‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 56 sur 97 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

LE NOUVE.^Ü MONDE.

ClirUlopliB ColoiTib, représentant et niissionn.airc ilu cosiiiopolilisnic ii.ilien. Ooinnienl l’idée du nouveau monde est née dans son, esprit. Unité religieuse du globe. Le journal de bord. La nouvelle Genèse.

b’houre venue pour un peuple, les événements même les plus éloignés se retournent contre lui. Ce qui est un bien pour tous devient pour lui seul une calamité. Le.s trois grands événements de ce temps, la prise de Constantinople par les Turcs, la découverte du cap de Bonne-Espérance par les Portugais, celle de l’Amérique, sont également funestes à la péninsule. Niobé condamnée est atteinte de tous côtés par des flèches invisibles.

Frappée dans Byzance, l’Italie recule en un jour du Bosphore à l’Adriatique; la chute de Constantinople lui annonce la sienne. Premier avertissement de ruine.

Le second lui est donné par le vaisseau de Yaseo de

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Gama, qui ouvre à la civilisation une voie nouvelle; les Italiens se trouvent relégués hors du grand chemin de la 'fortune et de l’industrie. Sans combat, ils sont détruits dans des lieux qu’ils ne connaissent pas, au cap de Bonne- Espérance. Tout ce que peut faire Venise est de s’envelopper de silence et de mystère pour dissimuler sa chute.

' Cependant, s’ils perdaient un monde, la Providence leur en offrait un autre. Christophe Colomb veut leur donner l’Amérique; et qui sait ce qui fût arrivé si les flottes de Gênes, de Pise, de Venise, eussent abordé le nouveau continent? Mais, signe plus funeste que tous les autres, l’Italie commence à ne plus répondre à l’appel de ses grands hommes ; elle repousse le miracle qui pouvait la ressusciter. Dès lors le cercle se ferme autour d’elle; chaque jour il se resserre davantage.

La loi qui veut que l’humanilé enfante avec douleur n’a jamais été mieux accomplie que dans la découverte de l’Amérique. Grâce à son esprit de cosmopolitisme, l’Italie périssait comme nation, dans le temps qu’elle enfantait au genre humain le nouveau monde. Le 41 octobre 1492, deux ans avant que Charles VIII ne foulât les Apennins, Christophe Colomb abordait à Guanahani.

On a toujours considéré Christophe Colomb isolément des destinées de son pays; et pourtant son génie s’explique, surtout parce qu’il résume en lui toutes les forces vitales des hommes de sa race. Au moment où la vie publique s’arrête, elle concentre sa sève dans quelques Iiommes dont il est le premier. L’histoire italienne se consomme pour ainsi dire en lui. Car il réalise les idées, les espérances, les aspirations vagues de toutes les générations précédentes; il trouve un monde pour donner un corps aux idées qui n’avaient cessé d’agiter les âmes italiennes.

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Le patriotisme de l’Italie, c’était l’univers; une telle ardeur de cosmopolitisme devait tôt ou lard la conduire à embrasser la terre. A force d étendre son esprit pour enlacer, augmenter, dilater, agrandir sa sphère en tous sens, elle devait finir par rencontrer les extrémités de toutes choses. Car il faut remarquer que le même instinct d’expansion qui lui fit atteindre le terme des arts plastiques, poussa l’un des siens à consommer, achever pour ainsi dire, par la découverte de l’Amérique, l’architeclure du monde. Ce même esprit d’universalité, cette même impatience de toute limite, qui faisaient que les Alberli, les Brunelleschi, les Léonard, voulaient tout connaître, tout réunir, tout occuper à la fois dans le monde idéal, fit que Christophe Colomb voulut palper et renfermer le globe entier dans ses mains. Il prononce d’avance le mot de Galilée : « Je voudrais que l’on ne raccourcît pas tant la « main de Dieu. » Sur cela, il agrandit la terre, comme après lui Galilée agrandira le ciel.

Missionnaire de la pensée italienne, Christophe Colomb réalise, dans sa sublimité, l’idéal d’une société sans frontières, qui était le fond de la tradition nationale; il trouve cette monarchie de Dante qui ne cousent â se laisser enfermer par aucune limite et par aucun rivage. H donne à Charles-Quint le véritable empire gibelin, où le soleil ne se couche pas. Comme les grands hommes ses compatriotes, Michel-Ange, Raphaël, n’ont jamais visé à un idéal particulier, ou romain, ou florentin, ou lombard, qu’ils se' sont élevés au-dessus des différences de peuples, des variétés de races et d’origines, pour atteindre la beauté même de l’humanité; ainsi Christophe Colomb n’agit pas dans l’inlérêl d’un continent, d’un peuple en particulier. Il ne demande un vaisseau à Gênes, à la France, à l’Anglelerre, au Portugal, à l’Espagne, que dans la penst’^ de

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lous. 11 conquiert un monde pour le goure humain, non pour une nation. Voilà précisément le fond du génie italien.

C’est méconnaître le caractère de la découverte de l’Amérique, de n’y voir que la conception isolée d’un grand homme. Il est sûr que cette idée a éclaté avec la puissance d’une inspiration non-seulement individuelle, mais nationale. La pensée de Christophe Colomb est la pensée meme de l’Italie, projetée de l’autre côté de l’Océan, avec la force accumulée des siècles.

Dès le temps de Dante , un spectacle avait fortement frappé les imaginations. On avait vu tout à coup reparaître à Venise trois marchands que l’on croyait morts depuis longtemps; c’était la famille de Marco Paolo. Ils arrivaient de l’extrémité de l’Asie. Couverts de saphirs, d’émeraudes, traînant de longues robes de soie, ils racontaient qu’ils avaient marché devant eux , de déserts en déserts, de steppes en steppes, jusqu’aux confins du paradis terrestre; ils s’étaient arrêtés au tombeau d’Adam. Ils parlaient d’un prêtre Jean, sorte de pape oriental. Le grand Khan était l’empereur gibelin des Asiatiques; tout lui était soumis. Plus il y avait de sécheresse dans les descriptions de ces marchands, plus on y ajoutait foi. Un pape oriental, un empereur oriental, tout confirmait les imaginations des Italiens sur runivers civil. A peine avaientils entendu parler de ces contrées , ils les regardaient comme des provinces démembrées de la monarchie idéale, à travers laquelle ils entrevoyaient le passé et l’avenir.

Depuis ce moment, l’idée de réunir les deux moitiés séparées de l’imivers devient une des aspirations naturclle.s et presque populaires de la race italienne. Les légendes s’en emparent; les poètes décrivent d’avance le.s mondes perdus et retrouvés; entin, à l’imagination, se

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joint la science. En 1474, l’astronome florentin Toscanelli dresse méthodiquement la carte marine des îles et des continents à découvrir. « J’ai résolu, écrit-il à Chris- « tophe Colomb, de marquer le chemin sur une carte, « semblable aux caries marines; j’y ai peint de ma main « l’extrémité de l’Occident et le commencement des In- « des, avec toutes les îles où vous pouvez vous rendre. »

Ainsi, aspirant sans cesse à s’unir moralement à d’autres contrées, l’Italie se penchait déjà vers l’Amérique. L’unité, la solidarité des continents était véritablement chez elle le cri des pierres et des hommes. A travers les océans, elle appelait des terres inconnues, pour les embrasser dans l’idée du saint empire romain. Si les deux extrémités opposées du monde finissent par se toucher, le génie italien, dans son aspiration à Tuniversalilé, doit nécessairement être le médiateur. Déjà ce sont des Génois* qui ont découvert les îles Canaries. Christophe Colomb retrouvera le sillon de ses compatriotes.

Je voudrais me replacer ici au milieu des idées populaires, nationales, où s’est allumée sa pensée. Le spectacle de la première vision intérieure de l’Amérique, dans son esprit, m’attire autant que celui de son vaisseau qui touche t''rre.

Comment est née, en lui, l’idée d’un nouveau monde? Pour ce miracle social, la science toute seule ne sulfisait pas; jamais elle ne lui eût donné la force de vaincre les terreurs et les ténèbres de son siècle. Les mondes ne naissent pas seulement d’une proposition de géométrie; il faut un foyer plus ardent, un bouillonnement de vie pour les faire apparaître. Lui-même l’avoue* : « Raison, mathématiques,

* L'un (ks pniici)KiUV pilules du priiicc llciii'i du Purliigul était le Véliilicii ll:uieiiiu.slo.

^ V i ilijc ipiepaiii lavseaiciuii de lu inipresa do lit» Iiidias no inc apro*

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a mappemondes, ne me servirent de rien pour l’exécution « de l’entreprise des Indes. » Que lui fallait-il donc? 11 avait besoin à la/ fois et des prodiges des légendes, et de la méthode scientifique, et, par-<lessus tout, du souffle générateur de l’amour éternel, qui veut réunir ce qui est séparé et embrasser la terre dans une étreinte de charité. Colomb renferme en lui deux hommes opposés, celui du moyen âge et celui de la renaissance. 11 croit, avec la ferveur de l’époque de Dante ; il pense, avec la lucidité de l’époque de Galilée. On peut dire qu’il a été conservé, au milieu de l’Océan, dans la ferveur du moyen âge, comme Moïse au milieu du désert, loin des fascinations de l’Égypte. Sa langue meme n’appartient qu'à lui; elle respire la naïveté du matelot, la majesté des mers inviolées.

Comme tous les Italiens, il reçoit la tradition populaire de Marco Paolo. Ces croyances enfantines deviennent, dans son esprit, le premier germe du monde nouveau. Le paradis terrestre flotte devant ses yeux. Bientôt, il hride du désir de toucher cet empire fabuleux du Cathay ce royaume d’Angélique, cet Éden où les anges ont laissé la trace de leurs pas. Tout l’enthousiasme des peuples du Midi, depuis les Croisades, s’est retiré dans son cœur. Ce n’est pas seulement une terre nue à laquelle il aspire; il prétend faire rentrer l’homme dans l’Éden. Puis associant aussitôt une idée de réparation religieuse à l’idée de sa découverte, c’est pour consoler le monde de l’abandon du Saint-Sépulcre, qu’il veut lui donner une autre terre sacrée.

Conquérir Jérusalem avec les trésors de Cipango ! Faire rentrer les chrétiens à Nazareth par le chemin des Indes I

Vceliû raEon, ni inulemâlica, ni inapaimmckts i llcnanicntc sC cumpliù lo que «Ujû Isaias. [Caria 4el Almirdnle.)

' Dans le poeme ilc Boiarck), publié en 1464.

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