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Dans ces termes, quel a été son choix? Elle n’a pu ni les réunir ni les concilier; elle les a tour à tour préférés; et c’est en quoi surtout diffèrent chez elle le moyeu âge et la renaissance.
Au treizième siècle, au temps de Dante, l’idéal de l’Italie est tout italien; il est étroit, enchaîné à la commune; mais, du moins, il est fécond dans son patriotisme; il est passionné, il vit. Maintenant, considérez quel travail s’accomplit pendant le quinzième siècle; cetle époque si vide en apparence aboutit à un immense résultat historique; elle change l’idéal du génie italien.
Encore une fois, l’ancienne question se présente : la patrie ou le monde; et la réponse est l’opposé de celle qui avait été faite dans le passé. Le génie italien met tout son effort à s’effacer lui-même, à s’ensevelir, pour ne laisser subsister en lui que le génie de l’humanité.
Voyez ces savants, ces philologues chevaleresques, un Poggio, un Jean de Ravennes, un Laurent Valla, un Filelfo, un Aurispa, ces héros de l’érudition, qui souvent, au péril de leurs corps, vont explorer la dépouille de Constantinople pour rapporter un manuscrit. De quelle nation sont-ils? à peine s’ils s’en souviennent. Ils prennent un nom latin; ils ne sont plus ni Vénitiens ni Lombards. Et le cortège qui entoure la dynastie naissante de Côme de Médicis, les Pic de la Mirandole, les Landini, Marsile Ficin, qui chante les hymnes d’Orphée en s’accompagnant de la lyre, à quelle nation se rattachent-ils? Ils ne sont plus Florentins, ils sont habitants de la cité de Platon, citoyens de l’humanité.
Les œuvres de ces hommes n’ont pas une originalité frappante; et pourtant ils aboutissent à un grand résultat qui leur est commun à tous; ils brisent la tradition du vieux génie italien; ils révèlent un nouvel idéal, qui, plus
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(Hendu que l’ancien, sera réalisé par les artistes et les écrivains du seizième siècle. Comme cet idéal ne représentera pas seulement la nation italienne, le cosmopolitisme y trouvera son expression complète; l’art des Léonard de Vinci, des Michel-Ange, des Raphaël ne sera plus l’art de l’Italie, mais de l’humanité moderne.
Tout pousse l’Italie du quinzième siècle à ce cosmopolitisme prématuré. C’est le temps des conciles qui se suivent presque sans interruption, conciles de l’ise, de Constance, de Ferrare, de Bâle. Si j'essayais de faire revivre line de ces assemblées, qui tenait tout le Midi en suspens; si je suivais ces délibérations, qui semblent annoncer le long parlement du moyen âge, ces correspondances qui arrivent dé* tous les points de l’Europe, ces discussions tantôt pompeuses, tantôt grossières, vous verriez distinctement comment ritalie, passionnée plus qu’u.n autre peuple pour un pareil spectacle, apprenait à celle école à s’occuper des affaires du genre humain, en oubliant les siennes. Les conciles de Pise et de Ferrare, dans lesquels le nom de l’Italie fut à peine prononcé, ce furent son assemblée constituante et sa convention.
Enfin, pendant que le reste de l’Europe ne vivait que de la guerre, l’Italie, comme on le dit aujourd’hui, désarme. Cette opinion que quelques esprits ont cherché à faire prévaloir de nos jours, que la guerre est un legs de la barbarie, que le temps en e.st fini, que la pensée toute seule doit désormais combattre, ce sentiment est embrassé prématurément par les Italiens; ils donnent les premiers l’exemple de la confiance dans les victoires de l’esprit ; ils convient l’Europe moderne à abandonner la lutte des corps pour la lutte des idées et des intelligences.
Ce n’est pas qu’ils n’eussent retrouvé de hardis chefs militaires. Piccinino, Sforza, Braccio, montraient assez la
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vérité (le ce qu’avait dit Pétrarque, que l’antique valeur n’était pas encore morte dans les cœurs italiens. Mais tel était le mépris général pour la force matérielle, que le champ de bataille ne donnait pas la popularité; cos hommes, qui ailleurs eussent été des héros, durent se contenter des ambitions de l’aventurier. Parce que l’on avait incontestablement l’autorité de la pensée, on crut que l’on dominerait aisément des peuples regardés comme barbares. Satisfaits de diriger les esprits, les Italiens abandonnèrent, comme une occupation inférieure et grossière, à des mercenaires le soin de vaincre.
Nul spectacle plus triste que la Péninsule parcourue d’un bout à l’autre par des condottieri, qui, à chaque instant, se retournant contre ceux qui les payent, sans distinction d’amis ou d’ennemis, dépouillent le pays, avant que tant de villes brillantes, savantes, lettrées, aient songé à se défendre. Comme l’Italie se sentait la reine du monde par la pensée, meme abattue sous les pas de l’ennemi, elle ne sentait pas le généreux dé.sespoir qui accom-* plit des miracles. Elle sut trop tôt que la souveraineté ne lui serait pas arrachée par la défaite; elle s’y accoutuma par avance.
Les incursions périodiques et pacifiques des étrangers à la suite de l’empereur, avaient préparé les esprits i\ la possibilité des invasions. Si elles eussent éclaté tout à coup, le sol italien se serait hérissé naturellement; mais tant de promenades des bandes germaniques avaient accoutumé à ce qui partout est la dernière des infortunes, à la langue, à la voix, au visage de l’ennemi dans le champ, dans la maison paternelle. Pendant des siècles, l’Allemand était venu chaque année en armes s’asseoir au foyer domestique. La place de l’étranger était toujours préparée, et pondant qu’il était là tout avait suivi le cours or-
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(linaire. A peine si les philologues avaient détourné la vue de leurs manuscrits pour regarder passer les avant-coureurs des barbares. Les peintres de Florence, dans les cellule.s des cloîtres, n’avaient pas quitté le pinceau. On n’avait pas vu là, comme en Espagne, une succession de poètes guerriers faire leur éducation dans les batailles! car la guerre, pour des esprits italiens, n’avait plus meme de poésie. Ces combats mercenaires, dans lesquels chacun s’épargnait en épargnant son adversaire, c’était la barbarie sans le danger, sans le courage; la mort même y manquait.
Voilà comment, par la complicité des événements et du génie exclusivement cosmopolite de l’Italie au quinzième siècle, le chemin a été frayé à l’invasion. A cette cause générale de la disparition de l’esprit militaire en Italie, j’en ajouterai une seconde. Dans les guerres politiques, la force des armées est dans runité du drapeau; il faut qu’elles soient engagées toujours dans le même sens; car • c’est une grande erreur de s’imaginer que ces masses d’hommes, qu’on appelle des armées, puissent servir, sans s’énerver, indifléremment toutes sortes de causes, royales ou républicaines; aujourd’hui l’absolutisme, demain la liberté; guelfes le matin, gibelines le soir. Dans ces violents changements de front, il n’est pas d’organisation de fer qui ne s’use, ne s’émousse ou ne se brise. La discipline n’est que l’effet de la tradition ou plutôt de la continuité d’elforts vers un même but, qui est l’àme même d’une armée. Il résulte de cette unité d’impulsion, une force qui ressemble à celle de la loi de gravitation. Or il est arrivé en Italie que les mômes troupes furent successivement employées par les partis les plus opposés ; elles finirent par ne plus savoir pourquoi ni pour qui elles se faisaient la guerre.
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Les mêmes hommes qui luttaient avec fureur au treizième siècle, ne tenaient plus sur aucun champ de bataille au quinzième; il n’y avait plus d’âmes dans les armées. Dès lors, elles refusèrent de se battre. On linirait par revoir (luelque chose de semblable en Europe, si les mêmes armées devaient continuer de servir tour à tour la révolution et la contre-révolution, comme cela est arrivé de nos jours.
L’Italie est, dans le monde moderne, sortie la première de ce que quelques personnes appellent le cercle étroit du patriotisme ; elle s’est confiée sans défense à l’esprit de la civilisation, au génie de l’humanité. Comment riiumanité l’en a-t-eHe récompensée? En la foulant aux pieds.
Avertissement à ceux, qui seraient tentés d’engager leur pays dans un système purement cosmopolite. Tout peuple doit subir l’attraction de l’humanité, mais il doit aussi réagir sur elle; et qui veut se soustraire à l’une de ces conditions, se condamne lui-même à périr.
, Pendant que les armées de Charles VIII, de Léon X, de Maximilien, de François l", de Charles-Quint traversent impunément le pays dans tous les sens, il n’y a plus de patrie italienne; chose incroyable, c’est dans ce moment que s’accomplissent les chefs-d’œuvre de Léonard de Vinci, de Michel-Ange. Les fresques encore humides de Raphaël sont obscurcies par la fumée des soldats qui pillent le Vatican. Il y a une lutte entre les envahisseurs pour détruire, entre les artistes pour édifier et créer. Le commencement du seizième siècle avec ses prodiges qui surgissent de tous côtés, est une protestation du génie contre la mort civile et politique qui s’étend de proche en proche, A l’instant où l’Italie périt, comme si son esprit achevait de se délier des chaînes matérielles et de se révéler par ses œuvres, son art éclate avec le plus de puissance. De toutes paris
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sur les murailles, se soulèvent les merveilles des écoles romaines, florentines, vénitiennes; elles entourent le vainqueur comme des suppliantes; elles combattent à la place des armées.
On a revu une fois dans le monde le développement liltéraire d’un pays s’accomplir sous les pas de l’invasion. La petite cour de Weimar, que l’on a comparée quelquefois à celle des Médicis, lui ressemble surtout parce que le génie de ses écrivains n’a été entravé ni étouffé sous les pas de l’ennemi. Herder, Wieiand, Goethe, Schiller, ont publié leurs meilleurs ouvrages au milieu des armées de Napoléon, de même que Raphaël, Léonard de Vinci et Michel-Ange ont exécuté les leurs à la face des armées.de François 1" et de Charles-Quint. La différence, c’est que l’art allemand, de plus en plus nourri des passions nationales, a (ini par servir de drapeau, quand il n’y en avait plus d’autre; la philosophie elle-même s’est jetée dans la mêlée. On a vu les philosophes, à la veille de la bataille de Leipsick, professer la légitimité de la guerre; les poètes écrire leurs vers sur les cartouches; et il suffirait d’envisager l’art de l’Allemagne avec un peu d’attention, pour s’apercevoir qu’il porte les traces d’une réaction passionnée et fiévreuse.
Au contraire, considérez les œuvres de l’Italie pendant cette période d’agonie : les poêles, depuis Pulci, Boiardo, jusqu’à l’Arioste; les peintres, depuis Pérugin jusqu’à Raphaël, Corrége, André del Sarto, ce Florentin qui meurt l’année même de la prise de Florence. Durant le sac de Rome, le Darmésan peignait encore au moment où les lansquenets entraient dans son atelier. Quelle sérénité! (piel repos chez tous ! Comme on sent que leur idéal est au-dessus de la terre, et que les disputes des hommes ne peuvent l’obscurcir ni le ruiner! Cherchez dans les vierges
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d’Antlréa del Sarfo, de Corrcge, de Raphaël, le Iriste regard de l’Italie esclave, sans tête, violée, dépouillée, lacérée, déchirée, comme parle Machiavel ; vous trouverez le regard du bienheureux qui monte au ciel, non pas le désespoir d’une chute politique.
Venise est abaissée comme toutes les autres villes; qui découvrirait le moindre signe d’affliction, de deuil profond, dans la pourpre du Titien et du Tintoret? En voyant l'éclat orientai des artistes de la ville aux cent îles, qui croirait que l’Orient vient de lui être fermé, et qu’elle a dû le quitter honteusement?
Fuis les orages : cette devise avait été celle de Léonard de Vinci ; elle devient celle de l’art italien lui-même. A mesure que la terre lui manque sous les pas, il plane hors de la région où se forment les tempêtes civiles; les yeux fixés sur l’idéal universel, à peine s’il paraît s’apercevoir que le pays s’écroule, qu’il y a un peuple de moins dans le monde.
Dans le quinzième siècle qui préparait laborieusement les merveilles de la renaissance, l’originalité que nous chercherions vainement chez les écrivains se trouve chez les artistes. Jamais peut-être le culte de l’art n’a paru d’une manière plus naïve que dans ces peintres, ces sculpteurs, ces architectes de la fin du moyen âge, qui aspirent à une forme nouvelle pour répondre à une société nouvelle; la foi, plus puissante, plus naïve chez eux que chez les écrivains, les a longtemps prémunis contre l’imita tiou servile de l’antiquité.
Ils voulaient lutter avec les modèles païens, non pas les copier. Mazaccio, Donatello, Brunelleschi, vont à la recherche des statues, des bas-reliefs grecs, en même temps que les Marsile Ficin, les Filelfe, les Politien vont à la recherche des mànviscrits. Le plus souvent les écrivains n’a-
L’ART DE BIEN MOURIR
percevaient la Grèce qu’à travers les Latins ; les artistes la voyaient face à face; ils la palpaient dans le marbre.
A cela joignez des mœurs qui faisaient de l’art une sorte d’institution de l’Etat. Rappelez-voqs ce concile d’artistes réunis dans Florence de tous les points de l’Europe, peu après le concile religieux. Il s’agissait de décider suivant quel type devait être achevée la cathédrale gothique de Florence : c’était, en d’autres termes, déterminer par le consentement universel quelle forme d’art succéderait à l’art du moyen âge. Le pape de ce concile fut l’architecte Brunelleschi. 11 imposa le modèle transformé de la coupole du Panthéon romain.
En ce moment disparut le génie du moyen âge. Cette coupole romaine, qui après une discussion solennelle des artistes convoqués de toute la chrétienté, s’élève pour couronner l’église gothique, représente le génie du quinzième siècle. Chrétien par la hase, païen par le faîte, ce monument était une révolution ; c’était le génie même de la renaissance qui s’imposait au passé, et, en le couronnant, l'abolissait.