CHAPITRE III
RÉACTION LITTÉRAIRE DANS LE MIDI DE l’eüROPE.
Nuiivelle époque de la Renaissance. La réaiftion religieuse dans les lettres. L’Italie envahie impose scs arts et ses idées aux étrangers. Tempéraments divers dans la famille des peuples du Midi. Analogies et différences du génie italien et du génie espagnol. L’esprit catholique dans la littérature espagnole et portugaise. Des poètes hommes d’action. Michel Cervanlès. Canioëns. D^lin rapide de l’Europe du Midi. A quel signe se reconnaît l’intcnsilé de la vie nationale. Du sommeil de l’esprit.
Le double caraclcre de la Renaissance en Italie et dans le midi de l’Europe est marque par l’opposition de ces doux noms, l’Arioste et le Tasse, qui représentent, non pas seulement deux formes de poésie, mais véritablement deux révolutions dans l’imagination humaine au sortir du moyen âge. On a vu auparavant, le quinzième siècle tout entier aspirer à une réforme religieuse; l’Eglise ellemême y prêter les mains; les conciles de Pise, de Constance, de Bâle, s'annoncer comme autant d’assemblées constituantes, prêtes à changer les formes visibles du contrat qui lie l’homme moderne au Dieu de l’Evangile. Les plus fermes esprits se laissent aller à celte pente ; on se sent entraîné, sans savoir vers quel rivage. Dans cette ardeur d’innover, la papauté, surprise, disparaît par intervalles. On croirait que la théocratie romaine, décapitée, se change en une république d’évêques. Dans cet affaiblissemenl de l’aiitorité de l’Église, rimaginalion, la fantaisie, le caprice régnent sans contrôle. Analogie saisi.ssanle avec ce qui s’est vu peu de temps avant la Révolution française; une foule d’esprits charmants, imprévoyants,
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le sourire sur les lèvres, courent au-devant du précipice. Celte époque est celle du règne d’Arioste. Voyez de quelle génération d’hommes il est entouré, tous égalemenl sereins comme lui : c’est le cardinal Bembo, c’est Castiglione, l’auteur du Courtisan; c’est Folengo, le Rabelais de Jlantoue; c’est Berni, Sannazar, le dirin A rétin. Chacun de ces hommes joue avec le scepticisme, sans penser que l’amusement peut devenir sérieux. La papauté est déjà menacée, provoquée, abattue dans le Nord : eux seuls n’en savent rien. Pour mieux cacher le danger, ils entourent l’Église de leurs cercles joyeux. A peine s’ils ont entendu par hasard prononcer ce nom de Martin Luther; dans tous les cas, il ne représente rien peureux qu’une de ces tentatives éphémères, une de ces révoltes de barbares que le génie du Midi va promptement étouffer. Le pape Léon, dans son heureuse sécurité, ne permet pas que la fête de l’art soit troublée par aucune appréhension; plus le péril est j)roche, plus la sécurité augmente. En présence de celte réforme puritaine, l’Eglise, pour sa défense, se contente d’abord de s'envelopper des magnilicences réunies de la poésie et de la peinture. Dans les premiers temps, il lui avait sufli, pour repousser Attila, de marcher précédée de la croix du Colisée; c’est parles chefs-d’œuvre de l’art qu’elle prétend désormais convaincre et enchaîner le Barbare. Époque d’imprévoyance, où l’autorité, puisant sa force en sa seule beauté, se reposait sur Aiioste. 11 réunit dans son génie les rayons heureux qui brillent au front de toute la génération dont il est entouré; en lui se confondent l’esprit chevaleresque de Bojardo, la verve monacale de Folengo, la politesse railleuse de Castiglione, le rire effronté d’Arétin, le sarcasme plébéien de Pulci, l’ironie patricienne de Laurent de Médicis, du cardinal Bembo; c’està-dire tous les genres de scepticisme que se permettait IV. 23
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une société, qui, au fond, pleine de confiance en sa durée, s'amusait de son propre ébranlement et riait de son danger.
Entre l’époque d’Arioste et celle du Tasse, que s’est-il passé? Pourquoi la physionomie générale a-t-elle si brusquement changé? Pourquoi le sourire de la génération précédente a-t-il disparu? A la place de cette radieuse figure de Léon X, pourquoi cette suite de papes sévères, austères, affairés, Adrien VI, les deux Paul, Sixte V, Clément VIII? Pourquoi ces chefs de l’Église, qui préféraient Cicéron à l’Évangile, ont-ils eu pour successeurs des âmes enthousiastes qui semblent avoir reçu un nouveau baptême aux sources mêmes du christianisme : un Charles Borromée en Italie, une sainte Thérèse, un Ignace de Loyola en Espagne? Quel contraste avec l’âge précédent et la papauté desBorgia? Un mot explique ce changement. Dans l’intervalle des deux générations, la Réformation a éclaté, non plus un bruit sourd, une remontrance timide, mais une scission éclatante, triomphante. Le Nord a rompu avec le Midi ; l’Église s’est partagée; il faut qu'elle ramasse ses forces pour se défendre. De ce moment commence la réaction du catholicisme menacé de succomber par surprise; Part prend une nouvelle route. Au catholicisme demi-païen qui s’étalait sur les toiles de l’école de Venise, le Dominiquin, le Guide, opposent les tableaux ascétiques du Saint Jérôme et de la Madeleine pénitente. La musique change en même temps de caractère : c’est le moment où le jeune Paleslrina, dans la messe de Marcel, rend au culte les accents de l’Eglise primitive et les cris de douleur du Calvaire.
Les rapports de la poésie et <lu christianisme, en Italie, peuvent se mar(|uer par un mot. Au commencement, Dante s’inspire du dogme même. Pétrarque change le
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dogme, en adressant à la créature le culte imaginé pour le Créateur; Laure prend la place de la Madone. Ariosle s’éloigne davantage de l’origine sacrée de la poésie; chez lui, je ne vois rien du génie de l’Evangile. Par un retour subit, le Tasse revient au point de départ, et le cercle de la poésie italienne est fermé pour longtemps; après avoir épuisé tous les chemins qui l’éloignaient de l’Église, voilà l’homme rentré brusquement et comme par surprise dans le Dieu de Jérusalem.
Par une loi générale, qui n’a pas manqué à l’Italie, quand la poésie décline, l’âge de la philosophie commence. Les prisons de Galilée, de Campanella, les bûchers de Giordano Bruno, de Vanini, signalent les vengeances et les appréhensions de la papauté restaurée; toute l’énergie de l’Italie se retire dans ces âmes exaltées. Le danger les inspire. La philosophie a désormais ses martyrs comme la religion. Rien n’est émouvant comme le spectacle de ce petit nombre d’hommes audacieux qui portent le défi à l’immutabilité de la papauté jusqu’au pied de son trône. Lors meme que tout n’est pas nouveau dans ces doctrines, vous ne pouvez lire impassiblement ces théorèmes de Parménide et de l’école d’Élée écrits sur la marche des échafauds. D’ailleurs, pour soutenir le combat, ces hommes ne s’adressent pas seulement à l’enceinte des écoles, mais à l’opinion proprement dite, telle que nous l’entendons aujourd’hui. Prose et vers, pamphlets métaphysiques, dialogues populaires, comédies panthéistes, toutes les formes, toutes les armes, sont employées. Une ardeur fiévreuse se mêle, dans Giordano Bruno, à la profondeur des vues; l’ancienne liberté démocratique de l’Italie a passé dans ses théorèmes de philosophie. L’artiste vient au secours du torture. Ne cherchez pas ici l’impassibilité de la philosophie allemande, dont il a en-
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Irevu d’avance les formules. La violence du génie politique du moyen âge se joint à la métaphysique des premières écoles grecques; au fond de ces discussions héroïques, vous sentez que l’Ilalie elle-même est enjeu, que c’est là son dernier elTort pour conserver la liberté de rintelligence, quand la liberté politique est perdue, et qu’enfin avec les cendres de ses penseurs seront jetées au vent ses dernières espérances.
Au moment où ritalie succombe comme nation politique, elle impose ses arts et ses formes littéraires aux peuples étrangers. Ses écrivains régnent sans discussion, même quand elle a cessé d’être. L’Espagne, qui pèse si lourdement sur elle, est la plus empressée à l’imiter. Les écrivains que l’on considère comme des réformateurs en Espagne sont des disciples dociles de Tltalie. Boscan, Garcilasso, Mendoza, ces étranges conquérants, emportent dans leur pays, comme un butin légitime, les mètres, les rhythmes, tous les arlilices poétiques de la Toscane ; ils se couvrent des dépouilles des vaincus; et, assurément, c’est une chose digne d’attention, dans l’histoire de l’art, que de voir les formes usées de Pétrarque soudainement ravivées par les passions de la Castille et les couleurs du ciel de Grenade. Mais le véritable plagiat que l’Espagne fait à rilalie, c’est Christophe Colomb : car ce grand homme n’a pas seulement donné son génie à l'Espagne, il a encore pour elle oublié sa langue natale. Dans son journal de voyage, ses observations de chaque jour sont écrites en espagnol, et ce n’est pas avec la langue de Dante qu’il a salué l’.Amérique. A sa suite marchent d’étranges écrivains, Fernand Coïtez, Fernand Pizarre, Albuquerque, Magellan, Jean de Castro, qui dans leurs correspondances arrivent souvent à la grandeur de l’expression par la grandeur des choses qu’ils racontent. Au milieu des
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grâces étudiées de la Renaissance, ces hommes retrouvent sans y penser, dans leurs récits imjnovisés, la simplicilé, la force, la naïveté, la nudité des anciens. Le journal de Colomb, dans sa concision, a je ne sais quoi de mysié-rieux, de sublime, de religieux comme le grand Océan au milieu duquel il est écrit. Et si je voulais donner ici un exemple des rares ouvrages où les modernes ont retrouvé le ton de l’antiquité, je me garderais de le chercher parmi les écrivains de profession de la Renaissance, Guichardin, Mendoza ; je le demanderais à ces hommes de fer qui n’ont jamais touché une plume que pour dépeindre à la hâte, ou révéler d’un trait, en passant, les îles, les continents, les peuples, qu’ils ont soumis à l’ancien monde. 11 est frappant que dans ces récits vous ne retrouvez rien de l’entlure propre au génie castillan; l’infatuation s’est abaissée devant la grandeur des faits; les choses parlent seules, l’homme disparaît ; l’orgueil de l’Espagnol a été vaincu par la majesté des Cordilllcres. Dans ce moment de surprise, il est revenu à la simplicité nue de la Bible ou d’Homère.
Est-il besoin de dire ce qui, indépendamment du mérite littéraire, donne un attrait si puissant aux livres des Espagnols et des Portugais? c’est que tous ces hardis rêveurs ont été en même temps des hommes d’action. Partout ailleurs, l’écrivain, le poète est jeté dans des circonstances communes qui contrastent péniblement avec les aspirations de sa pensée; il est tout dans ses livres, il n’est rien dans la réalité. 11 pense, il rêve, il ne vit pas. Voyez Ariosle ; il suit des yeux de l’imagination ses héros dans leur carrière enchantée : pour lui, il passe une vie commode et assez prosaïque dans sa maison de Ferra re. Qu’il en est autrement des écrivains espagnols 1 Leur vio est aussi agitée, aussi aventureuse que leur rêve ; ils sont
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tous soldats, et vous savez comme ce noble métier de la guerre trempe les âmes qu’il n’étouH'e pas ! La loyauté, la fierté se conservent mieux qu’ailleurs sous la cuirasse. Ces hommes ont, pour se mouvoir, un empire qui semble lui-même inventé par la poésie, l’empire monstrueux de Charles-tjuint; ils rêvent, écrivent, composent sur les flottes, au milieu des batailles et des sièges. Ce sonnet est daté de la côte de Coromandel ; cet autre a été rimé au milieu de la tempête, près du cap Bon; cette idylle a été inspirée dans la campagne du Chili, au bord de l’Océan Pacifique ; quant à ce poème, il a été écrit sur la flotte invincible. Malgré moi, j’associe à ces compositions les lieux, les climats, les rivages lointains dont iis m’apportent un écho ; je les colore des feux de ce ciel étranger. Comment ne pas suivre dans ces vers de Camoëns le sillage du vaisseau? Des œuvres même très-imparfaites empruntent à ces traces de la vie réelle un charme que l’art tout seul peut-être ne leur donnerait pas. Dans XAraucma d’Ercilla, dans cette chronique sanglante, je m’attache aux pas de ce poète peut-être médiocre, mais qui a l’immense avantage de faire toucher du doigt la vie d’aventures et de combats dans les forêts du nouveau monde. S'il s’agit d’un écrivain tout-puissant, combien la vie alors n’ajoute-t-elle pas au poème I Je veux retrouver dans la fierté naïve de l’auteur de Bon QuicItoUe l’héroïque manchot de la bataille de Lépante. Dans le théâtre tantôt chevaleresque, tantôt ascétique de Lope de Vega et de Calderon, je cherche les vestiges de ces deux hommes qui ont commencé leur vie sous la cuirasse et l’ont finie sous le cilice, dans le cloître. Et ne pensez pas que ce soit là seulement une illusion, une sorte de mirage ardent dont le lecteur est lui-même la cause. ?îon ; tant d’impressions réelles, tant d’expériences propres ont
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passé dans les livres, en sorte que, si vous me demandez quel est l’esprit original de la littérature espagnole, je répondrai hardiment que ce caractère est la profusion même de la passion et de la vie dans le domaine de l’art : moins de régularité, d’ordre, de tempérance que chez aucun autre peuple, mais aussi plus d’expansion, un débordement plus impétueux de l’àme, un sentiment plus exalté de la réalité, une émotion plus contagieuse qui a su ennoblir le ridicule même. La différence du génie italien et du génie espagnol est celle des vierges de Raphaël et de Murillo. Les premières, embellies par le génie de la Grèce et de la Renaissance, ont toujours vécu sur les sommets les plus élevés de l’idéal ; leurs pieds ont à peine touché le sol; nul homme ne les a jamais rencontrées sur la terre. Les secondes, nées en Castille, n’ont jamais vu d’autre pays. Leur ascétisme s’est exhalé sous les voûtes des églises de Séville et de Tolède ; dans leurs plus divines aspirations, vous reconnaissez les souvenirs de la patrie terrestre et les stigmates de l’amour humain.
Tout dans l’Italie moderne se tourne naturellement en récit et en épopée ; des quatre grands poètes qui font sa gloire, trois sont épiques. Dans cette vieille terre où la civilisation s’est développée d’une manière continue, comme un discours non interrompu, à travers tant de sociétés diverses qui héritent les unes des autres, il semble que la forme naturelle, indigène, soit l’épopée ; tandis que le drame y est resté toujours plus ou moins artificiel. L’histoire même de l’Italie est une sorte d’épopée dont les époques étrusques, romaines, catholiques, se succédant sans intervalles, et pour ainsi dire sans contradiction, les unes aux autres, forment les parties. Au contnjire, en Espagne, tout aboutit au drame ; c’est là le moule naturel dans lequel s’exprime le génie espagnol.
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Tant d’élémenls contradictoires, de croyances inconciliables, de populations ennemies, le Goth contre le Romain, le Castillan contre l’Arabe, le christianisme contre l’islamisme, tant d’instincts opposés aux prises, qui n’ont jamais pu rien s’accorder les uns aux autres quoique perpétuellement en présence les uns des autres, tout cela compose dans l’histoire une sorte de dialogue à travers les siècles, une intrigue pleine de mystères, d’alternatives diverses, un drame éternel dont les deux grands acteurs sont le Christ et Mahomet. Dans cette longue tragédie de cape et d’épée qui dure un millier d’années, les 61s sont si bien noués par la Providence, qu’il vous est impossible de prévoir le dénoûment. Car les choses ne se meuvent pas là, comme en Italie, selon une loi évidente de développement; elles se choquent, se heurtent, se brisent de manière à déconcerter sans cesse l’esprit humain et à le faire marcher d’étonnement en étonnement. D’abord le mahométisme occupe toute la scène, excepté ce point unique des Asturies ; mais au moment où il semble qu’il a vaincu et que la pièce est finie, c’est lui qui commence à- reculer, pendant cinq cenis ans, jusque dans les murs de Grenade; .c’est le christianisme dépouillé, asservi, qui, par un changement subit, triomphe dans l’Alhambra.
'Voulez-vous d’autres exemples de ces péripéties, de ces contradictions dramatiques dans la vie de ce peuple? Son histoire en est remplie. Où vont aboutir les libertés de ses Cortès en se développant de plus en plus? au règne de Philippe II, c’est-à-dire à la servilité la plus absolue qui fut jamais. Tout l’or réuni du Mexique et du Pérou n’enfante chez lui que la famine; et comme la réalité a été pour ce peuple une sorte d’imbroglio dans lequel la Providence s’est complu à l’enlacer étroitement, à le mener, les yeux fermés, de surprise en surprise, on peut dire