‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 77 sur 97 · DANS I,E MIDI DE L’EUIIOPE · texte numérisé non relu

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qu’il en a été de même de son art, et que le drame est devenu instinctivement la forme classi(jue de sa pensée.

Ce n’est pas que les cléments même de l’épopée manquent au génie de l’Espagne. Que sont en soi ces chants populaires, ces romances fameuses du Cid, de Bernard de Carpio, des infants de Lara, sinon les ébauches d’une Iliade espagnole qui n’a jamais pu s’achever ni parvenir à sa maturité? Lorsque vous voyez tous ces rapsodes inconnus, que vous entendez cette multitude de voix qui chantent spontanément les traditions nationales, vous croyez que ce travail poétique de tout un peuple va aboutir à un Homère castillan ; mais^ par une des révolutions propres à cette histoire, c’est le contraire qui arrive. Le dénoûment de ces chants naïfs, si sérieusement exaltés, c’est le livre qui les bafoue tous ensemble. Au lieu d’être consacrés dans un récit harmonieux, ils seront soudainement parodiés; l’écho grossissant de ces rapsodes populaires ira se perdre dans la prose de Sancho Pança ; au moment où vous croyez saisir l’Iliade, vous rencontrez Don Quichotte.

Autre surprise 1 Lorsque les grands écrivains de l’Espagne traitent sérieusement cette poésie populaire et nationale, ils la tournent en drame ; au lieu d’essayer de la développer en longs poëmes héroïques, ils la partagent en scènes; d’où il arrive que le théâtre espagnol est le plus souvent une épopée dialoguée. De là viennent aussi la richesse, la puissance, la vie incomparable de ce théâtre. Tout afflue en Espagne de ce côté; histoire, traditions, souvenirs, se résument, se renouvellent dans cette forme chaque jour improvisée. Les générations à peine éteintes ressuscitent dans la tragédie espagnole, avec leurs noms et leurs ligures; l’existence entière d’une race d’hommes, depuis les Lantabres de César jusqu’aux

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Catalans de Philippe IV, est dépensée, prodiguée sur la scène. Les vivants applaudissent les morts encore ticdes. Aussi ai-je peine à comprendre que, depuis madame de Staël, ce que l’on a appelé l’art romantique soit attribué au génie des peuples du Nord, à l’exclusion de ceux du Midi. Si l’on entend par là l’inspiration immédiate des .sentiments, des coutumes, des croyances modernes, quel théâtre s’est plus revêtu, non pas seulement du costume, mais aussi du génie national? En est-il un seul, non pas même celui de Shakspeare, qui doive moins à l’étude, à l’imitation de l’antiquité? Voulez-vous voir tout ce que peut faire un peuple mederne, renfermé en lui-méme, comme si jamais ni Grecs ni Romains n’eussent existé, une race d’hommes qui se livre à l’inspiration de Part, indépendamment de l’opinion et des règles accréditées dans le reste du genre humain : étudiez le théâtre espagnol. Vous serez quelquefois heurtés, souvent charmés, toujours étonnés, par ces prodiges de nouveauté et d’audace.

Je doute qu’un homme abandonné, comme cet homme de Pascal, dans une île déserte, eût mieux conservé le type original de sa pensée à l’abri de toute espèce d’imitation servile. Quand vous lisez ces pièces enivrées de l’orgueil castillan, il vous semble qu’avant c^ peuple il n’existait rien au monde, et que la nature et l’histoire ont commencé avec l’Espagne. Mais telle est la puissance de la passion sincère, qu’elle vous ramène, quelquefois soudainement, aux effets de la scène grecque, par le chemin qui semblait en éloigner le plus. Ces pièces tiennent de la poésie lyrique par les odes et les stances mêlées aux dialogues, par l’imprèssion du climat, du soleil, par tous les parfums prodigués de la terre et du ciel ; elles tiennent de l’épopée par le merveilleux; car les rêves mêmes y

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sont personnifiés, et la passion y laisse si peu de trêve, que les songes du héros prennent un corps visible; ils s’agitent ensemble et conversent entre eux pendant son sommeil. Ce qu’il y a d’émotion contenue dans le christianisme s’exhale librement sur cette scène africaine ; l’ardeur et le sang de l’Arabie pénètrent jusque dans les abstractions personnifiées du christianisme. Que de miracles s’accomplissent sous l’œil du spectateur! La croix plantée au bord du chemin agite ses deux bras pour couvrir la Castille; les saints ressuscitent. L’ange du bien et l’ange du mal se placent à la droite et à la gauche du héros. D’autres fois, c’est le Christ lui-même qui se détache du fond des tableaux appendus fà la muraille ; il interrompt les faux serments en soulevant sa paupière et sa main irritée. La terre et le ciel catholiques conspirent ainsi à l’action, qui, dans les autos suer a mentales, va jusqu’à embrasser l’univers.

Mélange de grâce et de violence, de volupté et de torture, c’est tour à tour l’inspiration de l’amour, de l’héroïsme, de l’inquisition. Et ces passions diverses s’expriment le plus souvent sur le mètre et avec les cadences naïves des romances et des chants populaires; ce qui ajoute l’ingénuité à la splendeur, à la pompe, et donne à l’exagération même je ne sais quoi de naturel et de vrai qui semble partir du cœur du peuple. Voilà quelques uns des traits généraux du théâtre espagnol. Mais combien de physionomies particulières ne prend-il pas, suivant qu’il sert d’interprète à la grâce chevaleresque dans Lope de Véga, à la gravité orientale dans (laideron, à la fantaisie dans ïirso de Molina, à la beauté morale dans Alarcon, à l’ironie dans Moreto, à la suavité dans François de Rojas, à la férocité dans Rermude/ ! et encore, dans chacun de ces hommes, combien d’hommes ditïérents! Au nioiuent

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OÙ j’cssaje de les caractériser, j’aperçois chez eux une qualité opposée ; ils prennent plaisir à déconcerter toujours la règle et l’opinion reçue. Dans cette variété inépuisable, il faut se contenter d’abord de partager ces œuvres spontanées en familles et en espèces, comme on fait dans l’bistoire naturelle pour ces plantes qui poussent à profusion dans une terre vierge nouvellement découverte.

L’originalité que les écrivains espagnols ont atteinte dans le drame, ils sont loin de l’avoir conservée au même degré dans l’bistoire. Les mêmes hommes qui ont rejeté avec le plus d’audace le joug de l’antiquité dans la poésie, l’ont accepté docilement dans le récit des faits réels. Si habiles écrivains qu’ils puissent être, Mendoza, Moncada, Melo, ont les yeux attachés sur Salluste et sur Tacite. Plus ils ont de puissance, mieux ils réussissent à briser l’orgueilleux génie des Espagnes et à fondre son idiome dans le moule de la prose romaine. Des historiens de la Péninsule, je ne connais qu’un seul qui ait su marier tout ensemble ringénuité rapide des chroniques du moyen âge et la majesté savante de la Renai.ssance ; c’est le Portugais Jean Barros. Dans son récit véritablement épique de la découverte des Indes orientales et occidentales, le sentiment des merveilles accomplies au nom du christianisme le ramène constamment au vrai. L’étoile de l’Evaugile, qui brille toujours à la proue de ces vaisseaux lancés à la décotiverte de l’océan chrétien, sauve Jean Barros de l’imitation de Tite-Live. C’est véritablement le souffle du Dieu de la Bible (|ui pousse, de tous les côtés de l’horizon, les navires de (Christophe Colomb, de Vasco de Gaina, de Magellan, au-devant de l’inconnu, sur la face de l’abirae. Vous respirez dans ce niagnilique récit, tout imbu de croyances et dè prières, cette haleine, cet esprit de l’Eternel, qui creuse la vague à travers les golfes de Guinée, du

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Malabar et du Brésil, sous la barque du Christ. Quels tableaux, que ceux bi partance de ces navires pavoisés en rade de Lisbonne, l’émotion de tout un peuple agenouillé sur la côte, autour de l’ermitage de Bélem, la procession des moines, la confession générale, la bénédiction solennelle à la face du ciel, puis les pleurs de ceux qui s’embarquent, les pleurs de ceux qui restent sur ce rivage, que l’auteur appelle depuis ce temps-là le champ des larmes, et enfin le son des cloches, les litanies des matelots au moment où, maîtrisés par une nécessité surhumaine, ils lèvent l’ancre, hissent la voile et tournent le cap, vers quelle contrée? ils l’ignorent; peut-être vers le vide infini, peut-être aussi vers un monde nouveau ! Ces tableaux-là manquent à Camoëns ; et souvent, par la vérité des sentiments chrétiens, l’historien du Portugal est plus poétique encore que son poète.

Où chercherons-nous la philosophie originale de l’Espagne au moment de la Renaissance? Dans sa théologie. Sa pensée est tellement identifiée avec le génie du christianisme, qu’elle se dissipe aussitôt qu’elle s’en détache; au contraire, sa gloire, c’est de s’engloutir avec transport, de se perdre, de s’anéantir dans les mystères de l’Evangile rallumé au souffle de l’Afrique. Ses penseurs les plus profonds, les plus éloquents, les plus entraînants, font profession de ne pas penser; c’est saint Jean-de-la-Croix, c’est sainte Thérèse, c’est ce poète et ce prosateur accompli, Irèi’e Luis de Léon ; ce sont ces grandes âmes qui se plongent en Dieu comme eu une mer infinie, où ils découvrent ITin après l’autre de nouveaux horizons du monde intérieur. Enthousiasme, ivresse de l’amour divin, magnificence de ce ciel invisible, qui jamais les a rendus présents, vivants, palpables, si ce n’est sainte Thérèse? Tout me semble froid et glacé auprès de ces miracles de la paille IV. 24

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de feu. Que sont les psychologies de l’école, à côté des révélations de la vie intérieure qui s’échappent d’un cœur héroïque? Et il ne faut pas croire que cetle fièvre, celle faim dévoranle de l’esprit s’allient mal avec la correction, la majesté, la beauté des formes du discours. Car voici l’originalilé de l’éloquence religieuse et mystique de l’Espagne : tout ce que le langage peut renfermer de pompe et de richesse sert là à consacrer, à exprimer l’humilité de la raison humaine. Le mysticisme, dans le Nord et même en France, n’a pas ce caractère. Lorsque vous lisez VImitation de Jésus-Christ, vous êtes naturellement frappés de la ressemblance qui éclate entre ces sentiments de macération, de dépouillement -intérieur, et cetle langue latine altérée, délabrée, qui semble sortir du milieu de ruines amoncelées. Au contraire, en Espagne, jamais l’homme n’a parlé un langage si magnifique et si pompeux que lorsqu’il a voulu se dépouiller et se démettre devant Dieu ; on ne connaît pas le génie de l’Espagne, si on ne l’a pas vu recueillir dans sa langue ce qu’elle a de plus majestueux pour faire un acte d’humilité. Je compare à cet égard ce grand écrivain mystique, frère Luis de Léon, à l’un des rois mages, qui apportent l’encens et la myrrhe d’Arabie au pied de la crèche; il réunit, dans une prose formée de l’or le plus pur, tout ce que l’idiome castillan renferme de joyaux et de pierreries ciselées pour venir déposer celle orgueilleuse offrande au pied du Christ enfant.

Dans celte esquisse, n’avez-vous pas remarqué combien l’âge de gloire, lentement préparé, a été rapide pour l’Europe méridionale? Qu’elles ont passé vite, ces fêtes de l’intelligence! De CCS bommes que j’ai nommés à la hâte, la plupart ont survécu à leur pays. Et ce jour éclatant, par qiMjl lendemain a-t-il été suivi! Chose étrange! On voit un

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peuple se lever, plein de grandes ambitions el de pensées accumulées; il tient dans sa main les Indes et les deux Amériques; son génie dans les lettres est si l'écotid, que vous diriez que des siècles de siècles ne pourront Pépiiiser; et cependant, le soir venu, il s’endort;' il s’endort du sommeil de l’esprit, et ceux qui étaient accoutumés à l’admirer sont tout prêts à rinsuller. Kii vain de nouvelles voix amies cherchent à le réveiller; quand l’engourdissement est entré jusqu’à l’âme, les paroles ne s’entendent plus. Les mots ne vont plus du cœur au cœur; ils frappent comme un sou, ils ne pénètrent plus; lassés, découragés, les artistes, les écrivains, les poètes, se taisent peu à j)eu. A la place du bruit qu’on entendait autour de ce peuple, il se fait un grand silence. Comme un homme plongé datis le sommeil laisse encore échapper çà et là quelques paroles sans suite, de môme il poursuit par intervalles le rêve de sa gloire passée; mais ce rêve, contrarié par la réalité, n’arrête plus personne; ses mouvements désordonnés restent sans elfet; chacun le traverse, le heurte en passant. On Huit par .se le disputer comme un corps sans volonté, sans loi, sans droit.

Vous savez si ce tableau est véritable, et bien que l’on m’assure que dans les choses humaines la legon delà veille ne doit jamais servir au lendemain, je vous dirai, comme le résultat de renseignement qui ressort de ce spectacle du Midi : l’réservez-vous, défendez-vous, gardez-vous du sommeil de l’esprit; il est trompeur; il pénètre par toutes les voies, cent fois plus difficile à rompre que le sommeil du corps. Ne croyez pas (car c’est là une des idées par lesquelles il commence à s’insinuer), ne croyez pas, avec votre siècle, que l’or peut tout, fait tout, est tout. Qui donc a possédé plus d’or que l’Espagne, el qui aujourd’hui a les mains plus vides que l’Espagne’;' Ne reniez

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pas, au nom de la Iradilion, la liberté de discussion, l’indépendance sainte de l’esprit humain? Qui donc les a reniées plus que l’Espagne, et qui est aujourd’hui plus durement châtiée que l’Espagne dans la famille chrétienne? Vous qui aitrez dans la vie, ne dites pas que vous êtes déjà lassés sans avoir couru, que vous respirez dans votre époque un air qui empêche les grandes pensées de naître, les courageux sacriüces de se consommer, les vocations désintéressées de se prononcer, les hardies entreprises de s’accomplir; qu’un souffle a passé sur votre tête, qu’il a glacé par hasard dans votre cœur le germe de l'avenir, que vous ne pouvez résister seuls à l’influence d’une société matérialiste, et qu’enfin ce n’est pas votre faute si, jeunes, vous avez déjà le désabusement et l'expérience de l’âge mûr. >'e dites pas cela, car c’est le conseil le plus insidieux du sommeil de l’e-sprit. l'ar quel étrange miracle vous trouveriez-vous fatigués du travail d’autrui? Pendant que vos pères couraient sans relâche d’un bout à l’autie sur tous les champs de bataille de l’Europe, où étiez-vous? que faisiez-vous? Vous reposiez tranquillement dans le berceau ; éveillez-vous maintenant aux combats de l’intelligence, pour ne plus vous rendormir que dans la mort! Le monde est nouveau aux hommes nouveaux; et • c’est un bonheur que beaucoup de gens vous envient d’appartenir à un pays qui, suivant les instincts que feront prévaloir les générations les plus jeunes, peut encore opter entre le commencement du déclin ou la continuation des jours de gloire.

lîKACTlON LITTÉRAIRE F.K ITALIE.

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