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Qui pourra dire ce qu’il doit à la contonipintion assidue de ces fiancées de l’éternel amour? Je crois qu’il leur doit la meilleure part de son génie. Il s’e.st nourri du sentiment national, vraiment italien, de la Madone; il la prend pour modèle, à tous les âges ; il y revient sans cesse, comme à la source populaire où il s’inspire. Et ce modèle de la Vierge, toujours présent, lui imprime le sceau qui le distingue entre tous les hommes : le sentiment virginal, primordial qu’il répand sur les êtres de son choix. On dirait que ces filles immaculées animent de leur âme, couvrent de leurs regards chacune de ses visions. Enfantement immortel de la Beauté, sans souillure, sans douleur I elles prêtent leur vie incorruptible à chaque créature de ses mains. Les siècles .semblent surgir l’un après l’autre, portant chacun, au front, la rosée d’un monde naissant.
L’âme de la Madone, une haleine de vierge qui se communique à tout le créé, voilà Raphaël. Chaque être est empreint, chez lui, d’une éternelle adolescence, comme s’il sortait, inviolé, de l’abîme de vie. Les vieillards euxmêmes ont une jeunesse inaltérable. Toute figure qu’il produit, née de la Vierge, éternellement Vierge ellemême, semble apparaître pour la première fois, et dire, en arrivant dans le monde : me voilà !
C’est Florence qui l’émancipe. A la vue des libertés qui s’y cachaient jusque dans le fond des monastères, il apprend à se débarrasser des lisières paternelles. Si Florence lui donne la liberté, Rome lui donne la grandeur. Dès ce moment il semble peindre du haut de l’éternité, et prendre pour devise urbi et orbi. <
L’alliance du génie grec et du génie latin, qu’avaient cherchée vainement le pape Eugène et le concile de Florence, Raphaël seul pourra la consommer. Plus vaste
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que celui de l’Église, son catholicisme embrasse le paganisme, qu’il inaugure dans la maison \le saint Pierre. Son orthodoxie, c’est tout ce qui est beau. Il réconcilie, dans une nouvelle alliance, rAthcnes de Platon et l'Athènes de saint Paul ; il donne le souhle de l’Kvangile à Galatéc, la beauté de la Vénus Uranie à la Madone. Il fait refluer et déborder l’ame chrétienne dans le passé. De tous les siècles, il compose une sainte famille rassemblée par d’éternelles iiançaillcs.
Je sens dans Phidias la simplicité d’un beau chant à l’unisson ; dans Raphaël, l’accord de deux religions, de deux mondes.
11 n’a pas vu les jours mauvais, ni l’Église déchirée par la réformation, ni la papauté, en péril, obligée de se contracter pour résister au schisme. Il est mort en plein triomphe; il reste le témoin des derniers jours heureux de l’Église. Comme avant les tempêtes de la nature, il est une heure de paix, de sérénité qui les précède,, il en est une aussi, à la veille des tempêtes civiles; c’est ce moment radieux qu’éternise Raphaël.
Si l’on s’attache à cette idée, on verra que le prestige encore intact de l’Église soutient toutes ses œuvres. De là, la manière dont il comprend l’intervention des forces spirituelles du christianisme. L’idée que le monde puisse leur résister n’existe pas ehe* lui ; d’où naît cette placidité dans le tumulte, cette sécurité dans le triomphe qui partout environnent l’Église. Nulle part la lutte entre Dieu et l’homme, entre le ciel et la terre. L’esprit chrétien, encore invaincu, n’a besoin que de se montrer; tout lui cède. Jamais le combat n’est incertain, car il n’y a pas de combat. Ce sont des vierges qui adorent; c’est une foule qui prie dans le temple ; c’est un miracle qui se consomme; c’est le sang de l’hostie aux lèvres du
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préirc incrédule ; toujours la |)résenco réelle aplanit tout obstacle. Le monde se courbe sous l'baleine divine; chaque être adore la force qui le donipio.
Quand il fait tant que d’armer du glaive les esprits du christianisme, voyez comme saint Pierre et saint Paul, qui s’avancent dans la nue au-devant des hordes d’Attila, sont sûrs d’avance de la victoire! Ils la portent écrite sur leurs ligures placides. Gomme ils sentent qu’ils sont les envoyés de la puissance contre laquelle rien ne peut prévaloir! Qu’ont-ils à faire de ces glaives qui pendent inutiles comme des emblèmes dans leurs mains? Ils savent assez qu’ils n’auront pas besoin de s’en servir. Combat unique! D'un côté, une armée, un monde de barbares qui se précipitent; de l’autre, deux esprits immaculés, portés par l’baleine du ciel, qui planent au-devant d’eux dans l’incorruptible azur.
A l’approche des hommes de fer, ils ne lèvent pas le bras pour frapper; leurs regards même ne menacent pas. Non ; ils portent avec eux, dans leur message, celle douceur qui toujours accompagne la force infinie. Sans colère, presque négligemment, l’un montre du doigt à son compagnon, au loin, l’innombrable arméie. Ce n'est qu’un signe; mais ce signe a été vu à l’autre bout de l’horizon. Devant celte main, le flot des peuples a reculé, le roi barbare est renversé ; la multitude a disparu.
Celte toute-puissance de l’esprit, plein de douceur parce qu’il se sent invincible, est, avec le sentiment virginal, le trait dominant de Raphaël. Elle explique tout chez lui; elle fait que tout se courbe harmonieusement sous le prodige; elle devient comme le. fond même de sa nature. Partout une victoire infinie, et l’effort nulle part. L’esprit triomphe par sa seule présence; il s’échappe des personnages qui le possèdent une autorité qui touche,
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qui chAtie, qui brise les fers, sans qu’ils aient besoin d’aucun moyen humain. Celto peinture est un miracle permanent où les forts sont domptes par les faibles, les hommes par les enfants, les géants par les vierges, la nature par un souffle, le visible par l’invisible. Dans sa mansuétude évangélique, Raphaël résume le dernier moment de la toute-puissance incontestée de l’esprit chrétien.
Bientôt après lui, ces mêmes esprits du christianisme ayant perdu leur prestige, leur autorité morale, il ne leur suffira plus de se montrer pour faire plier l’univers devant eux. On les verra, dans Michel-Ange, obligés de s’armer de toutes les passions du monde, colère, menaces, vengeances, pour dominer le monde. Les anges, les esprits invisibles se roidissent dans la lutte ; il leur faut un travail immense pour continuer de dompter la nature qui se révolte. Tout chez eux devient effort, tension ; il faut qu’ils se déchaînent pour résister. Vous diriez que leurs muscles vont se briser dans cet effort pour combattre la terre; et qui sait comment finira la lutte? Dans cette victoire d’un jour, déjà si difficile, si ardemment disputée, on peut commencer à craindre qu’ils ne finissent par être vaincus.
Raphaël est, dans le vrai sens, le peintre universel qu’appelait Léonard. Placé dans le Vatican, au cœur de In papauté, il conçoit ingénument l’Église universelle; il abaisse, sous son âme d^artistc, les barrières des sectes, les préjugés des cultes. Son œuvre, véritablement épique, s’accroît, s’étend sans limites; c’est lui seul qui, dans le Vatican, prend réellement possession de la terre et des cieux.
Semblable à son Jéhovah, qui dessine du doigt sur le globe le rivage des océans, il trace de même le dessin de
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l’histoire dans l’océan des temps : la figure enchanteresse du démon roulée autour de l’arbre de la science, les migrations des peuples, le songe de Joseph, les premières scènes de l’Evangile; les poêles de toutes les écoles rassemblées de tous les points de la durée, à l’ombre de l’arbre du Parnasse; les philosophes sous le portique d’Athènes; en face la dispute des docteurs de l’Eglise et le dogme qui jaillit de l’hostie. Cette consécration de tous les temps, de toutes les sociétés au fond du sanctuaire, c’est la cité de Dieu plus vaste, plus tolérante que celle de saint Augustin ; c’est l’histoire plus universelle que celle de Bossuet qui, trop souvent, l’étreint dans son âme de prêtre ; c’est le libre spectacle de la vie divine dans le temps, l’épopée vivante de l’élernilé sur les murailles du Vatican.
Mais cette Bible de Raphaël dépassait de cent coudées celle ofi l’orthodoxie catholique voulait s’enfermer. L’artiste marche, sans s’arrêter, dans une voie large, où le prêtre ne peut le suivre; ses œuvres débordent à chaque moment son Eglise ; plus il s’avance, plus il s’éloigne d’elle. Il peint sur la muraille l’idéal de la papauté telle qu'elle existait dans l’esprit des peuples au moyen âge, dans la tradition nationale des Guelfes ; un catholicisme ingénu qui enserre le monde, une monarchie de l’âme, ouverte à toutes les idées, qui enferme la philosophie dans le tabernacle.
Cette papauté imaginaire n’était plus celle du prêtre. Dans celte univei>salité véritable, il était impossible que le clergé reconnût son esprit; et, comme on l’a vu de nos temps, les hommes d’Eglise devaient nécesairement finir par rejeter Raphaël. Il quitte la secte, il sort de l’Eglise, il embrasse le monde. Le reproche est parfaitement fondé.
Une chose achève de lui donner le caractère épique. 11
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n’y a pas en Italie un clément national de beauté qui, avec le souffle de la Madone, n’afflue et ne rayonne dans ses œuvres. Tout le monde y met la main; Arioste, Bembo, Castiglionc travaillent à la composition. Un peuple de peintres s’ensevelissent dans Raphaël, comme le peuple des Rhapsodes dans Homère.
Changeant de manière, il accomplit un travail continu de progression sur lui-même. Peu à peu, l’ingénuité première des légendes achève de disparaître. Les vierges rustiques d’Urbin rentrent dans l’ombre. A leur place, une Madone-Uranie que le moyen âge n’a pas connue, ouvre les deux nouveaux. Raphaël a traversé la tradition entière. Ses figures, ni païennes, ni chrétiennes, étrangères à tout le passé, sont, à la lin, comme de grandes Inconnues tracées d’une main divine sur la muraille, au milieu du dernier banquet de l’Italie.
Si je cherche quelle est la différence fondamentale du siècle de Périclès et du siècle de Léon X, voici ce qui me frappe.
Phidias, en changeant la figure des dieux, change l’esprit du dogme païen. Raphaël, on altérant, transformant à son gré les légendes du catholicisme, ne peut cependant transformer le catholicisme lui-même. Maître souverain des croyances, l’artiste grec fait une révolution religieuse. L’Italien, arrêté par une église immuable, ne fait qu’une révolution dans l’art.
Réaliser le catholicisme dans le vrai sens de ce mot, c’est-à-dire embrasser tous les temps, toutes les formes de la création, réconcilier toutes les sociétés dans un idéal universel, telle était l’œuvre des peintres et des sculpteurs. Raphaël réhabilite Savonarole; il canonise dans le Vatican les héréli(iues que brûle la papauté. Avec le Parnasse et Y Ecole d’Alhènes, il intronise le dieu Pan dans le Saint
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(les Saints. Dès lors l’art et la religion marchent dans un sens opposé. L’un devient tolérant au moment où, par la réaction du seizième siècle , l’autre devient plus étroite, plus exclusive , plus ombrageuse que jamais. Il sort de l’esprit de secte, quand elle y rentre. Il s’élance dans l’avenir, elle se précipite dans le passé. Dès ce jour, il reste isolé comme une vision prophétique des révolutions futures.
Né dans le monde païen, l’art avait traversé l’Église, sans avoir pu l'entraîner avec lui, ni lui communiquer son esprit d’innovation. La religion s’obstinant à ne pas le suivre dans ses révolutions, un déchirement extraordinaire se fait dans le monde moderne. On voit une Église rester au-dessous de l’idéal que ses peintres réalisent aux yeux; et l’art, dans son expansion infinie, brisant les limites du dogme, rebelle à la tradition, se montrer plus universel que l’Église, pins beau que le culte, plus catholique que le catholicisme. Ce fut la révolution religieuse de l’Italie.
Quand la nation entière a disparu courbée sous la force, un homme reste encore debout; c’est l’artiste. A mesure que le joug s’étend autour de lui, il rentre, pour s’y dérober, dans la liberté sauvage de l’état de nature. Si je voulais donner une idée de son indifférence superbe dans la ruine publique, je montrerais Benvenuto Cellini se faisant à lui-même son code et sa justice, au milieu de l’oppression générale. Les historiens de profession ne peignent que les chefs de la société. Cet ouvrier de génie fait voir comment l’artiste échappe au contrat de servitude, en ne reconnaissant ni loi, ni autorité, ni maîtrCj ni ser-
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viteur, ni justice, ni injustice, en dehors de la majesté de l'art. Méprisant également le pape et le prince, il garde son respect pour le grand Raphaël ou le grand Michel- Ange. Écoutez ses cris de triomphe, quand, penché sur le métal qui bout, il évoque la statue hors du moule. Dans un monde asservi, il a l’indépendance du Créateur.
Avec scs vases ciselés, ses joyaux, ses brillants calices, ses couronnes d’or, Cellini est mêlé à tous les événements de son temps. Partout où quelque assemblée se prépare, vous le voyez arriver, sur ses beaux chevaux, avec ses compagnons cuirassés comme lui de cottes de mailles, et armés d’arquebuses. Cellini est propre à tout; orfèvre, soldat, sculpteur, fondeur, ingénieur; il est ami des cardinaux, des papes, des rois. Son arquebuse tue le connétable à l’assaut de Rome, son boulet blesse le prince d’Orange. Sans attachement pour aucun lieu, sa patrie est là où l’on peut ciseler de belles formes. Indifférent entre les partis, il préfère à tous, une coupe, un beau reli- (juaire, un fragment de statue. Florence, sa patrie, est assiégée par le Saint-Père; il quitte Florence, il va à Rome, composer une mitre pour le pape. C’est lui qui est le souverain bien plutôt que ceux auxquels il prête son génie. Clément VU le néglige; il selle son cheval et arrive à la cour de François 1". Un jour François l" lui fait une froide réponse. Le lendemain il part; il vient trôner à la cour du grand duc de Toscane.
Mais cette vie splendide est pleine de meurtres. Chacun de ces beaux vases est fâché de sang. Les homicides que les Borgia, les Sforza, les Benlivoglio commettent avec la lenteur de la réflexion, Cellini les accomplit avec la rapidité de l’éclair. Ce n’est pas un vain ornement que ce poignard, cette dague, cette arquebuse dorée qui ne le <juittent jamais. Au moindre signe, à la moindre impatience,
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quelquefois pour une simple contradiction, nn regard équivoque, un manque de déférence à la royauté de l’art personnifiée en lui, il se précipite, l’épée haute; il frappe, il tue en plein soleil; puis il se retire pour le reste de la semaine chez un cardinal de scs amis et continue tranquillement de bosseler ses calices, de dorer les statuettes des anges et du Père Eternel.
Pour en user ainsi, Cellini a un principe qu’il consaci c en le mettant dans la bouche du pape. Sa maxime , la voici : c’est « qu’un artiste, un homme tel que Cellini, « unique dans son genre, est au-dessus des lois. » 11 croit sincèrement à cette inviolabilité de l’artiste. C’est là, pour lui, sa souveraineté dans laquelle il puise son droit à la main de justice, comme les rois et les princes d’Italie; il étend ces franchises à tous ses compagnons.
- Dans cette idée, jamais empereur, roi, duc, grand-duc, ne traversa ses Etats avec plus d’orgueil que (Fellini, ce roi mage, chargé de l’or et des pierreries de l’Orient, chevauchant sur les grands chemins de France et d’Italie, toujours prêt à châtier quiconque embarrasse sa marche triomphale. Après avoir consommé ce qu’il appelle une action sanglante dans presque chacune des grandes villes d’Italie, rien n’égale sa surprise, lorsqu’à l’avénement du nouveau pape Paul III, il est jeté dans un cachot du fort Saint-Ange. A la lueur du soupirail de la prison, il lit pour la première fois l’Évangile; l’idée ne lui vient pas de douter de son droit de justicier; il a des extases, des visions, jamais des remords. Le (Ihrist, juge, lui apparaît dans un rayon de soleil, pour le consoler de l’iniquité dos hommes et de la malice de ses rivaux. La conscience parfaitement en paix avec le ciel, il dessine, sur la muraille, avec un charbon, l’apparition miraculeuse.
Cardinaux, princes, rois, toute l’Europe redemande la IV. 21