CHAPITRE II
l’art de bien mourir.
• Pressentiment de ruine. Savonarole comparé à Luther. Où cherchait-il le salut? Il veut relever la cité du juste. Réaction contrôla renaissance. La mort mystique d’un peuple. Le Christ roi de Florence. Politique du désespoir. Le moment venu de tuer par la prière. Qu’il faut donner )ui autre héritier à Rome.
La lutte du génie national et du génie cosmopolite, qui disparaît du domaine de l’art, éclate de ^louveau dans
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l’opposition politique de Savonarole et de f.aurent de Mcdicis. Quand tout le monde souriait à cette cour élégante, Savonarole a seul le pressentiment de la chute prochaine de son pays. Loin de se laisser aveugler comme les autres par l’éclat des œuvres de la renaissance, il entrevoit la ruine de l’Italie sous ce manteau éblouissant. Au milieu de la joie universelle et d’un orgueil qui semblait si légitime, une voix convoque le peuple dans la cathédrale, sous la voûte splendide de Brunelleschi. Là, pendant que tous les esprits étaient encore infatués des œuvres accomplies par tant de sculpteurs, de peintres, d’architectes, Savonarole s’écrie :
«Florence, qu’as-tu fait? Veux-tu que je te le dise? « Ton iniquité est comblée; prépare-toi à quelque grand « fléau. Seigneur, tu m’es témoin qu’avec mes frères je « me suis efforcé de soutenir par la parole cette ruine « croulante; mais je n’en puis plus; les forces me man- « quent. Ne t’endors pas, ô Seigneur! sur cette croix. Ne « vois-tu pas que nous devenons l’opprobre du monde? « Que de fois nous t’avons appelé ! que de larmes ! que « de prières! Où est ta providence? où est ta bonté? où « est ta fidélité? Etends donc ta main, ta puissance sur « nous ! Pour moi, je n’en puis plus; je ne sais plus que « dire. Il ne me reste qu’à pleurer et qu’à me fondre en « larmes dans cette chaire. Pitié, pitié. Seigneur! »
. Cette voix fut d’abord entendue. On se réveilla en sursaut. Au milieu des fêtes de la renaissance, il y eut un moment d’effroi. Était-il donc vrai que ce chemin glorieux menait à l’abîme? On voulut un moment revenir en arrière.
Avec la même facilité, la terreur se dissipa. Comment croire que l’on devenait l’opprobre du monde, quand chaque jour s’illustrait par mne merveille du génie hu-
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main? L’Italie brûla son prophète, après quoi tout fut dit. Elle avait reçu les avertissements du ciel et des hommes; elle était restée sourde; il ne restait plus qu’à s’aveugler sur les menaces et à s’ensevelir sous la pompe des arts.
La France lui porta la première le coup mortel dans l’expédition de Charles VIII à Naples; cette conquête sans luttes montra à toute l’Europe l’incurable faiblesse de l’Italie. Dès ce moment le prestige achève de tomber; chacun arrivescomme à un rendez-vous. Après Charles VIH, viennent parle chemin battu Louis XII, François I", les Allemands, les Suisses, les Espagnols. C’est une invasion de barbares dans l’époque moderne.
Le péril pour l’Italie change alors de nature; il ne s’agit plus seulement de la perte de la liberté, ni de luttes sociales entre les riches et les pauvres, entre les bourgeois et les ouvriers. Un plus grand malheur la menace : elle est au moment de perdre, par les armées étrangères, le dernier simulacre de son indépendance.
En présence de ce danger, je vois deux hommes qui y cherchent des remèdes opposés. Ces hommes sont Savonarole et Hlachiavel.
La grandeur de Savonarole est d’avoir senti profondément que, pour sauver la nationalité italienne, il fallait porter la révolution dans la religion même. Tout son système roule sur cette idée* : l’Eglise de Dieu a besoin d’une révolution; elle sera flagellée, puis renouvelée, et l’Italie refleurira après son châtiment. Afin de se délivrer à jamais des despotes, il inaugure le Christ roi de Florence. C’était détruire d’avance tous les genres d’usurpation. Il mettait le crucifix à la place du sceptre, et pensait que personne ne détrônerait son Dieu.
* Eiluzi, Miscellanea, i. IV, j)- 5>»r*.
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Le caractère de Savonarole comme tribun est de dé- [ïOiiiHer l’homme de toute croyance en Ini-même, d’établir que la Ibrce, les armées, les forleresses, ne peuvent rien; que le. mal est trop jirol’ond; qu’il est dan.s Tàme; que c’est l’âme qu’il faut i-elever, réparer, ravitailler; qu’un miracle seul peut sauver le pays, miracle tout intérieur qui suivra le renouvellement de l’Église.
En d’autres termes, le seul moyen de salut est de se résigner. L’Italie politique doit accepter les stigmates de l’invasion, et se régler sur l’imitation de Jésus-Christ flagellé et crucifié. De là les visions du Crucifix sanglant qu’il donne pour armoiries à Florence.
L’Italie doit mourir à elle-même, à l’espérance, s’étendre sur la croix, depuis les Alpes jusqu’à la Calabre, prêter le flanc aux coups de lance des soldats étrangers; prendre, des mains de la France et de l'Allemagne,* le breuvage d’hysope et de fiel. Plus elle descendra volontiers dans cette mort salutaire, plus sa résurrection sera prompte.
J’ai vu aussi, de nos jours, chez des peuples à demi détruits, des hommes insatiables de douleurs, de défailes, de persécutions. Plus eux et leurs nations étaient frappés, plus ils se croyaient près de la délivrance.
Difficilement se figurerait-on l’entraînement de ce mysticisme national, qui renferme à la fois le fanatisme religieux et le fanatisme politique. La différence de Luther et de Savonarole, c’est que, dans leur commune passion pour la réforme, celle du second a son application immédiate dans les lois civiles. La révolulion religieuse de Savonarole entraîne à sa suite l’étahliasement de la république évangélique et l’égalité du riche et du pauvre.
Au milieu d’un ascétisme effréné, vous retrouvez en lui le génie pratique des peuples du Midi. Du fond de sa cel-
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Iule, ce moine est instruit le premier de tous les événements, des bruits de palais, des projets formés par les princes étrangers. Le premier, il signale les dangers qui menacent ; et chacune de ses prophéties s’exécute cà point nommé. 11 avait annoncé d’avance l’invasion de Charles VIII. Après qu’elle est accomplie, représentez-vous l’autorité du moine prêcheur, lorsque, montant en chaire au milieu du peuple éperdu de Florence, il s’écrie :
« 11 y a déjà six ans que je t’ai dit et répété sans relà- « che : O Italie! o Uomel fais pénitence! Tu n’as pas « voulu m’entendre, Italie! tu mourras! quoique tu ran- « ges tes e.scadrons en bataille. Tu le sais, il y a deux ans « que lu disais : Il ne viendra pas, il ne le peut, il n’a « pas d’argent; il est trop jeune. Dieu t’a montré que tu « t’abusais, et que sa jeunesse en savait'plus que ta vieil- « lesse! Tu sais maintenant qu’il est venu, et sans beau- « coup de monde, et tu n’as pu résister. Il arrive; il « passe; il passe, et déjà il a pris un royaume sans tirer « l’épée, et il se relire comme il était venu. Mais je t’a- « vertis, Italie, que le filet n’est pas encore enlevé, et « bientôt reviendra l’oiseleur. Allez! redites-le à Rome; « l’épée reparaîtra bientôt; et je ne dis pas seulement une « épée; mais de toutes les parties de l’Ilalie viendront des « épées; et je ne dis pas dans le fourreau, mais cette fois « l’épée sera hors du fourreau, et le peuple sera diminué. « Le jour s’écoulera silencieux, et l’on n’entendra plus « alors autant de chansons, la nuit, dans la ville de Flo- « rence. »
Ébloui de l’éclat de la renaissance, il voulait surtout faire rentrer son pays dans l’esprit et l’ascétisme du moyen âge. 11 essaye de réveiller les Italiens de leur extase d’artistes. Un jour il fait placer sur un bûcher les tableaux, les statues, les luths, les livres des poêles, sur-
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tout le Décaméron. Mais ce zèle puritain ne dura qu’un moment ; le bûcher glorieux renaissait de lui-même. Faire un auto-da-fè de l’art, c’était faire un auto-tla-fé de l’Italie.
Le pressentiment de la ruine a, dans Savonarole, l’évidence d’un événement déjà consommé. Fn 149(), il voit distinctement le néant social de l’Italie du dix-huitième siècle. Jamais on n’annonça d’une manière plus assurée, à un peuple qui se croit encore vivant, que son dernier jour est proche.
Sur quoi reposait cette vision anticipée de l’avenir? Sur l’instinct profond de ce ({ui manquait à la vie nationale Savonarole vit plus clairement que personne une chose qui devait changer le tempérament de la nation : c’est que les deux soutiens de l’Italie du moyen âge, les Guelfes et les Gibelins, avaient disparu, et que rien ne s’élevait à leur place. Ces illusions tombées, ces apparences, ces ombres évanouies, aucun droit ne leur avait succédé. De là, sous le manteau de l'Italie au seizième siècle, un vide immense, l’absence même de l’idée du droit, une société qui ne s’appuie sur rien, pas même sur ses rêves. La cité intérieure étant, pour ainsi dire, détruite, que pouvaient dès lors les murailles et les citadelles? Le peuple destitué de l’idée du droit n’était plus qu’une ombre de société; cette ombre devait tomber d’elle-même, et se dissoudre au premier souffle de l’étranger.
Voilà ce que sentait Savonarole, et pourquoi il veut manifester^ la colère de Dieu; il appelle sa prompte vengeance. Que ce peuple soit détruit et renversé; qu’il périsse aujourd’hui pour renaître demain, il le faut. La seule chose que le tribun prétende lui enseigner, est l'art
* Manilcstar l’ira fli Dio.
L’A HT UL BIEN MOURIR
(le bien mourir. Car dans ce tombeau inévitable, la mort Irouvera des enseignements que ne pourrait donner une vie mensongère. Ainsi enseveli, le peuple italien rebâtira dans son âme la cité écroulée de la justice : civitas jnsti; il germera de nouveau dans la mort.
Les sermons de Savonarole, ses paroles entrecoupées, baletantes, pleines de larmes, sont telles que le hoquet d’un peuple à l’agonie; la langue même se brise à chaque mot : « L’Eglise ne me paraît plus l’Eglise,.,. Il viendra « un autre héritier à Rome ‘. »
Puis le Christ sur le crucifix prend lui-meme la parole ; « O Italie! n’ai-je pas été assez miséricordieux de t’atten- « dre si longtemps?... O Rome! n’ai-je pas été trop pa- « tient de te supporter jusqu’ici, toi qui mérites que la « terre s’entr’ouvre pour t’engloutir dans l’enfer? »
Larmes, gémissements, sourires, moqueries, supplications, cris, défaillances d’une nation sous les verges de l’Europe, affres de la mort, tous les accents du désespoir éclatent, se déchaînent à la fois avec la violence dont les hommes du Midi semblent seuls capables; car le prophète personnifie tour à tour Florence, Rome, l’Ilalie, la multitude, Il les interroge, elles répondent; puis il poursuit en son nom :
« Vous me paraissez tous pris de folie. Le palais du « peuple est rempli de démons; mais les anges sont parce tis Ecoutez encore cette parole.,.. Vous dites : la
« paix! la paix!... Je vous ré|>onds ; Il n’y aura point de « paix.... Vos belles concubines et vos statues, et vos pa- « lais iront en perdition; et vous n’adorerez plus les œu* <i vres de vos mains. Contre nous se sont élevés nos ad- « versaires, les tièdes. Apprenez à mourir. Croyez-moi,
* Vftirà unaliro hcrede a Roma.
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« quand je dis qu’en Italie il n’y a pas de remèdes,... On « voit le couteau de tous côtés. Italie! tu porteras la co- « 1ère de Dieu, car voici, voici la bataille. C’est le moment « de combattre et de tuer par la prière »
Le petit peuple était profondément ému à de semblables paroles. On voit que plusieurs de ces sermons ont été interrompus par les sanglots de la foule. Quant aux classes riebes, elles s’efforçaient d’en rire; elles provoquaient des émeutes dans l’église; elles faisaient battre le tambour pour couvrir la voix du frère, quoiqu’il fût escorté dans sa chaire par des hommes d’armes. C’était déjà l’accent des classes élevées que le persiflage et le ricanement. Il leur paraissait plaisant de se lamenter sur la chute d’une nation; elles déshonorèrent aisément le tribun et le peuple par le surnom de pleureurs (piagnoni).
L’excommunication lancée par Borgia, au milieu des orgies, n’arrêta personne; on continuait de communier sans se soucier de l’interdit; et je crois que la chute du tribun eut des causes toutes différentes. Il avait ôté le frein de la terreur; il avait établi en théorie le système de la clémence et de la liberté; quand il voulut être sévère, sa clémence passée le perdit; on ne lui pardonna pas d’avoir été clément dans la loi et rigoureux dans l’application. Pour la première fois, la cruauté fut un sujet de reproche dans ces républiques.
Il fit aussi une faute morale. 11 avait promis des miracles; le peuple en voulut un, et lui imposa l’épreuve du bûcher. Le Frère n’osa pas dire qu’il n’était pas bien de tenter Dieu. Il compta sur l’imprévu, sur une subtilité, sur la lâcheté de ses adversaires. La multitude se crut jouée; elle entra en fureur; en un moment elle passa de l’adoration à la malédiction, comme Savonarole avait passé de l’inspiration à la subtilité. Que d’hommes ont
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péri pour avoir compté sur le lia.sard du soin de les débarrasser du martyre !
Savonarole voulut, il semble, jouer avec le bûcher. Ce n’est qu’une ombre dans cette vie admirable, mais où l’on reconnaît les artiüces du seiziènie siècle. Pauvre saint qui eut son jour de comédien ! C’est bien ce jour-là qu’il mourut.
Il parlait d’un miracle moral, le peuple voulait un miracle physique. Horrible image que ce prophète conduit par ses disciples à l’épreuve d’un bûcher qu’il repousse! .^u reste, non content de le tuer, on voulut le déshonorer; on falsifia après coup son interrogatoire, on lui forgea de lâches réponses. Mais il racheta par la vérité de sa mort la comédie terrible de l’épreuve du feu. Au milieu des flammes, ilJ^int la main droite levée pour bénir le faible peuple qui le reniait. Les enfants lapidèrent son cadavre. Après s’être partagé ses restes, ils se répandirent dans la ville en criant ; Pleureurs, voici un os de vos frères.
Alexandre Borgia, l’empoisonneur, chef infaillible de notre religion, couronné de la triple couronne; Savonarole, le pieux, le saint, brûlé et lapidé, que devenait le droit dans le monde chrétien? Qui pouvait encore en parler? Par cette lamentable tragédie, l’Italie fit un dernier pas en dehors de la justice.
3Iachiavel et Commines ont été frappés, dès la première vue, de la grandeur morale du tribun de l’Évangile, affamé de justice dans une époque d’iniquité. Jean de la Mirandole avait senti ses cheveux se hérisser sur sa tête en l’écoutant annoncer la venue de Charles VIII. La voix du Frère était la protestation de l’esprit chrétien contre les opprobres de la papauté, contre l’anéantissement de la nationalité italienne et la tyrannie de la grosse bour-
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geoisie. Il atteignait à la fois trois causes de mort sociale; elles lui répondirent par l’échafaud.
Ainsi la lutte du peiiple gras et du peuple maigre revit dans cette histoire. Comment la bourgeoisie n’aurait-elle pas exécré un homme qui parlait de sacrifices et voulait ramener la république aux formes de l’égalité chrétienne? Les grands marchands, tous les partisans de la puissance financière des Médicis, s’associèrent pour le perdre. Auprès de tels hommes, c’était l’impiété même de découvrir les orgies et les empoisonnements de llorgia. Le moine importun qui voulait mettre fin à tant de débordements et rappeler les riches à la simplicité, passa nécessairement auprès d’eux pour hérétique*. 11 eut pour lui le petit peuple qui pleurait en l’écoutant, le défendit d’abord avec courage, et finit par le livrer.
Dès le lendemain de sa mort, la multitude repentante le vengeait par ses légendes. A peine les cendres de Savonarole avaient-elles été jetées dans l’Artio, la foule racontait que les cendres du bûcher rendaient la vue aux aveugles; on ajoutait qu’une statue de Yiterbe avait montré de sa main l’àme du frère Jérôme portée par les anges au milieu de ses disciples jusqu’à la cime du paradis.
Les infortunes annoncées ont été consommées; elles ont même été dépassées par la réalité. Quand la peinture et la sculpture étalaient leurs merveilles, Savonarole, l’artiste funèbre, enseignait ce que ne savait ni Raphaël ni .Michel-Ange, l’art de bien mourir, Varie del ben molire. Après cela, trois siècles de silence, d’anéantissement social sont donnés aux Italiens pour pratiquer cet art suprême, pour écouter le travail intérieur de l’àme,
‘ Fu lollo per sospclio e heretico (la tma parle ilc’ Fiorcnliiii, videlicci, (la i grossi. (Ùwrio Ferrarese, fier, ilalic-, t. XXIV, p. 352.)
2üÜ CüMMliM A l'ÉHI
rebâtir loin du inoudo visible les invisibles luiidenients du droit, creuser leurs cœurs, renouveler l’Eglise*, se relairc dans le sépulcre. Et maintenant que ces temps sont passes, le malheur a-t-il enseigné ce que voulait le prophète? Les Italiens ont-ils profité de leur séjour au tombeau, pour se réparer dans la ville éternelle du juste? Quand ils tenteront de renaître, malheur à eu.\, s’ils essayent de surgir de terre, le cœur videl Malheur surtout, s’ils font mentir leur prophète; si, saisis de peur, ils n’osent donner un autre héritier à Rome! Bientôt la vieille Eglise les aura rejetés et scellés dans la mort.