CHAPITRE V
l’invasion.
I,c dernier jour de l'Itelie. Pourquoi il n’y eut pas de résistance nationale. La grosse bourgeoisie appelle l’étranger. Le peuple ; la secte des obslinés. Ferrucci. Capitulation de Florence. Premier modèle des restaurations de dynasties. L'invasion de l’Italie en 1530 et les invasions de la France en 1814 et 181 5, Les Médicis et les Bourbons. Comment on détruit un . peuple par le système des restaurations imposées.
Le droit disparu, il se fit un vide immense; ce fut un gouffre qui s’ouvrit sous les pas d’une nation. Elle alla s’y précipiter tête baissée; dans ce gouffre, elle entraîna jusqu’à ses vainqueurs.
Pour comprendre ces temps, il faut bien se figurer qu’il n’y eut pas véritablement de conquête, car il n’y eut pas de résistance nationale. Personne, au seizième siècle, n’a réellement défendu la souveraineté de l’Italie. Dès que l’Europe se présente, elle y entre comme dans un héritage vacant, domaine de l’humanité. Venise seule, prend un jour pour mot de ralliement, Italie, à la bataille de Vaila. Mais il était trop tard; ce mot ne trouva d’écho que chez les mourants, il expira dans la mêlée.
L’Italie ne se défendit pas, parce qu’elle n’existait pas. Elle n’avait pu se former. Comment aurait-elle pu résister? Jamais rien de semblable ne se vit sur la terre : un grand peuple envahi, sans que l’invasion trouve aucun obstacle. Les étrangers qui entraient par la brèche éternellement ouverte de la papauté, arrivent d’abord avec précaution. Ils tâtent le terrain, croyant trouver un peuple; ils ne
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trouvent qu’une illusion. Dès lors rassurés, ils se donnent pleine carrière; l’Europe déborde dans le vide.
L’Italie suit Machiavel au tombeau; trois ans après sa mort elle disparaît; et, s’il est si difficile de la relever, si depuis trois siècles sa résurrection politique n’est encore qu’une espérance, si tant d’efforts pour remettre sur pied ce corps navré de tant de coups, ont été inutiles, c’est qu’elle est entrée systématiquement dans la mort.
A son dernier moment, elle a fait profession de n’adorer que la force; elle s’est écriée avec Machiavel : Malheur aux vaincus! Elle ne s’est réservé pour sa défaite aucune des doctrines de vie qui alimentent les cadavres eux-mêmes et les empêchent de se dissoudre en poussière; elle n’a fait sa théorie que pour les victorieux. Maintenant qu’elle est vaincue, la voilà prise dans ses pièges; elle est embarrassée de revivre, parce qu’elle a prononcé ellemême sa sentence.
Le mal était arrivé à ce point que deux choses étaient également nécessaires ; la réforme de Luther pour hriser le catholicisme, le châtiment de l’Italie pour relever la conscience humaine qui menaçait de disparaître. Chaque ville est frappée par les armes qui lui sont propres. Le sac de Rome par les luthériens et les pillards nourris de promesses de vengeance, n’est-ce pas l’histoire d’une de ces villes de la Bible livrée aux représailles de Dieu? Venise tombe lentement sans bruit; vous diriez d’un corps que les doges noient dans les lagunes. 11 y en a d’autres qui languissent comme si elles avaient été empoisonnées. Quant à Florence, qui avait acheté elle-même tant de sujets, elle périt, marchandée et vendue au rabais, comme ces prisonniers de guerre que l’on achetait pour se donner le plaisir de les égorger.
Au reste, la papauté eut l’honneur de porter les deux
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coups décisifs. .Iules II, dans la ligue de Cambrai, écrase Venise; Clément Vil, dans la ligue avec Charles-Quint, écrase Florence; ces deux points vivants une fois détruits, tout fut perdu.
A ce dernier jour de l’Ilalie, on vit encore une lueur de l’énergie du moyen âge, mais aussitôt étouffée par la crainte que les classes riches avaient de perdre leurs richesses. Quel isolement que celui de Florence, abandonnée à l’improviste par ses alliés, Venise, Milan, qui font leur paix avec l’ennemi. La France aussi fut inhumaine; François l" achève d’accabler moralement les Florentins, en rappelant son ambassadeur. Libres de toute préoccupation, le pape et l’empereur s’unissent. L’armée de Charles-Quint venait de saccager Rome; Clément Vil le Florentin pardonne, à condition qu’on l’aide à accabler Florence, pour y restaurer le gouvernement de sa famille. Il fait ses alliés des hordes encore chargées du butin de Rome; les déprédateurs du Vatican deviennent les premiers instruments du pape,
La patrie de Dante se relève à ce moment, comme si elle sentait qu’avec elle l’Italie va renaître ou mourir; elle ne recule pas devant un moyen révolutionnaire : la vente des biens du clergé. Le gonfalonier invoque l’esprit réformateur de Savonarole. Au milieu du grand conseil il se jette à genoux et s’écrie : Miséricorde ! Tout le monde crie ; Miséricorde ! 11 fait mettre sur la porte du palais l’inscription : Au Christ, Roi, Maître des maîtres, Libérateur, Sauveur !
Par malheur les troupes étaient sous les ordres d’un condottiere Malatesta Baglioni, qui n’attendait que l’occasion de les vendre. Les ambassadeurs envoyés au pape pour le supplier étaient d’avance achetés par lui ; les riches quittent la ville, ils vont se ménager les
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itûiiiics grâces du vain(|ucur. ha iraliisoii est partout; et nul effort énergique pour reinpèclier; les plus infâmes à peine punis d’un exil, qui est pour eux une déli- \rance.
V^endue par ses citoyens les plus illustres, par la jeunesse dorée, par son général, la République touche à sa dernière heure; c’est à peine s’il lui est |)eiinis de combattre.
11 se trouva pourtant un homme qui ne se laissa étonner par aucune calamité. Sans expérience militaire, sorti de la foule, il peut faire croire un moment qu'il sera le libérateur. C’est Ferrucci. Florence a reconnu en lui son Waehabée. Elle l’appelle au dernier moment. Ferrucci, à la tête d’un petit corps, aux environs de Pise, fait une marche forcée vers Pistoie. Malatesta en prévient secrètement les assiégeants ; il leur donne avis qu’il paralysera l’action de ses propres troupes. Avertis qu’ils ne seront pas inquiétés, les Allemands s’éloignent de la ville, vont cerner Ferrucci ; il a sur les bras toute l’armée impériale. La rencontre se fit à huit milles de Pistoie, au village de Gavignana. Enfermé dans l’une des rues, attaqué en tète et en queue, le corps de Ferrucci est écrasé, détruit jusqu’au dernier homme. Lui-même blessé de deux arquebusades se fait porter dans la mêlée sur une chaise. Mourant, percé de coups, il s’appuyait encore sur sa pique. Commissaire, nous rendrons-nous? lui dit le compagnon qui lui reste. — Non, répond Ferrucci. De nouvelles blessures le renversent, il est fait prisonnier; on l’entraîne devant Fabricio, général pontifical. En le recevant, Fahricio tire son poignard de sa ceinture et l’égorge, — Tu poignardes un homme mort! dit Ferrucci. C’est le mol que l’Italie aurait pu répéter à Clément VII.
Tous les historiens sont d’accord pour dépeindre la
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joie que ce désastre causa à la grosse bourgeoisie*; elle embrassait avec ardeur la nécessité de capituler. Le peuple eut le sentiment vif que celte capitulation mensongère était le dernier jour de l’Italie. 11 veut encore marcher à rennemi. Malatesta refuse de combattre. Il poignarde l’envoyé du gouvernement qui lui apporte sa destitution. Les historiens ne trouvent pas un mot de blâme pour cet assassinat. En revanche, tous ceux qui en mourant voulaient sauver l’honneur de l’Italie, c’est là ce que le parti de la capitulation appelle la &sMe des obstinés*. La langue s’enrichit de tout un vocabulaire d’injures, pour empoisonner leur mort et les tuer une seconde fois.
La ville est livrée après une capitulation où les vainqueurs s’engagent à respecter l’ancienne liberté. Leur premier acte est de restaurer les Wédicis en les investissant du pouvoir absolu. Charles-Quint donne pour chef à Florence Marguerite, sa fille adultérine; elle épouse le bâtard d’un Médicis ; de l’hymen de ces deux adultérins naît la dynastie qui inaugure cette époque de félonie.
Tout ce qui avait gardé le cœur italien est chassé; et de ce jour commence cette lamentable succession de proscrits que nous avons vu se renouveler de notre temps. Autorisés par la capitulation, les proscrits en réclament l’exécution auprès de l’empereur; il les amuse de promesses. Trompés plus effrontément par Clément VII, ils attendent avec angoisse son successeur. Cette facilité d’espérer qui leurre les réfugiés se montre dans les générations errantes que Nardi personnifie. Et l’on voit peu à
' Tous ces liomiccs sans patrie rappellent le chcl' Jes scribes et des pharisiens, Flavius josephe, qui, dans l’héroïsme de ses compatriotes, jjoiir défendre Jérusalem, ne voit qu’un acte de scélératesse; il est le premier qui ail jeté l'injure sur ceux qui voulaient mourir plulAt que de capituler. Flavius Josèphc est l'aïeul des Guichardin et des Ncrii.
* La selta de’ oslinati. [Comtnenlar., Nerli.)
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peu, après elles, se pélrifier pour des siècles, la servitude qu'elles croyaient ne pouvoir durer qu’un instant. A la place de l’attente liévreusc d’une réparation, commencent à paraître dans la génération suivante la lassitude, puis l’abattement, puis, par une dégradation continue, l’im capacité de rien espérer; dès lors la crainte de se comproraellre, de laisser percer aucun désir, aucun regret qui puisse passer pour suspect.
Dans l’excès de faiblesse où l’on est réduit, tout ce qui semble fort semble libre. Moins d’un siècle après, Sarpi dit eu parlant de la France de Catherine de Médicis : « Que ne puis-je passer les Alpes, aller en France, et voir « enfin un royaume libre I » Les plus robustes s’avouent qu’ils n’ont plus aucune espérance que tes affaires humaines s’améliorent; leurs cœurs s’endurcissent contre le ciel et la terre. Enfin, par le progrès des ans, on arrive à aimer cette servitude que l’on avait détestée; et si un esprit reste debout, qui veut réveiller les autres, ,on se retourne avec fureur contre lui ; il est l’ennemi du repos public. Tel est le dernier terme de la mort sociale. L’Italie y était arrivée dès le dix-septième siècle.
Avec la restauration des Médicis, nous sortons de la franchise passionnée du moyen âge. C’est en parlant do liberté à un peuple qu’on le garrotte. Clément VII déclare que, s’il fait la guerre à Florence, c’est par amour pour elle; s’il l’envahit, c’est pour l’affranchir. L’accent paterne de l’Église donne le ton à la diplomatie. On torture une nationalité en lui adressant des discours évangéliques. Les paroles sont presque toujours le contraire des actions ; vous croiriez lire une histoire de nos jours.
Jusque-là les chartes, les monuments écrits, avaient été le guide de l'historien. Désormais les chartes mentent. Les affaires ne se confient plus au papier. La vérité n’est
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pins écrite mille pmi. La conlratlitiion c.sl perpétuelle entre ce qui s’écrit et ce qui se pratique. Ou voit le projet froidement conçu de tromper le présent et l’avenir. I^es Médicis avaient des fabriques de poison dans leur palais ; ils ont surtout empoisonné l’histoire.
Chez les modernes, la capitulation de Florence est le premier modèle de ces actes publics où la liberté nationale est pleinement garantie, mais où la mort du peuple est sous-entendue. Sous le prétexte philanthropique d’empêcher l’effusion du sang, il devient chaque jour plus honorable de livrer son pays. Dans les causes suprêmes, où il s’agit de la vie ou de la mort d’une nation, aucune convention n’a été exécutée et ne le sera jamais. Celui qui demande la capitulation, sachant d’avance qu’elle ne sera pas obéie, veut tout au plus finir le jeu et couvrir sa défaillance. Celui qui l’accorde ne s’en sert que comme d’un stratagème, pour endormir le désespoir. On épargne quelques vies, on tarit la vie d’un peuple. Des particuliers obtiennent des heures de répit; ils vendent les siècles à venir contre ces heures d’opprobre.
Car il ne faut pas dire qu’en garantissant la capitale, on garantit la tète d’un État. Moscou, de nos jours, Athènes, chez les anciens, ont assez montré qu’une capitale détruite pour sauver un peuple, renaît bientôt plus brillante de ses cendres. Si Athènes, au lieu de se réfugier sur ses vaisseaux, eût capitulé avec Xerxès, l’effusion du sang eût été épargnée, les temples préservés. Mais toute la Grèce eût péri ce jour-là. Cinq ou six génératioiis eu.ssent été sagement étouffées avant de naître, sans qu’il y eût eu besoin du fer.
La force qui s’assied sur un terrain rougi de sang n’est que la force; par la capitulation, elle devient le droit. Ces traités consentis sont les Fourches Caudines où chaque
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r.ir.
génépalion nouvelle entre en rampant; et tant de prétendus saufs-conduits donnés aux nations tombées n'ont jamais garanti que leur ruine. Après l’expérience, j’ai peine à croire, que Paris englouti dans ses catacombes par la main des Français pour sauver la France, n’efll mieux valu que la capitulation qui porte son nom.
Peuples, qui voulez renaître dans votre grandeur première, subissez la force, si la vôtre est brisée! Ne capitulez pas. C’est bien assez de périr, sans signer votre mort.
C’est encore aujourd'hui avec la lettre de la capitulation de ISriO, que l’Autriche enchaîne scrupuleusement la Toscane et par la Toscane l’Italie. Deux siècles après qu’elle eut mis le pied sur la république florentine, elle lui réserva cette dernière injure. Elle répandit avec tout l’attirail de la science allemande un volumieux ouvrage, qu’elle appela ; Notice sur la vraie liberté de Florence^ Dans ce livre, l’Autriche prouve officiellement que les cinq siècles de la république n’ont été qu’une usurpation, une longue émeute, que Florence pendant tout le temps de sa liberté a été en esclavage, que l’Autriche s’est heureusement rencontrée en 1530 pour investir, assiéger, envahir, conquérir la Toscane et lui donner la vraie liberté qui, de l’aveu des Toscans, date du jour de la capitulation. Elle établit de plus que toute la gloire acquise pendant les cinq siècles d’indépendance, n’est qu’un désordre comnns aux dépens des honnêtes gens. Quand jo rencontre ce langage, je le trouve si semblable à celui de notre temps, que je suis tenté de m’arrêter ici; j’ai peur à la fin de rencontrer mon pays mêlé dans ces ignominie?.
S’il est pour moi incontestable que, le souvenir d’avoir senti le frein et le fouet de l’étranger en 1814 et 1815, a changé le tempérament de ceux qtii ont subi cet oppro-
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bre; s’il est certain que dès ce moment nombre d’esprits sont restes courbés et rampants à ne se relever jamais; s’il est constant que le cœur d’une gcncration a, pour ainsi dire, péri et disparu dans l’anéantissement passager d’un peuple ; si ces deux seules années passées dans la mort ont troublé, altéré, vicié, métamorphosé, dégradé tant de choses, tant de couleurs, tant de serments, de visages, d’idées, de caractères, de principes; si les âmes les mieux trempées y ont laissé la meilleure part d’ellesmêmes; si les mots ont change de sens; si la conscience, comme une médaille enfouie sous terre, s y est couverte de rouille; si ce qui s’appelait pusillanimité s’appelle modération; si la fierté a disparu du vocabulaire des hommes; si ce qui était honte est réputé sagesse ; si enfin, l’épce d’un grand peuple est restée entre les mains de l’étranger; si, chose plus funeste, cette nation ne semble pas même s’en apercevoir; que l’on pense, que l’on mesure, que l’on imagine ce qu’a dû devenir l’âme de l’Italie, non pas dans un tombeau de deux ans, mais dans un tombeau de trois siècles.
Si une parole doit marquer après ma mort la place de mes os, ce sera pour avoir senti que depuis les stigmates de 1814 et de 1815, la France, gorgée d’opprobres, est tombée en servage, que l’invasion continue, que son œuvre cessera quand cesseront les traités imposés, c’est-àdire le droit de la violence. Le pis est que déjà un grand nombre commencent à s’accommoder au joug. A voir seulement comment portent la tête les générations contemporaines, et tant de pensées d’esclaves qui se traînent parmi nous, je devinerais que c’est là une terre prisonnière. Les temps précédents avaient connu divers genres de corruption; mais il est tout un ordre de pensées serviles qui jamais n’avaient approché de l’esprit français et
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dont beaucoup se repaissent aujourd’hui avec ivresse, sans même s’apercevoir des poisons qu’elles renferment. Et non-seulement ceu.\ qui régnent ne réagissent plus contre l’héritage de l’invasion, mais un phénomène nouveau se présente, qui s’est toujours rencontre dès que la servitude a duré : la cruelle loi qui veut que l’esclave reforge lui-même ses fers, quand ils commencent à s’user, reparaît parmi nous. Quelques anneaux de nos chaînes s’étaient rompus en Pologne, en Espagne, en Portugal, en Hongrie, en Italie. C'est nous-mêmes qui avons averti nos maîtres de nous aider à renouer nos chaînes. Nous commençons à nous ruer contre tout peuple qui aspire à briser son joug et le nôtre; tant la vue de l’indépendance est odieuse à quiconque l’a perdue sans avoir le cœur de la recouvrer !
Le coup le plus mortel que vous puissiez porter à un peuple après l’avoir envahi est, assurément, de lui imposer le gouvernement d’une famille étrangère ou abhorrée, qui repré.senle cà jamais dans son sein le fait de la conquête. Aucun tempérament de nation qui résiste à l’épreuve de l’opprobre rendu ainsi visible et permanent chez elle. Une dynastie imposée, joug vivant qui se répare à chaque génération, laisse difficilement l’occasion (le renaître. Pas une heure n’est perdue pour exténuer et avilir le cœur.
Car l’ignominie de la défaite, consacrée et perpétuée au cœur de l’Etat, n’est rien autre chose que la mort sociale; et dans ce système de perdre une nation en la décapitant, en lui imposant une tête étrangère, on peut compter que le bien qu’on lui fait est plus funeste que le mal. Plus le gouvernement imposé réussit à s’insinuer, plus la blessure s’élargit; ses bonnes intentions se tournent en calamités. Puen de pis que ses bienfaits; ils res-
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semblent au supplice de la vierge de fer; plus elle serrait avec amour le prisonnier, plus la pointe d’acier pénétrait dans la plaie.
Je tiens ce moyen plus infaillible que les exils, la dispersion, rexterminatioii même. Car il n’est pas sans quelque péril d’occuper militairement le pays que l’on a envahi et d’y laisser une armée. Celle-ci, abandonnée à ellemême, provoque la haine; la haine engendre la rébellion, au lieu qu’une dynastie est pour ainsi dire insaisissable. Si elle se couvre des couleurs nationales, il semble à la longue qu’on ne puisse la frapper sans se frapper soimême.
La force de destruction propre à ce système semble démontrée d’une manière satisfaisante par l’application qui en a été faite. La famille des Médicis imposée à l’ilalie en iTioO, comme la famille des Bourbons à la France en 1814, produisit ce phénomène que la nation parut d’abord évanouie : ce fut l’effet du stylet au cœur. Soudain les peuples les plus vivaces tombent en défaillance; l’anéantissement de leurs forces nationales dure tant que le fer étranger n’est pas arraché de la plaie. Changez la poignée à votre gré, dorez la lame ; le poignard reste poignard.
Ce fut le salut de la Fiance que les Bourbons sc soient obstinés à la frapper; leurs bienfaits n’eussent servi qu’à la réconcilier avec sa chute. Mais après qu’elle les eut renversés, chacun jmt voir combien un peuple a de peine à relever la tête, quand elle a été un jour jiliée sous ces l’ou relies.
Kn Italie, l’expérience est plus décisive. L’histoire s’arrête suspendue, comme si une race d’hommes était anéantie. Quand la famille des Médicis s’éteint, les empereurs d’Allemagne en prennent la place; ils reçoivent
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i’hérilage do niorl, sans que personne s’apereoive dn changement. l/invaslon s’éleniise; elle devient le gouvernement légitime. Tout le bien que les grands ducs font à Florence ne sert qu’à l’accabler; ils y popularisent la servitude.
Après le carnage que les Turcs ont fait des Grecs, on a retrouvé, de nos jours, dans le sang, un peuple entier; nulle boucherie n’avait pu le faire disparaître. Mais après la philanthropie des dynasties autrichiennes en Lombardie et en Toscane, pendant le dix-huitième siècle, qu’était devenue la race italienne? Pour en retrouver une ombre, il a fallu, de notre temps, que le bourreau se remît à l’ouvrage.
Ce même système que l’empereur et le peuple ont appliqué à rilalie pour s’en défaire, la Sainte-Alliance à la France pour l’apprivoiser, en lui ôtant le cœur, est celui qui assure aux Anglais la tranquille possession des Indes; ils y régnent par la restauration dos rajahs.
Puisqu’il m’est donné de vivre dans un temps où nombre d’hommes appellent, en leur cœur, l’invasion de leur pays par l’étranger, certains qu’elle leur prêtera raison en épargnant leur sang et. leur bien, je suis forcé de les prier de réfléchir à ceci ; les partis italiens se. sont flattés aussi d’être épargnés par l’invasion qui se couvrait de leurs noms. Qu’est-il arrivé? Les Gibelins du seizième siècle ont été pillés, pollués, mis à nu, autant que les Guelfes, par les troupes gibelines. A Milan, la noblesse, qui appelait les troupes impériales, est écrasée par elles, au point de n avoir plus de quoi se couvrir. A Rome, les partisans des Impériaux sont massacrés les premiers par les Impériaux. Les factions étaient encore assez puissantes pour ouvrir la porte à l’étranger; cela fait, elles ne valaient pa.s la peine qu’on les protégeât, l.a bourgeoisie
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épuisée de sang et d’argent, il reste une grande communauté non-seulement de servitude, mais de ruine, nonseulement de ruine, mais de faim \
Au reste, chaque peuple porte en Italie son caractère, dans la manière de l’opprimer; et ceux qu’elle a le plus haïs ne sont pas toujours ceux qui lui ont fait le plus de mal.
Le génie italien, qui avait survécu et même fleuri sous le joug des Allemands et des Français, succombe sous celui des Espagnols. C’est que les Italiens se sentaient une grande supériorité intellectuelle sur les premiers; cela faisait que la servitude était encore féconde. L’idée ne leur vint jamais d’imiter des vainqueurs qui leur paraissaient des barbares. Léonard de Vinci, Tasse, Cellini, Marini, tous ces nobles vaincus vont en France triompher de leurs maîtres.
Il y eut quelque chose de plus accablant dans la domination des Espagnols, qui alla jusqu’à entamer le génie indigène; car ils avaient, de plus que les autres, la prétention d’enseigner et de convertir l’Italie; ils pesèrent ainsi de toutes parts sur elle, et lui ôtèrent cette souveraineté de l’esprit qui avait été jusque-là son refuge. Le génie qui avait soumis ses conquérants, est à la fin dompté. Dans les épousailles forcées de l’Italie et de l’Espagne, sous le manteau de l’inquisition, je sens une nation qui périt étouffée. Dernière marque de la défaite, la servitude de l’intelligence. Les hommes qui avaient été les maîtres de leurs vainqueurs se font les écoliers et les catéchumènes des grands Inquisiteurs de Philippe II.
Rien n'explique mieux les causes de cette lente agonie que de comparer l’Italie et les Pay.s-Bas dans leur résis-
* I terrihili niorsi (Iclln famé in Ilnlia. (Miirnlori.)
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lance à la monarchie espagnole. On voit d’un côté, chez ceux-ci, un pelit peuple acculé à la mer, tenir tête à la puissante maison d’Autriche, et finir par lui imposer la loi; de l’autre, la péninsule foulée, écrasée sans défense par ces mêmes Espagnols, Pourquoi celte différence? Ees Pays-Bas, dans leur lutte, ont trouvé un terrain solide, une révolution religieuse, le protestantisme. Là fut leur rempart. Cette différence de religion rendait toute capitulation impossible. Pendant quarante-huit ans ces petits États soutiennent une guerre furieuse. L’empereur veut essayer sur la Hollande et les Provinces-Unies le prestige gibelin de la tradition du César féodal; il n’est pas même compris.
Quelle dilférence de la révolte de Mazaniello avec celle guerre éternelle des Flandres, où l’Espagne orthodoxe tue plus de cent mille hommes par la main du bourreau I Quand la lutte est près de cesser, le ferment de la Réforme relève les courages; la liberté de conscience était le cri de ralliement.
Par ce pain, par ce sel et par celte besace,
Gueux ne changeront point, quelque chose qu'on fosse C
Mais ce cri ne se fit entendre de l’autre côté des Alpes sur aucun champ de bataille. L’Italie catholique devient naturellement vassale des rois catholiques.
Quand l’honnête Varchi a raconté la destruction de Florence par le Florentin Clément VII, ne trouvant plus rien à dire au milieu du silence des hommes et des choses, il ajoute le trait suivant, que la langue française a peine à supporter.
Le pape Alexandre Farnèse avait un fils naturel, Luigi,
* Voyez Fondation de la MpuMUiue des Provinces-Vnka.
lylNVASIüN.
dont il avait fait un grand juge de la sainte Église. Ce juge parcourait les évêchés et les souillait de prodigieuses débauches. Arrivé à Fano, le fils du pape entreprend de violer l'évéque. Celui-ci résiste. Luigi de Farnèse le fait garrotter par ses gardes, et consomme son crime sous la |)rotection des soldats de l’Eglise. Un seul cardinal osa le blâmer; les autres se turent. Le Saint-Père, après avoi r couvert l’infâme d’une indulgence plénière, lui donne la souveraineté d’un duché. Venise, qui avait besoin du pape, se couronne de ces vices de Gomorrhe; elle a l’inconcevable bassesse de nommer ce Luigi, et ses descendants, gentilshommes delà république, à perpétuité. Sur ce récit, Varchi prend congé de son lecteur.
Après lui il y a encore des historiens de l’Italie, quoi- (|u’il n’y ait plus d’histoire. Ils décrivent, ils enregistrent, non pas des dates, des événements, ou même des noms, mais des discours imités de Cicéron, prononcés sans cause et restés sans effet. Pourquoi s’obstiner à remplir les annales d’un peuple qui a cessé d’être? On ne le peut qu’en cherchant son sujet hors de son sujet. Quand une nation est devenue, par la conquête, chose morte, il ne faut pas continuer de lui appliquer la méthode historique faite pour les choses vivantes. Le moindre détail intéresse dan.s la biographie d’un être animé; mais c’est trop de poursuivre le travail du ver dans le tombeau. La nature a des mystères qu’il faut respecter chez les peuples comme chez les individus.
L’histoire de l’Italie devrait se terminer avec le seizième siècle; le reste est l’inscription lumulaire. Ces annales finiraient comme elles ont commencé : une chroni«iue, un mot pour un siècle, puis le silence jus(iu’au réveil.
A quoi bon ces longs récits d hommes ()ui n’ont plus
l'UlJUQUOl L’ITALIE EST LE TOMBEAU DES FRANÇAIS. S2ô
rien à raconter? il ne reste qne renflurc du mort. Quand je lis dans le Vénitien Nani tant de récits emphatiques du néant, je pense malgré moi aux cadavres gonflés que j’ai vus sur les fresques d’Orcagna, dans le Campo-Santo.
CHAPITE VI.
l'üunyuoi l’itaüe est le to.\ideau des Fii.vrç.us.
I.U France iiiuiiarcliic(Uc iiicapalilc de coinpiendre l’ilalic républicaine. Quelles espérances s’alUicliaicnt aux Franç.iis. Cuiinnciil ils y répoiulent. Ixîtir mission d’après Savoiiarolc. Us la rejeltenl. L’Ilalie leur est fcrniée jrour trois siècles. Avcrtisscmenl.
C’est un proverbe historique que l’Italie est le tombeau des Français. Tout le seizième siècle répète ces paroles, lies Iristoriens se contentent d’accu.ser la malignité de la fortune; voyons si elle seule fut coupable.
Pour n’avoir jamais voulu regarder sérieusement et sans illusion au fond des choses, nous avons fait jusqu’à ce jour et nous faisons encore une large et stérile dépense de sang, d’or, d’honneur surtout. Je supplie qu’on me laisse parler franchement.
La France monarchique s’est toujours montrée incapable de comprendre ritalic républicaine. Une immense espérance accueille, de l’autre côté des Alpes, les Français de Charles VIII. Ceux-ci n’y portent que la violence et le servage. On appelait en eux des libérateurs, pour faire cesser les pitiés d’Italie; ils ne virent dans tout cela qu'aflàire de galanterie ou de pillage. Le parti guelfe voulait faire son chef de Charles Vlll ; ce pauvre roi était loin de pciieilles idées; ses successeurs ne les comprirent pas da-
l’OURUUOl LITALIK
vanlage. « A Naples, le roi ne pensa qu’à passer temps, et « d’autres à prendre et profiter. »
Chose toute nouvelle dans le monde moderne, un peuple heureux d’être envahi : « n’oïez-vous point comme M un chacun crie France ! Les arbres et les pierres criaient « France! »
Jamais enthousiasme plus naïf ne parut chez un peuple que l’on croyait mort à la vie sociale. Comment fut-il récompense de cette élévation de cœur? A ce cri des pierres et des arbres, la réponse fut un mépris brutal '.
Ce mot de liberté que l’Italie s’obstinait à personnifier dans la France* n’était pas môme compris des Français, « le roy n’entendait pas bien ce que ce mot valait^. » L’enthousiasme tomba bientôt devant la fatuité cynique de la noblesse française. En un moment l’amour se tourna en haine; elle fut d’autant plus profonde qn’oii avait espéré davantage. Il s’y mêlait une sorte d’indignation que les Allemands n’ont jamais fait éprouver. La déception qui souvent suit nos promesses, est peut-être la raison pourquoi nous seuls avons l’art de provoquer contre nous des Vêpres Siciliennes et des Pâques de Vérone. Plus on croit en nous, plus nous inspirons de colère si nous manquons à cette attente; quand nous opprimons, nous seni* blons non-seulement des barbares, mais des traîtres.
On ne peut assez redire combien l’Italie fut blessi'C au cœmr par la violence insolente, par la légèreté cruelle dont ses liliérateurs payaient ses espérances. Leur igno-
‘ a II ne scnililait pas aux n&trosqiie les Tlalicns l'ilsscoi lioinmes. » (Cominiiics, Mémoires, liv. VII, p. 229.)
• Le peuple nous avouait coininc saints, estimant en nous toute foi et bonté ; mais Ce propos ne leur dura "iièi'c, pour notre désordre et pUlcric.
® l.cs l'isans vindrcnl crier au roy en allant à la messe, en grand nontbie d’hommes et de ienimcs : Liberté, liberté. (Ilf., p. 188.)