‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 62 sur 97 · LA RÉVOLUTION DANS LES ARTS · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION DANS LES ARTS

liberté du grand artiste; persuadé que le pape veut l’empoisonner avec de la poussière de diamant,' il sort de prison plus aimé, plus indompté que jamais. Dans son voyage pour rejoindre François 1", il ne fait qu’un seul exploit; il renverse, en passant, d’un coup d’arquebuse, le maître de poste récalcitrant de Sienne.

Enfin, l’âge venu, après avoir rempli l’ilalie de chefsd’œuvre et d’assassinats, il change de vie. 11 subit la réaction religieuse; il entre dans les ordres; il porte la tonsure. Mais cette retraite ne peut durer; il rompt ses vœux et meurt comblé d’honneurs, après avoir lui-même raconté cette vie de gloire, d’amour, de meurtres , que dominent deux sentiments : l’ivresse de l’art, l’exaltation de la force, dans l’anéantissement de toute notion de justice et de droit.

Machiavel et Cellini marquent les deux extrêmes opposés de la société, l’homme d'Êtat et l’artiste, qui sans se connaître se réunissent pour n’admettre qu’une seule autorité morale, leur bon plaisir. Cellini raconte ses homicides avec la même ingénuité que Machiavel, les nécessités de la raison d’Etat. L’orfévre de Florence applique aux princes de la peinture et de la sculpture, les maximes que le secrétaire de la seigneurie avait tracées pour les princes de la terre; en sorte que la même pensée a traversé toute la société; et, chaque homme se trouvant l’adversaire de tous les autres et n’ayant de juge que le fer, l’état de barbarie so subslitue aux traditions du monde

C’est ici que commencent à se brouiller l’artiste et les institutions sociales. Ces vies sereines recueillies par Vasari, où l’on respirait la paix éternelle du Campe Santo, ne se retrouvent plus. L’artiste entre en guerre avec ce qui l’entoure. Il avait été, jus(}ue-ià, soutenu, tavorisé par

M1CHëL>ANGë.

toutes choses. Désormais, il faut qu'il songe à se protéger lui-même. Seul, en face d’un monde ennemi qui s’enlaidit et s'endurcit chaque jour davantage, sa susceptibilité s'éveille. Lui qui était l’âme de tout, il se sent peu à peu étranger à la société nouvelle. Pour ne pas étouffer dans un monde qui se meurt, il s’en sépare; il devient solitaire. Bientôt il parait insociable; car il se cuirasse, comme Cellini, d’une solide cotte de mailles, pour se faire jour, à son corps défendant, à travers les embûches de son siècle; il faut qu’il dompte, à main armée, l’indifférence, la froideur, surtout les artifices de conventions sociales qui lui deviennent de plus en plus hostiles. Dans un temps où tout marche à la tyrannie, il semble exercer la tyrannie de la beauté. C’est le moment de Michel-Ange.

CHAPn’RE IX.

MICHEL-A^GE

Révolutions île sa vie intérieure. L’Italie dans ses œuvres.

Le terrorisme dans l’art.

Dans sa longue carrière, Michel-Auge fait le lien de deux générations; il unit deux révolutions, la renaissance païenne et la renaissance catholique ; le concile de Florence et le concile Trente ; l’Eglise profane de Léon X et l’Eglise fanatique de Paul IV. Élevé dans les jardins de Laurent de Médicis, il boit à longs traits le platonisme; sa communion philosophique est celle de Marsile Ficin, de Politien, de Pic de la Mirandole qui associent Platon et

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Moïse, Orphée et Jésus-Christ. Tandis que les philosophes réconcilient dans leurs formules le paganisme et le christianisme, il les marie dans le marbre.

Il commence par la fête de la beauté physique; puis il allie tout ce qu’il y a d’extrême dans la sensualité et dans

10 spiritualisme, Bacchus et Jérémie, Hercule et le Christ mourant; il court aux deux extrémités de la matière et de l’esprit; il connaît l’ivresse de l’âme autant que Dante, l’ivresse du beau physique autant qu’Arioste. Il plie son siècle, comme l’arc d’Ulysse, et fait toucher les deux bouts, le sensualisme et le mysticisme, Lucrèce Borgia et sainte Thérèse, Aphrodite et la Madone, le Banquet des dieux et la Descente de la croix.

L’histoire des révolutions de ce grand esprit est dans les poésies qu’il a laissées. Ce sont les confessions où se révèlent, avec une clarté ingénue, les tourmentes de cette âme partagée entre les deux tendances de son siècle. Je crois y sentir chaque frémissement de ses marbres. C’est là que l’on voit se forger ces figures, ces types qui ne vous étonnent plus quand vous les retrouvez dans la pierre ou sur la toile; atelier intérieur où l’artiste découvre, pour la première fois, ses statues comme de pures idées. Pour qui sait les lire, ces poésies sont le monologue du Pygraalion de la renaissance.

D’abord, c’est une aspiration du jeune élève de Marsile Ficin et de Politien vers la beauté éternelle, insaisissable.

11 n’a d’autre religion que la contemplation des idoles païennes; là est son culte; il s’écrie : « Mes yeux avides « de la beauté, mon âme de son salut n’ont d’autre vertu, « pour monter au ciel, que de contempler les belles force mes, » Telle est, en effet, la croyance de l’Italien au commencement du seizième siècle. Nulle trace de foi positive, le beau tenant lieu de toute vertu. Le catholicisme

HICIIEL-ANGE.

dort enseveli sous cette vision de Tidcal philosophique.

Bientôt l’artiste, égaré dans le jardin de Laurent de Mcdicis, ne se contente plus de repaître ses yeux des beautés mortes de la sculpture antique ; il veut aussi les reproduire. Au lieu d’une vaine contemplation, le désir de la gloire l’éveille, l’envahit. L’esprit du poète de la Comédie divine lui apparaît. Michel-Ange envie les infortunes de Dante. « Dieu fasse que je sois comme lui! Je « donnerais pour son dur exil le sort le plus heureux du a monde. »

Mais que sont des figures de pierre? Œuvres inanimées, le cœur ne peut les faire descendre de leur froid piédestal. Non, la vraie beauté n’est pas là; où donc estelle? Dans les traits d’un être vivant, dont les yeux réfléchissent le ciel invisible. Pour conseiller, enflammer, inspirer un noble cœur, que faut-il? Peut-être seulement un regard, « vivant reflet de la splendeur qui, descendue « des plus hautes étoiles, attire à soi le désir, et qui s’ap- « pelle amour. »

Il est sorti de son muet atelier, de l’enceinte de scs idoles. Il a trouvé, il a rencontré, il a vu de ses yeux cette beauté qu’il cherchait. Ce n’est plus une abstraction de son ami, Mnrsile Ficin, ni un fragment de pierre; il l’a vue, il en nourrit son souvenir dans les ténèbres. « Je « vois par ma pensée, sur ton visage, ce que je ne puis « raconter dans cette vie, l’àme encore vêtue de la chair, « et qui déjà s’élève à Dieu. » Le sentiment de l’immortalité chrétienne, dans sa plénitude, ôte à l’amour ce qu’il avait de plus cuisant chez les anciens. Ce n’est plus le mal sacré de Phèdre et de Sapho, qui ne voyaient, ne possédaient que l’heure présente et s’en laissaient dévorer. Maîtresse des siècles à venir, la passion devient une harmonie.

MlCIIEL-ANGb'.

Quelle Béatrix a montre à l’artiste l’idéal vivant? Quelle a été la fiancée de l’amant de la beauté éternelle? Est-ce Viltoria Colonna? Est-ce une fille inconnue de Florence? Ses traits, son regard, sa parole, son profond sourire, ses larmes mystérieuses vivent répandus en des œuvres impérissables, et personne ne saura son nom.

A peine l’artiste l’a-t-il rencontrée, l’inquiétude, la douleur se mêlent à sa félicité. Quelle douleur? I,e sentiment de ce qu’il y a de périssable dans la nature, l’épouvante du déclin des choses. Comment fixer les heures rapides des délices? « Je ne sais, en te voyant « lequel me remplit davantage, ou le sentiment du bon- « heur, ou celui du terme des choses. » Si, du moins, il pouvait éterniser ce soufQe qui va passer! Que faire pour prêter de sa vie à cette âme qui s’écoule vers les deux? « Peut-être puis-je nous donner une longue vie à tous « deux, dans les couleurs ou dans le rocher, en représena. tant nos visages et nos cœurs; si bien que, mille ans « après notre départ, on voie combien tu as été belle, com- « bien je t’aimai, et qu’en t’aimant, je ne fus pas insensé. »

Si, enfin, la mort arrache prématurément à Michel- Ange cette âme qu’il a rencontrée sur la terre, quelle sera sa première pensée? H n’est pas encore rentré dans l’enceinte du christianisme ; il ne se courbera pas dans la cendre, comme Pétrarque, après la mort de Laure. La résignation évangélique est si loin du cœur de Michel- Ange! 11 ne comprend encore, il n’admet que la révolte et les représailles. H n’est que colère, fureur; il répète le blasphème du païen, que le destin aveugle a dépouillé. Il veut se venger mais sur qui? Sur ce monde perfide qui vous montre, vous enlève presque en même temps l’âme descen-

* Chine farà vcndelta?

MICIŒL-ANGE.

(hic des cieux. Et comment? En humiliant la Nature, en créant dans la pierre vive une œuvre ciu’elle sera contrainte de respecter, quand le temps aura emporté les siennes. Amour de Titan, fureur de Boland, qui insulte la création, après qu’Angéliquc lui a été arrachée. Je vois Michel- Ange se précipiter sur le marbre, et faire de son œuvre un monument de représailles contre les forces aveugles de la matière. L’art sublime et furieux se venge des déceptions de la Nature.

Voilà le moment de l’ivresse du génie; il se sent plus fort, plus puissant que la création visible. Centaures, géants. Titans, jours éternels, nuits sans réveil, personnages, figures que n’a vus aucun œil humain, sortez du rocher! L’artiste veut écraser du poids de ses visions le monde fragile et mensonger. Que la pierre se torde, gémisse, que l’airain soupire, que le bloc mutilé, déchiré, demande grâce à cette main inexorable ! L’aveugle nature expie dans le marbre torturé le supplice invisible de l’àme.

Mais, quoi I après ces représailles de la pensée sur la matière, du cœur sur le bronze, de la vie sur la mort, s’^il arrivait que l’artiste, en fouillant les veines du rocher, s’aperçût à la fin qu’il ne peut ressaisir l’amour qui lui a été enlevé I Si l’art, décevant à sou tour, le trompait autant que la naturel Si, en présence de la mort, il avait senti son impuissance au milieu des miracles de son génie! si, au moment de l’agonie, il était arrivé, comme le veut la tradition, pour baiser la main de Vittoria Colonna sur son lit de mort; s’il avait senti ses mains incapables de redresser cette tête qui s'affaisse, ses yeux de rendre la lumière à ce regard qui s’éteint; s’il s’était trouvé, à ce moment, plus indigent, plus débile, plus muet que le ver de terre, quelle serait la vie nouvelle de l’artiste? Les his-

S€8 UICHEL-ÂNGE.

loriens ne savent comment s’expliquer le découragement qui le saisit. Ils voient le Tilan courbé comme un roseau; ils ne voient pas que la mort a fait ce miracle.

Puisque le marbre torturé n’a pu faire jaillir de nouveau le regard fermé sous une puissance invisible, qu’estce donc que l’art hier encore si vanté? Qu’est-ce que cette prétendue religion des belles formes? A l’impuissance de la nature s’ajoute l’impuissance de l’art qui engendre le mépris de la vie. Ne faut-il pas alors se souvenir qu’il y a quelque part dans le monde un Dieu souverain, un Christ juge? Le temps n’cst-il pas venu de contempler ses foudres dans la chapelle Sixline? Le Titan redevient presque croyant : « Je commence à voir combien était a aveugle la fantaisie qui se fit de l’art son idole et son « monarque. Garce que l’homme désire ici-bas est erreur. « Que deviendront mes pensées, aujourd’hui que je m’aj)a proche de deux morts? L’une est inévitable, l’autre me « menace. Il ne suffit plus de peindre ou de sculpter pour « apaiser cette âme éprise de l’amour divin, qui pour ' « nous étreindre tient ouverts ses deux bras sur la croix. »

Loin d’ici les marbres païens! Le repentir a saisi Parliste, et sa marche est tout l’opposé de celle de Raphaël. Sorti de son berceau païen, au milieu d’une cour profane, Michel-Ange s’avance chaque jour davantage vers la repentance, l’austérité, la foi catholique. Au contraire, Raphal‘1, élevé sous le toit de son père et de sa mère, comme dans une sainte famille, est d’abord tout imbu de la foi du moyen âge; chacun de ses pas lu ramène au paganisme.

Trompé par la nature, par l’art, par la vie, Michel- Ange fait un effort immense pour rentrer dans la foi. Effort inutile ! Il est retenu encore par ses propres visions, qui de leurs mains de marbre et d’airain le ramènent

MICHEL-ANGE

dans le passé. H veut rompre ses chaînes; il maudit la puissance de ses œuvres qui le lient à la terre. Pour s’arracher à l’élreinle de ses œuvres profanes, il invoque le Dieu chrétien : « Abaisse vers moi, Soigneur, cette chaîne « qui contient tous les dons célestes, la foi, veux-je dire, « à laquelle je tends et j’aspire, en fuyant le sens grossier « qui me mène à la mort, u

Ainsi partagé entre le monde ancien et le monde nouveau, il ouvre les bras à l’Évangile; il appelle le christianisme qui ne luit pas encore dans son âme. L’esprit plein des souvenirs de l’ancien homme, il mêle, dans sa pensée, le profane et le sacré. C’est le temps de peindre les prophètes hébreux à côté des sibylles païennes. Attente, pressentiment confus, désir du jour pur de l’Évangile, écho demi-chrétien, demi-païen, la voûte de la chapelle Sixtine a retenu ces cris d’angoisse.

Après ces premiers retours vers le christianisme, l’artiste entre de plus en plus dans la voie douloureuse. Ce qu’il aperçoit d’abord du ciel chrétien, c’est la terreur; c'est un reste païen de la colère et de la vengeance du Dieu antique. De plus en plus effrayé de ses œuvres, le jour du jugement lui apparaît avec l’aube livide. Le catholicisme n’est encore pour lui qu’épouvante, terrorisme : « Fatigué de la bonne et de la mauvaise fortune, « je demande grâce à Dieu... Que ta chair, que ton sang « et cette dernière passion qui te donna la mort, efface le « péché dans lequel je naquis et où naquit mon père. Toi « seul le peux. Que ta miséricorde sùprême me secoure « dans ma chute, moi si près de la mort, si loin de toi! »

Cette approche du dernier jour, cette épouvante qui s’accumule, ce monde qui se décolore, tout marque que le moment est venu de s’enfermer dans la chapelle Sixtine et de contempler d’avance sa propre terreur dans le juge-

BUCnEUANGR.

ment dernier. Sombres pensées, ténèbres intérieures, longue torture de l’âme dépouillée qui paraît devant son juge, gloire amoncelée qui pèse autant qu’un grain de sable, voilà où est arrive le sculpteur de Bacchus et d’Antinoiis. Où sont les enchantements du monde païen? Où est l’amour de la Léda? Sur les murailles de la chapelle Sixliue retentit la trompette des quatre anges. Écoutez! les joues gonflées, ils appellent par trois fois l’artiste dans le tombeau du vieux monde. Celui-ci entend la voix qu’il a lui-même déchaînée; il dépouille ses limbes de marbre; il ressuscite à l’esprit pur.

Le long pèlerinage de cette âme à travers les formes idéales, touche à son terme. Parti du fond du paganisme, le voilà au seuil de l’Evangile ; encore un pas, il se plonge et s’évanouit dans le sein de Jésus-Christ. Il s’est élevé audessus de l’art pour atteindre directement au Dieu de la tradition. Séparé du monde, qui disparaît, il n’en attend plus rien. Le souiBe de la foi entraîne désormais vers les hauteurs souveraines celte âme déracinée de la terre. Entendez ce dernier cri de l'esprit qui monte dans les nues : a llélas! hélas! j’ai été trahi par mes jours rapides... En « pensant aux années écoulées, je ne retrouve, parmi tant « de jours, pas une heure qui ait été à moi. Les espea rances décevantes, les vains désirs m’ont occupé; pleurs, O amour, soupirs, aucune affection mortelle n’est plus « nouvelle pour moi!... et je pars demain! l’ombre s’ac- « croit : le soleil diminue, et je suis près de tomber in- « firme et languissant. »

Dans cet oubli de la terre, il ne reste que le sentiment de la majesté de Dieu ; toutes les formes particulières s’effacent. Rien ne demeure que la souveraineté divine, après la dispersion des ombres illusoires, nature, amour, art, vie, génie, gloire humaine.

MICHEL-ANGE,

OÙ ce dernier cri sera-t-il exhalé? De quel endroit Michel-Ange le laissera-t-il tomber sur le monde qu’il repousse du pied? Des hauteurs de la coupole de Saint- Pierre. C’est là qu’il habite, pendant les vingt dernières années, seul dans cette immensité de marbre, un pied posé sur le premier degré du ciel chrétien.

A ce moment suprême, où l’Ame de l’artiste est morte à toutes les choses visibles, il ne se borne plus à peindre un tableau, une statue en particulier; il élève, comme David, la maison de l’Eternel. En même temps que ses poésies deviennent des hymnes et des cantiques, je le vois qui se perd dans les cercles de la coupole de Saint-Pierre; il prend congé de la ville et du monde; le front dans la nue, il entre dans le ciel des pures intelligences.

Si les œuvres de Michel-Ange répondent ainsi à l’étal intérieur de ce grand cœur, elles portent aussi évidemment l’empreinte de la vie publique; les dernières convulsions de l’Italie s’y reproduisent à son insu.

Michel-Ange a vécu sous treize papes; et il n’est, à cette époque, aucune des révolutions du monde chrétien qui ne se retrouve sur ses fresques ou dans ses marbres.

Sous le règne d’Alexandre VI, il est presque tout païen. Les Centaures, le Bacchus à la peau de tigre, sont de cette époque. L’artiste semble avoir bu, en môme temps que Machiavel et Arioste, le philtre des Borgia. Le déchaînement des sens en sortant du mysticisme dU moyen âge, la restauration monstrueuse du paganisme, l’apothéose de la nature, la religion de la force. Une sorte d’ivresse qui circule dans les veines de l' Italie, tout cela reparaît dans

MICHEL-AN6E

l’artiste. Je ne sais quoi de l’âme des derniers temps de l’empire romain revit dans les imaginations colossales. Michel-Ange ferme avec fureur les portes du moyen âge; il se venge de l’ascétisme des siècles précédents en relevant les bacchanales du panthéisme des Césars. A ce moment, César Borgia est le héros de Machiavel ; Lucrèce Borgia est la muse d’Arioste.

Au temps de Jules II répond la statue de Moïse, L’âme de la papauté respire dans le marbre : un THan immuable, l’autorité assise, qui se repose sur le livre des Décrétales, sans redouter encore un seul adversaire. Et pourquoi craindrait-elle? La Réformation n’a pas éclaté. Luther n’a pas encore paru ; il n’est pas sorti de ses extases au fond de son couvent. La sécurité, la Gerté non encore humiliée de l’Église avant que le cri de l’Allemagne se soit fait entendre, éclatent sur le front du représentant du sacerdoce; et à ses pieds, voyez-vous ces rudes esclaves, demi-courbés sous un invisible fardeau? Que de temps il faudra avant que ces peuples aveugles, serfs de la papauté, se redressent et voient la délivrance I Leurs membres se tordent avec effort; il semble qu’un sourd gémissement sorte de la pierre. Est-ce le rêve haletant de la servitude? est-ce le premier réveil de l’esprit serf dans les liens de l’Église? Non 1 ils sont encore liés au rocher, leurs yeux sont appesantis sous le sommeil du moyen âge ; et qui sait si jamais se rompra ce sommeil de pierre?

Mais déjà tout est changé. Dans les peintures dés voûtes de la chapelle Sixtine l’avenir se couvre de nuages. Euxmêmes, les prophètes et les sibylles, sont terrifiés de ce qu'ils dévoilent; ils se tournent au grand jour pour mieux lire le livre des destinées. Qu’ont-ils entrevu? Sur les pages qu’ils déroulent sont inscrits des noms que l’Église maudira. C’est le temps où l’Allemagne se sépare, où la foi se

MICHEL-ANGE

déchire. Les Voyants découvrent les révolutions futures:

la terreur entre dans l’Eglise.

Assis, comme un prisonnier de guerre, dans l’altitude de la désolation, Jérémie est la figure prophétique d’un peuple captif. Le peuple italien saura-t-il se reconnaître avant que ses mains soient liées?

La chapelle de Médicis a été exécutée dans l'intervalle compris entre le sac de Rome et la prise de Florence. C’est le dernier jour de l’Italie. Aussi il m’est impossible de ne pas y retrouver l’impression peut-être irrélléchie des funérailles d’un peuple enseveli tout vivant, la figure de ces villes de marbre, Pise, Gênes, Venise, Florence, qui, sans avoir perdu une seule de leurs pierres, sont assises depuis trois siècles dans le silence et dans la mort.

Revoyez la statue du Penseroso ; elle en dira plus que tous les discours. Non! ce n’est pas seulement i’image d’un Médicis que ce mort qui, appuyé sur son coude, médite si profondément dans ce tombeau orné de toutes les grâces de la Renaissance. C’est la méditation d’un peuple dans la mort; c’est l’Italie elle-même qui, revêtue encore du casque et de la cuirasse du moyen âge, se souvient des journées de Campaldino et de Chiozza, dans son sépulcre. Si vous en doutez, Michel-Ange fera parler ses statues pour vous convaincre ;

« Il m’est doux de dormir, surtout d’être de pierre, « tant que régnent l’infortune et l’opprobre. Ne rien voir, « ne rien sentir, c’est pour moi le plus grand des biens. « Ne m’éveille pas. Oh! parle bas. »

Ces statues ont été composées au moment de l’agônie de Florence. Pendant le siège, quand Baglioni livrait la cause qu’il était chargé de défendre, Michel-Ange s’était fait ingénieur. 11 avait inutilement signalé la trahison du général. Personne n’y avait cru; il voyait Florence livrée,

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