COMMENT A PÉRI
lapproclier à grand’peinc de l’esprit des anciens! encore n’est-ce là qu’une surprise. Pour eux, ils naissaient, ils vivaient, ils mouraient citoyens romains. La dernière conquête de la science moderne était, chez eux, le premier produit de l’instinct. Rome était pour eux un présent éternel.
C’est-à-dire que la restauration de l’empire entraînait après soi la restauration du droit romain. Ces deux idées, qui avaient éclaté ensemble, devaient aussi s’évanouir ensemble. Tant qu’a duré l’espoir de faire renaître la monarchie des Césars, l’étude du droit romain a eu pour les Italiens un intérêt non-.seulemcnt civil, mais politique et social. L’espoir tombé, tombe aussi le génie des glossateurs; et, chose singulière, qui achève d’éclairer ce qui précède, leur originalité cesse dès qu’ils commencent à .s’exprimer dans une langue moderne. Dès lors ils savent qu’ils ne sont plus Romains.
Plus tard, quand ce sentiment est perdu, les hommes de la renai.ssance cherchent à le retrouver par artifice; la société antique devient matière de compilation. L’enthousiasme est passé. On est beaucoup plus savant, sans contredit, mais cetle science n’est plus la vie elle-même. On étudie les anciens, on cherche leur trace, mais on n’est |)his des leurs. Avec beaucoup plus d’érudition, se perd l’instinct ingénu qui avait été comme la dernière pulsation de la conscience antique. Quand tout le passé fut retrouvé, il arriva une chose étrange : le côté .sérieux, réel, s’était effacé des esprits; il ne restait que la rhétorique.
Voici quelle conséquence sociale en sortit; elle est grave, car il s’agit d’une de ces époques où une nation change de tempérament. La conscience du droit reposait sur le sentiment permanent de rauti(piilé romaine, qui, dans sa perpétuité, était [>our tous une sorte de religion
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civile. La justice absolue, clernelle, c’était le droit romain. Quand cette religion disparut, la notion même du droit fut ébranlée; la conscience ne sut plus à quoi se prendre; la justice fut déracinée des esprits, Tltalie arrachée de sa base.
A cela s’ajouta une autre cause de ruine morale que je veux indiquer. Ce qui avait donné au droit romain, pendant le moyen âge, son immense popularité, c’est que la raison humaine, humiliée par la théologie, y trouvait un terrain où elle était souveraine. L’intelligence, courbée partout ailleurs sous l’autorité spirituelle des papes, se relevait là de toute sa hauteur dans son orgueil originel. Les codes, c’est son œuvre; à elle, il appartient de les commenter comme il lui plaît, puisqu’elle seule lésa faits. D’un côté, le règne aveugle du bon plaisir divin, avec l’autorité de l’Eglise; de l’autre, le règne des lumières naturelles et laïques, avec l’édit des préteurs. Ici le prêtre, là le jurisconsulte; le partage se faisait de lui-même. Le droit romain, au moyen âge, en face de l’Eglise, c’était la Bible de la raison.
Mais de cette opposition toujours croissante devait nécessairement sortir à la fin un divorce éclatant entre l’idée du droit et l’idée de la religion. Les anciens avaient soutenu leur équité naturelle par la philosophie païenne du stoïcisme. Cette philosophie manquait aux jurisconsultes italiens; et, d’autre part, le catholicisme romain les avait, pour ainsi dire, dégoûtés d’être chrétiens. Egalement étrangers au principe vital de la philosophie et à celui de la religion, ni païens, ni chrétiens, ils devaient finir par être rejetés en dehors du monde moral. C’est ce qui arriva ; et le moment vint où la science de la justice, en opposition profonde avec la religion nationale, resta destituée de toute sanction historique, morale et religieuse. Ce
MACHIAVEL
fut le gouffre où s’engloutit cette cité des justes que Savonarole avait entrepris de rebâtir.
Après avoir restauré ou commenté avec un admirable bon sens les lois civiles, les superstitions juridiques de l’antiquité, il se trouva qu’au milieu de ces textes on n’avait oublié qu’une seule chose, la notion du juste, de même qu’au milieu des superstitions des cérémonies catholiques, on n’avait perdu que la notion de Dieu.
Le parti gibelin avait entraîné avec lui dans sa chute la base historique du droit ; le parti guelfe, la .sanction morale. Dans cette doulJe ruine, l’ilalie perdit' la conscience.
Il fallait un homme pour exprimer hautement une situation si étrange, si nouvelle dans l'histoire ; ici nous touchons à Machiavel.