DANS LES ARTS
tentaient de l’y introduire sous le voile des arts. Une lettre d’Arétin montre à nu l’idolâtrie de l’athée qui se contente d’embrasser une dernière ombre de Dieu dans les replis et le coloris des nuages de Venise.
« Pierre Pérugin, dit Vasari, ne voulut jamais croire à « l’immortalité de Pâme; rien ne put vaincre l’obstina* « tion de son cerveau de marbre. » La même chose est répétée de Léonard de Vinci. Une seule croyance survivait chez CCS hommes à toutes les autres : la foi dans l’idéal et la beauté. Réduite à l’instinct des légendes populaires, leur religion laissait une pleine indépendance à leur esprit. Us conciliaient admirablement Aristote et la Madone.
Personne ne le montre mieux que Léonard de Vinci. Il y eut chez lui le trait distinctif de l’Italien resté sans patrie, ce même effort immense de ne se laisser enfermer par aucun horizon, limiter par aucune forme spéciale. Citoyen des mondes, il voudrait se placer au foyer de l'univers, s’identifier avec le génie intime de la création. Anatomiste, chimiste, musicien, g^logue, matlicmaticien, improvisateur, poète, ingénieur, physicien, quand il a découvert la macliine à vapeur, le mortier à bombe, le thermomètre, le baromètre, précédé Cuvier dans la science des fossiles, Geoffroy Saint-Hilaire dans la théorie de l’unité, il se souvient qu’il est peintre; et il veut appliquer à l’art humain le dessin du Créateur dans l’unité des organisations.
Rien ne donne mieux l’idée du sublime que cet artiste qui cherche ainsi son premier modèle de dessin dans la loi intime de la création vivante. « 11 est aisé à Tbomme, «dit-il, de devenir universel, puisque tous les animaux « terrestres ont une ressemblance de membres, c’est-à- « dire des musçles, des nerfs, des os; et ils ne diffèrent en « rien, sinon en longueur ou en grosseur, ainsi qu’il sera
LA RÉVOLUTION
« démontre dans Fanatomie*. » A celle hauteur, l’aiT se confond avec la nalure, Phidias avec Aristote.
Durant tout le moyen âge, la figure humaine avait seule paru digne d’occuper l’art humain. Qu’clait-ce que le paysage dans les fresques du treizième et du quatorzième siècle? Il n’existait pas. Les peintres semblaient ne pas avoir regardé la face de la terre maudite. Michel-Ange luimême méprisait encore tout ce qui n’est pas de l’homme. C’est contre ce point de vue de l’Église que s’élève Léonard de Vinci dans son Traité de la peinture. Relevant de sa déchéance l’univers visible, il replace l'homme au sein de toutes les formes de la création.
Regardez son jeune Racchus au milieu de ce paysage des premiers jours. Quel silence! quelle curiosité! il épie dans la solitude les premiers germes des choses, le bruissement de la nature naissante : il écoute sous l’antre des cyclopes le murmure enivrant des dieux.
Je crois retrouver la même curiosité du bien et du mal dans son Saint précurseur : un regard éblouissant qui porte lui-même la lumière et se rit de l’obscurité des temps et des choses; l’avidité infinie de l’esprit nouveau qui cherche la science et s’écrie : Je l’ai trouvée; le moment de la révélation du vrai dans une intelligence épanouie; le ravissement de la découverte mêlé à je ne sais quel retour sceptique. Je ne puis reconnaître là le prophète soumis, macéré du Christ de la passion. N’est-ee pas plutôt le génie curieux, inventif, avant-coureur de la Renaissance, qui perce les ténèbres? Et ce doigt mystérieux levé dans la nuit, que montre-t-il au loin? quel avenir? quel inconnu? Est-ce le Christ rajeuni de Savonarole dans les eaux d’un autre Jourdain? Est-ce la voûte des deux
* Cap. XXII, Deir estere universale.
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agrandie par Galilée? Est-ce la voile du vaisseau de Christophe Colomb? La religion de la science, le verbe des temps nouveaux, éclatent dans le regard de ce nouveau précurseur.
I..e sourire de la Joconde, n’est-ce pas encore une fois le sourire demi-ironique de l’àine humaine qui promène en paix ses regards sur le monde affranchi des anciennes terreurs? Je ne puis voir cette jeune femme sans me figurer qu’elle entend murmurer autour d’elle la mélodie railleuse des poèmes de Puici et d’Arioste.
En ôtant l’auréole aux saints, Léonard de Vinci découronne le moyen âge. Dans la Sainte Cène, les convives n’ont plus rien des types consacrés. Ces personnages nouveaux annoncent un christianisme nouveau comme eux. Le Christ seul garde au front sou auréole mourante ; on dirait qu’elle s’efface au souffle du siècle qui se lève. Le mystère s’enfuit, la lumière s’accroît. C'est l’heure où les esprit évoq.ués par le moyen âge pâlissent et disparaissent. Dans la Sainte Cène recommence le banquet de Platon.
Léonard, dites-vous, n’a pensé à rien de cela d’une manière positive. Je le veux bien. Et quel besoin qu’il y ail pensé? A quoi se réduiraient les œuvres de l’homme le plus grand, si elles ne contenaient que ce qu’il y a mis avec réflexion, à bon escient? Que seraient-elles, si l’on en effaçait tout ce que l’instinct sacré y a fait entrer spontanément et aveuglément? Quelles bornes vous trouveriez bientôt à cet infini! et que ces œuvres seraient vite épuisées et méconnues! Ce qui les fait immortelles, ce qui les rend invincibles à tous les caprices du monde, c’est qu’elles renferment, à l’insu même de leurs auteurs, une foule de vérités en germes, de notions obscures, de rapports cachés avec l’univers, qui, en se manifestant par
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degrés, les réparent, les renouvellent à 'mesure que les chungements des temps menacent de les rendre inintelligibles à la postérité. La vraie critique devrait consister à révéler les notions qui n’ont apparu que confuses et obscures au génie de l’artiste.
Certes voilà une pauvre philosophie, d’imaginer que les œuvres d’un homme n’ont avec son époque d’autre rapport que ceux qu’il a nettement aperçus et dont il a eu la conscience claire et positive. Autant vaut dire que les hexagones de l’alvéole de l’abeille n’ont rien de commun avec les lois de la géométrie, parce qu’il a plu à l’insecte de ne se préoccuper en rien des propositions d’Euclide. Il est un point par où se tiendront toujours l’insecte et l’homme de génie ; c’est le moment où ils créent avec la même impulsion aveugle. Une mathématique suprême fait également la loi à la cellule de l’aheille, au nid de l’oiseau, à la hutte du castor, au temple de Thésée, à la Vénus de Milo, comme au Saint Jean et à la Sainte Cène de Léonard. Cherchez, et vous trouverez dans les caprices mêmes de l’art italien la géométrie de l’histoire universelle*.
Raphaël naît dans une famille de prêtres et d’artistes; sa mère l’aime avec passion, et le souvenir de cet intérieur héni accompagne ses premières vierges jardinières. Leur horizon est encore enfermé dans l’enceinte des villages de rOmbrie. Filles des légendes, assises près de leur toit rustique, au seuil des monastères, elles respirent l’enchantement de son enfance.
* Voyez de belles et profondes pages sur Léonard de Vinci par M. Alfred Uumesnil.