LA RÉFORME EN ITAIJE
Plusieurs passent pour insensés de vouloir ramener l’Italie du seizième siècle à la croix de bois de Luther. Us avaient renoncé à tout lien entre leurs doctrines religieuses et la résurrection politique de l’Italie. Dès lors le patriotisme mystique, fondement que Savonarole avait donné à sa tentative de réforme, manquait entièrement aux leurs. Us ])laçaient leur but en dehors de tout intérêt social. C’était . l’échelle de Jacob qui restait suspendue dans la nue sans plus toucher par aucun point à la terre. Ils ne parlaient que du ciel; l’Italie ne pouvait plus comprendre ce langage.
Je vois par le témoignage d’un grand nombre d’entre eux qu’ils commencent par l’incrédulité la plus complète.
« Vous savez, dit Olympia Morata, combien j’avais hor- « reur de tout ce qui touche au christianisme; je ne croyais « pas en Dieu, à peine au hasard » Au milieu du paganisme catholique, quand on essaya de faire entrer l’Évangile en Italie, il produisit chez beaucoup par sa nouveauté un sentiment d’étonnement plutôt littéraire que religieux, mais point d’extase ni de vision, le dégoût de Rome plutôt que la j)assion du martyre. Sur le vide profond que le catholicisme avait fait dans l’âme italienne comment bâtir l’Église nouvelle? Comment tout faire reposer sur la conscience, quand c’est la conscience même que le catholicisme avait détruite? Le prêtre s’était mis si longtemps à la place de Dieu, qu’il l’avait fait disparaître. Luther avait abattu sans effroi dans le Nord la papauté , parce qu’il avait une foi d’enfant assez robuste pour porter à lui seul
* Inlenlùm cnim in euin erroreiii rapiebar, ul omnia casu fieri putarem, nequeDeum cretlcrem curare niortalia queinquain. [Olympiæ Fulviæ Moratæ Opéra, p. 43.)
Tu testimoniuiii ilare poleris quàm abhorreiis fuerini à re christianà. {Ib., p. 44.)
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les deux diréliens. 11 avait pu renverser tous les appuis extérieurs des croyances en Allemagne, parce que le christianisme restait encore debout dans l’àme humaine et qu’il y renaissait à chaque souffle. En Italie la voûte des cieux ne s’appuyait plus que sur les épées; dès que vous retiriez l’épée, les cieux croulaient dans le vide.
La Réformation rencontra en Italie un monde tout semblable à celui de notre siècle ; trop hardie pour les uns, trop timide pour les autres, elle semblait une impiété aux catholiques, une autre superstition aux philosophes. Les croyants s’enfermèrent dans l’Eglise, les penseurs se rejetèrent dans l’incrédulité. Quelles âmes neuves n’eût-il pas fallu pour revenir de seize siècles en arrière dans l’évangile primitif ? Ou ne trouvait nulle part le fond d’ingénuité que la race allemande avait encore gardée. L’Italie s’abîmait dans le servage de la papauté, ou elle se précipitait par delà toute foi positive dans le Dieu inconnu de la philosophie. En matière religieuse, elle ne connut pas plus qu’en politique le juste milieu; et la raison y demeura ou tout à fait maîtresse, ou tout à fait esclave.
Il ne resta à la Réforme qu’un certain nombre d’âmes délicates que l’ancienne superstition blessait, auxquelles la philosophie toute nue faisait peur. Gens de lettres pour la plupart, orateurs, esprits nourris de l’antiquité que l’Evangile soudainement retrouvé passionnait comme un manuscrit perdu dans un autre Hercnlamim; ils montrèrent leur découverte au peuple; celui-ci resta indifférent. Dès lors, il arriva de l’Italie ce que nous voyons aujourd’hui chez diverses nations, les Français, les Espagnols, qui s’en tiennent, par inertie, à une église morte, sans avoir ni assez de candeur pour y croire, ni assez de foi pour la réparer, ni assez de force d’esprit pour s’en passer.