‹ Les révolutions d'ItalieChapitre 79 sur 97 · RÉACTION LITTÉRAIRE EN ITALIE · texte numérisé non relu

RÉACTION LITTÉRAIRE EN ITALIE

le catholicisme, revenant en arrière, a dépopularisé l’avenir. Dans cet abandon, il n’est presque pas un des héros de la philosophie italienne qui ne rappelle quelque trait de la maladie morale du Tasse.

L’Italie ingrate leur objecte qu’ils sont fous. Les uns contrefont, enelTet, la folie, comme Campanella; d’autres, partagés entre le désespoir et l’attente exaltée de l’avenir, sont en proie, comme Bruno et Vico, à un vertige qui s’augmente de l’immobilité môme du peuple auquel ils s’adressent. Le plus grand mal des philosophes italiens, ce ne fut pas le bûcher, l’échafaud. Leur vraie torture fut de sentir que la liberté, anathématisée par la réaction du seizième siècle, n’avait plus d’écho dans les masses; que les chaînes de l’esprit avaient séduit leurs amis et leurs frères; que les esclaves avaient pris goût au sommeil et maudissaient les rédempteurs. Dernier degré dans la mort : aimer, idolâtrer la servitude. V’oilà, pour ceux qui restaient encore vivants, le véritable supplice, pire que la tenaille qui arracha la langue de Vanini.

Quand tout fut perdu, on imagina, sous les ducs de Florence, d’endormir, de flétrir pour jamais l’esprit littéraire dans ce qu’il a de fier et de créateur. L’adversité n’avait pu dompter le génie italien; on inventa de l’enchaîner sous les (leurs, de reftéminer par des tournois de rhétorique. L’éclatante servilité de l’intelligence fut consacrée par l’invention des Académies; ces institutions furent le dernier produit de la décrépitude de l’Italie. Le cardinal de Richelieu, qui savait tout ce qu’elles ont de puissance pour mettre un frein au génie, pour en faire un instrument de palais, et réduire la pensée humaine à une brillante domesticité, ne manqua pas d’emprunter l’idée de ces établissements. Parmi tant d’éloges adressés à ce puissant dompteur, on n’a pas encore montré l’emploi

t»llILOSÜPUlE ITAÜE>NE.

qu’il sut faire des beaux esprits pour s’assurer de la servitude des intelligences.

Figurez-vous, si vous le pouvez, Dante, Machiavel ou Michel-Ange, rampant leur vie d’homme pour entier, à la lin, par la porte basse de l’Académie de la Crusca. Les Français n’ont pas assez de louanges pour celui qui a établi chez eux, dans le hciceau même de leur littérature, les vices littéraires de l’Italie vieillie, esclave de tous les peuples. Ainsi s’ex|)li(|ue, chez les écrivains de notre na- lion qui ont subi celle influence, ce je ne sais quoi de rampant que l’on surprend sous la phrase la mieux empanachée.

CHAFITUE V.

l’IllLOSOPUlE ITALIENNE.

(^uiniiieiit SC soiil brouillées la lui et lu philosophie. La lyre brisée de Marsile Fieiii, Sceplicisiiic involontaire. Poniponace. Isolcnienl des penseurs. Ouels tiionslres naissenl ifans les esprits. I.e dernier ulehiiiiiste, Cardan. Seiiliiiicnt permanent de la mort sociale chez les philosophes. L’es-pril italien en dehors du christianisme. Vei'li"e' d'indépendance spirituelle. Giordano Bruno. Egalité de la terre et du ciel L’Italien échappé au terrorisme de l’Eglise. Un panthéisme héroïque. Essai de réconciliation île la philosophie italienne et de la religion nationale; Cainpanella. La dcicoeralie catholique. Conception '[nChrisHanisme heureux dans un cachot. La Monarchie du Christ. Attente de la résurrection du monde civil. Hans l'esprit des réformatcui's italiens, l’Italie a cessé d’exister. La cité du soleil. Pourquoi les utopies sont prises au sérieux dans les temps de dissolution ou de décadence des États. L’Italie ne comprend plus ses penseurs. Elle tue ou laisse tuer ses prophètes.

C’est surtout dans l’histoire de la philosophie qu’il est aisé de marquer les phases de la dissolution sociale et politique de l’Italie. Tons les penseurs travaillent d’abord en commun avec les artistes à la même œuvre. Tant que IV. 25

la religion ne contrarie pas ce mouvement, l’accord subsiste ; mais à peine le catholicisme, effrayé des progrès de la Réforme, rentre dans le moyen âge et lance l’interdit, l'alliance des hommes qui marchaient avec confiance vers l’avenir se brise soudainement. Au lieu de la puissante association de tant de génies divers, on voit les hommes se fuir les uns les autres, penser à l’écart. Comme le pays, changé, transformé, ne reconnaît plus ses prophètes et qu’il les met à mort lorsqu’il les rencontre, le dernier acte de ces solitaires est de fuir l’Italie elle-même; ils cherchent partout ailleurs, dans le monde, la patrie (|ui s’est abîmée sous leurs pieds.

Rien de plus éblouissant que le premier moment où tous les Italiens se trouvaient d’intelligence. Ce moment est marqué, comme les principales phases de l’Italie, par un grand acte religieux. C’est le catholicisme (|ui ouvre l’ère de la Renaissance par le concile de Florence. Le but de cette assemblée solennelle était de réunir les églises divisées de l’Italie et de la Grèce.

Les moines du mont Athos sortent de leurs solitudes et viennent se mêler, dans la grande cathédrale de Florence, au clergé italien. Ce fut un immense effort pour réconcilier Athènes et Rome dans le sein de Jésus-Chrisl.

Malgré le désir qui éclatait des deux cotés, les deux églises ne purent s'entendre ; aucune ne fut assez grande pour absorber l’autre. Après de vaines tentatives, Rome et Ryzance se .séparent de nouveau. Mais l’idée avait apparu de réconcilier le génie du Grec et le génie du Latin ; le problème avait été posé par les hommes de foi. Tonies . les intelligences italiennes se précipitent de ce côté, et, sûrs d’avoir pour eux la sympathie secrète de la religion, les artistes, le.>i philosophes cherchent à réaliser par les arts, par les systèmes, ce que n’avaient pu accoiu-

PHII.OSOPniK ITAMK.NNF.

plir les églises. Moment licureu.v du génie italien, quand, d’accord avec la religion nationale, il s’élancait ardemment vers l’avenir; sans cesser de se croire orthodoxe, il .se livrait en sécurité de conscience à toutes les hardiesses de l’esprit de système.

Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Politien, Laurent de Médicis, n’avaient qu’une même foi ; réconcilier Jésus- Christ et Platon, Orphée et Moïse. Ils crurent un moment, dans une sorte d’ivresse du beau, qu’ils avaient résolu toutes les difïicnltés et atteint l’unité éternelle des religions. Ils ne pressentaient aucun orage ; croyant aux sibylles autant qu’aux prophètes, commentant saint Paul par Empédocle, mariant étroitement le paganisme an christianisme, spiritualisant l’un, matérialisant l’autre, ils formaient cette âme qui allait prendre un corps dans les marbres de Michel-Ange et les personnages de Léonard et de Raphaël.

Au milieu de cette paix profonde, 3Iarsile Ficin chantait sur une lyre antique les hymnes d’Orphée; il est consacré. prêtre de ce christianisme nouveau. Les Médicis applaudissent ; la papauté encourage ce sace^rdoce philosophique ; et, comme si l’âme de l’Italie était elle-même montée au ton de cette lyre, les sculpteurs, les peintres, les architectes, obéissant à cette unité profonde, subissent la même inspiration païenne et chrétienne. L’association est alors si intime, qu’ils semblent faire partie les uns des antres, et tous les arts ne font qu’un seul art.

Le premier qui trouble ce concert des âmes est Pomponace, un des plus étrangesr artisans de doute qui fut jamais; car il commence par montrer la même confiance que tous ses contemporains dans l’alliance où se berce le génie italien. Cependant il soulève nonchalamment, comme pour le plaisir de les vaincre, quelques dilïicultés;

PIIILOSOPIIIK ITAMRNNR.

puis il court au-devant de ces fantômes afin de les dissiper. 11 met aux prises lé paganisme et le christianisme, Aristote et saint Augustin, avec la pleine et sérieuse assurance que ce moment d’incertitude ne servira qu’à faire éclater l’accord souverain où tout le siècle se repose. '

11 débute ainsi par croire à l’alliance facile de la raison et de la foi. Une objection légère reste encore, une ombre à peine. Il y répond sans hésiter; mais dans sa réponse il aperçoit une nouvelle cause de doute. Celte réfutation, dit-il, semble se tuer elle-même. Il commence à s’alarmer; quelques scrupules surgissent en lui sur sa propre .solution : « Ce ne sont que de petits misérables doutes « qui me restent encore sur Dieu, l’immortalité de l’àme, « la Providence, les miracles, l’Évangile et Jésus-Christ « et l’autorité de l’Église. » Il se répond une dernière fois à lui-même; mais celte réponse, loin de le satisfaire, ne sert qu’à déchaîner de nouvelles incertitudes.

Dans ce triste combat qu’il continue, et où il recule chaque fois d’un pas, jusqu’à être rejeté en dehors du christianisme et de toute foi positive, il s’épouvante et s’écrie que le doute lui ôte le sommeil, le rend malade; que, sur ce sol ébranlé, il est saisi de vertige. Il ressemble à la sorcière des légendes, qui, ayant fait jaillir un ruisseau pour laver sa maison, et ne pouvant le tarir, se noie dans les flots. Lorsqu’il a ainsi ébranlé le monde harmonieux et chimérique de Marsile Ficin et des artistes, que faire? que devenir? Il déclare qu’il s’en remet à l’Église, quoique les doctrines qu’elle enseigne lui semblent des déceptions plulôl que des solutions, des tromperies de prestidigitateur plutôt que des vérités solides.

Il ajoute, pour conclure, (ju’il se repose aveuglément, de tant d’orages, dans la croyance de saint Thomas, bien qu’elle lui paraisse aussi fausse, aussi \\\uso\re qu' absurde.

PIHLOSOPIIIK ITAI IK.NNK.

Soumission ironique d’une âme qui désespère ! Poinponace avait déchiré le voile et brouillé la philosophie avec la religion nationale. Le pape fut près de s’alarmer. Soit surprise, soit reste de rancienne indifférence, Pomponace fut épargné. Bemho le sauva ; mais le secret avait été divulgué ; la corde de la lyre de Marsile Ficin était brisée pour toujours.

Voulez-vous voir combien la dissolution est prompte dans la génération qui suit, quel isolement .se fait dans les âmes, quels monstres naissent dans les esprits au sein de cette solitude, regardez cet autre philosophe. Cardan, au fond de son laboratoire. Quels soucis, quel deuil éternel pèsent sur son front I Que sont devenues les heureuses pensées de l’époque des platoniciens de Florence? où sont les songes heureux? où est l’alliance avec les peintres, les artistes?

Cardan est seul, et cet isolement lui donne le vertige. L’un de ses fils a eu la tète tranchée comme empoison-, neur, l’autre est exilé ; le philosophe reste au milieu de ses livres avec sa jeune fille, qui seule a foi dans son père. Il pense, il invente; mais nul ne s’inspire de son génie, et l’éternel silence pèse autour de lui. Quel est le caractère de Cardan? le voici. 11 vient d’assister à toutes les découvertes du seizième siècle : l’Amérique sortant des eaux, l’imprimerie, la boussole, la poudre à canon. En face de ces merveilles du génie humain, il croit fermement à la toute-puissance de la science; il est persuadé que l’homme, par le savoir, peut dominer, gouverner, maîtriser la nature. En un mot, dans la science, il voit la magie ; enivré du génie des découvertes, il se croit plongé' dans un miracle permanent. C’est un homme du moyen âge tout à coup surpris par l’éclat des sciences de la Renaissance; celte première lumière éblouit sa raison. Il se

décrit comme une pierre précieuse, comme un objet de nécromancie; il se croit des propriétés merveilleuses; il voit l'avenir dans ses songes, dans son anneau. Une émeraude appliquée à son front lui fait oublier la mort de son fils ; il sent palpiter les objets ; c’est le dernier des enchanteurs. i

En revanche, il est le premier des Italiens qu’une avidité délirante précipite au-devant des révolutions sociales de l’avenir. Spectateur de la lutte entre le catholicisme et le protestantisme, il est possédé d’une attente fiévreuse; il est convaincu que la face de l’univers va être renouvelée; ou plutôt il est saisi du même instinct de mort sociale que nous avons trouvé partout au fond de l’àme italienne. La pensée de la vieillesse du monde, qui avait obsédé les poètes et les mystiques du moyen âge, Dante, Joachim de Flore, sainte Brigitte, Catherine de Sienne, ce même sentiment de la décrépitude de toutes choses, reparaît avec la Renaissance dans l’âme des philosophes. Us étendent à l’univers l’impression de l’anéantissement social qu’ils rencontrent autour d’eux. Ils voient que l’Italie se meurt, et ils annoncent, ils proclament d’année en année la mort du globe. C’est là peut-être que se trouve le côté le plus profond du génie italien. Ils habitent une tombe, ils y convient le genre humain.

De cette attente passionnée du jour suprême, naissait naturellement chez les Italiens l’esprit d’astrologie. Ils se lèvent dans la nuit pour voir le jour nouveau qui doit changer la figure des choses. Dans leur impatience, ils consultent les astres sur les révolutions futures. La plupart des astrologues du seizième siècle, ceux de Catherine de Médicis, de Wallenstein, sont Italiens.

Cardan cherche dans son creuset les arcanes de l'éternité; il tire l’horoscope de l’Italie, des nations euro-

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péennes. Persuadé que runivers moral est dans une crise et que chaque moment est décisif, il va jusqu’à tirer l’horoscope du christianisme. Douter du lendemain de la religion chrétienne, interroger les sorts sur la foi qui se prétend immuable, Cardan devait expier cette audace. 11 est jeté dans un cachot, et la prison commence à être avec lui le laboratoire ordinaire de la philosophie.

Chez Cardan, le progrès, l’expansion même de la science, servait à la crédulité. Après s’être débarrassé de la foi orthodoxe, on retombait dans un autre genre de foi aveugle. On se figurait que tout était possible à une science qui devinait les astres et inventait un monde. Plus on savait, plus on devenait crédule.

Dans cette audace croissante, que la prison et le bûcher n’arrêtent pas, le moment est venu pour l’esprit de sortir de l’enceinte du catholicisme et du protestantisme. Giordano Bruno rompt le dernier lil qui attache encore la philosophie aux traditions religieuses. Dans tout ce qui vient.de Giordano Bruno, on trouve l’ivresse de la liberté spirituelle. Ce qui marque en lui un moment de la vie italienne, c’est cet emportement, cette fureur de joie en saluant l’aurore nouvelle de l’esprit. C’est un Italien sorti pour la première fois de la domination de l’Église; il a besoin d’exhaler la volupté d’indépendance efl’rénée qui le possède. Vous diriez d’un homme longtemps enchaîné qui vient de briser ses fers ; il en montre les débris à tout le genre humain, en poussant des cris de joie et d’orgueil. Il a le rire du bouffon napolitain, il a la majesté du grand prêtre de Pan ! Mais quoi ! tout vertige de croyance antique le révolte ; il se dépouille du passé qui le brûle comme la tunique de iKîjanire! C’est le rire furieux de l’homme du Midi délivré pour un moment de tontes les servitudes morales; Masaniello de la philqso-

PHIIOSOPHIK ITAUKNNE.

pliie, qui a bu le breuvage de l’Olympe, hier esclave, aujourd’hui monarque de la terre et de tout l’univers moral. Divinité rapide, qui te fais à toi-même ton apothéose, repais-toi de ta volupté (iévreiisel assieds-toi à la hâte sur tes nuées! Contemple avec orgueil, du haut de tes cieux éphémères, cette Eglise du passé que lu voudrais consumer de ton souffle dévorant! Hàte-toi, le bûcher s’allume !

Si Giordano Bruno est quelque chose, c’est une âme comprimée qui s’émancipe et qui voudrait remplir le monde de son immense aspiration vers la vie libre; haleine embrasée qui sort du soupirail d’une prison. Les premiers mots de sa bouche nous reportent au cloître. Le jeune dominicain enfermé dans les murailles d’un couvent bnile sous le cilice.

« Que fais-tu? — Je souffre. — Pourquoi? — Parce « que je n’appartiems ni à la vie, ni à la mort. — Tu es « fou ! — Eh I si cette folie plaît à mon âme ! — Tu dé- « lires. — Pourquoi? — A force de douleur. — Ah ! je « crains son dédain plus que mes tourments ! »

Dans ces vers, où le moine exhale sa passion, il y a des cris étouffés qui rappellent Héloïse au fond du cloître. Quels combats intérieurs cachés dans ces seuls mots : « Que mon ombre soit esclave, et que ma cendre brûle «encore! » Ces cris d’amour sont si poignants, que je conçois à peine comment les érudits n’y ont rien vu qu’un amour philosophique de l’idéal. La jalousie, les désirs consumants, tout y porte les traces de la passion la plus réelle. Quoi de plus clair que ces paroles : «'Je « brûlais pour une beauté corporelle ! »

D est vrai que le moine finit par se délivrer de cette captivité intérieure en maudissant les femmes du Midi. Il retrouve sa liberté morale; et le cri d’une âme blessée

qui échappe à un long servage, le cantique de délivrance, deviennent comme le ton dominant de la vie de Bruno. Délivré de cet amour cuisant, il interprète ses premiers vers à l’exemple de la plupart des écrivains italiens ; il fait, dans un autre âge, un commentaire en prose de ses premiers sonnets passionnés. Le philosophe explique les cris de douleur du jeune dominicain. Dans un retour métaphysique sur son passé, tout ce qui était amour terrestre se change en un amour philosophique. Ce n’est plus une femme de Calabre, c’est la sagesse qui est le sujet de son commentaire. Mais la passion réelle a trop bien marqué de sa trace les premiers vers échappés de ses lèvres. Aucune philosophie ne peut ni les déguiser, ni les éteindre.

Quelle est, d’ailleurs, la croyance qui a donné l’essor «â Giordano Bruno? Il est le premier Italien qui ait été inspiré de l’esprit de Copernic. Quand Galilée, craignant le ridicule, n’osait encore avouer qu’il sent la terre se mouvoir sous ses pieds, Giordano Bruno, jetant le défi à ses contemporains, courant au-devant de l’insulte et de la persécution, proclamait en vers et en prose le principe nouveau de la constitution de l’univers. Avant que cette pensée fût développée par Galilée avec le calme et la méthode mathématique, elle entraîne Giordano Bruno ; car il la rattache à toutes les révolutions morales dont il a le pressentiment. Ce qui le frappe, ce qui lui donne une sorte de délire révolutionnaire, c’est le sentiment de toutes les conséquences morales de cette révolution dans le système physique du monde.

Kh quoi ! la terre n’est plus immobile! jetée, lancée dans l’espace, elle se précipite d’un mouvement éternel! On dirait que Bruno sent le contre-coup et le tressaillement du globe emporté dans son ellipse. 11 s’exalte jus-

PHIF.OSOPHIE ITALIENNE.

qu’au verligt! par la pensée de la course de l’iiuiversà travers l’imniensilé. Il est sur un trépied ; ses pensées se heurtent, se précipitent, comme si l’esprit humain, délié de sa chaîne, s’élançait aussi p(*ur la première fois dans son orbite infini*. 11 y a dans l’esprit de Bruno les trépidations de la Bacchante de Naples.

Au plus fort de cette extase, il a le sentiment net de toutes les conséquences morales que l’homme doit déduire de la révolution accomplie dans le système de l’univers. Puisque la terre se meut comme les autres astres, les étoiles ne sont pas plus heureuses que notre globe; nous voilà libres d’envie. Nous ne craignons plus les cieux. La bénédiction n’est plus d’un côté, la malédiction de l’autre. Plus d’abîmes cachés, plus de mystères dans l’infini, plus d’enfer ni de ciel. Dès que l’Italien est délivré de la terreur de l’enfer, il arrive à l’héroïsme. « Dé- « barrassé du fardeau des cieux, il n’y a ni limites, ni « termes, ni barrières, ni murailles qui nous séparent « de l’abondance infinie des choses. » Ces formidables cercles de Dante s’écroulent subitement ; à la place de ce système d’épouvante, de ce grand terrorisme du moyen âge, Giordano Bruno proclame l’égalité du ciel et de la terre. Si l’enfer et le paradis disparaissent, ou plutôt s’ils se confondent, le Dieu n’est plus relégué dans un coin de la création ; il est partout, en toutes choses; il n’est plus exilé à l’extrémité de l’univers. Ne le cherchez plus dans le firmament, il est en vous-même.

Ces idées ne se présentent pas successivement, méthodiquement à Giordano Bruno ; elles inondent toutes à la fois son intelligence. De là le besoin impérieux de proclamer la révolution de l’univers et de l’humanité. 0"^

’ Voyez le chapitre sur Galilée dtuis VVUramonUtnhme.

lui importonl la terreur de l’Kylise, rinquisilion et le bûcher? Il s’est échappé de l’enceinte limitée des cieux du moyen âge, prison où son âme étouffait. Il est sorti de la tente étroite dressée par la Bible, Nouvel Icare, il plane dans l’inflni, sur l’océan des êtres.

Le trait original de Bruno, c’est qu’avant lui le panthéisme avait toujours entraîné une sorte d’inertie morale. Chez lui, c’est une doctrine héroïque. Ce philosophe est un missionnaire qui veut porter partout la bonne nouvelle de l’égalité du ciel et de la terre, de l’unité de la substance. Il ne se coiitenle pas de composèr des livres ; il erre de lieux en lieux ; vous diriez un ardent carbonaro qui veut détrôner dans le ciel la tyrannie du Dieu antique, personnel de la Bible et de l’Evangile. Suivez-le, vous trouvez toujours en lui le moine échappé du couvent, qui ne peut s’élancer trop loin de sa première prison. Il fuit en ligne droite à l’extrémité de l’univers, comme s’il était encore poursuivi du souvenir de sa captivité morale.

« Ah ! qui me donne des ailes? qui m’échauffe le coeur? « qui m’empêche de craindre la fortune ou la mort? qui « a rompu ces chaînes? qui a brisé ces portes que si peu « d’hommes franchissent? Désormais j’ouvre mes ailes (( sans rien craindre; je fends les cieux, j’embrasse l’in- « fini, et tandis que je m’élève d’un globe à l’autre, et « que je pénètre dans les champs éthérés, je laisse der- « rière moi ce que les autres ne voient encore que de « loin. »

La plupart des points de vue aperçus par Bruno ont passé de nos jours silencieusement dans les théories des Allemands. 11 avait très-nettement démêlé ces idées : que le développement de l’âme correspond au développement de la nature, ce qui est le fond de la logique de Hegel; que, dans la transformation de la substance unique, les

PUlI.OSüfHIt; ITALIENNE.

êtres inférieurs s’élèvent aux supérieurs. Il lirait de celle révolution mênje un motif d’ambition pour chaque être, et il donnait l’activité et 'l’héroïsme pour base à une doctrine qui, ordinairement, détruit l’une et l’autre. Le naturel héroïque de Bruno résistait ainsi aux conséquences du panthéisme. S’élever à l’ambition d’occuper la première place dans la hiérarchie des êtres, tel était le but qu’il proposait à la vie : « Je deviens dieu, d’être inlinie que j'étais. »

Il avait entrevu l’idée d’une révolution progressive de l’humanité, et il applique ce système dans un drame, sorte de mystère philosophique. I.es vieux cultes personnifiés comparaissent; un Jupiter aux cheveux blancs, une Vénus ridée, viennent les uns après les autres abdiquer dans l’être absolu de Bruno.

Ce qui intéresse chez lui comme dans un personnage de drame, c’est que le missionnaire ardent n’a point d’auditoire, et il ne s’en inquiète ni ne s’en attriste. 11 continue de lancer ses paroles de llamme, ses défis à la vieille société ; il semble s’exalter par son isolement même. Sa foi est telle, dans le principe des révolutions nouvelles, qu’il lui suffit de jeter son âme à tous les vents ; il est convaincu qu’elle germera sur les rochei-s déserts.

L’Italie est sourde à sa voix; il quitte l’Italie, il va chercher une autre pairie pour son intelligence à Genève, en France, en .Angleterre, dans les universités d’Allemagne, partout prêchant, annonçant la parole nouvelle de l’aftranchissement .spirituel. 11 rencontre, chemin faisant, la réforme de Calvin et devient protestant. Indigné bientôt des timidités du réformateur, il se révolte et franchit le protestantisme. Dans ses œuvres, il prend tous les travestissemenls ; tantôt solennel comme un hiérophante qui

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dissipe les fantômes de la superstition, tantôt burlesque et populaire comme un lazzarone. Ce missionnaire, qui devance de deux siècles son auditoire, crie dans le désert. Que lui importe? 11 subit lui-même la fascination de son système; il se venge par l’orgueil. « Dût personne ne me « comprendre, si je pense avec la nature et Dieu, cela me « suffît. »

Dans ce dominicain converti dès sa jeunesse k toutes les hardiesses de l’esprit philosophique, il y avait un martyr. Il veut revoir de près cette nation italienne qui l’a méconnu. Ce grand conspirateur veut s’assurer si l’explosion attendue de l’intelligence n’agite pas déjà Tltalie. Peut-être quelques années l’ont-elle changée ; peut-être le cri ardent de son prophète l’a-t-il réveillée de l’assoupissement. Il revient à Padoue, puis à Venise. Comme tous les conspirateurs, c’est par la crédulité qu’il succombe. Arrêté, il est traduit devant le tribunal de l’inquisition à Rome. Les juges tremblaient en prononçant sa condamnation ; « Vous avez, leur dit-il, plus de peur « en prononçant ma sentence que moi en l’écoutant. » Son bûcher préparé, il y monte en souriant. Le peuple applaudit au meurtre du philosophe. Bruno inaugure cet échafaud où devaient monter après lui tant de rédempteurs que rilalie, éprise de servitude, livrera au bourreau.

L’esprit italien était arrive au comble de l’audace dans Giordano Bruno; il provoquait le vieux monde au combat. Ce qui marquera toujours celle époque de l’esprit humain, c’est l’héroïsme, le combat d’un seul contre tous; la philosophie avait brûlé ses vaisseaux. Personne ne suit le penseur, et son intrépidité à affronter le monde ne fait que s’en augmenter. Ce sera l’éternel honaeur de l’Italie, qu’en présence des bûchers allumés il se soit

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Iroiivc un homme qui ail affiché les plus grandes léniêrités de la philosophie sans fléchir un moment. Jamais il ne s’est vu personne tenir moins de compte de l’opinion vulgaire, de la terreur et de tous ces liens que l’on appelle le monde.

Le caractère de cette philosophie, dans ses rapports avec le christianisme, est surtout extraordinaire. Au lieu de prétendre se concilier avec lui, le philosophe ne cherche ni à expliquer, ni à réfuter la religion italienne. Plein d’un superbe mépris, il ne s’en occupe pas. C’est un mouvement de l’esprit qui, parti du fond même de l’antiquité, semble ignorer ou affecte d’ignorer tout le christianisme. Telle est l’audace du penseur; il ne combat pas la foi chrétienne, il l’ignore.

Dans Vanini, le fond de l’esprit est le même; mais, comme si ce premier assaut de la philosophie contre les croyances nationales se fût déjà épuisé, c’est par des détours, des artifices, que le penseur continue son œuvre d’affranchissement. Pour atteindre à la liberté, il affecle la servitude. Cette situation fausse ôte à Vanini la haute Valeur morale qui appartient à Bruno. L’âme est déjà appauvrie dans Vanini; l’esprit résiste encore : « Craignant la ruse, dit-il, je ramperai; » et, en effet, il fait semblant de ramper sous la foi de l’Église. Il écrit de longs volumes pour la défendre; mais sous ce masque hypocrite du moyen âge perce l’emportement d’un précurseur de Diderot et d’Helvétius. H ne garde pas si bien ce personnage religieux que le persiflage ne se montre et n’éclate à découvert. « Si je n’étais chrétien, dit-il, rien ne pourrait « me faire croire à l’immortalité de l’àme. » Partout il poursuit, dans le paganisme, la foi au merveilleux, se couvrant toujours d’une exception ironique en faveur du vln islianisme; et il emploie ainsi deux siècles d’avance les

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«tralagèines de Vullaire dans la Philosophie de r histoire. Pour mieux cacher sa foi philosophique, il va jusqu’à contrefaire la folie. Comme Bruno, il erre à travers la France, rAlleinagne, l’Angleterre, cherchant partout l’écho que l’Italie ne peut lui donner. C’est la France qui le tua.

Comme on lui présentait le crucilix en le conduisant au bûcher, il détourna la tète; il railla le Christ de ce que la crainte de la mort lui avait causé une sueur de sang. Un peu après, le bourreau lui arracha la langue. C’était en 1619; elle recommença de parler dans tout le dix-huitième siècle.

Jusqu’ici la philosophie italienne s’est de plus en plus brouillée avec la religion de l ltalie. Voici un nouveau martyr qui tente de les concilier. Encore une voix, un système qui sort'et s’exhale du fond d’une prison, entre deux tortures! Sans rien perdre de sa hardiesse, la philosophie italienne essaye de se retremper dans les croyances générales de l’Italie. En sera-t elle plus populaire pour cela? L’Italie est restée sourde à ces hardis esprits qui ont voulu l’entrainer loin du catholicisme dans un monde de liberté. Que serait-ce s’il se trouvait un homme qui voulût appuyer la liberté, l’innovation, les révolutions futures sur le catholicisme même? Celui-là parviendra-t-il à réveiller l’Italie?

Campanella a déjà associé plus de deux cents moines à ses projets. Dénoncé, il fuit avec son père. Plusieurs de ses conjurés sont mis à mort; arrêté, enchaîné, enseveli dans un cachot, il subit sept fois la torture. La deniicre dure quarante heures. Abandonné dans le cachot, il y reste plongé vingt-sept années; c’est pendant cette éternité de douleurs qu’il médite son système de félicité pour l’Italie et l’univers entier.

l>mLUS0l*lllb; ITÂLlËiNNË.

Les poésies dont il repaissait son cœur dans le sépulcre ont etc retrouvées. Si, d’une part, elles sont plus passionnées que toutes celles du seizième siècle, elles marquent mieux aussi que les livres de Campanella le fond permanent de son esprit. Ces vers écrits pour lui seul dans les ténèbres des cachots en disent plus que tous les événements de son temps. Quel est le sentiment du philosophe italien, plongé dans le Spielberg du seizième siècle? Nous cherchions tout à riienre la douleur en Italie. Dieu merci, voilà enfin une âme qui en est rassasiée et qui, du fond de la terre, pousse des gémissements, des cris qu’aucune oreille humaine n’écoute. Que sera cette philosophie née de la torture, loin du jour, environnée des éternelles ténèbres? Sans doute une misanthropie infinie, un rêve de désespoir, un abîme de désolation? O contradiction du cœur de l’homme! La philosophie qui sort de cette fosse, c’est un rêve de félicité, de liberté, de délices, telles que jamais Italien ne les a imaginées dans un jour d’été, sous les ombrages d’une villa de Sorrente.

Prêtez l’oreille. Un gémissement sourd est sorti des entrailles de la terre italienne.

« Si jamais il arrive qu’un homme entende ces vers dou- « loureux, nés sous terre, dans le silence, ensevelis avant « de naître, qu’il change de pensée et de mœurs. Je ne « parle pas au hasard, mais l’expérience. Dieu, la loi naît turelle, tout m’a convaincu .... O Seigneur, si tu ne m’as « pas créé en vain, c’est à toi d’être mon sauveur. Pour « cela nuit et jour je pleure et j’appelle; quand voudras- « tu que je sois écouté? Je n’ose plus parler. Les fers qui « m’entourent se rient de ma prière inutile, de mes yeux « desséchés, de ma rauque lamentation. »

Grand spectacle que le travail de la douleut* qui creuse une âme italienne. Tout se mêle dans ce monologue ; çiel.

prières, reproches, soupirs éloulTés, subites espérances, hymnes au soleil du fond de l’éternelle nuit. Mais ce qui domine, c’est l’invincible espérance; il n'y a rien là de ces défaillances, de celte résignation qui ont atteint, de nos jours, les prisonniers du Spielberg. Campanella est tout l’opposé de Silvio Pellico; il continue de combattre avec ses fers. Dans l’ablme, il se fait la même question que Job sur l’injustice céleste. Mais, au lieu de résoudre ces mystères par un sentiment de résignation chrétienne, il se fortifie dans le stoïcisme païen. Quand le mal devient plus cuisant, il tranche toute question et s’impose silence par la réponse des panthéistes : « Le monde ne souffre d’aucun mal; moi je reste accablé ici sous le faix de maux innombrables pour la félicité de chaque partie du grand tout. »

Capendant, pour faire tête pendant trente ans au désespoir renaissant, il fallait autre chose qu'une croyance vague empruntée aux temps antiques. Campanella a une foi positive et entière; il est pénétré, comme les Millénaires, de la ruine de l'Italie. Appliquant au monde ce sentiment de la chute de son peuple, il croit que les temps sont venus où toute la société humaine va se dissoudre. Ce sentiment de mort que les mystiques italiens puisent en toutes choses, dans l’âme môme de leur pays, il l’étend au monde entier, et il épie le moment où tous les peuples crouleront l’un sur l’autre. Cherchant la consolation dans l’abime même du mal, il croit qu'une vie nouvelle, un ordre nouveau surgiront de ce grand tombeau; et celte résurrection du monde civil, il ne l’ajourne pas jusqu’à la mort, dans le royaume des deux. Son originalité est de penser que la vie bienheureuse doit s’accomplir sur cette terre, et que le paradis, l’âge d’or, se consommeront ici-bas par le renouvellement des lois et des institutions divines et humaines.

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Comme Cardan, il épie, il consulte les astres du fond de son cachot, dans l'attente de ce moment où tout doit à la fois mourir et renaître socialement. Les traditions des mystiques, les conjonctions des planètes, lui persuadent d’abord que le moment de la résurrection sociale sera dans les premières années du seizième siècle. « Déjà je « vois les premières lueure errantes du seizième siècle se « rassembler dans le Sagittaire pour changer les lois et « les coutumes. Dieu fasse que je vive assez pour voir ce « jour unique qui doit disperser les fds de la mort. » Voilà le sentiment qui donne à Gampanella la force d’user la pierre de sa prison; il célèbre ce jour qui approche; il prépare d’avance des proclamations aux Suisses, aux Polonais, à la terre entière; il soutient du cœur ses compagnons d’infortune.

Qu’importent quelques jours de prison , quand Pâge d’or descendu sur la terre doit illuminer dès demain la porte de la geôle, et resplendir à la place de la torture? L’année attendue arrive, les portes de la prison ne s’ouvrent pas. Le peuple, au lieu de se renouveler, insulte le prophète à travers les barreaux du soupirail. Il est châtié de son espoir par de nouvelles tortures. Campanella, loin de s'abandonner, en conclut seulement qu’il s’est trompé dans son calcul. L’âge d’or est retardé d’un an, de deux peut-être; et trente années se passent ainsi dans cette vision de félicité ; « Philippe m’emprisonne dans un cachot plus a noir aujourd’hui qu’hier; il ne le fait pas sans Dieu. Re.s- «r tons ici comme Dieu le veut, puisqu’il ne se trompe pas.»

Ce sentiment d’attente est commun aux penseurs italiens. Le mal est si profond, la douleur si violente, si aiguë, qu’ils comptent les heures, les minutes; ils ne peuvent croire que cette mort universelle subsiste, et pourtant les siècles se passent, le mal s’invétère.

PHILOSOPHIE ITALIENNE. /k.1

I)ii fond de son cachot, Campanella se fait d’avance le législateur de la révolution universelle qui, annoncée par les astres, renouvellera la face du monde. Pour qu’elle soit nationale , il veut l’appuyer sur les croyances de l’Italie; c’est le catholicisme (jui lui servira de levier. Cette conspiration pour affranchir l’univers est ourdie par un homme chargé de chaînes. Sa première pensée est de mettre (in au moyen âge en établissant sur la terre la monarchie du Christ, non plus le Dieu de la passion flagellée, crucifiée, mais le Dieu brillant, triomphant dans une éternité de joie. 11 veut réaliser dés ici-bas, dans les institutions terrestres, le royaume des bienheureux : « Si « le Christ n’est resté que six heures en croix après peu « d’années de fatigues et de luttes, pourquoi ne rien dire a de ce royaume heureux dont il jouit dans le ciel, et qui « bientôt s’accomplira sur la terre? Ah ! vulgaire insensé « et servile , indigne de voir l’éclatant triomphe , tu ne « connaîtras pas le jour de la lutte suprême. »

Faire rentrer la religion dans la politique, établir la monarchie d’un Christ heureux, c’est le fond de la pensée de Campanella. 11 poursuit dans le droit public une réaction catholique analogue à celle du Tasse. D’un côté il combat le machiavélisme comme la négation de la religion nationale dans la politique; de l’autre, il repousse le Christ, macéré de Savonarole; c’est le Christ resplendissant du Thabor qu’il veut couronner en couronnant l’humanité moderne.

Si son idéal est sublime , et s’il se rencontre avec le principe de la Révolution française, quels sont ses moyens d’action? En premier lieu la papauté. Campanella veut former le monde à l’image de l’Eglise, qui, sans doute, dit-il, a été maintenue pour donner un modèle aux institutions de l’avenir. Plus de propriété, de noble.sse, d’bé-

PHILOSOPniIÎ ITALIENNE.

rédilé, de Himille, l’abolition du Tien et du Mien, la communauté des femmes et des biens. Pour couvrir ce grand vide, la théocratie de Rome au service de la république de Platon.

Comme il faut que la force a’en mêle pour établir celle forme nouvelle du genre humain, c’est la monarchie d’Espagne qui servira de bras droit au Christ renouvelé. Afin d’affermir son règne, il faut combattre ses ennemis, qui, aux yeux de Gampanella, se trouvent partout où la Réformation a laissé quelques traces. Ici le démocrate catholique jette l’anathème à la France, à l’Angleterre, à l’Allemagne. On sent au fond de son esprit une réaction passionnée du midi de l’Europe contre le nord. Il s’aperçoit que le midi catholique au déclin a pour héritier le génie du nord et le protestantisme. Pour arrêter cette pente des cho.scs, Campanella veut armer le catholicisme de toutes les forces de la liberté démocratique, et le précipiter contre les États nouveaux.

La vérité est que le révolutionnaire qui vient de réfuter Machiavel retombe dans toutes les ruses de Machiavel. Dès qu’il est question du nord de l’Europe, les moyens les plus perfides, les plus antichrétiens, paraissent légitimes à Campanella pour établir la monarchie du Christ sur la ruine des peuples apostats. Le conseil suprême qu’il donne au roi d’Espagne et au pape, c’est d’empoisonner moralement l’Angleterre et l’Allemagne. Il faut surtout affaiblir, partager le royaume de France, attirer les bannis de Toscane et s’en faire un appui contre leur pays, énerver le reste du monde en nourrissant des schismes, semant de faux soupçons, fondant des écoles de philosophie. La monarchie du Christ se fonde ainsi sur le machiavélisme.

Pour mieux préparer encore cette révolution sociale, Campanella rédige d’avance, jusque dans le moindre dé-

tail; les lois de la cité nouvelle; toute autorité fondée sur l’élection de haut en bas, l’agriculture pratiquée en commun, chacun rétribué selon ses services, l’univers changé en un couvent dont FEglise tolérante est ouverte à Orphée, à Zamolxis, ù Mithra.

' Au fond de cette félicité qui inonde l’esprit de Campanella, je découvre une incommensurable tristesse. Dans ce rêvçdu réformateur italien, comment ne pas s’apercevoir que l’Italie n’existe plus? 11 n’attend rien de son pays.

Il ne lui donne aucune place dans la régénération de l’avenir. Aveu terrible chez un réformateur. L’Italie, selon lui, est condamnée, il le répète après Savonarole. Mais, loin de s’en affliger, il s’en réjouit. Quoi de plus funèbre que cette joie! Il croit que c’est un avancement de disparaître comme peuple. Il accepte cette mort comme une promesse que les autres nationalités vont périr ; et le progrès auquel il invite le genre humain, c’est de suivre l’Italie dans le tombeau. Abolir les nationalités pour inaugurer le règne du cosmopoliti.sme, voilà le dernier mot des espérances de Campanella.

' Cette mort de l’Italie qui veut se communiquer au reste du monde civil, cette joie mêlée des cris de la torture, ce sont là les fêles auxquelles l’Italie convie le monde. D’autres hommes avant lui avaient formé le rêve d’un âge d’or. Le caractère de Campanella est de croire que ce rêve va se consommer sans retard ; nouvelle preuve que la patrie a disparu pour lui, qu’aucune réalité ne l’arrête. Cette Italie si vivante au temps de Dante, ces partis, ces factions^ qui, en se déchirant, annonçaient du moins une vie puissante, tout cela a disparu. Que reste-t-il? le vide, au sein duquel le théoricien organise un monde nouveau, sans rencontrer nulle part la résistance d’un corps réel. La patrie étant devenue un songe, l’tâme italienne se re-

PHILOSOPHIE ITAUEMŒ.

paît d’utopies. Les rêves font autant de bruit que les cent villes de la Péninsule,

Enfin, ce qui achève de marquer le comble du malheur où le réformateur italien est plongé, il prend ses ennemis pour ses amis. Le prophète catholique n’a foi que dans l’Espagne, au moment même où l’Espagne immobile se retourne contre toutes .ses espérances. Au contraire, il répudie la France, qui seule doit entrer dans la voie de ses prophéties. Enseveli dans le système catholique comme au fond d’un cachot moral, le prophète italien est condamné à ce supplice : apôtre de la lumière, aveuglé par ses propres mains, il maudit la lumière naissante dans la France moderne. 11 maudit ceux-là mêmes qui sont appelés à tenter son rêve du christianisme social.

Par une contradiction qui s’attache à la vie autant qu’aux doctrines de Campanella, lorsque après trente ans de prison il sort brisé, non vaincu, le peuple, pour lequel il a imaginé tant de beaux jours, veut le lapider. L’ambassadeur français le sauve. Il se déguise; il se réfugie en France, chez la nation qu’il a maudite, et vient mourir à Paris, dans ce couvent des Jacobins où il semble lais.ser, malgré lui, une partie de son esprit.

De notre temps, nous autres Français, nous avons vu aussi, sous le joug prolongé de l’invasion et de la défaite, renaître le même instinct d’utopie. Où la réalité manque, on se jette dans l’impossible. Deux sectes se sont développées, l’une dans les classes supérieures, l’autre dans les cla.sses inférieures, et chacune atteste qu’elle est née dans le tombeau d’un Etat. Chez les classes riches s’est formée, des maux de la patrie, la secte des doctrinaires, qli, pareils aux Guichardin et aux Nerli, organisent savamment la défaite, se défient de tout instinct national coniine d’une erreur, et trouvent dans la mort de l’État la vraie garan-

IMULOSOPIIIE ITALlEMiNE.

tie de l’ordre, üîins les classes intérieures, cette môme absence de la patrie a produit la secte des communistes; Ils ont pris pour idéal le tombeau de la France, dans le^ quel ils étaient nés, comme Campanella le tombeau de ritalie. Plus de frontières, plus de nationalité, plus de citoyens, mais des cosmopolites; plus de fraternité de races et d’origine, mais un peuple qui se dissout dans l'univers. Les doctrinaires sont les communistes des classes supérieures, comme les communistes sont les doctrinaires des classes inférieures. Chez les uns et les autres on ne sent plus battre le cœur d’un peuple; différents pour tout le reste, ils se ressemblent par le même héritage de servitude et de mort.

Une classe de misérables est née en France des misères de la patrie. Le prolétaire, qui devient comme une nation dans la nation, a son berceau dans une ruine ; il est né en 1815. Deux servitudes inconnues apparaissent à la fois : la servitude du peuple industriel, la servitude de la patrie. La grande armée delà Révolution, de l’Empire^ devient un ouvrier, mais un ouvrier prisonnier du génie de l’Angleterre.

Quand les événements politiques ont cessé, que la vie italienne n’existe plus, je suis obligé de chercher l’Italie au fond des âmes des penseurs solitaires, et ce que je considère, c’est moins l’exposition de leurs systèmes. que la situation intérieure dans laquelle ils étaient par rapport à tout ce, qui les entourait. . , •

; J’écoute encore dans le fond des prisons; mais les âmes se gisent au dix-septième siècle comme les choses. De la même manière que toutes les forces vitales de. Florence servent désormais à soutenir une famille, celle des Médi- ,cis,;tout ce qui reste de l’Italie est absorbé dans l’œuvre (le la société de. Jésus. Une nation, disparaît pour iiourrir

de sa substance un ordre. Comment une société particulière a-t-elle pu remplacer la société générale? Ce travail de décomposition est celui du dix-septième siècle. L’ordre de Jésus s’assied sur les ruines de l’Italie.

Les penseurs ont essayé de tirer ce peuple du sommeil. Le paradoxe des systèmes, la complaisance pour les croyances nationales, ont tour à tour été employés. L’Italie est restée sourde à ses prophètes ; elle les a emprisonnés et brûlés.

Il se trouve encore un homme qui fera un immense effort pour briser ce sommeil pesant; il possédera l’ancien enthousiasme; il tentera de renouveler l’âme de l’Italie en la conviant à une science nouvelle. Il a pour lui le génie, l’invention, la passion. Parviendra-t-il enfin à frapper les oreilles de cette nation engourdie? Dans le fond, son génie est éminemment nourri des croyances nationales. Vico, si on le regarde de près, est un guelfe du dix-huitième siècle; comme le guelfe du moyen âge, il croit à la sainteté de l’histoire romaine. Cette histoire est à ses yeux, comme elle l’était à ceux de l’Italien du moyen âge, l’œuvre particulière et préférée de la Providence, le modèle sur lequel doit se régler la restaüration du genre humain. 11 n’y a dans tout cela rien qui heurte la tradition nationale, bien au contraire. Ce prophète sera-t-il écouté plus que les autres? Il n’est pas emprisonné, mais la solitude morale l’étouffe; il croit à l’avenir, au renouvellement des choses humaines, à la résurrection de l’esprit italien! 11 le pro-voque! Personne ne tourne la tête pour l’écouter; il est seul, muré dans le dix-huitième siècle, comme Campanella dans son cachot.

L’improvisateur de Naples, Marini, répète encore une fois sur lui le mot d’Alphonse d’Est : « Quel malheur « qu’un si grand homme soit fou I » Supplice qui dépasse

tous les autres. Sa pensée, jetée sur le sable, ne germe nulle part. Quand enfin, après un siècle, le monde, par hasard, vient à la connaître, elle a vieilli sans profiter à personne. D’autres idées l’ont devancée. L’innovation de Vico n’est plus qu’un hasard suranné. L’inspiration du génie a été inutile, comme si elle n’eût jamais été. Autant aurait valu qu’elle fût ensevelie dans le cachot de Campanella. On laisse Vico à la lumière du jour, mais son âme est enterrée vivante.

Cependant, je me trompe, cet homme trouve un disciple, Alario Pagano. A la science de son maître il joint une ardeur enthousiaste pour l'affranchissement des masses. Le premier en Italie, il veut que chacun soit propriétaire; il devance en esprit la déclaration des droits de riiomme et les instincts démocratiques des assemblées françaises. Il expie par la mort cet héritage de la philosophie italienne; encore une fois le peuple dresse la potence d’un libérateur du peuple.

Telle est, depuis le concile de Trente et la réaction catholique, In situation de la philosophie en Italie. Toujours des penseurs, des prophètes, se succèdent dans la solitude; ils avertissent leur nation de ne pas tomber dans la léthargie éternelle; ils l’adjurent, ils l’invoquent. Mais ce peuple a bu un breuvage qui le retient dans un sommeil de mort; il finit par aimer la mort de l'âme. Malheur à qui veut le rengager dans la voie des vivants I L’aveuglement dans lequel on le plonge est si profond, qu’il commence par tuer quiconque prétend le ramener à la vie.

Le crime de penser a été poursuivi avec une violence inexorable dans le temps même où les proscriptions, les révolutions politiques versaient peu de sang. L’idée semblait plus redoutable et plus factieuse que l'action.

Quelle nécrologie de martyrs que l’histoire de l’esprit

nULOSOPiUE ITALIENNE.

humain en Italie! c'est le plus grand eObrt qui ait été Tait pour noyer l’esprit dans le sang :

Dante, deux fois condamné à mort, et sa maison rasée. Arnauld de Bresse, brûlé vif.

. Jean de Padoue, brûlé vif.

Savonarole, brûlé vif. ■ ,

Platina et les académiciens de Rome, mis à la torture. Machiavel, mis à la torture. ■ ; . < .

Spinula, noyé.

Bonfadio, auteur des Annales de Gênes, décapité et brûlé. ;

Collcnucio, étranglé.

Tiberlus, décapité. ■

Carnesechi, brûlé vif.

Paleario, brûlé vif.

Montalcino, étranglé. , . ,

, Dominis, brûlé vif.

Giordano Bruno, brûlé vif.

Vanini, la langue arrachée, et brûlé vif.

Campanella, mis sept fois à la torture, et emprisonné vingt-^ept ans.

Sarpi, poignardé.

Berni, empoisonné.

Le Tasse, enfermé sept ans dans une loge de fou. Galilée, mis à la torture et emprisonné à perpétuité. Pallavicini, décapité. ... ,f ..

-, Giannone, emprisonné vingt ans.

Tenevelli, fusillé. .. . ! i

Mario Pagano, pendu.

Conforti, pendu.,

La suite peut se lire dans les Prisons de Sylvio Pellico.

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