‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 50 sur 97 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MACHIAVEL

Ni'galion dii ilroil. S.niivcr l’IIalie en dépit de l’Eglise. Une politique sans Dieu. La religion de la force. Comment le remords a disparu. Différence du niacliiavélismc et du jésuitisme. L’art de réussir. Dégénération du inarhiavélismc. Cnirhardin.

Savonarole venait de parler au nom de l’esprit chrétien; il avait voulu appliquer aux maux de l’Italie les remèdes de l’Église primitive. Consentir à la mort sociale, ne chercher de secours qu’en Dieu, renoncer à toutes les combinaisons humaines, ne s’armer que du glaive de la prière, ne rien attendre que du miracle ; cette réforme proposée

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qu’avait-elle produit? La mort du prophète, un accroissement de calamites.

Déjà l’Italie avait passé les trois jours dans le tombeau de Lazare, et le rédempteur n’arrivait pas ; le cadavre commençait à sentir mauviys. Dans cette situation désespérée, que reslait-il à essayer? Tout le contraire de ce qu’avait tenté le moine Savonarole : renoncer à l’ascétisme, à la politique religieuse ou chevaleresque, faire appel à la force, chercher à la créer, rejeter dans l’abîme le glaive impuissant de la prière, ne plus se confier que dans le fer. Puisque le dieu appelé avec tant de véhémence et de larmes n’avait pas apparu, que le Christ à la voi.vde tout le peuple prosterné et se frappant la poitrine ne s’était pas relevé du crucifix, un seul parti restait encore à tenter ; c’est celui qu’a pris Machiavel.

Il a voulu railler, disent les uns, servir les républicains, selon les autres, en montrant à nu Tàme du tyran. C’est un courtisan, vicieux par nature, et qui représente son siècle; voilà ce que les plus indulgents ajoutent; car il a ceci de commun avec Spinosa, qu’il a conquis une gloire mêlée d’opprobre; de telle sorte que beaucoup ne savent encore s’il a plus de génie ou plus de perversité.

Ni l’imitation des mœurs de son temps, ni le dégoût de la servitude, ni l’ironie jetée à la face du genre humain, ni la misanthropie n’expliquent le principe de la politique de Machiavel. La pensée d’un tel homme repose sur quelque chose de plus profond que tout cela.

Dans sa jeunesse, Machiavel avait suivi les prédications de Savonarole. A voir son respect et sa foi pour celui qu’il appelle un si grand homme, on reconnaît le souvenir d’un disciple. Lui aussi a cru un moment que les deux du moyen âge, ébranlés par tant d’ardentes prières, s’ouvriraient à la (iu; que la politique sacrée prévaudrait sur la

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politique de l’enfer. Mais, lorsqu’il vil le bûcher du prophète le consumer jusqu’aux os, il se fit en lui un changement semblable à celui qui s’accomplit dans beaucoup d'autres esprits. 11 n’avait cru que par surprise.

Pour toujours il renonce à la politique des anges et des archanges, et à tout ce qui avait été le fondement de la société dans les époques de foi; il brise le système de la souveraineté que saint Thomas avait placée dans la vertu.

L’Église n’a rien pu pour sauver l’Italie; il faudra sauver l’Italie en dépit de l’Église.

Le Christ a oublié l’homme'; à son tour l’homme, ne comptant que sur soi, renoncera à l’appui de Dieu. Le monde spirituel s’est montré impuissant; il ne faut plus compter que sur le monde matériel.

Le règne de l’esprit est tombé; le règne de la force est arrivé.

Ainsi naît, pour la première fois dans le monde, la théorie d’une politique sans Dieu, sans providence, sans religion, ni païenne, ni chrétienne. L’homme abandonné par le dieu du moyen âge, l’abandonne à son tour.

Machiavel, placé entre Alexandre Borgia et Luther, n’appartient ni au pape ni au réformateur. 11 .se précipite hors du christianisme, et ne conserve de l’Évangile qu’une seule doctrine, celle de la dépravation originelle. Débris de ce christianisme décapité, l’homme mauvais par sa nature, sans médiateur, ni rédempteur, devenu à luimême son destin et sa providence, tel est le citoyen de la société nouvelle. Dans cette cité ténébreuse ainsi privée de l’œil du ciel, s’assied, pour un jour, le genre humain déchu, flétri dès l’origine, non réparé par le baptême; et comme celte situation est entièrement neuve dans le monde, il en résulte nécessairement un code et une légi.slalion nouvelle, qui ne tiennent pas seulement au hasard

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du génie de Machiavel, mais à la naliire dos conditions religieuses dans lesquelles il est placé.

Voici au vrai ce qui se passe. L’homme, qui avait été jusque-là perpétuellement sous le regard de la providence dlldu destin, s’imagine qu’il leur échappe. Ces puissances invisibles qui le voyaient, l’écoutaient, le surveillaient, ont disparu avec le moyen âge. Il est pour un moment seul avec lui-même ; et il emploie ce moment où il se rencontre sans témoin, à s’avouer audacieusement tous ses vices, afin d’en profiter, en mesurant, calculant ce que chacun d’eux renferme d’utile et de nécessaire. Ou plutôt en l’absence tTu dieu de l’histoire, il n’y a plus ni vice, ni vertu, mais seulement des forces qu’il faut employer à une fin prochaine.

Imaginez que vous n’ayez conservé en vous qu’une ruine du christianisme. Supposez encore que vous n’en ayez gardé que la chute sans le rédempteur, l’enfer sans le ciel; vous seriez vous-même sur la pente du système et des idées de Machiavel.

A ce fond d’idées, joignez les personnages contemporains qui les représentent et les consacrent au nom de la papauté, les princes qui tous ont le couleou à la (jonje, jusque dans leurs cabinets, Alexandre VI et ses bacchanales, parmi les cardinaux qu’il empoisonne dans le calice et dans l’hostie, son fils naturel, incestueux, le cardinal César Borgia, qui, après avoir fait étrangler ses hôtes, devient l'idéal accompli de Machiavel, vous sentirez que les théories politiques de l’auteur du Prince marquent non pas seulement l’état des mœurs, mais véritablement une nouvelle époque du monde, celle où le catholicisme disparaissant sous les crimes de la cour romaine, et le protestantisme ne faisant encore que poindre, le droit politique reste un moment incertain hors de l’un et de

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l’autro, comme si la terre venail d’échapper à Dieu ; el c’est cet interrègne de la providence, cette suspension de l’autorité d’en haut, cette interruption dans la vie religieuse et dans l’idée du droit que représente le machiavélisme.

t’onder, conserver la patrie sans Dieu et hors de Dieu, telle est la question que rencontre Machiavel à l’issue du moyen âge, à l’entrée du monde moderne. De ce problème ainsi posé, sortent naturellement toutes les conséquences que nous trouvons dans ses ouvrages. Elles étonnent quand on les sépare de leur principe, elles sont nécessaires et naturelles dès qu’on les y ramène.

Ce que j’estime après tout dans Machiavel, c’est qu’il a la force insigne de briser les illusions séculaires de l’Italie; il souflle sur ces ombres. 11 ose les regarder en face, les accabler, les fouler; il disperse le parti guelfe en maudissant la papauté, le parti gibelin en maudissant César. J’avone qu’il n’y a rien substitué que la force; mais détrôner ces fantômes, jusque-là invincibles, chercher enfin à placer le pied sur un terrain solide, détruire la superstition de l’histoire, évoquer les vivants au lieu des morts; ce n’est pas une petite révolution, ni d’une âme commune.

,I’ai vu un portrait de César Borgia, par Léonard de Vinci, t.’ette beauté implacable, celte sérénité splendide dans le crime et dans le meurtre, effraye comme la vision de l’Italie politique, au seizième siècle. Peut-être trouverait-on en d’autres temps une corruption égale; inai.s jamais la conscience humaine n’éprouva dans le mal une si parfaite tranquillité; en voici la rai.son ;

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Je pense qu’une chose qui mit tout à fait h l’aise les Italiens, fut de voir l’Iîlglise les précéder dans tous les genres de corruption ; ils goûtèrent dès lors au sein du crime, une sécurité inconnue avant eux, et dont Machiavel est l’expression.

Cette j)aix dans l’infamie serait un phénomène inexplicable, si la religion ne l’avait sanctionnée.

Par des raisons qu’il ne nous est pas permis de sonder, mais qui, assurément sont louables et sacrées, l’Eglise romaine, au seizième siècle, ayant cru devoir donner l'exemple religieux de tous les vices, il en résulta que la conscience des peuples se trouva subitement allégée du remords; il disparut du monde. Les abominations de Caprée reçurent le céleste baptême du Vatican.

Quand le saint père des fidèles, le guide de nos consciences, ne dédaignait pas de convoquer dans le Vatican les prostituées de Rome; que, par esprit d’humilité, il les faisait asseoir nues à sa sainte table, devant sa sainte personne, et que sa charité infinie allait jusqu’à distri- * huer entre elles des prix de débauche, que pouvait signifier en Italie le repentir après la chute? Portant plus loin encore l’abnégation, quand le pontife des pontifes consentit à empoisonner pieusement dans l’hostie ses propres cardinaux (sans nul doute par esprit de sacrifice, ot [)onr nous enseigner l’immolation en immolant les membres principaux de l’Église), quel prince, quelle seigneurie se fit un scrupule d’empoisonner un laïque?

La nation catholique par excellence imita les yeux fermés le chef de la catholicité.

Quand Tibère dépravait les Romains, ceux-ci conservaient un reste de remords qui paraissait dans Tacite. Quand le pape Alexandre VI déprava ritalie, Machiavel, affranchi du remords, fonda la théorie du crime cano-

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nisé; et le Tacite catholique du seizième siècle lit l’apologie de tout ce qu’avait exécré le Tacite impie de l’antiquité.

Lorsque tout le monde désespérait de relever l’Italie, Machiavel accepte cette cause perdue. 11 proiad les faits, les mœurs, les coutumes, les vices tels qu’ils sont, et c’est par là qu’il se sépare des réformateurs qui l’ont précédé. Tous, pour relever l’Etat, avaient voulu changer les mœurs et déplacer les circonstances ; l’originalité de Machiavel est d’accepter les faits tels qu’ils sont et de chercher le bien dans l’excès du mal.

Est-ce l’héroïsme de l’enfer? Il n’invite pas l’Italie à se réformer ; il sait qu’il n’y réussirait pas plus que Savonarole; c’est des vices mêmes qu’il prétend s’armer en l(‘s faisant tourner au salut public, comme dans une ville assiégée, à demi démantelée, on se sert de scs propres débris pour accabler l’ennemi victorieux. Il voit que l’Italie marche au-devant du despotisme; que Florence, la dernière des républiques, a repris le joug des Médicis. Au lieu de contrarier cetfê pente irrésistible, c’est de la servitude générale qu’il veut faire sortir le miracle de la liberté. Lui, républicain nouvellement brisé par la torture, il admet cette démission volontaire unanime des peuples, cette usurpation de la souveraineté par un seul. Puisque telle est la nécessité de son temps, il se plie à cette tyrannie, à la seule condition d’en faire une machine de guerre pour sauver la patrie.

Dans cette pensée, il écrit le livre du Prince. Arme à deux tranchants, c’est d’abord la théorie de la servitude. Il permet tout à son prince; il lui donne le droit de

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tromper, d’empoisonner, d’égorger, pourvu que tout cel;i se fasse avec habileté. Il lui prescrit d’avoir toujours sur les lèvres les mots d’inlégrité, de piété, d’humanité, de religion, en même temps qu’il lui ordonne la cruawté et l’avarice : seulement, il est bon que le prince accomplisse toutes ses barbaries à la fois, pour n’avoir pas <à y revenir. Autrement, s’il se laisse aller à la compassion ou à la timidité, il sera obligé plus tard d’avoir toujours le couteau à la main. Machiavel ne lui défend pas la vertu par intervalle ; un mot de vérité, jeté par surprise, sert à fortifier la dissimulation. Il ne lui interdit que les vices qui l’empêcheraient d’être craint. Quant à toutes les autres infamies, elles sont, dit-il, sans danger. Certain que la haine s’engendre par les bonnes actions autant que par les mauvaises, il ne met de dilTérence entre elles que l’intérêt du moment»

Jusque-là, vous croyez, lire le code de l’enfer; mais voici que ce livre s’explique. Machiavel fait à son prince toutes les cjjncessions ; il lui livre tous les droits; il dépouille le ciel et l’enfer au profit d’un seul homme; et pour prix de tant de concessions, il n’exige de lui qu’une .seule chose, qui est d’être fort, invincible, inexpugnable. Loi'squ’il a ainsi formé de tous les vices, de tous les mensonges, et même de tout ce qui peut rester de vertu dans l’enfer cette incroyable machine de guerre, ne croyez pas qu’il contemple stérilement l’œuvre de ses mains; non. Quand il l’a armée de toutes les puissances du mal, chargée de tous les crimes utiles, fortifiée de tout ce que peuvent la prudence, la dissimulation et la fraude, empoisonnée de tous les venins de la terre, il la soulève en face de l’Kurope, et la précipite contre les invasions des étrangers. C’est alors (|u’éclate ce dernier chapitre : L'exhortalion (Ut jivince de délivrer l'IlaUe des barbares, Mar-

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seillaise du seizième siècle, cri de triomphe, dans lequel non pas l’écrivain, mais l’homme se démasque tout à coup avec ses colères amassées ; harangue héroïque, qui aussiréclatante que la trompette, absout Machiavel du sentier infernal qu'il a pris pour arriver à ce dénoûment. Celle voix lerrihle qui semble parlir des entrailles de l’Italie, donne son vrai sens à tout ce qui précède.

« 11 ne faut pas laisser passer celte occasion, sans que « l’Italie voie après si longtemps apparaître son rédemp- « leur; et je ne puis dire avec quel amour il serait reçu « dans toutes ces provinces qui ont pâli des déhorde- « ments étrangers, avec quelle soif de vengeance, avec « quelle foi obstinée, avec quelle piété, avec quelles lar- « mes. Eh ! q,uelles portes se fermeraient pour lui? quels « peuples lui refuseraient l’obéissance? quelle jalousie ne « s’éteindrait devant lui? quel Italien refuserait de le « suivre? Tous sont las de la domination barbare! Que « voire illustre maison embrasse donc ce projet, avec « celle audace, avec cette espérance que donnent des en- « treprises justes, afin que celte pairie se relève sous cette « bannière, et que sous ses auspices se vérifie la parole « de Pétrarque : Le courage luttera avec fureur, et le com- « bal sera court; car l’antique valeur n’est pas encore « morte dans les cœurs italiens. »

Le secret de Machiavel vient de lui échapper; le lion paraît ici sous la peau du renard. Le Livre du Prince n’est pas, comme le* pensait J. -J. Rousseau, une satire contre la tyrannie. Non, le tyran doit devenir le sauveur. H faut asservir l’Italie pour la conlraindre d’être libre. Machiavel se trouve être de la famille de Sylla.

tju’ est-ce en soi que le Prince‘! L’histoire naturelle

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(le l’usurpatioii dans les (‘po({ues corrompues. Le cœur humain produit alors le mensonge comme son fruit naturel. Grâce à celte avidité passionnée pour le faux, l'excès (le la suljlililé ramène rintelligence de l’Iiomme, ivre de mensonge, à une sorte de stupeur et de sommeil pendant lesquels toute fraude est couronnée.

Il m’a toujours paru que les hommes ont un certain respect pour qui se donne la peine de les tromper; car ils s’imaginent que, pour se jouer d’eux, il faut beaucoup d’esprit; et c’est en quoi ils se flattent. On ne se figure pas combien il est besoin de peu de génie pour leur mentir avec succès.

De là, ils ne sont jamais plus faciles à abuser que dans les temps où ils se défient le plus les uns des autres. Chacun est occupé de ses ruses, nul n’aperçoit celles qui lui sont opposées. J’admire la simplicité de ces grands politiques du seizième siècle se précipitant les uns après les autres dans la première embiicbe qu’on prend la peine de leur dresser, l/événement de Sinigaglia rend cela très^frappant.

A force de ruses et d’assassinats, les seigneurs de la Romagne s’assurent le pouvoir absolu. Quand ils sont arrivés au comble de la science politique, qu’ils ont tari tout le sang de ceux qu’ils ont dépouillés, que leur succès est complet et qu’il ne reste qu’à en jouir, il suffit à un galant homme. César Borgia, de les inviter à souper en souriant. Ces prodiges de dissimulation et de soupçon ne résistent pas à un piège si grossier. C’est pitié de voir la débonnaireté de tous ces honnêtes gens qui viennent se faire étrangler pieusement, après le baise-main, dans l’oratoire du Valentinois.

Les Oliverotto, les Vitellozzi, ces hommes véritablement admirables, qui n’avaient vécu que d’astuce et de IV. lü

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perfidies, avaient déjà le bâillon à la bouche et le couteau à la gorge, qu’ils ne s’apercevaient pas encore des caresses de Horgia.

Dans cet arsenal d’intrigues, chacun, occupé de surprendre, de voler, d’élouiïer son voisin, est détruit au moment où il s’apprête à détruire. Ils se percent de leurs j)i‘opres armes, ils s’empoisonnent de leurs poisons. estce pas l’histoire de ces innocents Borgia, qui tous périssent par quelque excès d’ingénuité : Candie pour s’êlre fié à César, César pour s’êlre fié à Jules II? Et cet Alexandre VI, assez distrait pour s’empoisonner dans sa coupe à la place de son hôte, n’est-ce pas l’image de tout le siècle et de l’Italie elle-même?

xMoins le fer et le poison, qui ne sont pas de mode aujourd'hui, j’ai vu de mon temps la même aptitude parmi les habiles à s’étouffer mutuellement,

A force de poursuivre les intrigues de chaque jour, les |)olifiques de profession finissent par ne plus rien voir ni prévoir au delà du lendemain. Ils deviennent myopes d’esprit, comme les gens qui se servent trop longtemps de la loupe deviennent myopes des yeux du corps. Solennissima bestial que de fois ce mot d’Albéroni revient en mémoire !

En voyant les précautions ombrageuses de l’auteur du Prince, il semble que ce soit le dernier terme de la tyrannie. Je prétends que ce n’en est que le commencement, et que cet homme nourri dans la liberté est resté à moitié chemin de la servitude.

Sa politique tonte matérielle a en effet le désavantage de n’asservir que le corps. Que vous demande Machiavel? De vous soumettre exlérieuremenl à son Prince. Il en-

SIACIIIAVKI..

chaîne votre bras, voilà tout; mais votre pensée, votre conscience, votre âme, il ne vous les demande pas. Il ne s’en occupe nullement. Il vous laisse tout ce monde intérieur qu’il estime trop peu pour vouloir s’en assurer. « Quand les peuples ne croient plus, il faut avoir la force de les contraindre de croire. » Qu’a-l-il à faire de votre adhésion? 11 dédaigne de circonvenir l’esprit; ce théoricien du pouvoir absolu ii’a véritablement connu que les de.hors de l’esclavage.

Voulez-vous voir combien il est loin d’atteindre les dernières limites de l’arbitraire? je me contenterai de poser ici deux degrés par où il est aisé de descendre plus bas dans l’oppression. Le premier a été marqué par Hobbes. Ce grand maître de servitude ne se contente pas d’exiger que les actions soient conformes aux volontés du Prince; il veut encore que la pensée, les intentions secrètes, toute cette partie invisible de l’homme appartienne au souverain. C’est l’âme même qu’il veut enchaîner. De là cet enseignement qui, sorti de la bouche du Prince, doit entrer dans le cœur des sujets; ces doctrines officielles de tyrannie dont il faut se repaître; cette science de la servitude qui doit retentir dans toutes les écoles publiques et privées.

Hobbes environne l’homme de tous cotés. Il le mure dans la servitude. Son roi est à la fois le prince de Machiavel et le pape de M. de Maistre.

Au reste, cette guerre livrée à la liberté pèche encore par trop de franchise. Une attaque si ouverte donne cà l’homme l'idée de se mettre sur ses gardes. Prendre les peuples d’assaut tout éveillés est une chose trop périlleuse, ainsi qu’on l’a vu de nos jours, dans une foule d’occasions où ont péri misérablement les j)rinces qui ont suivi les conseik violents de Machiavel ou de Hobbes. Pour coni-

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plôler leurs théories, reste à trouver apiès eux l’art d’endormir, d’exténuer, d’étouffer les peuples sans qu’il soit besoin de manier le fer.

Cela posé, que manque- t-il au Prince de Machiavel? l’récisément une chose capitale que l’expérience nous a enseignée aujourd’hui : le problème si important d’anéantir la liberté au nom de la liberté.

Dans l’usurpation, telle que Machiavel la comprend, éclate encore une certaine audace; il n’admet, pour ainsi dire, que de grands crimes, hardis, entreprenants, à visage découvert. 11 laisse de côte l’art d’envelopper la nature humaine, de l’altérer, de la fausser sans bruit. Au sortir du moyen âge, il rte parle que de poignards et de poison; niais le poison moral, mais le poignard qui sans bruit atteint l’àme dans sa dernière fibre, mais l’homicide spirituel, le cortège des petits vices rampants, cette connaissance caverneuse de l’esprit de mensonge, la théorie de l’hypocrisie, en un mot; tout cela, il faut l’avouer, est incomplet, à peine grossièrement ébauché. Il ne fait cas que des actions; il ne sait ni enchaîner, ni empoisonner les pensées à leur source; superficiel dans la corruption, il ne corrompt que les œuvres et ne s’occupe guère de dépraver lésâmes. Ce qui lui manque, c'est de pervertir religieusement l’esprit humain : art nouveau, tout intérieur, qui échappe à sa théorie violente et passionnée.

Son génie trop simple, trop antique, l’a laissé impuissant à fonder l’appareil des subtilités sur lequel nous vivons. Il sait être vil, non abject. 11 peut être monstrueux, nonmédiocre, ni petit, Sesvicessont césaréens, non bourgeois. Aussi, avec toute sa science, il ne peut être utile presque en rien aux hommes de nos jours. 11 a laissé à Loyola l’honneur de compléter et d’achever son œuvre.

Je voudrais marquer ici la différence du machiavélisme

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et du jésuitisme*. Celui-ci est le complément nécessaire, indispensable de celui-là. Où l’un a fini, l’autre commence; le premier n’atteint que l’homme extérieur; le second s’empare de l’homme tout entier, corps et âme. La doctrine du Prince peut s’accorder avec la vigueur d’esprit; la doctrine de l’auteur des Exercices spirituels anéantit cette force morale que lais.se subsister le secrétaire de Florence. Après Machiavel, la raison reste entière; après Loyola il ne reste que Loyola.

Le machiavélisme peut se développer dans des sociétés énergiques, la Russie sous Catherine, la Prusse sous Frédéric, la France sous Napoléon. Le jésuitisme suppose des nations préparées, c’est-à-dire humiliées, macérées par l’opprobre de l’invasion : l’Irlande depuis la chute des Stuarls, la Pologne depuis le partage, l’Italie depuis l’avanie du seizième siècle, la France depuis Waterloo.

Je remarque que l’Espagne, infatuée de catholicisme, mais restée indépendante du joug de l’étranger, n’a jamais pu subir la discipline de Loyola.

Règle sans exception ; Pour que le jésuitisme passe dans les veines d’une société, il faut qu’elle ait été foulée, meurtrie, violée par l’invasion étrangère; que cette société soit restée blessée au cœur; que la nationalité ait été atteinte par le consentement donné à la défaite, sous le nom de faits accomplis. Il faut, en un mot, que l’on sente le cadavre. Autrement, je crois pouvoir vous garantir que tous vos efforts pour inoculer ce système dans une nationalité vraiment saine et vivante , demeureront sans récompense proportionnée à vos travaux.

Le machiavélisme est la doctrine des peuples vainqueurs, qui abusent de leur force en exploitant la faiblesse des vaincus.

* Voyez les Jésuites.

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Le jésuitisme est la doctrine des peuples vaincus, qui acceptent la défaite en la couvrant du nom de victoire,

Considérée dans son ensemble, l’œuvre de Machiavel est à la fois sérieuse et bouffonne, tragique et ironique. Après avoir tracé les lois des sociétés, préparé par le fer le chemin à son prince, tracé la théorie de la servitude et la théorie de la liberté, ouvert la voie h l’auteur de V Histoire universelle, Machiavel écrit d’audacieuses pasquinades. En décrivant la succession des empires, il ne s’arrête pas, comme Bo.ssuet. à la contemplation chrétienne de ce grand néant. Mais en face de toutes ces ruines qu’il vient de raconter, de ces Etats qu’il vient de fonder, de ces peuples auxquels il donne des institutions, au milieu '' de la tragédie des révolutions religieuses et politiques, il dcesse ses tréteaux; il compose des chants de carivaval pour Florence et pour Venise. 11 crée dans frère Timothée l’aïeul de Tartufe; il se raille sur son théâtre de l’emphase des choses et des affaires humaines. Eu ôtant à l’homme toutes ses vertus, il lui ôte encore son sérieux. Après l’avoir dépouillé de Dieu et de la providence, il fait de lui un objet ridicule, et le quitte avec un éclat de rire.

L’originalité de sa poésie burlesque est de laisser voir mieux que ses livres de théories le fond de sa pensée. On ne |)eut se (igurer l’impression que cause cette misanthropie incurable sous des formes grotesques. L’explication du Prince, que l’on va chercher si loin, est tout entière dans ces poëmes bouffons, par exemple dans l’Ane d’or. Jamais le mépris du genre humain ne s'est montré plus naïvement. Après s’être égaré à la manière de Dante dans une forêt enchantée, Machiavel voit passer sous ses

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yeux le troupeau des hommes changés en bêtes par la baguette de Circé; il leur demande s’ils voudraient revenir à la condition humaine. 11 n’en est pas iin, même le pourceau, qui ne mette sa condition infinimont au-dessus de celle à laquelle se résigne le genre humain.

D’autres fois, il compose des chants de carnaval; c’est un chœur de diables qui s’incarnent dans le gouvernement de Florence, et vont chanter la sérénade suivante sous les fenêtres du gonfalonicr : « Nous fûmes, nous ne « sommes plus des esprits bienheureux. Chassés du ciel « par notre orgueil, nous avons pris le gouvernement de « votre ville, parce que là se rencontre le désordre, l’ini- « quité, la douleur, plus encore qu’en enfer. Nous avons « répandu sur chaque mortel la faim, la guerre, le sang, « le gel et le feu. Nous venons dans ce carnaval nous « joindre à vous, parce que nous avons été et que nous « serons ici le principe de tout mal; l’heur et le malheur « viennent de nous , ainsi que les larmes et le rire, le a chant et la douleur. »

De longs raisonnements en apprendraient moins que ces vers sur la pensée la plus intime de Machiavel.

Le genre de vie de Machiavel, qui paraît lui interdire le beauté littéraire, est ce qui la lui fait rencontrer; s'il n’eût été que littérateur de profession, comme les autres, jamais, sons sa rhétorique, il n’eût retrouvé le sens des choses. Il les fait crier au milieu d’un monde de convention, Le scandale fut grand, et ce fut là sa gloire. Grâce à ce qui restait des rudesses du moyen âge, sa pensée se montre sans masque; point de détour ni de fard; aucun manège, aucun joug, pas même celui de la convenance. Chose étrange ! aucun écrivain moderne n’est plus vrai que cet apôtre du mensonge. Rien ne rappelle mieux que son style la grande et libre manière de la fresque toscane.

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Machiavel naît à Florence en 1469, d’une famille dans laquelle les charges publiques étaient héréditaires. Il avait neuf ans lorsque éclata la conspiration des Pazzi, dans laquelle Julien de Médicis fut assassiné au pied de l’autel. A vingt-cinq ans, il voit l’événement qui influe sur toutes les pensées de sa vie, l’occupation de l’Italie par l’étranger, l’invasion de Charles VIII. Pierre de Médicis, qui avait pactisé avec l’étranger, est chassé par le peuple de Florence. A son gouvernement succède le règne populaire de ce grand Savonarole, qui, inspiré par une vertu divine, enveloppait V Italie de sa parole.

Machiavel entre dans les affaires en qualité de secrétaire de la seigneurie de Florence. A ce moment commencent pour lui ces missions, ces voyages diplomatiques qui lui font toucher du doigt toutes les affaires d’Europe, vie passée sur les grands chemins, au milieu des armées, auprès des condottieri, au seuil du conclave, en France, à la cour de Louis XII, où il lutte de pénétration avec le cardinal d’Amboise; en Allemagne, auprès de l’empereur Maximilien, qui cache sa nullité sous sa discrétion. Il est aisé de voir combien le génie de Machiavel dut naturellement s’aiguiser et tourner à la ruse dans une situation où il représentait un État faible, presque impuissant, déjà à demi enveloppé par le lilet que tiennent le roi de France, l’empereur d’Allemagne et le pape. Sans soldats, sans généraux, Florence n’avait pour elle que son argent; déjà c’est à peine si elle peut suffire aux frais de son envoyé. Après avoir présenté le tableau des affaires européennes, Machiavel était obligé de terminer la plupart de ses dépêches en demandant à la seigneurie quelques florins pour que son représentant ne fût pas obligé de mendier. Voilà dans quelle situation il fallait paraître la tête haute devant les cours étrangères.

MACMIAVKL.

De toutes ces missions diplomatiques, celle qui montre le mieux la trempe d’esprit de Machiavel est son ambassade auprès de César Borgia, ce grand inventeur d’empoisonnements et d’embûches. 11 s’agissait d’observer ses projets, la marche de son année, et de prendre en flagrant délit la fraude et la trahison. Peut-être n’y a-t-il pas dans la diplomatie un second exemple d’un ambassadeur qui se soit si parfaitement identifié avec l’âme de celui qu’il doit observer. Jour par jour, il marque dans ses dépêches quels doivent être raisonnablement les pensées de meurtre, les crimes de Borgia, et il ne se trompe jamais. Lorsque Borgia, se rapprochant toujours de ses ennemis, leur tend la main, que ces derniers le suivent dans son appartement et qu’ils y sont immédiatement étranglés, Machiavel raconte le fait à ses magnifiques seigneurs, sans nul étonnement, comme si le dénoûment était le résultat obligé de tout ce qu’il avait annoncé.

Une autre fois, il écrit que Ramiro a servi le duc avec trop de conscience et de zèle, et qu’il le payera cher. Le lendemain, on trouve sur la place publique le corps de Ramiro partagé en deux et la hache à côté du cadavre.

En rapportant l’événement qui confirme ses pressentiments, Machiavel n’ajoute que ces deux mots ; « On ne « sait au juste la cause de sa mort; ce que l’on peut dire « de plus probable, c’est que telle a été la volonté du duc « de Valentinois, pour montrer qu’il a le pouvoir d’élever « et d’abattre les hommes à son gré. »

Rien de plus tragique que ce féroce Borgia escorté de lieux en lieux par le théoricien, qui, comme un esprit de l’enfer, lit par avance dans ses pensées sanglantes, et dénonce chaque jour à son gouvernement les crimes du lendemain. Vous diriez que Borgia est entraîné, à son insu, dans le cercle que lui trace Machiavel, (ü’est la rai-

lü.

MAClIIAVi;!,.

son pourquoi un écrivain de nos jours avance, contre tout fondement, que l’auteur du Prince était complice des meurtres commis par le duc de Valentinois. Non, il les a prévus, il les a annoncés, il ne les a pas conseillés.

Voilà par quelles éludes se préparait Machiavel, tour à tour aux prises avec les ruses de Louis XII, les perfidies d’Alexandre VI, les violences de Jules 11. Dans tout cet intervalle, il trouve à peine le temps d’écrire deux rapides poèmes : ce sont ses Dépêches en vers. Une moquerie amère s’y joint à un coloris qui rappelle celui de Dante. Quelle ironie profonde dans le récit de la mort du pape! « Pour ohleliir le repos, le glorieux Alexandre VI fut « porté parmi lésâmes des bienheureux, et trois de ses « plus chères servantes, trois esprits familiers, suivirent « ses saintes traces : la luxure, la simonie, la cruauté. «

Les missions de 3Iachiavel montrent mieux que son génie même combien dès lors était perdue la situation de ritalie. Toujours il s’agissait d’attirer une puissance pour chasser les autres; et sans se faire illusion sur cette œuvre, tel était pour lui le besoin d’agir, qu’il tomba dans le désespoir sitôt que celte agitation stérile lui manqua, et qu’il fut obligé de rentrer dans la condition privée. Le loisir d’où devait sortir sa renommée fut le résultat des événements de 151‘i. Le pape et le roi d’Espagne avaient mis Florence aux abois. Florence capitule en acceptant la restauration des Médicis. Comme toutes les restaurations forcées, celle-ci fut pleine de soupçons et de vengeances. Machiavel est destitué. Quitter les affaires, lorsqu’il n’avait pas encore conscience de son génie d’écrivain, renoncer à ces combats d’intelligence avec les rois et les chefs politiques, rentrer dans les habitudes vulgaires, c’était pour lui pis que mourir.

Le plus grand mal des changements forcés de gouver-

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nement et de souveraineté, est de briser la conscience des hommes. Sans renier ouvertement le gouvernement déchu, Machiavel s’offre au gouvernement nouveau comme un homme pratique étranger aux luttes de principes. Il est refusé. Il conspire. On l’arrête; il subit la torture sans qu’on puisse lui arracher un mol. Il retrouve son âme entre les mains du bourreau. A demi brisé, les fers aux pieds, les épaules serrées de six tours de corde, il écrit à Julien de Médicis un sonnet mêlé d’éclats de rire burlesques. Je ne sais si les Médicis furent frappés de ce ricanement dans la torture, s’ils comprirent qu’une âme aussi robuste pouvait être corrompue, non avilie. Il dut sa liberté à ce sonnet; liberté triste, vide, désolante, dans une ferme où il se relire avec sa famille. C’est là qu’il faut voir cet homme désespéré de ne plus manier les affaires d’Ktat, se ravaler et s’éteindre autant qu’il le peut, essayer, par mille occupations banales ou grossières, de redescendre à la condition du paysan. C’est une sorte de suicide moral.

« Jusqu’ici j’ai chassé aux grives de ma propre main. « Levé avec le jour, j’ajustais les gluaux, et je m’en « allais avec un paquet de cages sur le dos, ressemblant à « Géta quand il revient du port avec les livres d’Amphi- « tryon. Je prenais au moins deux grives, .sept au plus. « J’ai passé ainsi tout septembre. Cependant ce divertis- « sement, que je trouvais peu agréable et bizarre, m’a « manqué, et je vous dirai quelle est ma vie actuelle. Je « me lève avec le soleil; je m’en vais dans un bois que je « fais couper. J’y passe deux heures à revoir l’ouvrage « des jours précédents et à perdre mon temps avec les « bûcherons qui ont toujours quelques nouvelles disputes « entre eux ou avec leurs voisins... Je me rends ensuite « sur la grande route de l’hôtellerie; j’y converse avec les « paysans. L.à, pour l’ordinaire, j’y trouve l’hôle, un

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« boucher, un meunier, deux chaufourniers. Avec eux je « m’ensevelis tous les jours, en jouant à la cricca. Là nais- « sent mille contestations, mille dépits accompagnés d’in- « jures; le plus souvent c’est pour un quatrino, et l’on « nous entend crier de San Casciano. Vautré dans cette « fange, j’empêche mon cerveau de moisir; je développe « la malignité de ma fortune, satisfait qu’elle me foule « aux pieds, pour voir si elle n’en aura pas honte. »

Cet esprit réussira-l-il à se dégrader? Le soir venu, Machiavel laisse ses gro.ssiers compagnons; il se dépouille de ses haillons souillés de houe; il se revêt des habits qu’il portait dans les cours, et relit les écrivains de l’antiquité. C’est dans cette solitude de dix années qu’il écrit le Prince et les discours sur les décades. 11 faudrait les lire avec peu d’attention pour ne pas y reconnaître les traces de cette colère contenue, de cette misanthropie que chaque jour alimente, de ce tiel d’une âme qui foule orgueilleusement sa propre destinée. Ce n’est pas seulement, comme dans Thucydide et Napoléon à Sainte-Hélène, la langue fiére et royale de l’exilé. C’est la rudesse et l’ironie d’un homme qui se console d’une condition indigne en abaissant le genre humain tout entier. C’est la vengeance d’un paysan de génie qui, pour faire expier sa honte, dégrade tous les pouvoirs, en leur donnant le mensonge et le vice pour appuis. Qui pourrait dire ce qui se passait en lui, lorsqu’après avoir été courbé sous le poids du jour, dans la fange de sa condition, il se redressait un moment à l’heure solitaire du soirl Quelle révolte intérieure du génie, au défaut de la conscience morale! quel besoin de représailles contre le geni'e humain qui l’écrase! C’est alors qu’il trace ces maximes qui ont étonné par leur audace et leur perversité.

Dans sa misère, comme il s’identifie avec la misérable

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Italie ! Quelle ardeur à montrer les moyens odieux de la fortune! Plus elle l’a frappé, plus il met de passion à la démasquer; il se glorifie de ne pas avoir réussi en montrant ce qu’il faut faire pour réussir. Je ne jurerais pas que les insultes du boucher, de l’hôtelier, du chaufournier de Casciano n’aient été pour quelque chose dans telle maxime où Machiavel rend au monde sang j)Our sang, injure pour injure, opprobre pour opprobre. Dans cette révolte intérieure s’amassent le coloris sanglant, la misanthropie de ses premiers écrits.

En effet, la première inspiration de cette oisiveté dévorante est le livre du Prince; c’est celui dans lequel il rassemble tout ce que son esprit peut inventer de ruses et de noirceurs. Ce livre est bien moins la satire du tyran que celle du genre humain. Après la restauration des Médicis, comme il désespère de la liberté, Machiavel trouve une joie secrète à donner lui-même des lois au despotisme. Il n’a besoin pour cela que de résumer la vie des petits princes d’Italie, des Ezzelin, des Sforza, des Borgia, de ce Bentivoglio, qui en une nuit fait massacrer la famille de son rival, composée de plus de deux cents membres. Machiavel complète ces vies les unes par les autres, jusqu’à ce qu’il s’élève à l’idéal du tyran. A mesure qu’il avance dans son œuvre, il s’intéresse à son despote idéal comme à la créature de ses mains. Joignez à cela l’ingénuité de l’écrivain; car c’est l’originalité de ce livre, que la naïveté avec laquelle Machiavel confond le bien et le mal toutes les fois qu’il ne donne pas la supériorité au dernier. Vous sentez que le poison et le meurtre sont d’usage commun dans cette société politique; que l’auteur veut la réduire par ses propres armes; qu’il sait d’avance que le lecteur ne s’étonnera pas de sa froide indifférence dans le crime.

MACHIAVEL

An reste, cette fr.inchise dans le vice porte encore Teinpi’cinle hardie des sociétés puissantes du moyen âge. il peut se trouver une grandeur monstrueuse sur cet échafaudage de crimes effrontés ; et je ne saurais douter qu’il n’est pas impossible de descendre fort au-dessous du machiavélisme du secrétaire de Florence ; il suffît pour cela de supposer une société qui à tous les vices du passé ajouterait la prétention de la vertu. Dieu merci, nous avons vu de nos jours, à Rome, le libéralisme français se montrer capable d’autant de perlidies qu’il y a trois siècles la vipère italienne.

C’est un spectacle que l’intelligence de Machiavel restée pure et incorruptible au milieu de toutes les chutes morales; au contraire, je m’aperçois que les hommes de notre temps laissent une partie de leur intelligence, de leur inspiration, de leur art, de leur droit sens, dans le moindre de leurs vices. Leur raison e.st obstruée par chacune de leurs convoitises; ils ressemblent à ces hommes auxquels la nioindre liqueur fait perdre le sens. Est-ce que leurs passions sont plus petites, plus empoisonnées? ou est-ce qu’au milieu de leurs vices ils n’ont aucune vertu?

Un point que l’on a trop oublié en jugeant Machiavel, est l’influence de son talent dramatique sur l’expression de ses théories. Dans ses pièces de théâtre, il excelle à s’oublier lui-même pour jouer le rôle de ses personnages; de même dans sa politique. Il sait prendre non-seulement le masque, mais l’esprit du tyran, du conspirateur, du républicain. 11 entre au fond de toute situation pour se l’approprier. C’est une de ses principales originalités, et par où il se distingue de tous les théoriciens. Il traite les systèmes politiques comme Shakspeare les caractères et les individus. Indépendamment de ses penchants particuliers, il fait mouvoir, sur une scène abstraite, les idées

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politiques les plus opposées. Il les développe cli.icune dans toute son énergie, de même que Sliakspeare, sans préférence apparente, développe les caractères bons ou mauvais que la nature ou l’histoire lui fournit, exprimant de chacun d’eux la vertu ou le crime; et comme on ne rend pas le poète anglais complice de lago, de Macbelli, de Richard III, il y a aussi quelque aveuglement à prendre pour la conviction intime de Machiavel, toutes les nécessités logiques qu’il déroule sur le théâtre des théories.

11 achevait le Prince ; celte ardente occupation ne l’empêchait pas de regretter la vie à laquelle il avait été arraché. Il ne pouvait s’accoutumer à ne plus chevaucher audevant des rois et des empereurs. « Je resterai donc au milieu de mes haillons, écrit-il, sans rencontrer un seul homme qui se souvienne de mes services ou qui me croie bon encore à quelque chose. » Dans ces moments de désespoir, il parle de se retirer dans un désert pour y apprendre à lire aux enfants. 3Iais comme chez lui on doit s’attendre à tous les contrastes, passionné et glacé, tragique et railleur, il faut placer ici un événement de sa vie intime, sans lequel on ne le connaîtrait qu’à demi.

Quand vous le croyez tout occupé d’ériger en système les meurtres des Rorgia, il s’éprend d’un amour passionné pour une dame des environs; si l’on doutait que ce sentiment ait exercé une influence sérieuse sur son àine de bronze, il suffirait pour s’en convaincre de lire les sonnets qu’il compose en ce temps-là, et ce fragment d’une leltre à son compagnon d’ambassade : « Sachez (jue je ne suis « arrêté ni par les soleils, ni par les chemins sauvages. « Tout chemin me semble aisé; et je m’accommode à « toute habitude différente des miennes. Quoiqu’il me « paraisse que je suis entré dans un grand embarras, je « trouve tant de douceur dans la joie que me cause ce re-

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MACHIAVEL

« gard merveilleux et enivrant, je puise dans cette conso- « lation un oubli si parfait, si entier de mes chagrins, que « pouvant redevenir libre, je ne consentirais pas à l’être. « J’ai laissé de côté les pensées grandes et austères. Je « n’ai plus de plaisir à lire les choses antiques, ni à mé- « diter sur les choses modernes. Tout cela s’est converti « pour moi en conversations délicieuses dont je rends « grâces tà Chypre tout entière. »

Ainsi s’explique le coloris voluptueux qui, par intervalle, se mêle au fond tragique des pensées de Machiavel. Rappelez-vous le tableau de l’Albane, dans la salle de l’inquisition de Venise.

Il rentre dans la solitude pour y composer ses discours sur les Décades. Quel changement s’est fait en lui depuis le Prince? S’est-il enfin résigné à cette retraite où un rayon vient de luire? Il est certain que vous rencontrez ici un homme nouveau. Si son premier livre est celui des tyrans, celui-ci est le livre des républicains ; car jamais Machiavel n’a compris ni admis le juste milieu. Entre le pouvoir absolu d’un seul et la souveraineté de tous, il n’a jamais reconnu de forme intermédiaire. Ou la servitude sous un maître, ou la liberté dans une démocratie, voilà les deux termes entre lesquels se meut sa politique. Avec une souplesse infinie dans les moyens, il s’est proposé d’une manière inflexible les deux extrêmes de la servitude ou de la liberté. Selon que vous optez pour l’une ou pour l’autre, il vous adresse ou le livre du Prince ou les di.scours sur les Décades. Il place la société humaine au sortir du moyen âge entre ces deux conditions : le despotisme de Tibère ou la république des Gracques. Il promène le genre humain de l’un à l’autre, ne lui laissant d’autre issue, toujours obstiné ou à l’abîmer dans l’esclavage ou à l’exalter dans l’indépendance.

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C’est en quoi il représente et résume véritablement la tradition totale de l’Italie moderne, s’il est vrai, comme je l’ai montré plus haut, que nulle terre, en Europe, n’a plus répugné à la fiction de la balance des pouvoirs. Nulles transactions entre les partis; encore bien moins de complaisances. La domination ou l’échafaud ; voilà entre eux tonte la question. La monarchie constitutionnelle tempérée devait être pour Machiavel ce qu’elle a été en elTet chez tous les peuples de sa race, une tyrannie frauduleuse. Chez les peuples qui reposent sur le catholicisme, c’est aller contre la nature des choses que de prétendre établir la liberté entre des systèmes incompatibles, et tout pouvoir qui la donne à son ennemi périt infailliblement par elle.

Nous avons vu, dans ces Etals, les concessions faites aux républicains par les royalistes perdre la royauté, et les concessions faites aux royalistes par les républicains perdre la république. Dans les nations qui ont pour tradition séculaire la religion de l’intolérance et de la force, toute démocratie débonnaire retombe sous la loi et la risée de. l’ancien maître.

La politique de Machiavel tient d’ailleurs intimement du caractère de la Renaissance. Il fait pour la politique ce que font les artistes pour la peinture et la sculpture. Dans les temps que Raphaël et Michel-.Ange renouvellent l’art aux sources de l’antiquité, Machiavel étudie les lois du corps social sur les institutions du monde romain. Les lois, ces sénatus-consultes, sont pour lui le torse d’Hercule, d’après lequel il recompose l’idéal de l’État. Michel- Ange, Machiavel, ces deux contemporains que tout un monde sépare, se tiennent étroitement par le meme instinct des formes antiques. Le premier atteint l'extrême de l’idéal, le second descend plus que n’avait fait aucun homme, dans l’abîme du réel.

MACHIAVEL

Pour des gens de lettres de profession, les commentaires sur les décades n’eussent été qu’une élude oratoire; pour Machiavel, le commentaire de l’antiquité est l’ouvrage le plus neuf, le plus moderne de la Renaissance; il entre de plain-pied chez les anciens comme le dépositaire des secrets de l’empire, l’égal des Sylla et des César. 1/expérieiice de l’Italie moderne se joint à celle de l’Italie antique, pour produire une œuvre nerveuse où l’on ne trouverait pas un seul vide. Le secrétaire de la commune de Florence se trouve aussi naturellement à l’aise avec les Fabius, les Claudius, les Agathocle, qu’il l’était avec les Louis XII, les Maximilien, les Valenlinois. Élevé au milieu des guerres civiles et des conspirations, il devient le coiitidenl des républicains et l’écho de la Rome de Brutus. Dans ce pêle-mêle vivant où s’expliquent Sparte par Venise, Athènes par Pise, par Sienne et Pistoie, Agathocle, Denys, Claudius par Pétrucci, Bentivoglio, Galéas Visconti, l’Italie du moyen âge sert de témoin à ritalie et à la Grèce des anciens. Pour la première fois, la société antique descend de son piédestal imaginaire. Machiavel soumet à l’esprit" d’examen l’histoire romaine, celte Bible sacrée des vieux partis italiens tant Guelfes que Gibelins. L’habitude de manier les choses publiques lui ouvre l’esprit pratique des Romains. Débarrassé des illusions de Dante et de Pétrarque, la république de Tite-Live n’osl plus un rêve pour lui; c’est une affaire à manier. On ne possédait avant lui que le fantème de l’antiquité; il lui rend son esprit et son âme charnelle.

C’est au fond le même sujet que celui du Contrat social. Rousseau, nom ri dans l’institulion chrétienne et dans la philosopliie, se propose de chercher où est le droit; il l’établit dans la souveraineté du peuple. Machiavel ne procède pas avec ce scrupule. La notion du droit n’exis-

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lanl pas pour lui, il accepte la république comme il a accepté la tyrannie ; c’est un fait, une situation qu’il s’agit d’armer et de défendre,

La différence est qu’il témoigne pour le peuple une estime qu’il n’a jamais montrée au prince. Toutes les fois qu’il se pose cette question, s’il y a plus de sagesse, moins de vices, plus de durée, de fidélité dans une république ou dans une monarchie, c’est toujours à la première qu'il donne la préférence. Au reste, il n’est pas plus dilïicile pour l’une que pour l’autre sur le choix des moyens. La vertu, c’est de réussir; quoique la hache joue ici un moins grand rôle, elle est cependant cachée encore au fond de toutes choses.

L’âme de l’Italie catholique, le terrorisme, revit dans ses paroles : « Que la malignité humaine ne peut être apaisée par les dons, mais seulement vaincue par le châtiment et par la peur. » 11 arme la république contre l’usurpateur avec autant de soin qu’il avait armé rusui pateur contre la république. La seule chose, selon lui, qui ne mérite pas d’excuses, est de laisser subsister par négligence quelque rejeton d’une famille abattue et surtout les frères du prince renversé. « Pour passer de la monarchie à la république, il faut tuer les fils de Ihutus. » Les désordres, les tumultes, les révolutions entrent dans son système. Loin de s’alarmer du spectacle de la violence, le citoyen de Florence y reconnaît un signe de vitalité politique.

Un des chapitres où se résume le mieux le caractère à la fois théorique et pratique de 31achiavel, est celui des conspirations. D’abord il les blâme comme dangereuses, puis l’artiste ne peut résister au désir d’en tracer la théorie; ces pages sont écrites avec la pointe d’un stylet.

Pour arriver à ce qu’il appelle la perfection de la chose.

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il discute lequel vaut mieux du fer ou du poison ; il se décide pour le fer. Il rassemble tous les exemples de l’antiquité et du monde moderne, pour montrer par quelle négligence, par quelle faute, tel conspirateur n’a pas réussi ; ce qu’il faut faire quand le coup est porté. Les seules conspirations qu’il n’admette pas, ce sont celles qui ont pour but d’atteindre deux chefs à la fois. « Pour celles-là, dit-il, il faut s’en abstenir, elles sont trop périlleuses. »

Une chose étonne, c’est que tout cela est dit ingénument, sans aucune sorte d’exaltation, dans une langue froide comme l’acier ; ce qui ne l’empêche point de passer incontinent à des considérations morales toutes puisées dans le sentiment le plus profond de la dignité humaine.

11 met au-dessus de tout de feindre la folie pour tromper les rois. « Il faut faire le fou comme Brutus, louant, « disant, vantant, accomplissant des choses contraires à « sa conscience pour plaire au prince. » Dans certaines exagérations, évidemment calculées , ne retrouve-t-on pas chez lui quelque marque de cette dissimulation tragique? Soiivent la servitude des Italiens les a conduits à ce jeu .

Machiavel a bien vu que si l’esprit de liberté n’est pas au fond d’une république, elle peut devenir une machine d’oppression pire qu’aucune monarchie; il n’en dit pas la vraie raison; nous la savons aujourd’hui. Lorsque l’on peut opprimer avec le consentement apparent du plus grand nombre, chacun est accablé de la tyrannie de tons.

Ainsi, avec une impartialité suprême, Machiavel arme à la fois la tyrannie et la liberté; il les investit l’une et l’autre de toutes les forces de son génie; il partage entre l’une et l’autre par égales portions la sagesse, le crime.

MACHlAVtL.

la ruse, la violence, l’or et le 1er. Il les avertit l’une et l’autre de leur danger particulier; apres quoi il assiste à leur duel. « J’ai enseigné aux princes la tyrannie; mais « j’ai aussi enseigné aux peuples à s’en défaire. »

Après l’anathème que le dix-septième et le dix-huitième siècle ont jeté sur Machiavel, il semljle que le temps de la justice soit arrivé pour lui. Au lieu que les princes et les philosophes le repoussaient avec horreur, nous parlons de lui sans colère. Non-seulement nous nous abstenons de l’injure; souvent nous allons jusqu’à l’admiration. Est-ce que la conscience des hommes de nos jours est moins délicate? est-ce (jue le spectacle de tant de changements de gouvernements, de tant de serments faussés, a fait perdre à notre génération l’élévation morale qui distinguait ses pères? Que faut-il préférer, de leur indignation ou de notre tolérance? Il est certain que nous voyons Machiavel d’un autre œil que ne le voyait le dix-huitième siècle. Nous ne nous formons pas en dehors de l’humanité un idéal monstrueux que nous appelons de son nom ; mais, nous replaçant dans les conditions où il était, nous voyons en lui un homme qui cherche, non le crime pour le crime, la servitude pour la servitude, mais la force, la puissance, chose qui manquait le plus à ritalio. Dans les temps d’extrême faiblesse, tout crime hardi semble une force, toute force une vertu.

Dans la première jeunesse, on se plaît aux œuvres tranchantes ; on leur accorde volontiers l’autorité qu’elles demandent. Gomment se persuader qu’un homme qui a toujours le fer à la main n’a pas pour lui la sanction de l’intelligence? Cependant il ne faut pas croire qu’il soit besoin d’un grand génie pour résoudre toutes les questions par le couteau. Si Machiavel n’avait fait que cela.

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il n’exciterait que la curiosité qui s’attache à la peinture (le mœurs barbares.

Ce qui lui donne rimmortalitc, ce ne sont pas seulement quelques maximes implacables; c’est une vue intrépide dans les abîmes du bien et du mal ; un esprit inébranlable au milieu d’affaires désespérées; la conscience des lois générales des Ktats; une sûreté de goût qui survit à la corruption du cœur; une variété de tons infinis, avec une vigueur indomplalde, depuis le conte de fées, le chant burlesque, la haute comédie, jusqu’au sermon, à la stratégie, à la théorie politique et à l’histoirc universelle, également à son aise sur les tréteaux ou dans l’assemblée des papes et des rois, dans la servitude et dans la liberté, domptant chaque chose par son extrême o|)posé, la torture par le rire, la peste par la galanterie.

On n’a vu que le renard dans Jlachiavel ; voyons maintenant le lion. De tons les écrivains du seizième siècle, il est le seul (pii comprenne l’héroïsme. Il abhorre la résignation chrétienne, il attend tout de la force humaine. Il croit qu’une combinaison de l’intelligence, un effort de courage peut tout sauver. 11 n’abandonne rien à la fatalité. 11 arme l’homme comme s’il était seul dans le monde, sans la protection et la crainte des dieux.

A la fin du quinzième siècle, alors que se forment les grandes monarchies, que les nationalités de la France, de l’Espagne .se constituent, l’Italie seule, brisée par la paj)auté, ne peut même aboutir à une confédération, (l’e.st à ce moment décisif ([u’assiste Machiavel. II voit que l’organisation nationale ne peut s’achever, et qu’elle se dissout avant (jue d’être.

Le mépris, le dégoût, l’horreur de l’Italie esclave éclatent dans les Décades. Machiavel ose dire à son pays qu’il

MACHIAVEL

le méprise Seul il se sert encore du nom de pairie. Ce que Guichardin appelle prospérité, il l’appelle infamie.

Si, dans un corps aussi gâté que l’était alors l’Italie, il y avait eu encore quelque apparence de guérison, nul doute que le remède ne fût dans cette manière robuste, inexorable, de sonder la blessure et de la faire crier.

La société italienne paraît dans Machiavel aussi inanimée que l’antique. Les aflres de l’agonie qui palpitaient dans le langage de Savonarole sont passées. Les soupirs, les sanglots que l’on entendait encore dans sa bouche sont étouffés. C’est la beauté implacable de la mort qui pèse sur l’Italie de Machiavel. Il ne compte plus les pulsations du cœur. Seul, debout, sans désirs, sans regrets, sans espérance devant le cadavre d’un monde, il remue ce grand corps; il le frappe, il le partage, sans crainte qu’il •s’en échappe un soupir d’homme. Il met à nu les membres de celle société morte : c’est la première fois que l’on traite un peuple moderne comme s’il était enseveli depuis les temps de César.

Dans l’indignation de Tacite, je vois un homme qui châtie un peuple vivant. La langue de Machiavel n’a plus rien de commun avec la vie ; il est sans pitié, il paraît sans entrailles comme si son peuple n’écoutait pas, n’entendait pas sa voix. De là celte férocité de la parole (|ui n’est qu’impassibilité devant un corps impassible. L’Italie est pour lui une chose morte ; comment lui adresserait-il un reproche? C’est, comme il le dit, une matière corrompue; comment craindrait-il de la faire crier sous le fer? Jamais la langue humaine n’a ressemblé davantagi' au travail d’un scalpel dans le cœur d’un cadavre.

Encore tiède sous la main de Savonarole, le cadavre est (U\jà froid sous celle de Machiavel.

l’ar une inconséquence héroïque, ce même homme en-

MAGIUAVüIL.

Ireprend de ressusciter ce qu’il vient d’anéantir; il était cerlaiuement le seul en qui la notion de pairie se fût conservée sans altération depuis l’antiquité.

Au moment même où celte pensée s’efface de l’autre côté des Alpes, elle surgit de la tête de Machiavel, comme les quatorze armées de volontaires en 92, Elle éclate . chez lui avec une force fanatique. « Quand il s’agit du « salut de la patrie, il ne doit être tenu aucun compte ni « de justice, ni d’injustice, ni de pitié, ni de cruauté, ni K de louanges, ni d’opprobres; mais, laissant de côté « toute autre préoccupation, il faut que la patrie soit « sauvée avec gloire ou avec ignominie. » Ainsi, au milieu de la ruine de la nationalité italienne, 3Iachiavel organise la théorie abstraite de la patrie avec l’énergie du comité de salut public, appuyé sur la passion de vingtcinq millions de Français.

Machiavel porte en lui le génie de la Convention. Scs théories frappent comme des actes. La tribune de Saint- Just et de Danton n’a pas surpassé sa fureur à venger cette patrie imaginaire qui n’existe que dans son esprit.

Quand une grande institution disparaît de la terre, quelquefois il arrive (jue l’idée s’en concentre dans la tête d’un homme, qui pèse alors autant qu’un monde.

Ouvrez un ancien tombeau, vous retrouvez intacte l’épée du mort sur une poignée de cendres; de même, dans le tombeau de l’Italie, la pensée de Machiavel reluit Comme l’épée nue d’une nationalité morte, que les siècles n’ont pu ni ébrécher ni rouiller.

La dure épreuve de la ferme de San-Casciano touche à sa fin ; Machiavel se réconcilie avec les Médicis. Léon X

Machiavel.

le consulte sur les aiïaires générales d’Italie et sur la situation de Florence. Le moment si vivement désire où il va rentrer dans les affaires approche; je ne parle pas d'une première mission, dans laquelle il est envoyé par la seigneurie de Florence pour chercher et choisir un prédicateur chez les moines des Camaldules. Elle exerce, dans sa correspondance, sa verve burlesque.

Mais les événements qui décideront de l’Italie se préparent; la Réforme ne s’arrêtera pas qu’elle n’ait mis Rome au pillage. L’armée de Lharles-Quint, qui va frapper ce grand coup, hésite encore entre Rome et Florence. En ce moment de danger on se so\ivient de Machiavel ; il est ramené aux affaires. On l’envoie auprès de l’armée des alliés observer la marche de l’invasion. C’était la dernière heure de l’Italie politique. A ce moment suprême, Machiavel retrouve l’activité de sa jeunesse; son premier conseil est un conseil de lion. Sans se fier davantage à la diplomatie, il propose de donner l’autorité absolue à un chef hardi de bandes italiennes, Jean de Médicis, de l’entourer de toutes les forces de la nation, et de marcher ainsi à l’ennemi. Cet avis fut condamné à la fois par les hommes et par le ciel ; le pape s’y oppose, et Jean de Médicis meurt d’une blessure. Machiavel ne désespère pas encore ; il presse les levées, il passe des revues. Avec de l’union, il restait quelque chance; c’est ce qu’on ne put obtenir. Les alliés. Français et Vénitiens, désertent. 11 arriva ce que l’on a vu dans d’autres temps semblables, où il s’agissait aussi de la vie d’un peuple. Effrayés de leur responsabilité, les généraux, le duc d’Urbin, Guichardin, n’osent rien entreprendre ; ils perdent tout pour n’avoir rien risqué. Le connétable de Bourbon, qui devait aller décapiter l’Italie dans Rome, se décide; il fait cetle marche audacieuse, VI. 17

MACHIAVKL.

qui aboutit au pillage et au sac de la capitale de la chré-, tienté. Le catholicisme est pris d’assaut. Toutes lefe malédictions que les réformateurs, depuis les Vaudois jusqu’à Luther, ont jetées contre Rome, sont réalisées. Dans cette confusion, on ne retrouve qu’une dépêche de Machiavel, datée de Civita-Vecchia.

Deu.\ mois après, il reparaît à Florence au milieu de circonstances si étranges, qu’elles sembleraient fabuleuses si vous n’étiez accoutumé à tout attendre de lui. La peste est dans la ville déserte ; Machiavel écrit à un de ses amis une description de sa journée. Cette lettre est un des monuments les plus originaux de son esprit. Il se promène seul dans la ville au milieu des fossoyeurs qui crient : « Vive la mort ! » A travers les ténèbres, il croit voir passer la peste dans une litière. C’était une jeune morte de San-Miniato traînée par des chevaux blancs. Il entre dans les églises pour entendre la complainte des frères. Il voit au fond du chœur des prêtres assis, les mains liées dans des menottes, confesser les pestiférés.

Quelle est, au milieu de cela, la préoccupation du grand théoricien qui vient d’échapper au pillage de Rome? Dans cette mine universelle, sur les cendres de sa patrie, .Machiavel, le puissant homme d’Etat, ne s’occupe que de galanteries. 11 vient de recevoir, dans l’église de Saiila- Croce, la confession d’une jeune femme. 11 raconte avec une verve passionnée les aveux de la mourante ; puis ce don Juan, toujours escorté par les fossoyeurs, court à une autre aventure. Dans l’église de Santa-Maria-Novella, il s’éprend de passion pour une jeune veuve aux longs habits noirs. 11 fait d’elle un portrait à peine surpassé par Arioste dans la |)einl»ire d’Alcine. Si quelques mots ne laissaient percer l’ironie, vous vous laisseriez tromper par ce coloris éblouissant. « Tous mes esprits, dit-il,

MACIIIAVEI..

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« sont restés enveloppés dans ses vêtements noirs. Je ne « pense ni ne veux penser à autre chose. » Tels sont les derniers mots que Machiavel ait tracés.

Qui ne serait frappé de l’audacieuse ironie par laquelle cette grande vie se termine? Amour, religion, poésie, beauté, patrie, tout cela livré à une moquerie triomphante sous riialeinedc la peste. Quand je relis ces pages, j’y retrouve, ce que la Bible appelle le rire du sépulcre.

Je n’ai rien dit dos ileux ouvrages qui appartiennent au temps où Machiavel est rentré dans les affaires, les Histoires (lore7itines et le Traité sur l'art de la guerre. Les Histoires florentines marquent ce que l’on pourrait appeler sa dernière manière. Cet ouvrage est, à certains égards, le plus complet de tous, puisqu'il réunit le point de vue du Prince et celui des Discoiu's sur les décades. Ces deux théories sont là en présence, personnifiées pendant six siècles par les partis, résumées dans les harangues des chefs de factions. Après avoir tracé la théorie du despotisme et de la liberté, Machiavel se donne, dans cette histoire, le spectacle de leur combat. Comme il est parvenu à toute la hauteur de son génie, et qu’il embrasse d'un seul coup d’œil les systèmes qui autrefois ne lui apparaissaient que l’un après l’autre, sa pensée a plus de calme et d’équilibre. Vous ne rencontrerez plus aucune des maximes violentes de sa jeunesse. Il ne s’élève pas jusqu’à Dieu, comme Bossuet; jusqu’à la cité des idées, comme Vico; jusqu’au type de la nature première, comme Ilerder. Pour expliquer les révolutions, il n’a recours qu’à l’homme.

C’est lui qui tient en scs mains la balance qu’il a ôtée à la Providence. Ramenant tout à l’expérience, il fait le premier pour l’histoire civile ce qu’après lui Galilée fera pour l’histoire du monde physique. Ce qu’il comprend

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(l’abord, c’est que Tltalie étant par-dessus tout un pay.s de traditions, ses partis, ses factions, scs révolutions s’expliquent par son berceau. C’est le pays du monde où il est le plus difticile de partager l’hisloire en fragments.

' Il veut écrire l’histoire des Wédicis; il est obligé de remonter aux Césars. Quiconque, sur un point particulier des affaires d’Italie, ne repassera pas par ce long chemin, est sûr de s’égarer.

Les beaux esprits du seizième siècle, les Plalina, le.s Léonard Arélin, les Paul Jove, avaient enseveli l’histoire sous leurs fleurs de rhétorique; en cherchant le style, ils l’avaient perdu. L’Italie avait disparu sous des lambeau.x de Cicéron et de Tacite. Depuis l’invasion des Français, la violence des événements ramène de l’autre côté des Alpes le sentiment de la réalité. Au milieu de l’imitation des anciens, les coups terribles que reçoit ITtalie obligent le penser à autre chose qu’au beau style; Machiavel rei ouve dans le cri des choses l’accent de l’histoire. En ■t tant du monde de convention où les littératenrs s’obstint à vivre, il fait cesser le déguisement des idées et des paroles.

On avait raconté avant lui les affaires extérieures d’iin Etat; mais personne n’avait écrit l’histoire vraiment sociale, c’est-à-dire celle des classes. Noblesse, bourgeoisie, peuple deviennent pour la première fois les personnages du récit. Celui qui veut connaître la loi générale de la liberté démocratique, les dangers qui la menacent au dedans et au dehors, comment elle s’affranchit de la noblesse du sang pour retomber sous la noblesse d’argent, comment à celle-ci succède la bourgeoisie, à la bourgeoisie le prolétariat, au prolétariat le prince, au prince l’étranger; celui-là doit avoir souvent entre ses mains les histoires de Machiavel.

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Cel-esprit que nous avons rencontré sur toutes les routes n’est pas encore épuisé. En suivant l’histoire, il vient de reconnaître les causes de la ruine de l'Italie. C’est la faiblesse de son organisation militaire. 11 veut remédier à ce mal, et compose pour cela le Traité de l'art de la (juerre. Le même homme qui a d('ÿà suffi à tant de personnages, se fait général; il trace les principes d'une révolution de l’art militaire. Comme il sent que l’autorité de l’expérience manque à sa parole, il place ses idées dans la bouche d’un vieux condottiere, au milieu des jardins d’une villa de Florence; et ce traité de stratégie commence avec les grâces d’un dialogue de Platon. Au moment de la chute de l’Italie, rien de plus beau, assurément, que de voir Michel-Ange devenir ingénieur, Machiavel dresser le plan de campagne. Fidèle au génie de la Renaissance, que personne n’a prise plus au sérieux, il veut surtout la renaissance de l’héroïsme antique; il cherche ce que Napoléon a retrouvé, la grande guerre de César. Ramener les bandes du moyen âge à la discipline de la légion romaine, rendre à l’Italie des Médicis la milice sacrée, le bouclier, l’épée, le casque, la cuirasse et la vertu de l’Italie des Scipion, c’est là le fond de sa pensée.

11 nie que l’argent soit le nerf de la guerre; avant ton! il demande quelque ombre de la vertu passée. Attaquer la superstition de l’or, c’était toute une révolution d’idée^ dans une époque vénale. D’ailleurs, il est aussi loin que possible de l’idée que les batailles puissent jamais se décider par l’artillerie; cet homme, tout de calcul, ne croil plus qu’aux victoiires de l’àme.

Par là son livre est un arsenal de patriotisme italien. Machiavel, au milieu de ses théories, comme notre Carnot au milieu du comité de salut public, organise d’avance la défense nationale. 11 veut jeter au-devant de l’étranger des

légions italiennes formées sur l’ordonnance des légions de llrulus, et qui, avec la courte épée, se précipiteront sur l’arlillerie des barbares. Ces plans de campagne portent ainsi le sceau de la renaissance grecque et latine; mais ce qu’ils perdent en réalité, ils le regagnent par une certaine beauté idéale et enthousiaste, qu’on ne retrouve à ce degré dans aucune autre de ses œuvres. Vous voyez l’Italie au désespoir se faire un boulevard de son passé, revêtir la cuirasse romaine, ranger en bataille tous ses illustres morts, et présenter la gorge à l’ennemi. Machiavel s’exalte par sa propre réforme; cette âme antique s’enivre à la pensée de cette bataille antique.

Quel accent invincible lorsque, considérant ses projets et l’impuissance où il est de les exécuter, il adresse ce testament à l’Italie!

« Celui qui méprise ces projets, s’il est prince, raé- « prise sa principauté, s’il est citoyen, sa cité; et j’ai le « droit d’accuser la nature, qui devait ou ne pas me les « faire connaître, ou me donner la puissance de les exé- « cuter. Car maintenant que je suis vieux, je ne pense « pas en avoir jamais l’occasion. Mais vous qui êtes jeu- « nés, j’ai voulu vous les communiquer, afin que, s’ils « vous plaisent, vous puissiez, avec l'aide de vos princes, « en conseiller, en assurer l’exécution. Et n’allez pas vous « décourager trop tôt, car cette province paraît née pour^ « ressusciter les choses mortes, comme on l’a vu de nos « jours dans la poésie, dans la peinture et dans la sculp- « ture. Quant à moi, l’âge m’a ôté la confiance; et, véri- « lablement, si la fortune m’avait remis un Etat assez « puissant pour suffire à une semblable entreprise, j'au- « rais bientôt, je crois, montré au monde tout ce que. « peuvent les institutions antiques, et je l’aurais accru « avec gloire, ou perdu sans opprobre. »

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Cel instinct toujours renaissant de la patrie, voilà ce qui compense à mes yeux les égarements de Machiavel, .le trouve en lui un cœur d’airain qui, par sa force propre, reste debout dans les ruines de la morale, du droit et de tout ce que les hommes tenaient auparavant pour sacré. Au milieu du naufrage du monde civil, il s’attache à une seule chose, l’Italie, la patrie; et ce seul point inébranlable, malgré la confusion générale des idées, le ramène toujours au vrai. 11 a beau se livrer aux vices de son temps, cette pensée restée intacte l’empêche de s’égarer; elle le fait rentrer dans le sentier dés grands hommes.

Réduire sa théorie à l’idée de la fraude et du meurtre, c’est oublier dans l’histoire de Frédéric, de la révolution française, de Napoléon, la campagne de Silésie, les journées de l’armée de Sambre-et-Meuse, les batailles d’Arcole et d’Austerlitz, pour ne voir que les intrigues de Postdam, les tueries de septembre et le duc d’Eiighien dans les fossés de Vincennes.

L’excuse de Machiavel, c’est qu’en dépit de ses théories savantes dans l’art de parvenir, il n’a pu réussir à rien dans sa vie. Combien les hommes de notre temps doivent sourire en voyant ce puissant théoricien qui ne peut même sortir de l’indigence!

« Mon cher frère, écrit son lils aîné, je ne puis retenir « mes pleurs en vous apprenant que notre père Nicolas « est mort le 22 de ce mois de juin. 11 s’est confessé de « ses péchés à frère Mathieu, qui l’a assisté jusqu’à la « mort. Notre père nous a laissés, comme vous savez, « dans une grande pauvreté. »

Ainsi, Machiavel est le contraire de 1 honuqe habile,

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dans le sens où les Français emploient aujourd’hui ce mol. Il y a des moments où, malgré toutes ses théories de bassesse, il reste grand par l’âme, faute irréparable au point de vue de l’intrigue. La médiocrité n’y tombe jamais. Machiavel a beau se surveiller; malgré tout son désir de ramper pour parvenir, son génie l’élève, le trahit, le perd.

Comprend-on qu’au moment où les Médicis sont toutpuissants après leur restauration, il leur propose naïvement de renoncer à l’absolutisme, de rétablir la République et la démocratie, par amour de l’humanité, par grandeur d’àme, leur garantissant en retour la gloire des Solon et des Lycurgue? « Qu’il sufiise à Votre Sainteté a d’avoir un œil à demi ouvert sur la République. »

A quoi les Médicis auraient-ils employé un homme si simple?

C’est que le génie peut- bien se divertir à tracer des théories misérables, où les vices rampants, les facultés ténébreuses, les habiletés abjectes, sont siïres de l’emporter et de gagner dans le jeu de la vie. Dès qu’il s’agit d’appliquer ces théories, l’homme de génie se trouve inférieur de beaucoup au moindre intrigant qui s’en empare. Tout ce qu’il a de grand, de puissant, ne sert qu’à trahir son jeu et à montrer ses cartes.

Pour ma part, je suis charmé (juand je vois les amis les plus médiocres de Machiavel, les plus vulgaires, l’écraser de leurs habiletés, de leurs succès, de leurs supériorités, de leurs triomphes, tandis (jue le pauvre grand homme de théories, trahi par sa grandeur, malgré sa ferme volonté de ramper, ambitieux maladroit, courtisan incommode, solliciteur éconduit, intrigant inhabile, dévoré de la soif de parvenir, qui donnerait toute sa gloire pour mi emploi pareil à celui de son compère Vettori, toujours

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surpassé par le premier venu dans les petits calculs, dans les combinaisons -personnelles, toujours renversant son succès par une témérité d’intelligence, voulant s’annuler, n’y réussissant qu’à demi, incapable de renl’ermcr sagement ses théories, ses actes, ses paroles, scs idées, dans la religion du moi; détruisant par la fierté de son génie sa fortune à mesure qu’il l’élève sur la vénalité de son savoir-faire; toujours aspirant à l’éclat du pouvoir, toujours occupé, dans les emplois secondaires, à ramper loin de ce faîte de dépravations, qu’il poursuit de sa convoitise; foulé par les partis, bafoué par ses rivaux, pauvre, oublié, méconnu, tout au plus objet de pitié, n’aboutit qu’à être un de ces hommes dont on ne peut rien faire.

Plus il entassait de chefs-d’œuvre, plus il croyait se donner de titres pour parvenir aux emplois; c’était tout le contraire; ses placets ne devaient être accueillis que par la postérité.

Dans les époques de mensonge, rien ne nuit plus aux hommes que de s’attacher à une théorie, à un principe quelconque. C’est par le néant de toute conviction que se font alors les grandes fortunes. Machiavel avait beau répéter qu’il n’avait point de principes; cela même était une conviction embarrassante et se tournait contre lui. Après chacun de ses ouvrages, il était trop compromis pour qu’il fût commode de l’employer. Ceux qui n’avaient rien dit, rien fait, avaient sur lui un avantage incalculable dont il ne s’apercevait pas. Ses livres avaient divulgué les secrets du pouvoir; il traînait après lui un trop pesant bagage de vérités. Quand il eut achevé son œuvre pour la postérité, ce fut un homme perdu pour les emplois.

Guichardin est encore ici le modèle accompli de l’homme qui veut réussir. Dans un temps de dépravation, ce Guichard in trouva moyen d’être l’esprit le plus bassement

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corrompu de T Italie. Il se garda bien de rien écrire, tant qu’il eut quelque chose à convoiter. 11 savait que la parole écrite embarrasse même les plus déliés. Sitôt qu’il n’eut plus rien à espérer, ni à désirer, ni à demander au monde, ce fut alors (ju’il prit la plume et souleva son masque.

Depuis Machiavel, et surtout depuis la chute de l’indépendance, on voit paraître en Italie, comme on l’a vu de nos jours en France depuis les invasions de 1814 et de 181T), une espèce d’hommes nouveaux, et que personnifie l’historien doctrinaire Guichardin. Ce sont des gens qui ont transigé avec l’ennemi, et qui se sont rangés de son côté dès qu’ils ont cru qu’il était le plus fort. Chez ces hommes et les fils de ces hommes, le ressort moral a été brisé par l’adhésion qu’ils ont donnée à la défaite. Guichardin, le général italien, passe du côté des barbares dès qu’il aperçoit que les chances sont pour eux. Dans le fond , ces doctrinaires ne sont plus d’aucun pays. Comme ils désespèrent de la résurrection de l’Ftat, ils n’ont plus aucun grand aliment à leur pensée, ou plutôt ils remplacent tout par l’intérêt privé, qu’ils couvrent d’une savant,e théorie. Leur habileté, et ils en ont beaucoup, est de faire surnager leur fortune particulière au milieu de la ruine de la fortune publique.

Voulez-vous avoir une idée claire de l’espèce de dégènérafion dont est capable le machiavélisme? Voyez Guichardin et les doctrinaires italiens dépouillant le système de tout ce qu’il a de national dans sa corruption, de puissant dans ses égarements, de fier dans son humilité, d’héroïque dans ses vices, le réduire avec emphase à ses

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éléments les plus honteux, les plus sordides d’égoïsme et (le personnalité. Chez l’historien Guichardiii, l’infamie n’est plus rachetée par aucun retour vigoureux vers la patrie. Les vices (pie Machiavel faisait tourner à la délivrance nationale, Guichardin les couvre d’hypocrisie et les met au service de l’ét ranger.

Que lui importe que l’Italie périsse’/ Ce sera pour lui le comble de la politique, s’il reste toujours lieutenant du pape, gouverneur des provinces, conseiller du gouvernement; si, en un mot, il s’élève à mesure que son pays s’abaisse. Dès qu’il voit que l’ennemi est le plus fort, il lui livre les secrets de Florence; il écrit en plein conseil avec du jus de citron les plans et les projets de ses compatriotes; il déserte, il porte dans le camp des étrangers les mystén’s de cette diplomatie frauduleuse qu’il avait pu recueillir de la bouche du grand théoricien ; et c’est ainsi que la politique de Machiavel a fini par se retourner contre elle-même.

Quelle a été en soi l’œuvre de Guichardin? Employer au profit de la servitude le code infernal qui avait. été composé pour la liberté; en sorte que le mal a toujours fini par produire le mal.

Guichardin fait servir la politique de l’Italie à soumettre l'Italie à la main de l’étranger. 11 devient l’àme de cette dernière restauration à la suite de l'invasion française, allemande, espagnole. Pour rendre impossible le retour à l’indépendance, il veut associer tous les hommes nouveaux à son impopularité et partager avec eux l'exécration qu’il inspire. Il leur conseille de mettre la main à tant de supplices et de tortures, qu’ils sont jetés pour toujours avec lui dans cette voie de haine et de servitude hors de lacjuelle il n’y a plus d’issue. L’esprit italien était seul assez raffiné pour asservir l’ lia lie.

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Celte ville si ardente, si indomptable, cette Florence qui semble avoir renfermé plusieurs peuples toujours nouveaux, est si bien enlacée, si industrieusement garrottée par les artifices de Guicliardin le Florentin, c’est-à-dire par sa propre politique, que pendant trois siècles elle n’a pu remuer. Ce bel esprit assassine son pays avec le poignard forgé pour le défendre; et, après cela, quand l’œuvre de mort est achevée, ce même homme, renié par le gouvernement qu’il a fondé, se retire tranquillement à la campagne, tout chargé de la malédiction publique.

Là, il emploie ses dernières années à écrire l’histoire de ce que l’on peut appeler le suicide de l’Ilalie. Dans un esprit aussi frauduleux, peut-être vous attendriez-vous à trouver l’imitation des formes contenues, du coloris sombre de Salluste ou de Tacite? Tout au contraire. Le nerf de la langue de Dante et de Machiavel a disparu. Qu’on se figure une. parole abondantejusqu’à la diffusion, souple jusqu’à la mollesse, brillante, fastueuse, aulique, jésuitique, embarrassée dans ses plis majestueux, avec quelques retours d’indépendance d’esprit qui cachent mieux la servilité du cœur.

Sous les ondulations rampantes de ce langage fleuri, vous avez peine à reconnaître et à saisir celte âme de serpent dans les ruines de l’Italie. On a dit que Guichardin voit trop en noir. Son mérite est, au contraire, d’avoir saisi la vérité sous la langue artificieuse de son temps. Accoutumé à vivre dans les ténèbres, il aperçoit trèsclairement, Irès-nellement le mensonge; lui seul pouvait démêler les plis et les replis de tous ces hommes occupés à se caresser, à se mentir, à se sourire, à s’étouffer.

Il faut savoir un gré éternel au lieutenant de THIglise d’avoir si l»ien montré à nu les ruses, les ambitions personnelles, cachées sous le mas(jue des intérêts chrélien.s.

UACHIAVEL.

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Grâce ù lui, les magnifiques voiles dont se couvrent l’Église et la monarchie sont déchirés depuis trois siècles; il dépouille olficiellement les masques de leur langage officiel. Sa phrase aulique était seule capable d’exprimer les détours de cette époque de fraude.

Dans les vingt livres de son histoire, pas un seul nom auquel on s’arrête; pas un homme de bien, pas un rayon de lumière dans ce fond ténébreux. La vue ne peut se reposer sur aucune action honorable, sur aucun caractère. L’auteur ne s’indigne pas, il ne s’étonne pas; il raconte non dans le style de fer de Machiavel, qui est au moins une marque de vie et de force, mais avec une parole assouplie qui semble cire la voix d*un monde en dissolution. La mort est partout; mais vous ne trouvez aucune grande passion sous ces meurtres de peuples; une intrigue immense, universelle, non pas la lutte de deux sociétés. Les batailles ne sont que les incidents d’un grand guet-apens. Les peuples se choquent, ou plutôt il n’y a pas de peuples en présence. Il n’y a de vrai que le sang qui coule comme l’eau.

Quelles sont les conclusions de Guichardin? Quel est le sens de son histoire ? Quelle est l’impression des hommes dont il est l’organe? Spectateur de la chute de l'Italie pendant trente ans, il ne s’aperçoit pas meme qu'il ensevelit un peuple. 11 n’a pas conscience de ce qui tombe. Pas un accent pour cette nationalité qui périt avant que d’clre. Ceux qui veulent sc défendre ne sont pour lui que des obstinés; s’il se trouve un héros, c’est un impirndent ou un furieux. Baglione, le général qui livre la patrie, est un homme sérieux, sage. Les magistrats et le peuple qui veulent combattre ne sont que des enragés [arrahittü).

A ce dernier moment éclate dans tout .son jour l’ignomiilie du beau langagcde Guichardin. Retenez àjamaisla IV. 18

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merveille de cette phrase jésuitique pour faire l’éloge d’uii traître : « C’est un homme qui sut forcer en quelque « sorte les Florentins à capituler, par zèle et par dévoue- « ment pour eux. » A mesure que les villes italiennes succombent, le bruit de l’bistoire cesse. Chacune des défaites de l’Italie cause une impression de sérénité à l’écrivain. Lorsque enfin sa nation a disparu, il respire; il pose sa plume avec une parfaite tranquillité. Cette mort, il l’appelle l’ordre, et ce néant, la paix.

Ouand il y aura une Italie, elle gravera en lettres d’or le nom de ce beau génie sur un poteau.

La restauration des Wédicis, consommée par l’Étranger, scellée par les talents de Guichardin, voilà le dernier terme de la vie politique de l’Italie. Il s’était vu des tyrannies plus sanglantes, et la vie publique ne s’était pas éteinte ni sous les Ezzelin, ni sous les Borgia, ni sous les Bentivoglio. Au contraire, toute vie disparaît sous le despotisme quelquefois débonnaire delà maison d’Autriche. Pourquoi cela?

Voici une chose à laquelle je ne me lasse pas de songer. Il est à notre porte un peuple dont nous parlons coinino s’il était enseveli des le temps des Assyriens, on tout au moins des Romains. On dirait qu’il ne peut nous comprendre, tant nous parlons à notre aise de ses funérailles. Et pourtant ses yeux voient, ses oreilles écoulent encore. Ses villes, ses murailles sont intactes, sa langue est conservée, Rien ne manque à cette société de ce qu’elle avait auparavant. Mais tout est muet, c’est une mort vérilaldu avec les sinmlacres de la vie. Ouel changement est donc arrivé? lu seul : l’élranger est là!

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Même invisible, il est partout, au loyer, à la place de l’Etat, de la nation, de la famille. I.ors meme que les yeux ne le voient pas, la pensée le renconire. Il a beau faire, ses bienfaits ne vivilient pas, ses travaux ne fécondent pas, ses vertus iTiêmes sont des fléaux. C’est là pour un peuple ce que l’on a toujours appelé habiter dans la mort,

L’Italie châtiée par ses propres doctrines est un épisode du jugement de Dieu, dans lequel chaque peuple est jugé par lui-mcme.

Je vois dans le Midi deux Etats qui ont essayé l’un et l’autre de vivre seulement par surprise et par ruse : Byzance et l’Italie. Vous savez comment cela leur a réussi. L’Italie s’est empoisonnée avec le breuvage qu’elle avait préparé pour le monde.

Mais, si elle a été criminelle, n’a-t-ellc pas assez expié? Est-elle pour jamais exclue de l’alliance des vivants? Sa renaissance commencera le jour où, repoussant la politique qui la lie aujourd’hui, elle croira qu’il y a quelque chose de plus rusé que la ruse, de plus fort que la force, le droit pour toute une race d’hommes d'être quelque chose sous le soleil dans la société divine et humaine, droit que ne peut prescrire aucune calamité j)ublHjue ni privée.

Deux siècles et demi après sa mort, Machiavel remporte une étrange victoire. Le Prince tombe entre les mains d’un jeune homme héritier de la monarchie prussienne. Frédéric, qui se croyait encore très-éloigné du troue, entreprend de le réfuter. Il veut confondre Machiavel, tel avocat (la aime, cet oracle de Satan. Voltaire apj)laudif,

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par avance, Frédéric, « cet Apollon qui doit écraser le « nouveau Python. » Il le presse de composer le Catéchisme de la Vertu. En effet, l’ouvrage avance. A chaque maxime du secrétaire de Florence, le prince royal oppose un axiome de philanthropie. Les temps de la politique de Télémaque sont arrivés. L’horreur de la guerre, de la conquêlc, du pouvoir absolu, le zèle de la vérité, le mépris de la ruse, la religion de la liberté vont ramener l’àge d’or. Une seule chose pourrait inquiéter : c’est que toutes ces vertus reposent sur le système de l’intérêt bien entendu, et qu’ainsi la réfutation confirme le principe de Machiavel. Comment, au reste, douter de la sincérité d’un enthousiasme qui s’exprime avec tant d’abandon I Enfin, l’ouvrage est achevé; il s’imprime. Sur ces entrefaites, le prince devient roi. Jamais on ne vit changement plus rapide; sa première pensée est d’altérer le livre, d’y insinuer, par les mains de Voltaire, de petites maximes pieuses, religieuses, habilement hypocrites; et comme ces altérations ne suffisent pas encore, il met, à désavouer le scélérat qui imprime son anti-Machiavel, cent fois plus de machiavélisme que je n’en puis trouver dans toute la vie du Florentin.

Un peu plus tard, grâce à un mélange audacieux d’héroïsme et de cynisme, à la science des ruses politiques et militaires, au génie de la guerre, à l’iniquité du partage de la Pologne, il devient le premier disciple de l’homme qu’il a commencé par vouloir écraser. Je ne lis jamais l’histoire de ce roi corrompu qui, dans des circonstances désespérées, parvient à donner une tête à l’Allemagne, sans reconnaître en lui, trait pour trait, le prince que Machiavel voulait donner pour tête à l’Italie,

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Niez, après tout, si vous le voulez, tous les théorèmes de Machiavel; il en est un, du moins, qu’il a placé hors d’atteinte : c’est l’incompatibilité absolue entre le catholicisme romain et la liberté moderne. Avant la réforme, avant la philosophie, il démontre que le monde moderne ne peut entrer par la porte de la papauté, et qu’il faut choisir entre l’un ou l’autre; il donne à cette idée la certitude d’une proposition d’Euclido.

« Il faut reconnaître que les peuples qui touchent de « plus près à l’Eglise romaine sont ceux qui ont le moins « de religion ; et quiconque considère combien les prati- « ques de nos jours diffèrent de celles du christianisme « des premiers temps, celui-là jugera sans doute que la « ruine ou le châtiment est proche. Puisque quelques-uns « sont d’opinion que le succès des affaires d’Italie dépend « de l’Eglise romaine, je veux leur opposer les raisons « qui se présentent à moi; et j’en alléguerai deux princi- « pales, qui, selon moi, ne souffrent pas de réplique,

« La première est que, par l’effet des exemples crimi- « nels de la cour romaine, cette province a perdu toute a piété, toute religion, ce qui entraîne après soi une foule « d’inconvénients et de désordres; car où est la religion, « on suppose le bien, où elle manque, on suppose le con- « traire. Nous autres Italiens, nous avons donc à l’Eglise « et aux prêtres cette première obligation d’être impies et « corrompus. Mais nous leur en avons une autre encore « plus grande, qui est cause de notre ruine ; c’est que « l’Eglise a tenu et tient cette province divisée; et, véri- « tablement, aucune province ne fut puissante et heu- « reuse, à moins d’être réunie tout entière sous les lois

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« (l’unft république ou d'un prince, comme cela est arrivé « de la France et de l’Fspagne. Et la cause pour laquelle « J’italie n’est pas dans ces condiliqns, et n’a pu èire « ramenée au gouvernement d’une république ou d’un « prince, c’est uniquement l’Église.

« Ayant usurpé le pouvoir temporel, elle n’a pas été « assez forte ni assez entreprenante pour occuper le reste « de l’Italie et s’en rendre maîtresse; d’un autre côté, elle « n’a pas été si faible que de n’avoir pu appeler à son se- « cours les puissances étrangères contre les nationales, « ainsi qu’on l’a vu anciennement lorsque, par Charle- « magne, elle chassa les Lombards, qui déjà étaient quasi- « maîtres de toute l’Italie, et de nos jours, lorsqu’elle ôta « le pouvoir aux Vénitiens avec l’aide des Français, pour « chasser les Français avec l’aide des Suisses. L’Église, « n’ayant donc pas été capable d’occuper l’Italie , et « n’ayant pas permis qu’un autre l’occupât, a été cause « que celle-ci n’a pu se ranger sous un chef, mais qu’elle « est tombée sous plusieurs princes et seigneurs; par où « elle est arrivée à ce degré de divisions et de faiblesses, « qu’elle est devenue la proie, non-seulement des bar- « bares en renom, mais de quiconque s’est donné la peine « de l’attaquer. Et telle est l’obligation que nous avons à « l'Eglise et à nul autre.

« Qui voudrait se convaincre plus aisément de celle « vérité par une expérience certaine, il faudrait qu’il fût « assez puissant pour envoyer la cour romaine habiter « avec l’autorité qu’elle a en Italie , dans le pays des « Suisses, lesquels sont aujourd’hui les seuls peuples qui « vivent, quant à la religion et aux ordres militaires, con- « formément aux anciens; et l’on verrait qu’en peu de « temps les pratiques criminelles de cette cour cause- « raient plus do ravages dans cette province que toute

MACllIAVIîL.

« autre calamité qui pourrait la IVapper dans nue durée t(»,quelconque. »

Celte expérience que Madiiavel appelait, il y a (rois siècles, nous l’avons faite nous-mêmes de nos jours. En dépit de tous les avertissements, il a plu, de notre temps, à la démocratie européenne, de tomber dans tous les pièges que le catholicisme romain a trouvé bon de lui tendre. Foulée, insultée, honnie, à l’heure où je parle, d’un bout à l’autre de l’Europe, est-il bien sûr qu’elle voie d’où parlent les coups qu’elle reçoit? Occupée le plus souvent à lécher la main dévote qui la flagelle, veut-elle encore fuir la lumière? Commence-t-elle à pressentir que la bigoterie de Byzance se concilie malaisément avec l’iiumeur des Gracches? ou, après une leçon si rude, si notoire, en faudra-t-il une seconde pour convertir à l’évidence une tète si dure? Paroles déjà répétées trop de fois, douloureuses à qui les prononce, inutiles à qui se bouche les oreilles.

Polyphème était aussi le plus puissant des ouvriers du globe; sa voix de cyclope dominait la voix des tempêtes; son bras arrêtait dans leur course les centaures couronnés; mais à peine il eut laissé crever son œil unique par les ruses d’Ulysse, il tomba tlaus le mépris des dieux et des hommes. 11 eut beau couvrir les rivages de ses clameurs, il fut la risée des flots; le dernier des moucherons monta ilu fond de l’abîme pour in.sulter à sa misère.

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