COMMENT A PÉRI LA CONSCIENCE DU DROIT
Ilisloire de b consciente de l'ihdie. l’onrquoi les grands jurisconsultes sont de ré|KKjne barbare des onzième et douzième siècles. Leur science une intuition. Le droit romain, la religion civile de l’ilulie. Opposition entre l’idée du droit et l’idée de la religion nationale. La justice perd sa saiitlion.
La destinée de l’Italie a voulu qu’elle arrivât, dans le quinzième siècle, à l’irréligion par le catholicisme, à la négation du ilroit par les écoles des jurisconsultes. C’est elle qui a maintenu, dans les époques les pltis barbares, les traditions des lois romaines. Elle a conservé l’usage, rintelligence des codes, et de lotit ce qui restait de la sagesse pratique de l’antiquité. Ce grand travail, cette supériorité incoiiteslable, où vont-ils aboutir? A nier la justice elle-niènte.
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LA CONSCIENCE ÜC bUUlT. 251
En même temps que les traditions de saint Pierre, réduites à des superstitions extérieures, se perdaient dans Alexandre Borgia, les traditions des grands jurisconsultes allaient se perdre dans Machiavel.
Toutes les fois qu’ils ont touché à ritalic, les historiens modernes du droit romain se sont trouvés embarrassés; ils ont rencontré là des contradictions inattendues qu’il leur a été impossible d’expliquer. Je crois voir que ces diflicultés disparaissent si l’on y applique les principes que j’ai établis et suivis jusqu’ici.
C’est d’abord un sujet d’étonnement, que le droit romain ait été considéré en Italie, non comme particulier aux Romains, mais comme le droit commun des sociétés humaines. J’en ai dit la raison. Le sentiment de l’universalité du droit romain venait de l’idée de la monarchie universelle (monarchia,del mondo), qui était propre aux Italiens. Ce n’était rien autre chose que le fond meme de l’esprit national appliqué à la science des lois. Rome étant la ville sacrée, inspirée par Dieu même, il s'ensuivait naturellement que ses édits, ses lois dictés par la sagesse éternelle, devaient être la règle de tout l’univers civil. Sur cela, les jurisconsultes pensaient exactement comme les poètes et les chroniqueurs. Je voudrais pouvoir citer toutes les choses extraordinaires que dit Barthole à ce sujet. On verrait avec quelle naïveté ' il étend, il impose la condition de citoyen romain aux rois de France, d’Angleterre, à tous les habitants du inonde antiiiue et moderne. Il absorbe l’univers dans l’idée de l’empire, l’humanité dans le peuple romain; de gré ou de force, il y lait entrer non-seulement toutes les nations, mais tou les
* Ailln'it (lito islos de [lojiulo ruiiiuiiu esse... et idetii dico de islis :iliis legibus el principihus, i|ui iicgaiil sc esse subtlilus régi ltuiiiu»K>i'uiii, ni ie\ Fi'iiiicia:. Aiigliæ et siniiles. (Büi'tliule.)
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les époques; et quanti il parle du César, c’est toujours le maître universel \ de qui relève toute' autorité; nul, sur la terre, n’est soustrait à son joug que par privilège ou par prescription. Les expressions de Barthole sont presque les mêmes que celles du Dante; le même esprit gibelin est dans l’un et dans l’autre.
Par là, on voit clairement la raison pour laquelle les glossateurs de la grande époque étaient presque tous gibelins. A la diète de Roncaglia, les quatre grands docteurs Rulgarus, Martinus, Jacobus et Hugo, surnommés les Lys des lois*, parce qu’ils conservaient la bonne odeur de l'antiquité, avaieYit tous été du parti de l’empereur, prêts à lui abandonner l’Italie, non par servilité, mais par système. L’ambition cosmopolite des anciens (Césars avait reparu avec une subtilité naïve chez ces grands jurisconsultes de l’Italie au moyen âge; ils avaient retenu le dernier souffle de l’empire.
Cela établi, la question qui se rencontre est celle-ci : Pourquoi la science du droit romain brille en Italie, dans l’époque encore barbare du douzième siècle? Pourquoi elle a son éclat, quand tout le reste est dans l’ombre ? Pourquoi elle décline au quinzième siècle, quand la connaissance positive de l’antiquité s’accroît de mille découvertes? Pourquoi elle disparaît, quand le génie national atteint sa virilité dans les lettres et dans les arts? En un mot, j)Ourquoi cette supériorité incontestable du moyen âge sur la renaissance dans la connaissance intime des lois pratiques de l’antiquité?
Une contradiction si singulière n’a pas manqué de frapper les historiens. Faute de la rattacher aux traditions
‘ Ipsum esse (lomiiuim uiiivcrsalciii ® Icgiim.
LA COISSCIE.NCE DU DHOIT.
fondamentales des Italiens, ils ne peuvent la résoudre. « Les véritables causes du progrès et de la décadence de « la science du droit, il faut, dit-on *, se résoudre à les « ignorer. » Je crois, au contraire, que cette cause peut être rendue très-visible; mais il faut la chercher dans l’histoire même de la conscience de ritalie.
Sans livres, sans monuments, les glossateurs ingénus du onzième et du douzième siècle font l’admiration des jurisconsultes de nos jours. Où puisaient-ils leur critique et leur science? Us ne connaissaient pas l’histojre, cela est vrai; mais l’histoire vivait en eux; car ils se regardaient eux-mêmes comme des citoyens romains; ils retrouvaient l’antiquité par une sorte d’intuition à laquelle l’érudition n’a pas toujours su atteindre dans les temps brillants qui ont suivi; ils ne se séparaient pas de la société antique, qu’ils croyaient voir ressusciter sous leui-s yeux. De là, le droit romain n’était pas seulement pour eux une science, c’était la vie sociale elle-même. Du milieu de la harbarié, ils étaient comme les héritiers immédiats de la tradition des préteurs.
Ainsi leur science était une intuition ; elle naissait de l’idée que l’empire romain durait toujours, èt qu’ils interprétaient la justice en son nom. Ce qui a été pour les modernes le résultat d'un immense travail était, pour les glossateurs italiens, le fruit immédiat d’une inspiration naïve. Halduinus ayant rencontré une antinomie entre deux textes du Digeste, passe la nuit en prières devant l’autel de la madone. 11 réveille, en lui-même, par la prière, la conscience assoupie du monde romain.
Quel attirail de science, de textes, de commentaires, de gloses, ne faut-il pas à un homme de nos jours, pour se
* M. de Saviguy, Hisl. du Droit romain au moyen âge.