‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 57 sur 97 · IV · texte numérisé non relu

IV

538 LE NOUVEAU MUNUE,

Quelle voie nouvelle à un enthousiasme où le mysticisme s’accorde avec l’appât des biens terrestres! Dans celte idée, est la différence du croisé du douzième siècle et du croisé du quinzième. Le premier ne cherche qu’un tombeau; le second veut retrouver le jardin des délices.

Une autre croyance populaire, propre surtout aux Italiens, se retrouve dans Gliristoplie Colomb, la foi mystique des Millénaires. 11 croit fermement que le monde va ünir; il le dit en propres termes. D’après ses calculs, le monde ne peut durer au delà de cmt cinquante-cinq ans'; et c’est une chose extraordinaire que la force qu’il puise dans cette tradition du désespoir. Avant que le monde ne passe, toutes les prophéties doivent se consommer. Il faut donc se hâter d'appareiller et de partir; il faut fouiller l'univers et le convertir tout entier, avant son dernier jour.

Que tarde-t-on? Qu’attend-on pour mettre à la voile? H s’agit de baptiser dans leurs berceaux les continents nouvellement émergés. Qui sait si bientôt ils ne seront pas replongés dans réternellc tempête? H presse les préparatifs de départ sous la menace du jugement dernier. Le sentiment de la ruine prochaine du monde se mêle ainsi chez lui à l’impatience de le connaître tout entier; ce n’est pas une curiosité humaine qui le pousse; c’est le désir de sauver le monde, en divulguant partout son Dieu, avant que la terre ne périsse.

Emporté par la vision apocalyptique de la fin des choses, il s’arme de la lettre de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dans une hérésie sublime* où tous les siècles

• Segimil esta cuciita no l'alla snlvo ciento c cincUentu y ciiico aimos para compliiiiicnlo de sicte mil, en los euales cligo arriba por las auloridades dielia» que liabrâ de l'eneccr cl mnndo. [Caria del Almiratile.)

- ù Je dis ()iic l’Espril-Saiiit agit dans les clircticns, les Juifs, les Maures. '■,1 dans lou> aiilres de loiiles religions. » (/<»|V/ )

LE NOUVEAU MONDE

comme tous les continents sont à l’aise, il invoque les prophéties des païens, des juifs, des chrétiens, des rabbins, des mahometans, des sibylles et de David ; il complète Isaïe par la Médée de Sénèque. C’est ainsi qu’il déchire la vieille orthodoxie; il en fait sortir une nouvelle unité morale qui marque l’unité, la solidarité de tous les continents. Du pressentiment de l'esprit universel dans le genre humain, il fait jaillir le Yerbe, qui doit, en quelque sorte, créer le nouveau monde. Dans ce sentiment natif de l’unité religieuse du globe se révèle tout entier l’Italien de la Renaissance.

Rassemblant les visions, les songes même, les oracles de tous les peuples, il eu compose un ouvrage qu’il appelle le Livre des prophéties; il le dédie ‘ à Ferdinand et Isabelle. Pour s’approprier davantage l’esprit divinateur des prophètes, il entreprend de les mettre en vers. Étranges poëmes que ces rudes stances balbutiées par une langue accoutumée à parler aux tempêtes. On a publié les moindres pièces diplomatiques où sou nom est prononcé; et l’ouvrage où il s’inspirait, se fortifiait moralement, dans lequel il évoquait comme d’un trépied l’esprit des découvertes, est encore en manuscrit dans la bibliothèque de Séville.

C’est ainsi que du haut de tout le passé accumulé, comme du sommet d’une tour, il aperçoit le monde nou-

* Liber sivc mani|niliis do, nuclurilniihtiü, diclis ne senlcntiis et propheliis eircà iiiatcriam rccupcrandæ sancl.t! civitalis et niontis Dei Sioii, ae inveiitionis otconvcrsloiiU iiisiilarum liidiæ et omnium gontiuni atqiic natioiiuiii, ad Ferdiiiandum et Hclisabetli reges noslros.

Une lettre de 1501 montre qu’il s’occupait depuis longtemps de cet ouvrage : « Révérend père, quand j’ariivai ici, je commençai à extraire de la Bible les autorités qui me semblaient se rapporter à l’entreprise de Jérusuloin, pour les revoir et les mettre en vers. Puis vinrent mes autres occiiputious qui m’ütèreiit le temps de continuer iiiuii œuvrei w [Carta al /'. l). Frey Gatpar Oorricio.)

LE NOÜVËAÜ MONDE.

veau à travers l’Océan. Sa pensée est emportée au delà des mers par le souffle des prophètes. Il traverse l’étendue sur les dragons et les taureaux ailés d’Isaïe et d’Êzéchiel. Surtout, l’âme cosmopolitique de l’Italie le porte et lui ouvre les confins de TUnivers,

Comme il y avait chez lui du géant et de l’enfant, il n’est pas jusqu’à son nom de Christoferens qui n’ait exercé sur lui une influence fatidique. Que de fois, dans lesnuitsdc l’Atlantique, il s’est apparu à lui-même, comme son colossal patron, appelé à porter le Christ-Enfant sur Ses épaules, du vieux continent au nouveau ! L’équipage ne savait où il puisait sa force, et murmurait. Pour lui, il sentait le Dieu-Enfant qui souriait sur ses épaules; et le grand Océan mugissant montait à ses genoux.

Les navires auxquels il confiait son entreprise étaient trois pauvres caravelles, à peine pontées. Dès les premiers jours le gouvernail de la Pinta se détache ; elle était si mal gréée qu’on soupçonna la mauvaise foi des armateurs. Les équipages étaient novices. Mais si les garanties matérielles avaient été négligées, il n’avait oublié aucune de celles qui tiennent à l’âme. Il s’était armé de toutes' les puissances morales de la terre, depuis les visions de l’abbé Joachim de Calabre, jusqu’à la science de Toscanelli.

A ce moment, l’esprit bumain rassemble ses forces; il ouvre ses ailes dans toute leur envergure pour traverser l’imineiisilé.

Voilà dans quel ardent chaos d’idées se préparait l’éclosion du nouveau monde. Jamais ne parut avec tant de puissance le sentiment de la pulsation de la vie universelle dans l’esprit d’im homme; vous diriez d’une idée de la grande âme du monde. Le génie de l’humanité respire tout entier librement dans certaines paroles de Christophe

LE NOUVEAU MONDE

Colomb. Il semble que les brises des continents inconnus s’éveillent, et que le souille de l’Eternel passe sur celle âme comme sur l’Océan créaleur de la Genèse, Dieu le pousse; il le sent, il le dit. Son entreprise est une révélation, son voyage un miracle*; il est le messager des prophètes *.

Le nouveau monde est né dans cette âme embrasée *. Reste à savoir comment cette vision se réalise.

Avez-vous vu un vaisseau prendre terre, aj)rès le travail d’une longue traversée? Au désordre produit par les tempêtes succède un repos solennel. Chacun se tient immobile, en silence. Les voiles carguées, on n’entend que le bruit court et régulier de la sonde, jetée par intervalles égau.x à l’avant du navire. Puis l’ancre se précipite, le vaisseau s’arrête; il prend tranquillement possession de l’abîme et des rivages enchaînés à ses flancs. Quelque cliose de semblable se passe dans l’esprit de Christophe Colomb, au moment d’aborder le nouveau monde. La fermentation mystique fait place à un calme sublime; le chaos devient ordre. A la veille du grand événement, tout .se tait. Dieu approche ; l’homme s’apaise. Le journal de bord de Christophe Colomb porte chaque soir l’évident témoignage de cette révolution intérieure.

Voulez-vous mesurer ce qui sépare l’esprit scientifique et l’esprit révélateur? Voyez combien diffèrent la méthode des Portugais pour découvrir le passage du cap de Bonne- Espérance, et la marche de Christophe Colomb au-devant de l’Amérique. Les Portugais s’avancent, reviennent sur leurs pas, recommencent leur essai, tâtent pendant cin-

* Mibjïro cvidentisimo quiso facer Nucstro Seùor.

* 11 m’a fart le messa(rer du nouveau ciel et de la nouvelle terre, dont Notre-Seigneiir a parlé par la bouche de saint Jean dans V /[pocalypse et par la bouche d’Isaïe. [Caria del Almirante, p. 265.)

^ Je vins, avec ce feu, auprès de Votre Altesse. [Ib.)

342 LE NOUVEAU MONDE

quante «ms les côtes inconnues de l’Afrique; c’est la méthode prudente de l’expérience. Ils longent les rivages, ils cherchent, ils s’informent, ils attendent; puis ils se relirent de nouveau avec précipitation; ils doutent, ils marchent eh doutant. Regardez, au contraire, la direction du vaisseau de Colomb ; il marche en ligne droite, sans dévier, comme s’il voyait son but des yeux de l’âme. Suivez sur la carte la trace de son premier voyage; la sublimité, c’est qu’il n’y a pas un moment d’hésitation. Une ligne tracée à l’équerre, ou une flèche lancée ne suivrait pas une direction plus inflexible que le sillage de son vaisseau ; le pilote aperçoit l)deu lui-même, assis sur l’autre rive, au bout de l’horizon.

Il a écrit dans la suite des pages d’une émotion puissante. Rien n’égale l’effet de ces mots écrits chaque soir dans son journal de bord :

a Mardi. Il navigua ce jour-là à l’ouest, qui était sa « route; la mer, calme et bonne comme dans la rivière de « Séville, l'air des matinées délicieux ; il ne manquait « que les rossignols. L’amiral dit : Grâces soient rendues « à Dieu ! »

Qui lui disait que Votiest était sa route? Ce mot, répété chaque soir, contieqt un monde comme les premières lignes de la Genèse.

Les nuages que l’on prend pour la terre, les espérances qui s’élèvent et qui tombent, les doutes, les terreurs des pilotes, les variations jusque-là inconnues de la boussole, qui semble elle-même se déconcerter et perdre son chemin, rien n’effleure l’àme de Christophe Colomb. Et toujours la même parole : Il navigua ce jour-là à l'ouest^ ([ui était sa route. Nul spectacle, dans l’histoire des hommes, aussi grand que ce souverain repos dans l’attente certaine du monde qui va surgir.

LE NOUVEAU MONDE

Avec cette foi, tout le serf. Si le vent est coniraire, il faut en rendre grâce à Dieu, car cela montre qn’il y a des vents pour revenir en Espagne. Si la mer est forte, tant mieux encore ! Elle rappelle la mer d’Egypte* qui a servi à Moïse à tirer les Juifs de la captivité de l’Iiaraon. De même l’amiral tirera les cli réliens de la captivité de l’ancien monde. Si la boussole se trouble et varie, ce n’est là qu’une apparence ; la faute en est à l’étoile polaire* qui s’ébranle dans les deux, non à l’aiguille qui ne donne et ne demande que la vérité*.

A mesure qu’il entre plus avant dans l’inconnu, quelles journées de recueillement que celles qui précèdent la découverte! Dans ce silence, on entend l’Esprit qui passe sur les eaux. Enfin une grande nouvelle se répand sur les navires. Des messagers du nouveau monde sont venus à l’avant des vaisseaux. C’est une touffe d’herbe qui a paru; c’est un passereau qui est venu en chantant annoncer un univers; il a laissé tomber de son bec le rameau de la nouvelle Genèse. Fuis d’autres événements se succèdent, avant-coureurs de la plus grande révolution du monde : — En vue, une baleine, signe qu’ils approchent de terre, puisqu’elles ne s’éloignent pas des côtes. — Une trombe de feu, à cinq lieues. — On a pris à la main un passereau ; c’était un passereau de rivière et non de mer; il avait les pattes comme une mouette. — Beaucoup d’herbe, et très-menue; et c’était de l’herbe de rocher, et elle venait du côté du Ponenl. — Avant la pointe du jour, sont venus trois petits oiseaux de terre, en chantant, et ils ont disparu au lever du soleil. Après eux un alcalraz; il allait

* Primer viage, p. i.".

* a La cause csl que l'éloilc sc remue cl non pns rnijjuillo. » [Primer

viage, p.

^ Y Ins agiijas piden siempre In verdad. (P. 1.5.)

LE NOUVEAU MONDE

au sud-est, signe qu’il laissait la terre au nord-ouest, parce que ces oiseaux dorment à terre; et, le matin, ils vont en mer chercher leur vie, et ils ne s’éloignent pas de plus de vingt lieues. — Ceux de la Piuta ont vu une rame chaînée de coquilles ; à ces signes tous respirèrent et se réjouirent.

Celui que les murmures de l'équipage n’avaient pu faire fléchir d’une ligne consent à s’en remettre à la protection et à la sagesse des passereaux de rivière. Il se détourne, deux jours au sud-est; il se met à la suite de ces ambassadeurs du nouveau monde. Cette familiarité avec la nature entière, cette ingénuité dans le miracle appartiennent aux premiers jours du monde naissant. Je crois voir le premier homme appelant les animaux par leur nom, et reconnaissant après eux les chemins de son Eden. La Genèse et l’Évangile se mêlent dans ce récit.

« Comme la Caravelle Pinta était meilleure voilière, et « qu’elle marchait en avant de l’amiral, elle trouva la « terre, et fit les signaux que l’amiral avait commandés. « Celui qui vit le premier cette terre est un matelot qui « s’appelle Rodrigo de Triana. L’amiral, sur les dix heu- « res de la nuit, étant sur le château de poupe, vit une « lumière; mais elle était si faible, qu’il ne put aflirmer « que c’était la terre. Pourtant il appela Pero Gutierrez, « et lui dit que cela lui semblait une lumière, et qu’il « regardât. Ainsi flt-il, et il la vit.

« Il le dit aussi à Rodrigo Sanchez de Ségovie, lequel « ne vit rien, parce qu’il n’était pas en lieu où il pût voir. « Et après que l’amiral eut parlé, on la vit une fois ou « deux; et elle était comme une chandelle de cire qui se « levait et s’agitait; ce qui parut, à quelques-uns seule- « ment, être un signe de terre, niais l’amiral tint pour « certain qu’il touchait à la terre. Aussi, quand ils eurent

LE NOUVEAU MONDE

a dit le Salve, comme les matelots avaient coutume de le « dire et de le chanter, et qu’ils furent tous réunis, l’ami- « rai les pria et les avertit de faire bonne garde, au châ- « teau de proue; il promit de donner à celui qui lui dirait « le premier qu’il aurait vu la terre, un jupon de soie, « sans compter les récompenses que les rois avaient assu- « rées, qui étaient de dix mille maravédis.

a A deux heures apres minuit, la terre parut; elle était « à deux lieues. Ils amenèrent toutes les voiles, et resté* a rent seulement avec le tréou, qui est la grande voile, « sans bonnettes ; et ils restèrent en panne, jusqu’au jour «idu vendredi, qu’ils abordèrent à une petite île des Lu- « cayes qui s’appelait dans la langue des Indiens : Guana* « hani. »

Toutes les fois que l’Italie a inventé ou créé avec puissance, elle a cru seulement restaurer un ancien monde. Cette loi reparaît encore dans Christophe Colomb. Les politiques croyaient restaurer les Césars; Dante croyait suivre Virgile; Colomb croyait retrouver l’Ophir de Salomon et les Indes d’Alexandre.

Il a fait quatre voyages. Dans le premier, règne une sérénité presque constante; un miracle ^continuel l’enveloppe. La sublimité de l’entreprise le ravit au-dessus de tous les obstacles qu’il n’aperçoit pas même. Les éléments obéissent, l’Océan se courbe avec complaisance devant lui; il marche sur les eaux. Puis il est, pour ainsi dire, seul, sans intermédiaire, face à face avec le Créateur; dans l’immensité des mers, il ne converse qu’avec lui. Les tourterelles, les passereaux, les cétacés, les bandes de dorades, les sirènes*, « moins belles pourtant qu’on ne les dépeint, » lui font son cortège triomphal. Tout est radieux

* Vido 1res serenas que salieron bien alto de l.a 10.-11’, penS no cran tnn hennosas como las pintan.

Page 1