‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 69 sur 97 · LA RÉFORME EN ITALIE · texte numérisé non relu

LA RÉFORME EN ITALIE

par des gens de lettres, manquent de solidité et de profondeur, parce que les hommes de cette condition s’imaginent trop fréquemment que l’on fait les révolutions humaines avec le même procédé qui sert à faire un livre. Ils y appliquent la même méthode et sont dupes de leur propre logique. Ils se figurent le plus souvent qu’il suffit d’écrire éloquemment certaines choses pour qu’elles existent. Ont-ils réfuté l’erreur, ils se persuadent qu’elle a cessé d’être; ontils exprimé la vérité, ils tiennent pour sûr qu’elle a commencé de régner. Quand Celio Secundo Curione eut achevé son excellent livre De arnplitiidineRegni, il resta convaincu que la révolution religieuse était consommée. La même illusion domina longtemps ses compagnons d’exil. Chacun d’eux écrivait un ouvrage. Dans tous ces livres', nés de l’infortune, ils avaient admirablement réfuté la théologie catholique. Pas un d’eux ne songea à faire appel à la guerre civile, à la force, à la terreur. Loin de là, ils écrivaient contre la peine de mort en matière religieuse *.

Ils crurent à la puissance seule des idées exprimées savamment dans une langue morte. Lorsqu’ils eurent renversé pièce à pièce tout l’édilice du catholicisme romain, ils retournèrent la tête en arrière, du haut des Alpes, pour voir l’effet de la discussion. Pas une pierre ne manquait à l’édifice détruit.

Un peu plus lard, cette première et naïve confiance dans la parole précède le découragement ; le peu d’espoir d’être écouté arrête le prosélytisme.

Dans le juste milieu où les réformateurs italiens s’arrêtaient on sent qu’ils avaient, en général, moins que les philosophes, l’ambition du martyre*. Ce qu’ils craignaient

* In nmneruin librorum ex infbrtunio vduli naloniin.

- U. Gerciès, p. 294.

^ An non concedil Doininiis .lesiis ni persoemiones viteniiis? (P. Martyr.)

LA RÉI ORMK KN ITAF-IK.

le plus, c’élait ritalic; ils la tuyaiont par toutes les routes. L’un des plus fervents. Brocarde, raconte qu’il écrit sur la physique pour faire semblant de penser à autre chose qu’à la religion. Bernard Ochin lui-même se serait contenté de prêcher un Christ voilé, si on l’eût laissé faire. Luther veut les entraîner dans ses fureurs*. Ce n’était pas leur tempérament, (diez beaucoup, la Béforme était comme une doctrine secrète réservée pour les plus éclairés; catholiques de nom, protestants de cœur, ils auraient voulu faire entrer l’Évangile en Italie sans bruit et sans éclat. Loiq de s’adresser à la foide, c’est elle qu’ils redoutent. « Persuadé, dit Celio Calca- « gnini, qu’il est dangereux de traiter ces questions de- « vant la multitude et dans des discours publics, je trouve « plus sûr de parler avec le plus grand nombre et de « penser avec quelques-uns. »

Ainsi, deux croyances, l’une pour le dehors, l’autre pour la conscience; la religion devenue affaire de diplomatie chez les novateurs comme chez les hommes du passé, et les réformateurs faisant un secret de leur réforme. L’Italie redescend par degré dans les catacombes.

Qui saura jamais où s’est arrêtée la pensée de ce grand moine SarpiV Quel fut le Dieu de ce cénobite, son Kglise, sa secte, sa doctrine? 11 personnifie le génie italien au moment où cet esprit, bâillonné entre la hache et le bûcher, ne s’entretient plus qu’à voix basse avec lui-même. Celui-là vit clairement que tout était fini pour l’Italie, puisqu’elle n’avait pu échappera la captivité de Rome. 11 n’avait plus assez de foi en son pays pour tenter de le. réformer, et il se contenta en silence d’ébranler l’univers au fond de son esprit sans en rien dire à personne. Par

* V. la Lettre des protestants vénitiens à Luther. (D. Gerdés, p. G8.)

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