EST LE TOMBEAU DES FRANÇAIS
et si peu de résultats! Tant d’entreprises éclatantes et légères ! Tant de hardis coups d’épée, et une ignorance si obstinée du fond des choses ! Tant de promesses impuissantes ou mensongères ! car la position était si fausse qu’elle engendrait naturellement la perfidie. Tant de méprises! tant de conquêtes illusoires et de victoires désastreuses. Us allaient là comme à un carrousel; le pape et l’empereur se jouèrent impudemment de ces audacieux. Ce n’est guère qu’à eux que s’adressait ce nom de barbares que la moitié au moins de l’Italie n’adressa jamais aux Impériaux.
Du vivant de Maximilien, je vois un empereur sans troupes, sans argent, balancer toutes les forces du roi de France par le seul fantôme du saint empire. Quand l’empereur eut une armée (ce qui arriva sous Charles-Quint), l’équilibre fut entièrement rompu ; la victoire de Marignaii devait nécessairement aboutir à la victoire de Pavie.
Dans ces guerres, tout le monde, je le répète, avait un droit, excepté la France qui ne sut jamais s’en donner même l’ombre. Les choses combattaient pour ceux qui avaient la tradition. Au siège de Milan, un vieillard vient au-devant des troupes césariennes, leur livrer les secrets de Tannée française. Le lendemain de la victoire, on ne put le retrouver. Ce vieillard apparaissait ainsi à chaque carrefour. C'était le vieux droit impérial et gibelin qui se trouvait partout pour frayer le chemin aux Impériaux. Les Français restèrent sourds à ces avertissements.
Conquête pour conquête, celle des Impériaux avait une apparence de fondement antique d’où il résultait qu’elle semblait moins intolérable. Pour renverser la conquête des Allemands, il ne s’agissait pas de la remplacer par une autre; il fallait défendre la nationalité, et c’est une idée qui ne put entrer dans la tête des Français. Le plus
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pur de leur sang a élé répandu inutilement, légèrement, dans une aventure qu’ils n’ont jamais débrouillée. La conquête des Impériaux, ils ont voulu l’imiter, sans s’apercevoir combien leur position était différente.
A peine ils ont brisé les Vénitiens, ils s’aperçoivent de leur faute, ils renouent les tronçons qu’ils ont eux-mêmes dispersés. C’était trop tard. Ils avaient détruit la seule puissance qui servait de frein à leur ennemi. Après cela, l’Italie leur est fermée pour trois siècles; leur éternel adversaire règne seul et sans partage* sur celte terre qu’à force de victoires ils ont mise en ses mains.
Toujours on voit les Italiens espérer en la France, s’appuyer sur elle, au moment décisif, cet appui leur manquer, et tout crouler dans le despotisme de la maison d’Autriche. Avec d’aussi immenses ressources, n’arriver à aucun résultat, tandis que les empereurs pèsent par leur seul nom d’un poids si lourd dans la balance! On ne voulut jamais apercevoir que ce poids était un droit vrai ou faux, une pensée, une tradition, une opinion. Ni Guelfes ni Gibelins, les Français crurent qu’il s’agissait .seulement de jeter une épée dans la balance; ils ne songèrent jamais à y jeter une de ces idées, de ces passions qui vivaient encore en Italie. Comment l’épée de Brennus aurait-elle fait pencher un des plateaux, quand la double religion du Christ et de César pesait dans l’autre?
Ils étaient si aveuglés que lorsque Doria proposa à François 1" de rétablir la liberté dans Gênes, le roi de France s’y opposa. Doria passe à l’empereur, il affranchit Gênes et ruine la marine de la France.
Ce ne sont pas les Français qui eussent osé aller dicter la paix au pape et lui mettre le frein dans Rome même.
* Kos Français éUiienl plus fins anli’cfois, (Branlôme.)
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Ils lie se sentaient pas de droits contre lui, et lui faisaient la guerre à genoux. L’empereur parlait au pape du haut des droits du saint empire, la France du fond de scs superstitions.
Le jour même où elle mit le pied de l’autre côte des Alpes, en 1494, un homme lui assigna sa mission : ce fut Savonarole. Suivant lui, en passant les Alpes, elle devait se proposer de soutenir un droit; pour être sûre de vaincre, elle devait avoir un but, une pensée. La fonction de la France était d’accomplir la réforme de Vllalie et de l'Église. Pour renverser le droit historique des empereurs, elle devait représenter le droit éternel et servir de minisire à la justice, en sauvant par la liberté Florence, et par Florence l’Italie. A ce prix, la France pourra vaincre. Que si elle n’entre dans cette voie, un autre peuple lui .sera substitué, comme David à Saül.
Telle était la mission que le tribun de Florence nous assignait dans la lutte du seizième siècle. Il était impossible qu’il fût compris; il proposait les campagnes révolutionnaires de 1790 aux serfs du moyen âge; il demandait Arcole dans le temps de Marignan. Les Italiens et les Français ne pouvaient encore s’entendre. Les uns touchaient déjà, par l’espérance et le désir, à l’époque moderne; les autres étaient encore en pleine féodalité; ils ne songèrent qu’à sucer ‘ le sang des peuples qui les avaient acclamés.
Après avoir ainsi ravagé, dépouillé l’Italie pendant un demi-siècle, sans vues, sans droits, sans système, sans principes, maudits par les Guelfes, maudits par les Gibelins, ils sont chassés les mains vides, et ils ne rentrent dans ce gouffre que pour s’y perdre encore. On a vu de
* Sueewre il sanguc dogr itifelici popoÜ. (Muratfiri.)
LE NOUVEAU MONDE
nos jours se renouveler le même esprit dans la manière de traiter les affaires d’Italie; mais à la légèreté a été ajoutée l’hypocrisie, à l’hypocrisie la fraude, à la fraude le déshonneur. Et puisque trois siècles d’expériences n’ont pu réveiller la conscience de la France monarchique sur cette partie des choses humaines, peut-être est-il bon qu’elle soit condamnée à savourer lentement l’opprobre de ses dernières perfidies, afin de la guérir de la manie de s’immiscer, sans foi, dans des affaires où elle paraît ne devoir recueillir de préférence que l’exécration des Italiens et la risée du reste du monde.