalonier. Bientôt après, Alamanno Acciajuoli et Nicolas Lapo, sortant de leurs chambres pour entrer dans la salle d’audience, ne trouvèrent plus personne de leurs collègues. Ils se tinrent pour morts. Ils finirent par remettre les clefs des portes aux délégués des petits métiers.

A peine les seigneurs furent-ils sortis, que le peuple entra en foule dans le palais. Un ouvrier cardeur, Michel Lando, marchait en tête; il portait alors la bannière de

justice, la même qui avait été enlevée de la maison de rcxocutenr. 11 était sans chausses, ]>ieds nus. Les premiers qui avaient pénétré avec lui dans la salle le proclamèrent, au nom du peuple, gonfalonier de justice et seigneur.

Michel Lando s’empara du commandement avec une rare présence d’esprit. 11 réunit les délégués des métiers et se lit d’abord confirmer par l’élection l’autorité qu’il tenait en partie du hasard; sa seconde pensée lut de se débarrasser de l’entourage déjà incommode des hommes qui venaient de le proclamer. Au lieu de se faire une force de leur concours, il ne songea qu’à les disperser; il prit pour prétexte de les envoyer à la recherche de quelques hommes désignés à la haine publique. La foule saisit avidement l’amorce; elle mit un zèle passionné à se séparer et abdiquer.

Le système par lequel l’ouvrier Michel Lando crut guérir les maux de Florence était simple jusqu’à l’ingénuité. Pour concilier tout le monde, il crut qu’il suffirait de distribuer les magistratures, par portions égales, entre les nobles, les bourgeois et le peuple. En diminuant la victoire des petits métiers, son espoir était de la faire accepter des grands; il partit de cette idée première que plus la révolution se ferait humble devant ses adversaires, plus elle désarmerait leurs rancunes. Cette idée se trouva entièrement fausse ; elle ne satisfaisait ni les classes supérieures ni les inférieures; dès lors, elle eut pour résultat la ruine des Ciompi.

On croit communément que les hommes nouveaux, quand ils saisissent par hasard le pouvoir, sont enclins à tout pousser à l’extrême. Le plus souvent, ils sont étonnés de leur succès et ne songent qu’à se le faire pardonner. D’autres fois ils sont dupes d’une infatuation propre aux

parvenus. Ces hommes se persuadent aisément que le monde est trop heureux de les voir surgir de la poussière; ils ne prennent d’aulre précaution contre l’ordre ancien, que de s’étaler dans la création et de sourire au soleil.

Michel Lando appartenait à la première de ces classes d’hommes. Son audace s’était épuisée à occuper le pouvoir; il ne lui en restait plus pour l’exercer. Au lieu d’user des ressources que la révolution avait mises en ses mains, il se fit un devoir de les désorganiser; faute de savoir s’en servir, son autorité l’effraya. 11 chercha des appuis de tous côtés, principalement chez ses adversaires. Sa faiblesse lui fit croire qu’il était généreux envers ses ennemis, quand il avait peur d’eux. Plus avisés, ceux-ci ne se trompèrent pas sur le principe de sa clémence; ils en profitèrent sans lui savoir gré d’une magnanimité qui, selon eux, pouvait bien cacher quelque manque de cœur.

D’ailleurs, Michel Lando ne s’était pas oublié dans la distribution des faveurs publiques. Outre la magistrature de justice qui ne devait durer que deux mois, il s’était fait donner la charge de podesta pour un an. De plus, dans un esprit de prévision qui peut paraître sordide, il s’était attribué une rente de cent florins, avec la dignité de chevalier, armoiries, targe et haubert. De son côté. Sylvestre Médicis ne resta pas moins fidèle au caractère mercantile qui, dans la bourgeoisie florentine, était inséparable même de l’héroïsme. 11 se saisit d’un gage important, de la rente des loyers des boutiques qui occupaient alors le vieux pont. Divers autres avantages de ce genre furent accordés à plusieurs des amis de la plèbe.

Il sembla néanmoins au peuple que Michel Lando lui faisait une trop faible part dans les réformes, et que la plupart s’accomplissaient au seul profit de la grosse bourgeoisie. Les petits métiers n’eurent pas la peine de re-

prendre leurs armes, ils ne les avaient pas déposées. Ils se rassemblèrent de nouveau, bannières déployées, sur la place du palais, exigeant que les nouveaux magistrats quittassent immédiatement leurs fonctions.

Indigné de l’audace de ses partisans de la veille, Michel Lando protesta d’abord contre eux; puis, espérant les ramener par des paroles, il les engagea à poser les armes, sur la déclaration qu'on pourrait accorder aux prières ce qu’il serait déshonorant d’accorder à la force. La foule insista; il offrit de déposer ou sa dignité de magistrat ou celle de chevalier; il finit par attester qu’il se contenterait de cette dernière. ,

Rien ne satisfit les insurgés qui déjà se croyaient trahis; ils voulurent tout lui ôter. Le petit peuple perdit un moment de vue ses emiemis naturels, grands, nobles, gros bourgeois, guelfes. Il ne vit plus, il ne poursuivit plus que l’ouvrier Michel Lando, usurpateur et traître. L’acharnement contre lui devint tel, que bientôt les petits métiers mirent toute leur victoire à détruire leur chef, sans s’inquiéter si, du môme coup, ils ne risquaient pas de se détruire eux-mémes. La riche bourgeoisie qui se croyait perdue respira; elle se rallia sur-le-champ, derrière la bannière de Michel Lando.

Dans son désespoir, le peuple des Ciompi, de plus en plus persuadé qu’il était livré, s’éloigna du palais; il alla se retrancher dans l’enceinte de l’église de Sainte-Marie- Nouvelle, aux pieds de la madone de Cimabue. Là, soit l’impression des lieux, soit la solennité du moment, une angoisse religieuse s’empara de lui. Près de recommencer la lutte contre son propre chef, il voulut de nouveau s’assurer du bon droit. Dans ce déchirement, cette foule ingénue demanda au prieur de Sainte-Marie qy’on lui envoyât de bons frères pour lui fournir les consolations de

\'âme et du corps; elle espérait trouver en eux une lumière qui pût la guider.

Le religieux, demeurant étranger à l’exaltation politique qui inspirait ce langage, ne le comprit même pas; il répondit qu’il n’avait point de frères pour ce que la foule demandait, et qu’il fallait d’abord qu’elle se consolât elle-même. Quelques moines finirent cependant par arriver. Au lieu des lueurs célestes que la multitude implorait, ils ne lui apportèrent que des paroles vagues et vulgaires. Le peuple les interrompit, et chereba son salut en lui-même. 11 se nomma huit chefs pour diriger ses mouvements. Ces chefs décidèrent qu’il y aurait, à l’avenir, huit délégués des métiers, adjoints à la Seigneurie, et que nulle délibération ne serait prise sans leur aveu.

Ces résolutions arrêtées, ils envoyèrent deux des leurs les signifier à Michel Lando, à Sylvestre Médicis et à la Seigneurie. Par un dernier effort de conciliation , les prieurs avaient arboré à la haie les bannières de toutes les associations des métiers aux fenêtres du palais. Us demandèrent, eu signe de paix, la bannière desCiompi; ceux-ci la refusèrent. lueurs envoyés ne se contentèrent pas de reproduire les paroles dont ils avaient été chargés; mais, entraînés par la colère , ils reprochèrent violemment à Michel Lando ce qu’ils appelaient sa trahison. Lui, homme du peuple, à peine avait-il touché aux honneurs, qji’il livrait ceux de sa classe au bon plaisir des hommes riches et puissants! Les prieurs ne furent pas épargnés davantage.

Michel Lando ne put entendre sans indignation ces reproches. Cependant il eut assez de sang-froid pour n’en rien montrer d’abord. Il se retira un moment, saisit ses armes, puis.rentra en criant : c Où sont-ils les traîtres? » Il les atteignit sur l’escalier. Sa fureur était telle, que ses

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premiers coups tombèrent par mégardesur un moine qui apportait un broc de vin. Puis, reconnaissant les envoyés, il tourna contre eux son épée; il les blessa grièvement, et les fit retenir prisonniers.

Ce fut le signal d’un soulèvement général. Au bruit des cloches, le petit peuple s’élança pour forcer le palais de la Seigneurie. Mais les circonstances avaient changé. Les classes inférieures s’étaient divisées; déjà un grand nom- * bre de bourgeois guelfes, revenus de leur peur, s’étaient rangés autour de Michel Lando et l’appelaient leur sauveur. Il monta à cheval ; la bannière de la justice à la main, il les entraîna à sa suite, au-devant des insurgés.

Le hasard fit que les deux partis prirent des rues dilTérentes; ils, ne se rencontrèrent pas. Michel, ayant rebroussé chemin, arriva sur la place au moment où ses adversaires venaient de l’occuper. Il attaqua sur-le-champ ceux qui la veille étaient ses amis. La défaite des Giompi fut complète.

Comme il arrive après chaque déroute, le bruit se répandit que les vaincus s’étaient ralliés. Michel Lando fit de nouveau sonner le tocsin. Des hommes d'armes fouillèrent les rues. Les Giompi profitèrent de la nuit pour sortir de Florence. (]eux qui les poursuivaient, affamés par plusieurs jours de disette, se répandirent dans les vignes des environs de Florence, pour se rassasier de raisins, et donnèrent ainsi à la plupart des fuyards le temps de se disperser. 11 n’y eut que peu de morts; le sang qui coulait dans les révolutions n’était alors versé que par le bourreau.

Ainsi fut brisée la démocratie italienne. Le petit peuple, se retournant contre le petit peuple, détruisit sa propre victoire. Michel fut effrayé delà révolution qu’il avait faite.

Il s’empressa de relever ses adversaires, de les appeler à

partager avec lui le gouvernement de l’État. Il crut établir le règne de l’équité en effaçant la différence des vainqueurs et des vaincus. Mais ces naïves intentions allaient directement contre le génie national de l’Italie au moyen âge. En introduisant dans le gouvernement les ennemis de la démocratie, Michel Lando n’établit pas pour cela un gouvernement de justice; il ruina la démocratie par ellemême.

Soit manque de confiance en ses forces, soit impuissance réelle de former une société régulière, le petit peuple n’osa faire ce qu’avaient fait avant lui la bourgeoisie et la noblesse, exclure de la cité ses adversaires naturels; il imagina d’inaugurer une ère de fraternité que tout repoussait. Autant par générosité que par faiblesse, il désobéit à la loi vitale des États catholiques italiens, la proscription, l’inimitié irréconciliable, l’intolérance. Par là, s’il montra qu’il était plus près que les autres de l’idéal chrétien, il fit voir en meme temps qu’il ne comprenait rien aux conditions réelles de la vie politique du moyen âge. Il conquit le ciel, il perdit la terre. Encore une fois Abel donna la massue à Caïn.

Loi qui domine tontes les révolutions sociales de l’Italie. L’ouvrier Michel Lando, une fois vainqueur, n’ose user de la victoire; il la cède à un homme des classes riches, à Sylvestre Médicis, et fonde ainsi, sur l’élévation imprévue du peuple, l’éternel asservissement du peuple. Que restet-il de la journée des Petits-Métiers? ün nom qu’ils font surgir et devant lequel ils s’elTacent; le germe d’un pouvoir absolu ; le nom des Médicis.

Dans chacune des révolutions des peuples catholiques du midi de l’Europe, ces deux hommes apparaissent à Gènes, à Pise, à Sienne; partout un Michel Lando et un Sylvestre Médicis ; partout le petit peuple ingénu, et le

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bourgeois anobli et rusé. L’issue est toujours la môme. Le peuple disparaît dans son triomphe ; à sa place surgit un maître. Après 1378, les Médicis, comme après 03, Napoléon.

Les hommes du parti vaincu, c’est-à-dire de la grosse bourgeoisie, avaient soudainement repris courage, depuis que Michel Lando avait témoigné ne pouvoir se passer d’eux. Leur audace croissant d’heure en heure par l’impunité, ils s’assemblèrent, dès le 1" septembre, sous les fenêtres du palais. Aux cris répétés ; aux armes, à bas les ciompi! ils déclarèrent qu’ils ne souffriraient pas qu’un seul homme du peuple fit plus longtemps partie du gouvernement. La Seigneurie s’empressa d’obéir à ces réclamations ; elle ôta la magistrature à deux ouvriers, Tira et Baroccio. A leur place, elle mit deux hommes de la grosse bourgeoisie. H fut décidé, en outre, qu’on ne laisserait subsister que deux des associations nouvelles, à savoir celles des teinturiers et des tailleurs. Cette résolution excita un vif mécontentement dans les arts majeurs. -Mais, de crainte de provoquer un nouveau soulèvement, ils s’en tinrent là, sentant bien que le moment n’était pas encore venu de tout reprendre à la fois.

D’ailleurs, sur celte pente, il était assez évident qu’on ne s’arrêterait plus. On commença par abolir le droit de suffrage du petit peuple et par ôter leurs offices à tous les ouvriers des arts mineurs. Seulement, pour conserver quelque apparence, Michel Lando fut maintenu un peu de temps encore dans sa charge. Par un reste d’illusion, il rendit aux classes supérieures l’immense service de couvrir de son nom d’artisan les représailles de l’oligarchie.

D’abord, elle feignit de se contenter d’exclure la plèbe, au pi-olit des arts moyens. Bientôt il fallut en revenir sim- IV. 13

pleincnl au système traditionnel des Étals italiens, le terrorisme. Un tribunal contre-révolutionnaire fut établi, pour châtier d’avance le parti populaire de ses crimes à venir. Alors la grosse bourgeoisie se chargea de donner au peuple, à son dam, une leçon de gouvernement; et il est certain que, par l’insulte, par la moc^uerie, par le mépris, par l’opprobre, par la confiscation, parla ruine, par l’exil, par la prison, par la misère, par la faim, par le feu, elle enseigna à ses ennemis l’art de se délivrer d’une faction gênante, d’une classe incommode, ou même d’un peuple tout entier, en tarissant l’avenir dans ses veines. Iæs deux délégués du peuple que Michel Lando avaient blessés furent envoyés les premiers à l’échafaud. Ils inaugurèrent, mourants, l’ère des supplices, que l’on prit soin, selon l’expression italienne, de rafraîchir à des époques marquées d’avance.

Kn Italie, les échafauds, et surtout les proscriptions, n’eurent pas, comme en d’autres pays, le caractère d’une violence passagère. Ils se changèrent en institutions permanentes. Le sang-froid que mit la bourgeoisie à exténuer le petit peuple, fut incomparable ; et ni le courage, ni même la force de corps du peuple maigre, ne se relevèrent de ce lit de torture, de ces pro.scriptions en masse, de ces effusions de sang, versé goutte à goutte, lentement, systématiquement, avec un art calculé où la passion semblait n’entrer pour rien.

De ce moment, il est telle chronique, par exemple, celle de Marchione Stépbani, dont chaque chapitre n’est plus qu’une liste de proscriptions et de condamnations à mort. Tout ce qui avait Irempé, de près ou de loin, dans les intérêts de la plèbe, tout ce qui lui avait donné un vote, un gage, une sympathie, un encouragement, fut purifié par l’exil ou par le fer. Georges Scali paya l’un des

premiers, de sa tête, l’alliance qu’il avait formée, au nom des grands métiers, avec les petits.

L’espérance revint alors, même à ces anciens nobles qui, depuis si longtemps, avaient été privés de tout droit aux fonctions publiques. De la résignation la plus humble, ils passèrent aux plus extrêmes prétentions; ils crurent que le jour était venu de reconquérir tout ce qui leur avait été enlevé.

Au milieu de tant de partis opposés que l’on croyait détruits, et qui reparaissaient pleins de la vie qu’ils avaient ôtée au peuple, de nouvelles luttes à main armée ensanglantèrent les rues. Les classes inférieures avaient été trop humiliées, et, d’ailleurs, elles avaient la veine trop épuisée pour proliter sitôt des divisions de leurs adversaires. Maté par la noblesse et par la bourgeoisie, le petit peuple mit plus de deux siècles à panser sa plaie, que, d’ailleurs, on ne laissa plus jamais fermée.

Le moment vint enlin de frapper Michel Lando. Les partis qu’il avait sauvés ne purent souffrir qu’il restât dans Florence. C’était une humiliation trop intolérable pour eux que la vue de cet ouvrier qui avait été un jour leur maître. Tant de clémence, tant de commisération ingénue ne le protégèrent pas. Il fut exilé par ceux qu’il avait non-seulement épargnés, mais relevés. 11 mourut à Chiozza dans l’opprobre. Grande leçon pour ceux qui, en des temps corrompus, se hâtent de rendre à des adversaires la force que la Providence leur a ôtée. Bien souvent, se croyant magnanimes, ils ne sont que débonnaires. Honnêtes gens sans grandeur, sans génie, qui servent à perdre ce qu’ils voudraient sauver. Chargés, un jour, du fardeau des destinées humaines, ils se sentent trop faibles pour les porter, et se remettent de ce soin à l’ennemi qu’ils avaient charge de détruire. L’histoire ne sait quelle

place leur donner; elle ne pourrait voir en eux des traîtres, puisqu’ils se frappent eux-mêmes, ni des héros, puisqu’ils travaillent contre leur propre cause. Dans leur vertu, il y a une faiblesse qui la déshonore, et dans leur faiblesse, une vertu qui la rachète. Quoi qu’il en soit, ils sont punis de leur médiocrité comme d’un crime; car, rien de plus immoral que de laisser croire que la vertu est un obstacle pour les bons, une commodité pour les méchants.

Une lumière terrible jaillit des palais incendiés de Florence. La révolution des Ciompi fit le tour de l’Italie. I.æs ouvriers de Sienne, les Lazzares de Naples, les Capette de Gênes eurent chacun aussi leur journée; par des causes analogues, ces victoires du peuple finirent toutes par l’anéantissement du peuple.

Le premier effet de la panique qu’elles avaient produite fut de réconcilier les grands et les riches, les nobles et les bourgeois. Ces deux grands partis, qui avaient rempli de leurs luttes les temps précédents, se rapprochent et SC confondent en se dénaturant. 11 se fait, peu à peu, dans l’histoire de ces cités, un silence précurseur de l’asservissement et de la mort.

Second résultat qui rentre dans le premier. Les gros bourgeois guelfes, auparavant la tête du parti plébéien, changent brusquement de système. Les mêmes hommes, qui avaient visé à la popularité, deviennent les ennemis les plus ardents, les plus obstinés du peuple ; et cette conversion subite de la bourgeoisie, et du parti guelfe aux doctrines d’asservissement est le fait important de la fin du quatorzième siècle. Depuis ce temps, tous les mots de la langue politique prennent un autre sens; toutes les bannières, une autre couleur. Il s’opère comme un grand changement de front dans chaque parti. Pour qui n’oh-

serve pas ce renversement, l’iiistoire demeure une énigme indéchifIVable.

L’effet le plus apparent fut de tremper dans le sang de la guerre civile la popularité des Médicis. Sylvestre avait enfoui ce nom sous la cendre des palais; Cùme l’en fil sortir avant que la rouille s’y fût attachée. Ce qui avait été salué du peuple comme un gage d’indépendance, devint, encore une fois, une cause d’éternelle servitude.

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